Poèmes de ce thème
Mort et deuil
Adam de la Halle
Les strophes de la Mort
Mort, bien que je prenne plaisir
Aux chansons et à bien des sottises,
Je vois bien et sais qui je suis
Et comment ma vie raccourcit.
Mais celui qui voit le danger avant son assaut,
Celui-là prend le mieux garde à soi.
Mort, au filet et à la glu,
Tu as tant pris de gens qu’aujourd’hui
Il n’est resté que fretin.
Qu’autrui nous serve de leçon,
Car on doit tenir pour fou celui
Qui charge tant sa barque qu’elle fait eau.
Mort odieuse et cruelle,
Tu es une voleuse qui aime enlever ceux
Dont tu penses la perte le plus odieuse
Si bien qu’il n’est ni roi ni comtesse
Qui trouve hôte ou hôtesse
Pour le loger, fût-ce une nuit.
Contre toi il n’est nul refuge,
Il n’est donc d’autre recours
Que confession, sermon et messe ;
Car tu sers, avant qu’on ait cuisiné,
Les gens d’un morceau indigeste,
Sans qu’on t’ait fait prière ou promesse.
Mort, tu prends chacun selon ton caprice :
Le fils meurt avant le père,
Le grain pourrit avant la balle,
Le plus jeune est le plus vieux,
La jeunesse n’est que tison ;
Tel qui coupe sa nourriture
A sous une peau jeune des entrailles pourries.
On ne doit pas d’après l’écorce
Juger quelle noix est la meilleure.
On croit la médecine efficace,
Mais ce n’est que tromperie et chimère :
Il n’est de médecin que Dieu.
Fin d’Adam
Aux chansons et à bien des sottises,
Je vois bien et sais qui je suis
Et comment ma vie raccourcit.
Mais celui qui voit le danger avant son assaut,
Celui-là prend le mieux garde à soi.
Mort, au filet et à la glu,
Tu as tant pris de gens qu’aujourd’hui
Il n’est resté que fretin.
Qu’autrui nous serve de leçon,
Car on doit tenir pour fou celui
Qui charge tant sa barque qu’elle fait eau.
Mort odieuse et cruelle,
Tu es une voleuse qui aime enlever ceux
Dont tu penses la perte le plus odieuse
Si bien qu’il n’est ni roi ni comtesse
Qui trouve hôte ou hôtesse
Pour le loger, fût-ce une nuit.
Contre toi il n’est nul refuge,
Il n’est donc d’autre recours
Que confession, sermon et messe ;
Car tu sers, avant qu’on ait cuisiné,
Les gens d’un morceau indigeste,
Sans qu’on t’ait fait prière ou promesse.
Mort, tu prends chacun selon ton caprice :
Le fils meurt avant le père,
Le grain pourrit avant la balle,
Le plus jeune est le plus vieux,
La jeunesse n’est que tison ;
Tel qui coupe sa nourriture
A sous une peau jeune des entrailles pourries.
On ne doit pas d’après l’écorce
Juger quelle noix est la meilleure.
On croit la médecine efficace,
Mais ce n’est que tromperie et chimère :
Il n’est de médecin que Dieu.
Fin d’Adam
Agrippa d'Aubigné
CONSOLATION A Mlle DE SAINT-GERMAIN POUR LA MORT DE MADAME DE SAINT-ANGEL
. . . . . .
Ta perte, ta pitié pour quelque temps excuse
Ta douleur et tes pleurs,
Mais craignons que quelcun se vengeant ne t’accuse
De feindre ces douleurs.
Ils diront : Et à quoy servent ces vaines plaintes
Qu’enfin il faut finir ?
Belle, cessant tes pleurs, de ces cendres esteintes
Esteins le souvenir.
. . . . . .
Heureux de voyr encor après un long orage
Ce soleil désiré,
Plus heureux de trouver aprez un long naufrage
Un rivage asseuré !
. . . . . .
Ces larmes et ces cris ne la font point revivre
Estant morte icy bas,
Ny par eux tu ne puis rendre ton cœur delivre
De si cruels debats.
Tu les nommes cruels, renouvelant la playe
Sans la pouvoir guérir,
Te laissant à tousjours le seul plaisir pour paye
De desirer perir ;
Et perir tu ne puis, car ta peine plus forte
Est changée en plaisir :
Ton plaisir est pleurer et ton ame mi-morte
N’a que ce seul desir.
. . . . . .
Plainte qui chasque fois à tes yeux la renvoye
Esblouis de leur dueil,
Plainte qui te fait voir ton aimée et ta joye
Enfermée au cercueil.
Mais son ame est au ciel qui n’estant point humaine
Triumphe pour tousjours,
Triumphante au bonheur d’une vie certaine
D’avoyr parfaict son cours.
Donq’ que ton corps descende en la mort tenebreuse
Pour y voyr sa moitié,
Monte ton ame au Ciel plus bell’ et plus heureuse
Parfaire l’amitié.
. . . . . .
Ne prefere le bien d’une vie mortelle
A l’eternel sejour,
Ne mesprise le bien d’une vie eternelle
Pour ne l’avoyr qu’un jour.
. . . . . .
Fuyez, tiedes souspirs, et reprenez ces flammes
Qui decoroient ses yeux ;
Vos deux corps sont ça bas, et vos plus belles ames
Sont au Ciel glorieux.
Ta perte, ta pitié pour quelque temps excuse
Ta douleur et tes pleurs,
Mais craignons que quelcun se vengeant ne t’accuse
De feindre ces douleurs.
Ils diront : Et à quoy servent ces vaines plaintes
Qu’enfin il faut finir ?
Belle, cessant tes pleurs, de ces cendres esteintes
Esteins le souvenir.
. . . . . .
Heureux de voyr encor après un long orage
Ce soleil désiré,
Plus heureux de trouver aprez un long naufrage
Un rivage asseuré !
. . . . . .
Ces larmes et ces cris ne la font point revivre
Estant morte icy bas,
Ny par eux tu ne puis rendre ton cœur delivre
De si cruels debats.
Tu les nommes cruels, renouvelant la playe
Sans la pouvoir guérir,
Te laissant à tousjours le seul plaisir pour paye
De desirer perir ;
Et perir tu ne puis, car ta peine plus forte
Est changée en plaisir :
Ton plaisir est pleurer et ton ame mi-morte
N’a que ce seul desir.
. . . . . .
Plainte qui chasque fois à tes yeux la renvoye
Esblouis de leur dueil,
Plainte qui te fait voir ton aimée et ta joye
Enfermée au cercueil.
Mais son ame est au ciel qui n’estant point humaine
Triumphe pour tousjours,
Triumphante au bonheur d’une vie certaine
D’avoyr parfaict son cours.
Donq’ que ton corps descende en la mort tenebreuse
Pour y voyr sa moitié,
Monte ton ame au Ciel plus bell’ et plus heureuse
Parfaire l’amitié.
. . . . . .
Ne prefere le bien d’une vie mortelle
A l’eternel sejour,
Ne mesprise le bien d’une vie eternelle
Pour ne l’avoyr qu’un jour.
. . . . . .
Fuyez, tiedes souspirs, et reprenez ces flammes
Qui decoroient ses yeux ;
Vos deux corps sont ça bas, et vos plus belles ames
Sont au Ciel glorieux.
Agrippa d'Aubigné
Le Jugement
Mais quoi ! c’est trop chanté, il faut tourner les yeux,
Éblouis de rayons, dans le chemin des cieux.
C’est fait, Dieu vient régner ; de toute prophétie
Se voit la période à ce point accomplie.
La terre ouvre son sein ; du ventre des tombeaux
Naissent des enterrés les visages nouveaux :
Du pré, du bois, du champ, presque de toutes places
Sortent les corps nouveaux et les nouvelles faces.
Ici, les fondements des châteaux rehaussés
Par les ressuscitants promptement sont percés ;
Ici, un arbre sent des bras de sa racine
Grouiller un chef vivant, sortir une poitrine ;
Là, l’eau trouble bouillonne, et puis s’éparpillant,
Sent en soi des cheveux et un chef s’éveillant.
Comme un nageur venant du profond de son plonge,
Tous sortent de la mort comme l’on sort d’un songe…
Le curieux s’enquiert si le vieux et l’enfant
Tels qu’ils sont jouiront de l’état triomphant,
Leurs corps n’étant parfaits, ou défaits en vieillesse ?
Sur quoi la plus hardie ou plus haute sagesse
Ose présupposer que la perfection
Veut en l’âge parfait son élévation,
Et la marquent au point des trente-trois années
Qui étaient en Jésus closes et terminées
Quand il quitta la terre et changea, glorieux,
La croix et le sépulcre au tribunal des cieux.
Venons de cette douce et pieuse pensée
À celle qui nous est aux saints écrits laissée.
Voici le Fils de l’Homme et du grand Dieu le Fils,
Le voici arrivé à son terme préfix.
Déjà l’air retentit et la trompette sonne,
Le bon prend assurance et le méchant s’étonne.
Les vivants sont saisis d’un feu de mouvement,
Ils sentent mort et vie en un prompt changement,
En une période ils sentent leurs extrêmes ;
Ils ne se trouvent plus eux-mêmes comme eux-mêmes,
Une autre volonté et un autre savoir
Leur arrache des yeux le plaisir de se voir,
Le ciel ravit leurs yeux : des yeux premiers l’usage
N’eût pu du nouveau ciel porter le beau visage.
L’autre ciel, l’autre terre ont cependant fui,
Tout ce qui fut mortel se perd évanoui.
Les fleuves sont séchés, la grand mer se dérobe,
Il fallait que la terre allât changer de robe.
Montagnes, vous sentez douleurs d’enfantements ;
Vous fuyez comme agneaux, ô simples éléments !
Cachez-vous, changez-vous ; rien mortel ne supporte
Le front de l’Éternel ni sa voix rude et forte.
Dieu paraît : le nuage entre lui et nos yeux
S’est tiré à l’écart, il s’est armé de feux ;
Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ;
L’air n’est plus que rayons tant il est semé d’Anges.
Tout l’air n’est qu’un soleil ; le soleil radieux
N’est qu’une noire nuit au regard de ses yeux ;
Car il brûle le feu, au soleil il éclaire,
Le centre n’a plus d’ombre et ne fuit sa lumière.
Un grand Ange s’écrie à toutes nations :
« Venez répondre ici de toutes actions,
L’Éternel veut juger. » Toutes âmes venues
Font leurs sièges en rond en la voûte des nues,
Et là les Chérubins ont au milieu planté
Un trône rayonnant de sainte majesté.
Il n’en sort que merveille et qu’ardente lumière,
Le soleil n’est pas fait d’une étoffe si claire ;
L’amas de tous vivants en attend justement
La désolation ou le contentement.
