Poèmes de ce thème
Solitude
Jules Romains
Il faut qu’un chant t’accompagne...
Il faut qu’un chant t’accompagne.
Tu vas loin et tu vas seul.
Tous ces mouvements te baignent.
Des lueurs sortent du sol:
Il passe tant, tant de monde.
Le lieu s’écoule en grondant.
Un feu rouge te commande.
Tu repars a l’abandon.
Il faut qu’un chant t’accompagne,
Te protégé pas a pas;
Quw’il t’enveloppe de signes,
De broussaille, de sapins.
Chant de cor dans la broussaille ;
Un oiseau caché répond.
Des pas amis sur les feuilles.
Un souffle en haut des sapins.
Étincelles amorties,
Les yeux filent sans te voir.
Il tombe une solitude
Pareille aux flocons d’hiver.
Il faut qu’un chant t’accompagne
Comme le vent dans le val.
Entends craquer les chataignes
Tu vas loin et tu vas seul.
Tous ces mouvements te baignent.
Des lueurs sortent du sol:
Il passe tant, tant de monde.
Le lieu s’écoule en grondant.
Un feu rouge te commande.
Tu repars a l’abandon.
Il faut qu’un chant t’accompagne,
Te protégé pas a pas;
Quw’il t’enveloppe de signes,
De broussaille, de sapins.
Chant de cor dans la broussaille ;
Un oiseau caché répond.
Des pas amis sur les feuilles.
Un souffle en haut des sapins.
Étincelles amorties,
Les yeux filent sans te voir.
Il tombe une solitude
Pareille aux flocons d’hiver.
Il faut qu’un chant t’accompagne
Comme le vent dans le val.
Entends craquer les chataignes
Léon Dierx
Le Vieux solitaire
Je suis tel qu’un ponton sans vergues et sans mâts,
Aventureux débris des trombes tropicales,
Et qui flotte, roulant des lingots dans ses cales,
Sur l’Océan sans borne et sous de froids climats.
Les vents sifflaient jadis dans ses mille poulies.
Vaisseau désemparé qui ne gouverne plus,
Il roule, vain jouet du flux et du reflux,
L’ancien explorateur de vertes Australies.
Il ne lui reste plus un seul des matelots
Qui chantaient sur la hune en dépliant sa toile.
Aucun phare n’allume au loin sa rouge étoile.
Il roule abandonné tout seul sur les grands flots.
La mer autour de lui se soulève et le roule,
Et chaque lame arrache une poutre à ses flancs.
Et les monstres marins suivent de leurs yeux blancs
Les mirages confus du cuivre sous la houle.
Il flotte, épave inerte, au gré des flots houleux,
Dédaigné des croiseurs aux bonnettes tendues,
La coque lourde encor de richesses perdues,
De trésors dérobés aux pays fabuleux.
Tel je suis. Vers quel port, quels récifs, quels abîmes
Dois-tu les charrier, les secrets de mon cœur ?
Qu’importe ? Viens à moi, Caron, vieux remorqueur,
Écumeur taciturne aux avirons sublimes !
Aventureux débris des trombes tropicales,
Et qui flotte, roulant des lingots dans ses cales,
Sur l’Océan sans borne et sous de froids climats.
Les vents sifflaient jadis dans ses mille poulies.
Vaisseau désemparé qui ne gouverne plus,
Il roule, vain jouet du flux et du reflux,
L’ancien explorateur de vertes Australies.
Il ne lui reste plus un seul des matelots
Qui chantaient sur la hune en dépliant sa toile.
Aucun phare n’allume au loin sa rouge étoile.
Il roule abandonné tout seul sur les grands flots.
La mer autour de lui se soulève et le roule,
Et chaque lame arrache une poutre à ses flancs.
Et les monstres marins suivent de leurs yeux blancs
Les mirages confus du cuivre sous la houle.
Il flotte, épave inerte, au gré des flots houleux,
Dédaigné des croiseurs aux bonnettes tendues,
La coque lourde encor de richesses perdues,
De trésors dérobés aux pays fabuleux.
Tel je suis. Vers quel port, quels récifs, quels abîmes
Dois-tu les charrier, les secrets de mon cœur ?