Les bons du Saint-Esprit sentent le témoignage,
L’aise leur saute au cœur et s’épand au visage :
Car s’ils doivent beaucoup, Dieu leur en a fait don ;
Ils sont vêtus de blanc et lavés de pardon.
O tribus de Juda ! vous êtes à la dextre ;
Édom, Moab, Agar tremblent à la senestre.
Les tyrans abattus, pâles et criminels,
Changent leurs vains honneurs aux tourments éternels ;
Ils n’ont plus dans le front la furieuse audace,
Ils souffrent en tremblant l’impérieuse face,
Face qu’ils ont frappée, et remarquent assez
Le chef, les membres saints qu’ils avaient transpercés :
Ils le virent lié, le voici les mains hautes,
Ses sévères sourcils viennent compter leurs fautes ;
L’innocence a changé sa crainte en majestés,
Son roseau en acier tranchant des deux côtés,
Sa croix au tribunal de présence divine ;
Le ciel l’a couronné, mais ce n’est plus d’épine.
Ores viennent trembler à cet acte dernier
Les condamneurs aux pieds du Juste prisonnier.
Voici le grand héraut d’une étrange nouvelle,
Le messager de mort, mais de mort éternelle.
Qui se cache, qui fuit devant les yeux de Dieu ?
Vous, Caïns fugitifs, où trouverez-vous lieu ?
Quand vous auriez les vents collés sous vos aisselles
Ou quand l’aube du jour vous prêterait ses ailes,
Les monts vous ouvriraient le plus profond rocher,
Quand la nuit tâcherait en sa nuit vous cacher,
Vous enceindre la mer, vous enlever la nue,
Vous ne fuirez de Dieu ni le doigt ni la vue…
La gueule de l’enfer s’ouvre en impatience,
Et n’attend que de Dieu la dernière sentence,
Qui, à ce point, tournant son œil bénin et doux,
Son œil tel que le montre à l’épouse l’époux,
Se tourne à la main droite, où les heureuses vues
Sont au trône de Dieu sans mouvement tendues,
Extatiques de joie et franches de souci.
Leur Roi donc les appelle et les fait rois ainsi :
« Vous qui m’avez vêtu au temps de la froidure,
Vous qui avez pour moi souffert peine et injure,
Qui à ma sèche soif et à mon âpre faim
Donnâtes de bon cœur votre eau et votre pain,
Venez, race du ciel, venez, élus du Père ;
Vos péchés sont éteints, le Juge est votre frère,
Venez donc, bien-heureux, triompher pour jamais
Au royaume éternel de victoire et de paix. »
À ce mot tout se change en beautés éternelles.
Ce changement de tout est si doux aux fidèles !
Que de parfaits plaisirs ! O Dieu, qu’ils trouvent beau
Cette terre nouvelle et ce grand ciel nouveau !
Mais d’autre part, si tôt que l’Éternel fait bruire
À sa gauche ces mots, les foudres de son ire,
Quand ce Juge, et non Père, au front de tant de Rois
Irrévocable pousse et tonne cette voix :
« Vous qui avez laissé mes membres aux froidures,
Qui leur avez versé injures sur injures,
Qui à ma sèche soif et à mon âpre faim
Donnâtes fiel pour eau et pierre au lieu de pain,
Allez, maudits, allez grincer vos dents rebelles
Au gouffre ténébreux des peines éternelles ! »
Lors, ce front qui ailleurs portait contentement
Porte à ceux-ci la mort et l’épouvantement.
Il sort un glaive aigu de la bouche divine,
L’enfer glouton, bruyant, devant ses pieds chemine…
O enfants de ce siècle, ô abusés moqueurs,
Imployables esprits, incorrigibles cœurs,
Vos esprits trouveront en la fosse profonde
Vrai ce qu’ils ont pensé une fable en ce monde.
Ils languiront en vain de regret sans merci.
Votre âme à sa mesure enflera de souci.
Qui vous consolera ? L’ami qui se désole
Vous grincera les dents au lieu de la parole.
Les Saints vous aimaient-ils ? un abîme est entre eux ;
Leur chair ne s’émeut plus, vous êtes odieux.
Mais n’espérez-vous point fin à votre souffrance ?
Point n’éclaire aux enfers l’aube de l’espérance.
Dieu aurait-il sans fin éloigné sa merci ?
Qui a péché sans fin souffre sans fin aussi ;
La clémence de Dieu fait au ciel son office,
Il déploie aux enfers son ire et sa justice.
Mais le feu ensoufré, si grand, si violent,
Ne détruira-t-il pas les corps en les brûlant ?
Non : Dieu les gardera entiers à sa vengeance,
Conservant à cela et l’étoffe et l’essence ;
Et le feu qui sera si puissant d’opérer
N’aura de faculté d’éteindre et d’altérer,
Et servira par loi à l’éternelle peine.
L’air corrupteur n’a plus sa corrompante haleine,
Et ne fait aux enfers office d’élément ;
Celui qui le mouvait, qui est le firmament,
Ayant quitté son branle et motives cadences,
Sera sans mouvement, et de là sans muances.
Transis, désespérés, il n’y a plus de mort
Qui soit pour votre mer des orages le port.
Que si vos yeux de feu jettent l’ardente vue
À l’espoir du poignard, le poignard plus ne tue.
Que la mort, direz-vous, était un doux plaisir !
La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir.
Voulez-vous du poison ? en vain cet artifice.
Vous vous précipitez ? en vain le précipice.
Courez au feu brûler : le feu vous gèlera ;
Noyez-vous : l’eau est feu, l’eau vous embrasera.
La peste n’aura plus de vous miséricorde.
Étranglez-vous : en vain vous tordez une corde.
Criez après l’enfer : de l’enfer il ne sort
Que l’éternelle soif de l’impossible mort…
Éblouis de rayons, dans le chemin des cieux.
C’est fait, Dieu vient régner ; de toute prophétie
Se voit la période à ce point accomplie.
La terre ouvre son sein ; du ventre des tombeaux
Naissent des enterrés les visages nouveaux :
Du pré, du bois, du champ, presque de toutes places
Sortent les corps nouveaux et les nouvelles faces.
Ici, les fondements des châteaux rehaussés
Par les ressuscitants promptement sont percés ;
Ici, un arbre sent des bras de sa racine
Grouiller un chef vivant, sortir une poitrine ;
Là, l’eau trouble bouillonne, et puis s’éparpillant,
Sent en soi des cheveux et un chef s’éveillant.
Comme un nageur venant du profond de son plonge,
Tous sortent de la mort comme l’on sort d’un songe…
Le curieux s’enquiert si le vieux et l’enfant
Tels qu’ils sont jouiront de l’état triomphant,
Leurs corps n’étant parfaits, ou défaits en vieillesse ?
Sur quoi la plus hardie ou plus haute sagesse
Ose présupposer que la perfection
Veut en l’âge parfait son élévation,
Et la marquent au point des trente-trois années
Qui étaient en Jésus closes et terminées
Quand il quitta la terre et changea, glorieux,
La croix et le sépulcre au tribunal des cieux.
Venons de cette douce et pieuse pensée
À celle qui nous est aux saints écrits laissée.
Voici le Fils de l’Homme et du grand Dieu le Fils,
Le voici arrivé à son terme préfix.
Déjà l’air retentit et la trompette sonne,
Le bon prend assurance et le méchant s’étonne.
Les vivants sont saisis d’un feu de mouvement,
Ils sentent mort et vie en un prompt changement,
En une période ils sentent leurs extrêmes ;
Ils ne se trouvent plus eux-mêmes comme eux-mêmes,
Une autre volonté et un autre savoir
Leur arrache des yeux le plaisir de se voir,
Le ciel ravit leurs yeux : des yeux premiers l’usage
N’eût pu du nouveau ciel porter le beau visage.
L’autre ciel, l’autre terre ont cependant fui,
Tout ce qui fut mortel se perd évanoui.
Les fleuves sont séchés, la grand mer se dérobe,
Il fallait que la terre allât changer de robe.
Montagnes, vous sentez douleurs d’enfantements ;
Vous fuyez comme agneaux, ô simples éléments !
Cachez-vous, changez-vous ; rien mortel ne supporte
Le front de l’Éternel ni sa voix rude et forte.
Dieu paraît : le nuage entre lui et nos yeux
S’est tiré à l’écart, il s’est armé de feux ;
Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ;
L’air n’est plus que rayons tant il est semé d’Anges.
Tout l’air n’est qu’un soleil ; le soleil radieux
N’est qu’une noire nuit au regard de ses yeux ;
Car il brûle le feu, au soleil il éclaire,
Le centre n’a plus d’ombre et ne fuit sa lumière.
Un grand Ange s’écrie à toutes nations :
« Venez répondre ici de toutes actions,
L’Éternel veut juger. » Toutes âmes venues
Font leurs sièges en rond en la voûte des nues,
Et là les Chérubins ont au milieu planté
Un trône rayonnant de sainte majesté.
Il n’en sort que merveille et qu’ardente lumière,
Le soleil n’est pas fait d’une étoffe si claire ;
L’amas de tous vivants en attend justement
La désolation ou le contentement.
Les bons du Saint-Esprit sentent le témoignage,
L’aise leur saute au cœur et s’épand au visage :
Car s’ils doivent beaucoup, Dieu leur en a fait don ;
Ils sont vêtus de blanc et lavés de pardon.
O tribus de Juda ! vous êtes à la dextre ;
Édom, Moab, Agar tremblent à la senestre.
Les tyrans abattus, pâles et criminels,
Changent leurs vains honneurs aux tourments éternels ;
Ils n’ont plus dans le front la furieuse audace,
Ils souffrent en tremblant l’impérieuse face,
Face qu’ils ont frappée, et remarquent assez
Le chef, les membres saints qu’ils avaient transpercés :
Ils le virent lié, le voici les mains hautes,
Ses sévères sourcils viennent compter leurs fautes ;
L’innocence a changé sa crainte en majestés,
Son roseau en acier tranchant des deux côtés,
Sa croix au tribunal de présence divine ;
Le ciel l’a couronné, mais ce n’est plus d’épine.
Ores viennent trembler à cet acte dernier
Les condamneurs aux pieds du Juste prisonnier.
Voici le grand héraut d’une étrange nouvelle,
Le messager de mort, mais de mort éternelle.
Qui se cache, qui fuit devant les yeux de Dieu ?
Vous, Caïns fugitifs, où trouverez-vous lieu ?
Quand vous auriez les vents collés sous vos aisselles
Ou quand l’aube du jour vous prêterait ses ailes,
Les monts vous ouvriraient le plus profond rocher,
Quand la nuit tâcherait en sa nuit vous cacher,
Vous enceindre la mer, vous enlever la nue,
Vous ne fuirez de Dieu ni le doigt ni la vue…
La gueule de l’enfer s’ouvre en impatience,
Et n’attend que de Dieu la dernière sentence,
Qui, à ce point, tournant son œil bénin et doux,
Son œil tel que le montre à l’épouse l’époux,
Se tourne à la main droite, où les heureuses vues
Sont au trône de Dieu sans mouvement tendues,
Extatiques de joie et franches de souci.
Leur Roi donc les appelle et les fait rois ainsi :
« Vous qui m’avez vêtu au temps de la froidure,
Vous qui avez pour moi souffert peine et injure,
Qui à ma sèche soif et à mon âpre faim
Donnâtes de bon cœur votre eau et votre pain,
Venez, race du ciel, venez, élus du Père ;
Vos péchés sont éteints, le Juge est votre frère,
Venez donc, bien-heureux, triompher pour jamais
Au royaume éternel de victoire et de paix. »
À ce mot tout se change en beautés éternelles.
Ce changement de tout est si doux aux fidèles !
Que de parfaits plaisirs ! O Dieu, qu’ils trouvent beau
Cette terre nouvelle et ce grand ciel nouveau !
Mais d’autre part, si tôt que l’Éternel fait bruire
À sa gauche ces mots, les foudres de son ire,
Quand ce Juge, et non Père, au front de tant de Rois
Irrévocable pousse et tonne cette voix :
« Vous qui avez laissé mes membres aux froidures,
Qui leur avez versé injures sur injures,
Qui à ma sèche soif et à mon âpre faim
Donnâtes fiel pour eau et pierre au lieu de pain,
Allez, maudits, allez grincer vos dents rebelles
Au gouffre ténébreux des peines éternelles ! »
Lors, ce front qui ailleurs portait contentement
Porte à ceux-ci la mort et l’épouvantement.
Il sort un glaive aigu de la bouche divine,
L’enfer glouton, bruyant, devant ses pieds chemine…
O enfants de ce siècle, ô abusés moqueurs,
Imployables esprits, incorrigibles cœurs,
Vos esprits trouveront en la fosse profonde
Vrai ce qu’ils ont pensé une fable en ce monde.
Ils languiront en vain de regret sans merci.
Votre âme à sa mesure enflera de souci.
Qui vous consolera ? L’ami qui se désole
Vous grincera les dents au lieu de la parole.
Les Saints vous aimaient-ils ? un abîme est entre eux ;
Leur chair ne s’émeut plus, vous êtes odieux.
Mais n’espérez-vous point fin à votre souffrance ?
Point n’éclaire aux enfers l’aube de l’espérance.
Dieu aurait-il sans fin éloigné sa merci ?
Qui a péché sans fin souffre sans fin aussi ;
La clémence de Dieu fait au ciel son office,
Il déploie aux enfers son ire et sa justice.
Mais le feu ensoufré, si grand, si violent,
Ne détruira-t-il pas les corps en les brûlant ?
Non : Dieu les gardera entiers à sa vengeance,
Conservant à cela et l’étoffe et l’essence ;
Et le feu qui sera si puissant d’opérer
N’aura de faculté d’éteindre et d’altérer,
Et servira par loi à l’éternelle peine.
L’air corrupteur n’a plus sa corrompante haleine,
Et ne fait aux enfers office d’élément ;
Celui qui le mouvait, qui est le firmament,
Ayant quitté son branle et motives cadences,
Sera sans mouvement, et de là sans muances.
Transis, désespérés, il n’y a plus de mort
Qui soit pour votre mer des orages le port.
Que si vos yeux de feu jettent l’ardente vue
À l’espoir du poignard, le poignard plus ne tue.
Que la mort, direz-vous, était un doux plaisir !
La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir.
Voulez-vous du poison ? en vain cet artifice.
Vous vous précipitez ? en vain le précipice.
Courez au feu brûler : le feu vous gèlera ;
Noyez-vous : l’eau est feu, l’eau vous embrasera.
La peste n’aura plus de vous miséricorde.
Étranglez-vous : en vain vous tordez une corde.
Criez après l’enfer : de l’enfer il ne sort
Que l’éternelle soif de l’impossible mort…
Agrippa d'Aubigné
Les fleuves sont sechez, la grand mer se desrobe
. . . . . .
Les fleuves sont sechez, la grand mer se desrobe ;
Il falloit que la terre allast changer de robe.
Montagnes, vous sentez douleurs d’enfantemens ;
Vous fuyez comme agneaux, ô simples eslemens !
Cachez-vous, changez-vous ; rien mortel ne supporte
La voix de l’Eternel, sa voix puissante et forte.
Dieu paroist : le nuage entre luy et nos yeux
S’est tiré à l’escart, il s’est armé de feux ;
Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ;
L’air n’est plus que rayons, tant il est semé d’anges.
. . . . . .
Qui se cache ? qui fuit devant les yeux de Dieu ?
Vous, Caïns fugitifs, où trouverez-vous lieu ?
Quand vous auriez les vents collez sous vos aisselles,
Ou quand l’aube du jour vous presteroit ses aisles,
Les monts vous ouvriroient le plus profond rocher,
Quand la nuict tascheroit en sa nuict vous cacher,
Vous enceindre, la mer, vous enlever, la nue,
Vous ne fuirez de Dieu ny le doigt ni la veue.
. . . . . .
« Vous qui m’avez vestu au temps de la froidure,
Vous qui avez pour moy souffert peine et injure,
Qui à ma seiche soif et à mon aspre faim
Donnastes de bon cœur vostre eau et vostre pain,
Venez, races du ciel, venez, esleus du pere ;
Vos pechez sont esteints, le juge est vostre frere,
Venez donc, bien-heureux, triompher à jamais
Au royaume éternel de victoire et de paix. »
. . . . . .
Le Soleil vest de noir le bel or de ses feux ;
Le bel œil de ce monde est privé de ses yeux,
L'ame de tant de fleurs n’est plus espanouye ;
Il n’y a plus de vie au principe de vie.
Et, comme un corps humain est tout mort terrassé
Dès que du moindre coup au cœur il est frappé,
Ainsy faut que le monde et meure et se confonde
Dès la moindre blessure au Soleil, cœur du monde,
La lune perd l’argent de son teint clair et blanc,
La lune tourne en haut son visage de sang ;
Toute estoille se meurt ; les prophetes fidelles
Du Destin vont souffrir eclypses eternelles.
. . . . . .
Criez après l’enfer, de l’enfer il ne sort
Que l’eternelle soif de l’impossible mort.
. . . . . .
Les jeux, les passe-temps et les esbats d’icy
N'estoient qu’amers chagrins, que colère et soucy
Et que gehenes, auprès ae la joye eternelle,
Qui sans trouble, sajis fin, sans change, renouvelle.
Là sans tache on verra les amitiés fleurir.
Les amours d’icy bas n’estoient rien que haïr
Auprès des hauts amours dont la saincte harmonie
Rend une ame de tous en un vouloir unie :
Tous nos parfaicts amours réduicts en un amour,
Comme nos plus beaux jours réduicts en un beau jour.
Les fleuves sont sechez, la grand mer se desrobe ;
Il falloit que la terre allast changer de robe.
Montagnes, vous sentez douleurs d’enfantemens ;
Vous fuyez comme agneaux, ô simples eslemens !
Cachez-vous, changez-vous ; rien mortel ne supporte
La voix de l’Eternel, sa voix puissante et forte.
Dieu paroist : le nuage entre luy et nos yeux
S’est tiré à l’escart, il s’est armé de feux ;
Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ;
L’air n’est plus que rayons, tant il est semé d’anges.
. . . . . .
Qui se cache ? qui fuit devant les yeux de Dieu ?
Vous, Caïns fugitifs, où trouverez-vous lieu ?
Quand vous auriez les vents collez sous vos aisselles,
Ou quand l’aube du jour vous presteroit ses aisles,
Les monts vous ouvriroient le plus profond rocher,
Quand la nuict tascheroit en sa nuict vous cacher,
Vous enceindre, la mer, vous enlever, la nue,
Vous ne fuirez de Dieu ny le doigt ni la veue.
. . . . . .
« Vous qui m’avez vestu au temps de la froidure,
Vous qui avez pour moy souffert peine et injure,
Qui à ma seiche soif et à mon aspre faim
Donnastes de bon cœur vostre eau et vostre pain,
Venez, races du ciel, venez, esleus du pere ;
Vos pechez sont esteints, le juge est vostre frere,
Venez donc, bien-heureux, triompher à jamais
Au royaume éternel de victoire et de paix. »
. . . . . .
Le Soleil vest de noir le bel or de ses feux ;
Le bel œil de ce monde est privé de ses yeux,
L'ame de tant de fleurs n’est plus espanouye ;
Il n’y a plus de vie au principe de vie.
Et, comme un corps humain est tout mort terrassé
Dès que du moindre coup au cœur il est frappé,
Ainsy faut que le monde et meure et se confonde
Dès la moindre blessure au Soleil, cœur du monde,
La lune perd l’argent de son teint clair et blanc,
La lune tourne en haut son visage de sang ;
Toute estoille se meurt ; les prophetes fidelles
Du Destin vont souffrir eclypses eternelles.
. . . . . .
Criez après l’enfer, de l’enfer il ne sort
Que l’eternelle soif de l’impossible mort.
. . . . . .
Les jeux, les passe-temps et les esbats d’icy
N'estoient qu’amers chagrins, que colère et soucy
Et que gehenes, auprès ae la joye eternelle,
Qui sans trouble, sajis fin, sans change, renouvelle.
Là sans tache on verra les amitiés fleurir.
Les amours d’icy bas n’estoient rien que haïr
Auprès des hauts amours dont la saincte harmonie
Rend une ame de tous en un vouloir unie :
Tous nos parfaicts amours réduicts en un amour,
Comme nos plus beaux jours réduicts en un beau jour.
Agrippa d'Aubigné
Préparatif a la mort
C’est un grand heur en vivant
D’avoir vaincu tout orage,
D’avoir au cours du voyage
Tousjours en poupe le vent :
Mais c’est bien plus de terrir
A la coste désirée,
Et voir sa vie asseurée
Au havre de bien mourir.
Arrière craintes et peurs,
Je ne marque plus ma course
Au Canope, ni à l’Ourse,
Je n’ai souci des hauteurs ;
Je n’espie plus le Nord,
Ni pas une des estoiles,
Je n’ai qu’à baisser les voiles
Pour arriver dans le port.
D’avoir vaincu tout orage,
D’avoir au cours du voyage
Tousjours en poupe le vent :
Mais c’est bien plus de terrir
A la coste désirée,
Et voir sa vie asseurée
Au havre de bien mourir.
Arrière craintes et peurs,
Je ne marque plus ma course
Au Canope, ni à l’Ourse,
Je n’ai souci des hauteurs ;
Je n’espie plus le Nord,
Ni pas une des estoiles,
Je n’ai qu’à baisser les voiles
Pour arriver dans le port.
Alfred de Musset
Derniers vers
L’heure de ma mort, depuis dix-huit mois,
De tous les côtés sonne à mes oreilles.
Depuis dix-huit mois d’ennuis et de veilles,
Partout je la sens, partout je la vois.
Plus je me débats contre ma misère,
Plus, s’éveille en moi l’instinct du malheur ;
Et, dès que je veux faire un pas sur terre,
Je sens tout à coup s’arrêter mon cœur.
Ma force à lutter s’use et se prodigue.
Jusqu’à mon repos, tout est un combat ;
Et, comme un coursier brisé de fatigue,
Mon courage éteint chancelle et s’abat.
De tous les côtés sonne à mes oreilles.
Depuis dix-huit mois d’ennuis et de veilles,
Partout je la sens, partout je la vois.
Plus je me débats contre ma misère,
Plus, s’éveille en moi l’instinct du malheur ;
Et, dès que je veux faire un pas sur terre,
Je sens tout à coup s’arrêter mon cœur.
Ma force à lutter s’use et se prodigue.
Jusqu’à mon repos, tout est un combat ;
Et, comme un coursier brisé de fatigue,
Mon courage éteint chancelle et s’abat.
Alfred de Vigny
J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre
J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
À poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
À ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
À poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
À ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.
Alfred de Vigny
La Mort du loup
… Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors, il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
— Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors, il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
— Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.
Alphonse de Lamartine
Bonaparte
Sur un écueil battu par la vague plaintive,
Le nautonier de loin voit blanchir sur la rive
Un tombeau près du bord par les flots déposé ;
Le temps n’a pas encor bruni l’étroite pierre,
Et sous le vert tissu de la ronce et du lierre
On distingue… un sceptre brisé !
Ici gît… Point de nom !… demandez à la terre !
Ce nom ? il est inscrit en sanglant caractère
Des bords du Tanaïs au sommet du Cédar,
Sur le bronze et le marbre, et sur le sein des braves,
Et jusque dans le cœur de ces troupeaux d’esclaves
Qu’il foulait tremblants sous son char.
Depuis ces deux grands noms qu’un siècle au siècle annonce,
Jamais nom qu’ici-bas toute langue prononce
Sur l’aile de la foudre aussi loin ne vola.
Jamais d’aucun mortel le pied qu’un souffle efface
N’imprima sur la terre une plus forte trace,
Et ce pied s’est arrêté là !…
Il est là !… sous trois pas un enfant le mesure !
Son ombre ne rend pas même un léger murmure !
Le pied d’un ennemi foule en paix son cercueil !
Sur ce front foudroyant le moucheron bourdonne,
Et son ombre n’entend que le bruit monotone
D’une vague contre un écueil !
Ne crains pas, cependant, ombre encore inquiète,
Que je vienne outrager ta majesté muette.
Non. La lyre aux tombeaux n’a jamais insulté.
La mort fut de tout temps l’asile de la gloire.
Rien ne doit jusqu’ici poursuivre une mémoire.
Rien !… excepté la vérité !
Ta tombe et ton berceau sont couverts d’un nuage,
Mais pareil à l’éclair tu sortis d’un orage !
Tu foudroyas le monde avant d’avoir un nom !
Tel ce Nil dont Memphis boit les vagues fécondes
Avant d’être nommé fait bouillonner ses ondes
Aux solitudes de Memnon.
Les dieux étaient tombés, les trônes étaient vides ;
La victoire te prit sur ses ailes rapides
D’un peuple de Brutus la gloire te fit roi !
Ce siècle, dont l’écume entraînait dans sa course
Les mœurs, les rois, les dieux… refoulé vers sa source,
Recula d’un pas devant toi !
Tu combattis l’erreur sans regarder le nombre ;
Pareil au fier Jacob, tu luttas contre une ombre !
Le fantôme croula sous le poids d’un mortel !
Et, de tous ces grands noms profanateur sublime,
Tu jouas avec eux, comme la main du crime
Avec les vases de l’autel.
Ainsi, dans les accès d’un impuissant délire
Quand un siècle vieilli de ses mains se déchire
En jetant dans ses fers un cri de liberté,
Un héros tout à coup de la poudre s’élève,
Le frappe avec son sceptre… il s’éveille, et le rêve
Tombe devant la vérité !
Ah ! si rendant ce sceptre à ses mains légitimes,
Plaçant sur ton pavois de royales victimes,
Tes mains des saints bandeaux avaient lavé l’affront !
Soldat vengeur des rois, plus grand que ces rois même,
De quel divin parfum, de quel pur diadème
L’histoire aurait sacré ton front !
Gloire ! honneur ! liberté ! ces mots que l’homme adore,
Retentissaient pour toi comme l’airain sonore
Dont un stupide écho répète au loin le son :
De cette langue en vain ton oreille frappée
Ne comprit ici-bas que le cri de l’épée,
Et le mâle accord du clairon !
Superbe, et dédaignant ce que la terre admire,
Tu ne demandais rien au monde, que l’empire !
Tu marchais !… tout obstacle était ton ennemi !
Ta volonté volait comme ce trait rapide
Qui va frapper le but où le regard le guide,
Même à travers un cœur ami !
Jamais, pour éclaircir ta royale tristesse,
La coupe des festins ne te versa l’ivresse ;
Tes yeux d’une autre pourpre aimaient à s’enivrer !
Comme un soldat debout qui veille sous les armes,
Tu vis de la beauté le sourire ou les larmes,
Sans sourire et sans soupirer !
Tu n’aimais que le bruit du fer, le cri d’alarmes !
L’éclat resplendissant de l’aube sur les armes !
Et ta main ne flattait que ton léger coursier,
Quand les flots ondoyants de sa pâle crinière
Sillonnaient comme un vent la sanglante poussière,
Et que ses pieds brisaient l’acier !
Tu grandis sans plaisir, tu tombas sans murmure !
Rien d’humain ne battait sous ton épaisse armure :
Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser :
Comme l’aigle régnant dans un ciel solitaire,
Tu n’avais qu’un regard pour mesurer la terre,
Et des serres pour l’embrasser !
S’élancer d’un seul bond au char de la victoire,
Foudroyer l’univers des splendeurs de sa gloire,
Fouler d’un même pied des tribuns et des rois ;
Forger un joug trempé dans l’amour et la haine,
Et faire frissonner sous le frein qui l’enchaîne
Un peuple échappé de ses lois !
Être d’un siècle entier la pensée et la vie,
Émousser le poignard, décourager l’envie ;
Ébranler, raffermir l’univers incertain,
Aux sinistres clartés de ta foudre qui gronde
Vingt fois contre les dieux jouer le sort du monde,
Quel rêve ! ! ! et ce fut ton destin !…
Tu tombas cependant de ce sublime faîte !
Sur ce rocher désert jeté par la tempête,
Tu vis tes ennemis déchirer ton manteau !
Et le sort, ce seul dieu qu’adora ton audace,
Pour dernière faveur t’accorda cet espace
Entre le trône et le tombeau.
Oh ! qui m’aurait donné d’y sonder ta pensée,
Lorsque le souvenir de ta grandeur passée
Venait, comme un remords, t’assaillir loin du bruit !
Et que, les bras croisés sur ta large poitrine,
Sur ton front chauve et nu, que la pensée incline,
L’horreur passait comme la nuit !
Tel qu’un pasteur debout sur la rive profonde
Voit son ombre de loin se prolonger sur l’onde
Et du fleuve orageux suivre en flottant le cours ;
Tel du sommet désert de ta grandeur suprême,
Dans l’ombre du passé te recherchant toi-même,
Tu rappelais tes anciens jours !
Ils passaient devant toi comme des flots sublimes
Dont l’œil voit sur les mers étinceler les cimes,
Ton oreille écoutait leur bruit harmonieux !
Et, d’un reflet de gloire éclairant ton visage,
Chaque flot t’apportait une brillante image
Que tu suivais longtemps des yeux !
Là, sur un pont tremblant tu défiais la foudre !
Là, du désert sacré tu réveillais la poudre !
Ton coursier frissonnait dans les flots du Jourdain !
Là, tes pas abaissaient une cime escarpée !
Là, tu changeais en sceptre une invincible épée !
Ici… Mais quel effroi soudain ?
Pourquoi détournes-tu ta paupière éperdue ?
D’où vient cette pâleur sur ton front répandue ?
Qu’as-tu vu tout à coup dans l’horreur du passé ?
Est-ce d’une cité la ruine fumante ?
Ou du sang des humains quelque plaine écumante ?
Mais la gloire a tout effacé.
La gloire efface tout !… tout excepté le crime !
Mais son doigt me montrait le corps d’une victime ;
Un jeune homme ! un héros, d’un sang pur inondé !
Le flot qui l’apportait, passait, passait, sans cesse ;
Et toujours en passant la vague vengeresse
Lui jetait le nom de Condé !…
Comme pour effacer une tache livide,
On voyait sur son front passer sa main rapide ;
Mais la trace de sang sous son doigt renaissait !
Et, comme un sceau frappé par une main suprême,
La goutte ineffaçable, ainsi qu’un diadème,
Le couronnait de son forfait !
C’est pour cela, tyran ! que ta gloire ternie
Fera par ton forfait douter de ton génie !
Qu’une trace de sang suivra partout ton char !
Et que ton nom, jouet d’un éternel orage,
Sera par l’avenir ballotté d’âge en âge
Entre Marius et César !
Tu mourus cependant de la mort du vulgaire,
Ainsi qu’un moissonneur va chercher son salaire,
Et dort sur sa faucille avant d’être payé !
Tu ceignis en mourant ton glaive sur ta cuisse,
Et tu fus demander récompense ou justice
Au dieu qui t’avait envoyé !
On dit qu’aux derniers jours de sa longue agonie,
Devant l’éternité seul avec son génie,
Son regard vers le ciel parut se soulever !
Le signe rédempteur toucha son front farouche !…
Et même on entendit commencer sur sa bouche
Un nom !… qu’il n’osait achever !
Achève… C’est le dieu qui règne et qui couronne !
C’est le dieu qui punit ! c’est le dieu qui pardonne !
Pour les héros et nous il a des poids divers !
Parle-lui sans effroi ! lui seul peut te comprendre !
L’esclave et le tyran ont tous un compte à rendre,
L’un du sceptre, l’autre des fers !
Son cercueil est fermé ! Dieu l’a jugé ! Silence !
Son crime et ses exploits pèsent dans la balance :
Que des faibles mortels la main n’y touche plus !
Qui peut sonder, Seigneur, ta clémence infinie ?
Et vous, fléaux de Dieu ! qui sait si le génie
N’est pas une de vos vertus ?…
Le nautonier de loin voit blanchir sur la rive
Un tombeau près du bord par les flots déposé ;
Le temps n’a pas encor bruni l’étroite pierre,
Et sous le vert tissu de la ronce et du lierre
On distingue… un sceptre brisé !
Ici gît… Point de nom !… demandez à la terre !
Ce nom ? il est inscrit en sanglant caractère
Des bords du Tanaïs au sommet du Cédar,
Sur le bronze et le marbre, et sur le sein des braves,
Et jusque dans le cœur de ces troupeaux d’esclaves
Qu’il foulait tremblants sous son char.
Depuis ces deux grands noms qu’un siècle au siècle annonce,
Jamais nom qu’ici-bas toute langue prononce
Sur l’aile de la foudre aussi loin ne vola.
Jamais d’aucun mortel le pied qu’un souffle efface
N’imprima sur la terre une plus forte trace,
Et ce pied s’est arrêté là !…
Il est là !… sous trois pas un enfant le mesure !
Son ombre ne rend pas même un léger murmure !
Le pied d’un ennemi foule en paix son cercueil !
Sur ce front foudroyant le moucheron bourdonne,
Et son ombre n’entend que le bruit monotone
D’une vague contre un écueil !
Ne crains pas, cependant, ombre encore inquiète,
Que je vienne outrager ta majesté muette.
Non. La lyre aux tombeaux n’a jamais insulté.
La mort fut de tout temps l’asile de la gloire.
Rien ne doit jusqu’ici poursuivre une mémoire.
Rien !… excepté la vérité !
Ta tombe et ton berceau sont couverts d’un nuage,
Mais pareil à l’éclair tu sortis d’un orage !
Tu foudroyas le monde avant d’avoir un nom !
Tel ce Nil dont Memphis boit les vagues fécondes
Avant d’être nommé fait bouillonner ses ondes
Aux solitudes de Memnon.
Les dieux étaient tombés, les trônes étaient vides ;
La victoire te prit sur ses ailes rapides
D’un peuple de Brutus la gloire te fit roi !
Ce siècle, dont l’écume entraînait dans sa course
Les mœurs, les rois, les dieux… refoulé vers sa source,
Recula d’un pas devant toi !
Tu combattis l’erreur sans regarder le nombre ;
Pareil au fier Jacob, tu luttas contre une ombre !
Le fantôme croula sous le poids d’un mortel !
Et, de tous ces grands noms profanateur sublime,
Tu jouas avec eux, comme la main du crime
Avec les vases de l’autel.
Ainsi, dans les accès d’un impuissant délire
Quand un siècle vieilli de ses mains se déchire
En jetant dans ses fers un cri de liberté,
Un héros tout à coup de la poudre s’élève,
Le frappe avec son sceptre… il s’éveille, et le rêve
Tombe devant la vérité !
Ah ! si rendant ce sceptre à ses mains légitimes,
Plaçant sur ton pavois de royales victimes,
Tes mains des saints bandeaux avaient lavé l’affront !
Soldat vengeur des rois, plus grand que ces rois même,
De quel divin parfum, de quel pur diadème
L’histoire aurait sacré ton front !
Gloire ! honneur ! liberté ! ces mots que l’homme adore,
Retentissaient pour toi comme l’airain sonore
Dont un stupide écho répète au loin le son :
De cette langue en vain ton oreille frappée
Ne comprit ici-bas que le cri de l’épée,
Et le mâle accord du clairon !
Superbe, et dédaignant ce que la terre admire,
Tu ne demandais rien au monde, que l’empire !
Tu marchais !… tout obstacle était ton ennemi !
Ta volonté volait comme ce trait rapide
Qui va frapper le but où le regard le guide,
Même à travers un cœur ami !
Jamais, pour éclaircir ta royale tristesse,
La coupe des festins ne te versa l’ivresse ;
Tes yeux d’une autre pourpre aimaient à s’enivrer !
Comme un soldat debout qui veille sous les armes,
Tu vis de la beauté le sourire ou les larmes,
Sans sourire et sans soupirer !
Tu n’aimais que le bruit du fer, le cri d’alarmes !
L’éclat resplendissant de l’aube sur les armes !
Et ta main ne flattait que ton léger coursier,
Quand les flots ondoyants de sa pâle crinière
Sillonnaient comme un vent la sanglante poussière,
Et que ses pieds brisaient l’acier !
Tu grandis sans plaisir, tu tombas sans murmure !
Rien d’humain ne battait sous ton épaisse armure :
Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser :
Comme l’aigle régnant dans un ciel solitaire,
Tu n’avais qu’un regard pour mesurer la terre,
Et des serres pour l’embrasser !
S’élancer d’un seul bond au char de la victoire,
Foudroyer l’univers des splendeurs de sa gloire,
Fouler d’un même pied des tribuns et des rois ;
Forger un joug trempé dans l’amour et la haine,
Et faire frissonner sous le frein qui l’enchaîne
Un peuple échappé de ses lois !
Être d’un siècle entier la pensée et la vie,
Émousser le poignard, décourager l’envie ;
Ébranler, raffermir l’univers incertain,
Aux sinistres clartés de ta foudre qui gronde
Vingt fois contre les dieux jouer le sort du monde,
Quel rêve ! ! ! et ce fut ton destin !…
Tu tombas cependant de ce sublime faîte !
Sur ce rocher désert jeté par la tempête,
Tu vis tes ennemis déchirer ton manteau !
Et le sort, ce seul dieu qu’adora ton audace,
Pour dernière faveur t’accorda cet espace
Entre le trône et le tombeau.
Oh ! qui m’aurait donné d’y sonder ta pensée,
Lorsque le souvenir de ta grandeur passée
Venait, comme un remords, t’assaillir loin du bruit !
Et que, les bras croisés sur ta large poitrine,
Sur ton front chauve et nu, que la pensée incline,
L’horreur passait comme la nuit !
Tel qu’un pasteur debout sur la rive profonde
Voit son ombre de loin se prolonger sur l’onde
Et du fleuve orageux suivre en flottant le cours ;
Tel du sommet désert de ta grandeur suprême,
Dans l’ombre du passé te recherchant toi-même,
Tu rappelais tes anciens jours !
Ils passaient devant toi comme des flots sublimes
Dont l’œil voit sur les mers étinceler les cimes,
Ton oreille écoutait leur bruit harmonieux !
Et, d’un reflet de gloire éclairant ton visage,
Chaque flot t’apportait une brillante image
Que tu suivais longtemps des yeux !
Là, sur un pont tremblant tu défiais la foudre !
Là, du désert sacré tu réveillais la poudre !
Ton coursier frissonnait dans les flots du Jourdain !
Là, tes pas abaissaient une cime escarpée !
Là, tu changeais en sceptre une invincible épée !
Ici… Mais quel effroi soudain ?
Pourquoi détournes-tu ta paupière éperdue ?
D’où vient cette pâleur sur ton front répandue ?
Qu’as-tu vu tout à coup dans l’horreur du passé ?
Est-ce d’une cité la ruine fumante ?
Ou du sang des humains quelque plaine écumante ?
Mais la gloire a tout effacé.
La gloire efface tout !… tout excepté le crime !
Mais son doigt me montrait le corps d’une victime ;
Un jeune homme ! un héros, d’un sang pur inondé !
Le flot qui l’apportait, passait, passait, sans cesse ;
Et toujours en passant la vague vengeresse
Lui jetait le nom de Condé !…
Comme pour effacer une tache livide,
On voyait sur son front passer sa main rapide ;
Mais la trace de sang sous son doigt renaissait !
Et, comme un sceau frappé par une main suprême,
La goutte ineffaçable, ainsi qu’un diadème,
Le couronnait de son forfait !
C’est pour cela, tyran ! que ta gloire ternie
Fera par ton forfait douter de ton génie !
Qu’une trace de sang suivra partout ton char !
Et que ton nom, jouet d’un éternel orage,
Sera par l’avenir ballotté d’âge en âge
Entre Marius et César !
Tu mourus cependant de la mort du vulgaire,
Ainsi qu’un moissonneur va chercher son salaire,
Et dort sur sa faucille avant d’être payé !
Tu ceignis en mourant ton glaive sur ta cuisse,
Et tu fus demander récompense ou justice
Au dieu qui t’avait envoyé !
On dit qu’aux derniers jours de sa longue agonie,
Devant l’éternité seul avec son génie,
Son regard vers le ciel parut se soulever !
Le signe rédempteur toucha son front farouche !…
Et même on entendit commencer sur sa bouche
Un nom !… qu’il n’osait achever !
Achève… C’est le dieu qui règne et qui couronne !
C’est le dieu qui punit ! c’est le dieu qui pardonne !
Pour les héros et nous il a des poids divers !
Parle-lui sans effroi ! lui seul peut te comprendre !
L’esclave et le tyran ont tous un compte à rendre,
L’un du sceptre, l’autre des fers !
Son cercueil est fermé ! Dieu l’a jugé ! Silence !
Son crime et ses exploits pèsent dans la balance :
Que des faibles mortels la main n’y touche plus !
Qui peut sonder, Seigneur, ta clémence infinie ?
Et vous, fléaux de Dieu ! qui sait si le génie
N’est pas une de vos vertus ?…
Alphonse de Lamartine
Pensée des morts
Voilà les feuilles sans sève
Qui tombent sur le gazon ;
Voilà le vent qui s’élève
Et gémit dans le vallon ;
Voilà l’errante hirondelle
Qui rase du bout de l’aile
L’eau dormante des marais ;
Voilà l’enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères
Le bois tombé des forêts…
… C’est la saison où tout tombe
Aux coups redoublés des vents ;
Un vent qui vient de la tombe
Moissonne aussi les vivants :
Ils tombent alors par mille,
Comme la plume inutile
Que l’aigle abandonne aux airs,
Lorsque des plumes nouvelles
Viennent réchauffer ses ailes
À l’approche des hivers.
C’est alors que ma paupière
Vous vit pâlir et mourir,
Tendres fruits qu’à la lumière
Dieu n’a pas laissés mûrir !
Quoique jeune sur la terre,
Je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison ;
Et quand je dis en moi-même :
« Où sont ceux que ton cœur aime ? »
Je regarde le gazon.
Leur tombe est sur la colline,
Mon pied la sait ; la voilà !
Mais leur essence divine,
Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?
Jusqu’à l’indien rivage
Le ramier porte un message
Qu’il rapporte à nos climats ;
La voile passe et repasse ;
Mais de son étroit espace
Leur âme ne revient pas.
Ah ! quand les vents de l’automne
Sifflent dans les rameaux morts,
Quand le brin d’herbe frissonne,
Quand le pin rend ses accords,
Quand la cloche des ténèbres
Balance ses glas funèbres,
La nuit, à travers les bois,
À chaque vent qui s’élève,
À chaque flot sur la grève ;.
Je dis : « N’es-tu pas leur voix ? »…
Qui tombent sur le gazon ;
Voilà le vent qui s’élève
Et gémit dans le vallon ;
Voilà l’errante hirondelle
Qui rase du bout de l’aile
L’eau dormante des marais ;
Voilà l’enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères
Le bois tombé des forêts…
… C’est la saison où tout tombe
Aux coups redoublés des vents ;
Un vent qui vient de la tombe
Moissonne aussi les vivants :
Ils tombent alors par mille,
Comme la plume inutile
Que l’aigle abandonne aux airs,
Lorsque des plumes nouvelles
Viennent réchauffer ses ailes
À l’approche des hivers.
C’est alors que ma paupière
Vous vit pâlir et mourir,
Tendres fruits qu’à la lumière
Dieu n’a pas laissés mûrir !
Quoique jeune sur la terre,
Je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison ;
Et quand je dis en moi-même :
« Où sont ceux que ton cœur aime ? »
Je regarde le gazon.
Leur tombe est sur la colline,
Mon pied la sait ; la voilà !
Mais leur essence divine,
Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?
Jusqu’à l’indien rivage
Le ramier porte un message
Qu’il rapporte à nos climats ;
La voile passe et repasse ;
Mais de son étroit espace
Leur âme ne revient pas.
Ah ! quand les vents de l’automne
Sifflent dans les rameaux morts,
Quand le brin d’herbe frissonne,
Quand le pin rend ses accords,
Quand la cloche des ténèbres
Balance ses glas funèbres,
La nuit, à travers les bois,
À chaque vent qui s’élève,
À chaque flot sur la grève ;.
Je dis : « N’es-tu pas leur voix ? »…
André Chénier
Élégies
Ô jours de mon printemps, jours couronnés de rose…
O muses, accourez, solitaires divines…
… Je meurs. Avant le soir j’ai fini ma journée.
À peine ouverte au jour, ma rose s’est fanée.
La vie eut bien pour moi de volages douceurs ;
Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs.
Mais, oh ! que mollement reposera ma cendre,
Si parfois, un penchant impérieux et tendre
Vous guidant vers la tombe où je suis endormi,
Vos yeux en approchant pensent voir leur ami !
Si vos chants de mes feux vont redisant l’histoire ;
Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire,
Inspirent à vos fils, qui ne m’ont point connu,
L’ennui de naître à peine et de m’avoir perdu.
Qu’à votre belle vie ainsi ma mort obtienne
Tout l’âge, tous les biens dérobés à la mienne ;
Que jamais les douleurs, par de cruels combats,
N’allument dans vos flancs un pénible trépas ;
Que la joie en vos cœurs ignore les alarmes ;
Que les peines d’autrui causent seules vos larmes ;
Que vos heureux destins, les délices du ciel,
Coulent toujours trempés d’ambroisie et de miel,
Et non sans quelque amour paisible et mutuelle.
Et quand la mort viendra, qu’une amante fidèle,
Près de vous désolée, en accusant les Dieux,
Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux.
O muses, accourez, solitaires divines…
… Je meurs. Avant le soir j’ai fini ma journée.
À peine ouverte au jour, ma rose s’est fanée.
La vie eut bien pour moi de volages douceurs ;
Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs.
Mais, oh ! que mollement reposera ma cendre,
Si parfois, un penchant impérieux et tendre
Vous guidant vers la tombe où je suis endormi,
Vos yeux en approchant pensent voir leur ami !
Si vos chants de mes feux vont redisant l’histoire ;
Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire,
Inspirent à vos fils, qui ne m’ont point connu,
L’ennui de naître à peine et de m’avoir perdu.
Qu’à votre belle vie ainsi ma mort obtienne
Tout l’âge, tous les biens dérobés à la mienne ;
Que jamais les douleurs, par de cruels combats,
N’allument dans vos flancs un pénible trépas ;
Que la joie en vos cœurs ignore les alarmes ;
Que les peines d’autrui causent seules vos larmes ;
Que vos heureux destins, les délices du ciel,
Coulent toujours trempés d’ambroisie et de miel,
Et non sans quelque amour paisible et mutuelle.
Et quand la mort viendra, qu’une amante fidèle,
Près de vous désolée, en accusant les Dieux,
Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux.
André Chénier
Iambes
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre
Animent la fin d’un beau jour,
Au pied de l’échafaud j’essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour.
Peut-être avant que l’heure en cercle promenée
Ait posé sur l’émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.
Avant que de ses deux moitiés
Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés
Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d’infâmes soldats,
Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres,
Où seul dans la foule à grands pas
J’erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime,
Du juste trop faibles soutiens,
Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime ;
Et chargeant mes bras de liens,
Me traîner, amassant en foule à mon passage
Mes tristes compagnons reclus,
Qui me connaissaient tous avant l’affreux message,
Mais qui ne me connaissent plus.
Eh bien ! j’ai trop vécu. Quelle franchise auguste,
De mâle constance et d’honneur
Quels exemples sacrés, doux à l’âme du juste,
Pour lui quelle ombre de bonheur,
Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
Quels pleurs d’une noble pitié,
Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
Quels beaux échanges d’amitié,
Font digne de regrets l’habitacle des hommes ?
La peur fugitive est leur dieu,
La bassesse, la feinte. Ah ! lâches que nous sommes
Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
Vienne, vienne la mort ! — Que la mort me délivre !
Ainsi donc, mon cœur abattu
Cède au poids de ses maux ? Non, non. Puissé-je vivre !
Ma vie importe à la vertu ;
Car l’honnête homme enfin, victime de l’outrage,
Dans les cachots, près du cercueil,
Relève plus altiers son front et son langage,
Brillants d’un généreux orgueil.
S’il est écrit aux cieux que jamais une épée
N’étincellera dans mes mains,
Dans l’encre et l’amertume une autre arme trempée
Peut encor servir les humains.
Justice, Vérité, si ma main, si ma bouche,
Si mes pensers les plus secrets
Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche
Et si les infâmes progrès,
Si la risée atroce, ou, plus atroce injure,
L’encens de hideux scélérats
Ont pénétré vos cœurs d’une longue blessure,
Sauvez-moi. Conservez un bras
Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois !
Ces vers cadavéreux de la France asservie,
Égorgée ! O mon cher trésor,
O ma plume ! fiel, bile, horreur, Dieux de ma vie !
Par vous seuls je respire encor :
Comme la poix brûlante agitée en ses veines
Ressuscite un flambeau mourant,
Je souffre ; mais je vis. Par vous, loin de mes peines,
D’espérance un vaste torrent
Me transporte. Sans vous, comme un poison livide,
L’invisible dent du chagrin,
Mes amis opprimés, du menteur homicide
Les succès, le sceptre d’airain ;
Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine,
L’opprobre de subir sa loi,
Tout eût tari ma vie ; ou contre ma poitrine
Dirigé mon poignard. Mais quoi !
Nul ne resterait donc pour attendrir l’histoire
Sur tant de justes massacrés ?
Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire,
Pour que des brigands abhorrés
Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance,
Pour descendre jusqu’aux enfers
Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance,
Déjà levé sur ces pervers ?
Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice ?
Allons, étouffe tes clameurs ;
Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice.
Toi, Vertu, pleure si je meurs.
Animent la fin d’un beau jour,
Au pied de l’échafaud j’essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour.
Peut-être avant que l’heure en cercle promenée
Ait posé sur l’émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.
Avant que de ses deux moitiés
Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés
Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d’infâmes soldats,
Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres,
Où seul dans la foule à grands pas
J’erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime,
Du juste trop faibles soutiens,
Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime ;
Et chargeant mes bras de liens,
Me traîner, amassant en foule à mon passage
Mes tristes compagnons reclus,
Qui me connaissaient tous avant l’affreux message,
Mais qui ne me connaissent plus.
Eh bien ! j’ai trop vécu. Quelle franchise auguste,
De mâle constance et d’honneur
Quels exemples sacrés, doux à l’âme du juste,
Pour lui quelle ombre de bonheur,
Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
Quels pleurs d’une noble pitié,
Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
Quels beaux échanges d’amitié,
Font digne de regrets l’habitacle des hommes ?
La peur fugitive est leur dieu,
La bassesse, la feinte. Ah ! lâches que nous sommes
Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
Vienne, vienne la mort ! — Que la mort me délivre !
Ainsi donc, mon cœur abattu
Cède au poids de ses maux ? Non, non. Puissé-je vivre !
Ma vie importe à la vertu ;
Car l’honnête homme enfin, victime de l’outrage,
Dans les cachots, près du cercueil,
Relève plus altiers son front et son langage,
Brillants d’un généreux orgueil.
S’il est écrit aux cieux que jamais une épée
N’étincellera dans mes mains,
Dans l’encre et l’amertume une autre arme trempée
Peut encor servir les humains.
Justice, Vérité, si ma main, si ma bouche,
Si mes pensers les plus secrets
Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche
Et si les infâmes progrès,
Si la risée atroce, ou, plus atroce injure,
L’encens de hideux scélérats
Ont pénétré vos cœurs d’une longue blessure,
Sauvez-moi. Conservez un bras
Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois !
Ces vers cadavéreux de la France asservie,
Égorgée ! O mon cher trésor,
O ma plume ! fiel, bile, horreur, Dieux de ma vie !
Par vous seuls je respire encor :
Comme la poix brûlante agitée en ses veines
Ressuscite un flambeau mourant,
Je souffre ; mais je vis. Par vous, loin de mes peines,
D’espérance un vaste torrent
Me transporte. Sans vous, comme un poison livide,
L’invisible dent du chagrin,
Mes amis opprimés, du menteur homicide
Les succès, le sceptre d’airain ;
Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine,
L’opprobre de subir sa loi,
Tout eût tari ma vie ; ou contre ma poitrine
Dirigé mon poignard. Mais quoi !
Nul ne resterait donc pour attendrir l’histoire
Sur tant de justes massacrés ?
Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire,
Pour que des brigands abhorrés
Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance,
Pour descendre jusqu’aux enfers
Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance,
Déjà levé sur ces pervers ?
Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice ?
Allons, étouffe tes clameurs ;
Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice.
Toi, Vertu, pleure si je meurs.
André Chénier
La jeune captive
« L’épi naissant mûrit de la faux respecté ;
Sans crainte du pressoir, le pampre tout l’été
Boit les doux présents de l’aurore ;
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
Quoi que l’heure présente ait de trouble et d’ennui,
Je ne veux point mourir encore.
Qu’un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort :
Moi je pleure et j’espère. Au noir souffle du nord
Je plie et relève ma tête.
S’il est des jours amers, il en est de si doux !
Hélas ! quel miel jamais n’a laissé de dégoûts ?
Quelle mer n’a point de tempête ?
L’illusion féconde habite dans mon sein.
D’une prison sur moi les murs pèsent en vain,
J’ai les ailes de l’espérance.
Échappée aux réseaux de l’oiseleur cruel,
Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle chante et s’élance.
Est-ce à moi de mourir ? Tranquille je m’endors
Et tranquille je veille ; et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux ;
Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux
Ranime presque de la joie.
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin !
Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J’ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé,
Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.
Je ne suis qu’au printemps, je veux voir la moisson
Et comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l’honneur du jardin,
Je n’ai vu luire encor que les feux du matin ;
Je veux achever ma journée.
O mort ! tu peux attendre ; éloigne, éloigne-toi ;
Va consoler les cœurs que la honte, l’effroi,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Palès encore a des asiles verts,
Les Amours des baisers, les Muses des concerts ;
Je ne veux point mourir encore. »
Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois
S’éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces vœux d’une jeune captive ;
Et secouant le faix de mes jours languissants,
Aux douces lois des vers je pliai les accents
De sa bouche aimable et naïve.
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
Feront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle.
La grâce décorait son front et ses discours,
Et comme elle craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d’elle.
Sans crainte du pressoir, le pampre tout l’été
Boit les doux présents de l’aurore ;
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
Quoi que l’heure présente ait de trouble et d’ennui,
Je ne veux point mourir encore.
Qu’un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort :
Moi je pleure et j’espère. Au noir souffle du nord
Je plie et relève ma tête.
S’il est des jours amers, il en est de si doux !
Hélas ! quel miel jamais n’a laissé de dégoûts ?
Quelle mer n’a point de tempête ?
L’illusion féconde habite dans mon sein.
D’une prison sur moi les murs pèsent en vain,
J’ai les ailes de l’espérance.
Échappée aux réseaux de l’oiseleur cruel,
Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle chante et s’élance.
Est-ce à moi de mourir ? Tranquille je m’endors
Et tranquille je veille ; et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux ;
Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux
Ranime presque de la joie.
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin !
Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J’ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé,
Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.
Je ne suis qu’au printemps, je veux voir la moisson
Et comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l’honneur du jardin,
Je n’ai vu luire encor que les feux du matin ;
Je veux achever ma journée.
O mort ! tu peux attendre ; éloigne, éloigne-toi ;
Va consoler les cœurs que la honte, l’effroi,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Palès encore a des asiles verts,
Les Amours des baisers, les Muses des concerts ;
Je ne veux point mourir encore. »
Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois
S’éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces vœux d’une jeune captive ;
Et secouant le faix de mes jours languissants,
Aux douces lois des vers je pliai les accents
De sa bouche aimable et naïve.
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
Feront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle.
La grâce décorait son front et ses discours,
Et comme elle craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d’elle.
André Chénier
La jeune Tarentine
Pleurez, doux alcyons, ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez.
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine.
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine.
Là l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement,
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a pour cette journée
Dans le cèdre enfermé sa robe d’hyménée
Et l’or dont au festin ses bras seraient parés
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L’enveloppe. Étonnée, et loin des matelots,
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine.
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d’un rocher
Aux monstres dévorants eut soin de la cacher.
Par ses ordres bientôt les belles Néréides
L’élèvent au-dessus des demeures humides,
Le portent au rivage, et dans ce monument
L’ont, au cap du Zéphyr, déposé mollement.
Puis de loin à grands cris appelant leurs compagnes,
Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,
Toutes frappant leur sein et traînant un long deuil,
Répétèrent : « hélas ! » autour de son cercueil.
Hélas ! chez ton amant tu n’es point ramenée.
Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée.
L’or autour de tes bras n’a point serré de nœuds.
Les doux parfums n’ont point coulé sur tes cheveux.
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez.
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine.
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine.
Là l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement,
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a pour cette journée
Dans le cèdre enfermé sa robe d’hyménée
Et l’or dont au festin ses bras seraient parés
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L’enveloppe. Étonnée, et loin des matelots,
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine.
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d’un rocher
Aux monstres dévorants eut soin de la cacher.
Par ses ordres bientôt les belles Néréides
L’élèvent au-dessus des demeures humides,
Le portent au rivage, et dans ce monument
L’ont, au cap du Zéphyr, déposé mollement.
Puis de loin à grands cris appelant leurs compagnes,
Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,
Toutes frappant leur sein et traînant un long deuil,
Répétèrent : « hélas ! » autour de son cercueil.
Hélas ! chez ton amant tu n’es point ramenée.
Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée.
L’or autour de tes bras n’a point serré de nœuds.
Les doux parfums n’ont point coulé sur tes cheveux.
André Chénier
La mort d’hercule
Œta, mont ennobli par cette nuit ardente,
Quand l’infidèle époux d’une épouse imprudente
Reçut de son amour un présent trop jaloux,
Victime du Centaure immolé par ses coups,
Il brise tes forêts. Ta cime épaisse et sombre
En un bûcher immense amoncelle sans nombre
Les sapins résineux que son bras a ployés.
Il y porte la flamme. Il monte ; sous ses pieds
Étend du vieux lion la dépouille héroïque,
Et l’œil au ciel, la main sur sa massue antique,
Attend sa récompense et l’heure d’être un Dieu.
Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu
Brille autour du héros ; et la flamme rapide
Porte aux palais divins l’âme du grand Alcide.
Quand l’infidèle époux d’une épouse imprudente
Reçut de son amour un présent trop jaloux,
Victime du Centaure immolé par ses coups,
Il brise tes forêts. Ta cime épaisse et sombre
En un bûcher immense amoncelle sans nombre
Les sapins résineux que son bras a ployés.
Il y porte la flamme. Il monte ; sous ses pieds
Étend du vieux lion la dépouille héroïque,
Et l’œil au ciel, la main sur sa massue antique,
Attend sa récompense et l’heure d’être un Dieu.
Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu
Brille autour du héros ; et la flamme rapide
Porte aux palais divins l’âme du grand Alcide.
André du Bouchet
Le mort que je serai...
Le mort que je serai, dans sa prison de veines
S’agite et me dévore doucement, fil a fil ;
Il rêve d’un futur de terres et de pluies
Ou je ne serai pas, moi qui lui donne asile.
Le paysage change ow son regard se pose,
Tl asséché les mares et comble les volcans,
Il détisse en riant les rideaux de ma rage
Et tient lieu de vacances à mes membres lassés.
Nous sommes deux en moi pour dévorer le jour,
Deux bouches a gaver de sucs et de soleils,
Mais pourquoi faut-il donc, à Pheure de l’amour,
Que ce soit l’éternel, le mort qui s’émerveillé ?
Quand je veux dire l’or, il parle de dents séchés,
Le moindre mot, taillé dans l’étoffe de l’eau
Porte son coup de griffe ; il m’enlève l’espoir
D’étre jamais ruisseau dans la prairie du soir.
Je ne lui parle pas, il se venge en brouillant
Les cartes de mon ceeur a l’instant du poème
Et je souffre en songeant que cet arbre de peine
Jusqu’a la fin des temps, terrible, fleurira.
BRULER LE FEU, Lumière de l’Ombre.
S’agite et me dévore doucement, fil a fil ;
Il rêve d’un futur de terres et de pluies
Ou je ne serai pas, moi qui lui donne asile.
Le paysage change ow son regard se pose,
Tl asséché les mares et comble les volcans,
Il détisse en riant les rideaux de ma rage
Et tient lieu de vacances à mes membres lassés.
Nous sommes deux en moi pour dévorer le jour,
Deux bouches a gaver de sucs et de soleils,
Mais pourquoi faut-il donc, à Pheure de l’amour,
Que ce soit l’éternel, le mort qui s’émerveillé ?
Quand je veux dire l’or, il parle de dents séchés,
Le moindre mot, taillé dans l’étoffe de l’eau
Porte son coup de griffe ; il m’enlève l’espoir
D’étre jamais ruisseau dans la prairie du soir.
Je ne lui parle pas, il se venge en brouillant
Les cartes de mon ceeur a l’instant du poème
Et je souffre en songeant que cet arbre de peine
Jusqu’a la fin des temps, terrible, fleurira.
BRULER LE FEU, Lumière de l’Ombre.
Anna de Noailles
La mort dit à l’homme…
Voici que vous avez assez souffert, pauvre homme,
Assez connu l’amour, le désir, le dégoût,
L’âpreté du vouloir et la torpeur des sommes.
L’orgueil d’être vivant et de pleurer debout…
Que voulez-vous savoir qui soit plus délectable
Que la douceur des jours que vous avez tenus,
Quittez le temps, quittez la maison et la table ;
Vous serez sans regret ni peur d’être venu.
J’emplirai votre cœur, vos mains et votre bouche
D’un repos si profond, si chaud et si pesant,
Que le soleil, la pluie et l’orage farouche
Ne réveilleront pas votre âme et votre sang.
— Pauvre âme, comme au jour où vous n’étiez pas née,
Vous serez pleine d’ombre et de plaisant oubli,
D’autres iront alors par les rudes journées
Pleurant aux creux des mains, des tombes et des lits.
D’autres iront en proie au douloureux vertige
Des profondes amours et du destin amer,
Et vous serez alors la sève dans les tiges
La rose du rosier et le sel de la mer.
D’autres iront blessés de désir et de rêve
Et leurs gestes feront de la douleur dans l’air,
Mais vous ne saurez pas que le matin se lève,
Qu’il faut revivre encor, qu’il fait jour, qu’il fait clair.
Ils iront retenant leur âme qui chancelle
Et trébuchant ainsi qu’un homme pris de vin ;
— Et vous serez alors dans ma nuit éternelle,
Dans ma calme maison, dans mon jardin divin…
Assez connu l’amour, le désir, le dégoût,
L’âpreté du vouloir et la torpeur des sommes.
L’orgueil d’être vivant et de pleurer debout…
Que voulez-vous savoir qui soit plus délectable
Que la douceur des jours que vous avez tenus,
Quittez le temps, quittez la maison et la table ;
Vous serez sans regret ni peur d’être venu.
J’emplirai votre cœur, vos mains et votre bouche
D’un repos si profond, si chaud et si pesant,
Que le soleil, la pluie et l’orage farouche
Ne réveilleront pas votre âme et votre sang.
— Pauvre âme, comme au jour où vous n’étiez pas née,
Vous serez pleine d’ombre et de plaisant oubli,
D’autres iront alors par les rudes journées
Pleurant aux creux des mains, des tombes et des lits.
D’autres iront en proie au douloureux vertige
Des profondes amours et du destin amer,
Et vous serez alors la sève dans les tiges
La rose du rosier et le sel de la mer.
D’autres iront blessés de désir et de rêve
Et leurs gestes feront de la douleur dans l’air,
Mais vous ne saurez pas que le matin se lève,
Qu’il faut revivre encor, qu’il fait jour, qu’il fait clair.
Ils iront retenant leur âme qui chancelle
Et trébuchant ainsi qu’un homme pris de vin ;
— Et vous serez alors dans ma nuit éternelle,
Dans ma calme maison, dans mon jardin divin…
Anne Hébert
Le tombeau des rois
... Je regarde avec étonnement
A même les noirs ossements
Luire les pierres bleues incrustées.
Quelques tragédies patiemment travaillées,
Sur la poitrine des rois, couchées,
En guise de bijoux
Me sont offertes
Sans larmes ni regrets.
Sur une seule ligne rangés :
La fumée d’encens, le gâteau de riz séché
Et ma chair qui tremble :
Offrande rituelle et soumise.
Le masque d’or sur ma face absente
Des fleurs violettes en guise de prunelles,
L’ombre de l’amour me maquille a petits traits précis ;
Et cet oiseau que j’ai respiré
Et se plaint étrangement.
A même les noirs ossements
Luire les pierres bleues incrustées.
Quelques tragédies patiemment travaillées,
Sur la poitrine des rois, couchées,
En guise de bijoux
Me sont offertes
Sans larmes ni regrets.
Sur une seule ligne rangés :
La fumée d’encens, le gâteau de riz séché
Et ma chair qui tremble :
Offrande rituelle et soumise.
Le masque d’or sur ma face absente
Des fleurs violettes en guise de prunelles,
L’ombre de l’amour me maquille a petits traits précis ;
Et cet oiseau que j’ai respiré
Et se plaint étrangement.
Anne Hébert
Une petite morte
Une petite morte
s’est couchée en travers de la porte.
Nous l’avons trouvée au matin, abattue
sur notre seuil
Comme un arbre de fougère plein de gel.
Nous n’osons plus sortir depuis qu’elle est la
C’est une enfant blanche dans ses jupes mousseuses
D’ou rayonne une étrange nuit laiteuse.
Nous nous efforcons de vivre a l’intérieur
Sans faire de bruit
Balayer la chambre
Et ranger l’ennui
Laisser les gestes se balancer tout seuls
Au bout d’un fil invisible
A même nos veines ouvertes.
Nous menons une vie si minuscule et tranquille
Que pas un de nos mouvements lents
Ne dépasse l’envers de ce miroir limpide
Ou cette scour que nous avons
Se baigne bleue sous la lune
Tandis que croit son odeur capiteuse.
POEMES.
s’est couchée en travers de la porte.
Nous l’avons trouvée au matin, abattue
sur notre seuil
Comme un arbre de fougère plein de gel.
Nous n’osons plus sortir depuis qu’elle est la
C’est une enfant blanche dans ses jupes mousseuses
D’ou rayonne une étrange nuit laiteuse.
Nous nous efforcons de vivre a l’intérieur
Sans faire de bruit
Balayer la chambre
Et ranger l’ennui
Laisser les gestes se balancer tout seuls
Au bout d’un fil invisible
A même nos veines ouvertes.
Nous menons une vie si minuscule et tranquille
Que pas un de nos mouvements lents
Ne dépasse l’envers de ce miroir limpide
Ou cette scour que nous avons
Se baigne bleue sous la lune
Tandis que croit son odeur capiteuse.
POEMES.
Arthur Rimbaud
Bal des pendus
Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins
Les maigres paladins du diable
Les squelettes de Saladins.
Messire Belzebuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d’un vieux Noël !
Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles :
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
Se heurtent longuement dans un hideux amour.
Hurrah ! les gais danseurs, qui n’avez plus de panse !
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
Hop ! qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse !
Belzebuth enragé racle ses violons !
Ô durs talons, jamais on n’use sa sandale !
Presque tous ont quitté la chemise de peau :
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :
Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux, raides, heurtant armures de carton.
Hurrah ! la bise siffle au grand bal des squelettes !
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
Les loups vont répondant des forêts violettes :
À l’horizon, le ciel est d’un rouge d’enfer…
Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d’amour sur leurs pâles vertèbres :
Ce n’est pas un moustier ici, les trépassés !
Oh ! voilà qu’au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
Emporté par l’élan, comme un cheval se cabre :
Et, se sentant encor la corde raide au cou,
Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.
Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent dansent les paladins
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.
Dansent, dansent les paladins
Les maigres paladins du diable
Les squelettes de Saladins.
Messire Belzebuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d’un vieux Noël !
Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles :
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
Se heurtent longuement dans un hideux amour.
Hurrah ! les gais danseurs, qui n’avez plus de panse !
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
Hop ! qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse !
Belzebuth enragé racle ses violons !
Ô durs talons, jamais on n’use sa sandale !
Presque tous ont quitté la chemise de peau :
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :
Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux, raides, heurtant armures de carton.
Hurrah ! la bise siffle au grand bal des squelettes !
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
Les loups vont répondant des forêts violettes :
À l’horizon, le ciel est d’un rouge d’enfer…
Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d’amour sur leurs pâles vertèbres :
Ce n’est pas un moustier ici, les trépassés !
Oh ! voilà qu’au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
Emporté par l’élan, comme un cheval se cabre :
Et, se sentant encor la corde raide au cou,
Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.
Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent dansent les paladins
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.
Arthur Rimbaud
Le Dormeur du val
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vers où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vers où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud
Les corbeaux
Seigneur, quand froide est la prairie,
Quand dans les hameaux abattus,
Les longs angelus se sont tus…
Sur la nature défleurie
Faites s’abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux.
Armée étrange aux cris sévères,
Les vents froids attaquent vos nids !
Vous, le long des fleuves jaunis,
Sur les routes aux vieux calvaires,
Sur les fossés et sur les trous
Dispersez-vous, ralliez-vous !
Par milliers, sur les champs de France,
Où dorment des morts d’avant-hier,
Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver,
Pour que chaque passant repense !
Sois donc le crieur du devoir,
Ô notre funèbre oiseau noir !
Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu’au fond du bois enchaîne,
Dans l’herbe d’où l’on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.
Quand dans les hameaux abattus,
Les longs angelus se sont tus…
Sur la nature défleurie
Faites s’abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux.
Armée étrange aux cris sévères,
Les vents froids attaquent vos nids !
Vous, le long des fleuves jaunis,
Sur les routes aux vieux calvaires,
Sur les fossés et sur les trous
Dispersez-vous, ralliez-vous !
Par milliers, sur les champs de France,
Où dorment des morts d’avant-hier,
Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver,
Pour que chaque passant repense !
Sois donc le crieur du devoir,
Ô notre funèbre oiseau noir !
Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu’au fond du bois enchaîne,
Dans l’herbe d’où l’on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.
Arthur Rimbaud
Ophélie
Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
— On entend dans les bois lointains des hallalis.
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.
Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile ;
— Un chant mystérieux tombe des astres d’or.
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
— On entend dans les bois lointains des hallalis.
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.
Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile ;
— Un chant mystérieux tombe des astres d’or.
Boris Vian
Je mourrai d’un cancer de la colonne vertébrale…
Je mourrai d’un cancer de la colonne vertébrale
Ça sera par un soir horrible
Clair, chaud, parfumé, sensuel
Je mourrai d’un pourrissement
De certaines cellules peu connues
Je mourrai d’une jambe arrachée
Par un rat géant jailli d’un trou géant
Je mourrai de cent coupures
Le ciel sera tombé sur moi
Ça se brise comme une vitre lourde
Je mourrai d’un éclat de voix
Crevant mes oreilles
Je mourrai de blessures sourdes
Infligées à deux heures du matin
Par des tueurs indécis et chauves
Je mourrai sans m’apercevoir
Que je meurs, je mourrai
Enseveli sous les ruines sèches
De mille mètres de coton écroulé
Je mourrai noyé dans l’huile de vidange
Foulé aux pieds par des bêtes indifférentes
Et, juste après, par des bêtes indifférentes
Je mourrai nu, ou vêtu de toile rouge
Ou cousu dans un sac avec des lames de rasoir
Je mourrai peut-être sans m’en faire
Du vernis à ongles aux doigts de pied
Et des larmes plein les mains
Et des larmes plein les mains
Je mourrai quand on décollera
Mes paupières sous un soleil enragé
Quand on me dira lentement
Des méchancetés à l’oreille
Je mourrai de voir torturer des enfants
Et des hommes étonnés et blêmes
Je mourrai rongé vivant
Par des vers, je mourrai les
Mains attachées sous une cascade
Je mourrai brûlé dans un incendie triste
Je mourrai un peu, beaucoup,
Sans passion, mais avec intérêt
Et puis quand tout sera fini
Je mourrai.
Ça sera par un soir horrible
Clair, chaud, parfumé, sensuel
Je mourrai d’un pourrissement
De certaines cellules peu connues
Je mourrai d’une jambe arrachée
Par un rat géant jailli d’un trou géant
Je mourrai de cent coupures
Le ciel sera tombé sur moi
Ça se brise comme une vitre lourde
Je mourrai d’un éclat de voix
Crevant mes oreilles
Je mourrai de blessures sourdes
Infligées à deux heures du matin
Par des tueurs indécis et chauves
Je mourrai sans m’apercevoir
Que je meurs, je mourrai
Enseveli sous les ruines sèches
De mille mètres de coton écroulé
Je mourrai noyé dans l’huile de vidange
Foulé aux pieds par des bêtes indifférentes
Et, juste après, par des bêtes indifférentes
Je mourrai nu, ou vêtu de toile rouge
Ou cousu dans un sac avec des lames de rasoir
Je mourrai peut-être sans m’en faire
Du vernis à ongles aux doigts de pied
Et des larmes plein les mains
Et des larmes plein les mains
Je mourrai quand on décollera
Mes paupières sous un soleil enragé
Quand on me dira lentement
Des méchancetés à l’oreille
Je mourrai de voir torturer des enfants
Et des hommes étonnés et blêmes
Je mourrai rongé vivant
Par des vers, je mourrai les
Mains attachées sous une cascade
Je mourrai brûlé dans un incendie triste
Je mourrai un peu, beaucoup,
Sans passion, mais avec intérêt
Et puis quand tout sera fini
Je mourrai.
Page 1
Suivant