Qu’importe ? Viens à moi, Caron, vieux remorqueur,
Écumeur taciturne aux avirons sublimes !
Marc-Antoine Girard de Saint-Amant
La solitude
Oh ! que j’aime la solitude !
Que ces lieux sacrés à la nuit,
Éloignés du monde et du bruit,
Plaisent à mon inquiétude !
Mon Dieu ! que mes yeux sont contents
De voir ces bois, qui se trouvèrent
À la nativité du temps,
Et que tous les siècles rêvèrent,
Être encore aussi beaux et verts
Qu’aux premiers jours de l’univers !
Un gai zéphire les caresse
D’un mouvement doux et flatteur.
Rien que leur extrême hauteur
Ne fait remarquer leur vieillesse.
Jadis Pan et ses demi-dieux
Y vinrent chercher du refuge,
Quand Jupiter ouvrit les cieux
Pour nous envoyer le déluge,
Et, se sauvant sur leurs rameaux,
À peine virent-ils les eaux.
Que sur cette épine fleurie,
Dont le printemps est amoureux,
Philomèle, au chant langoureux,
Entretient bien ma rêverie !
Que je prends de plaisir à voir
Ces monts pendant en précipices,
Qui, pour les coups du désespoir,
Sont aux malheureux si propices,
Quand la cruauté de leur sort
Les force à rechercher la mort !
Que je trouve doux le ravage
De ces fiers torrents vagabonds,
Qui se précipitent par bonds
Dans ce vallon vert et sauvage !
Puis, glissant sous les arbrisseaux,
Ainsi que des serpents sur l’herbe,
Se changent en plaisants ruisseaux,
Où quelque Naïade superbe
Règne comme en son lit natal,
Dessus un trône de cristal !…
… Que j’aime à voir la décadence
De ces vieux châteaux ruinés,
Contre qui les ans mutinés
Ont déployé leur insolence !
Les sorciers y font leur sabbat ;
Les démons follets s’y retirent,
Qui d’un malicieux ébat
Trompent nos sens et nous martyrent ;
Là se nichent en mille trous
Les couleuvres et les hiboux.
L’orfraie, avec ses cris funèbres,
Mortels augures des destins,
Fait rire et danser les lutins
Dans ces lieux remplis de ténèbres,
Sous un chevron de bois maudit
Y branle le squelette horrible
D’un pauvre amant qui se pendit
Pour une bergère insensible,
Qui d’un seul regard de pitié
Ne daigna voir son amitié.
Aussi le Ciel, juge équitable,
Qui maintient les lois en vigueur,
Prononça contre sa rigueur
Une sentence épouvantable :
Autour de ces vieux ossements
Son ombre, aux peines condamnée,
Lamente en longs gémissements
Sa malheureuse destinée,
Ayant, pour croître son effroi,
Toujours son crime devant soi…
Que ces lieux sacrés à la nuit,
Éloignés du monde et du bruit,
Plaisent à mon inquiétude !
Mon Dieu ! que mes yeux sont contents
De voir ces bois, qui se trouvèrent
À la nativité du temps,
Et que tous les siècles rêvèrent,
Être encore aussi beaux et verts
Qu’aux premiers jours de l’univers !
Un gai zéphire les caresse
D’un mouvement doux et flatteur.
Rien que leur extrême hauteur
Ne fait remarquer leur vieillesse.
Jadis Pan et ses demi-dieux
Y vinrent chercher du refuge,
Quand Jupiter ouvrit les cieux
Pour nous envoyer le déluge,
Et, se sauvant sur leurs rameaux,
À peine virent-ils les eaux.
Que sur cette épine fleurie,
Dont le printemps est amoureux,
Philomèle, au chant langoureux,
Entretient bien ma rêverie !
Que je prends de plaisir à voir
Ces monts pendant en précipices,
Qui, pour les coups du désespoir,
Sont aux malheureux si propices,
Quand la cruauté de leur sort
Les force à rechercher la mort !
Que je trouve doux le ravage
De ces fiers torrents vagabonds,
Qui se précipitent par bonds
Dans ce vallon vert et sauvage !
Puis, glissant sous les arbrisseaux,
Ainsi que des serpents sur l’herbe,
Se changent en plaisants ruisseaux,
Où quelque Naïade superbe
Règne comme en son lit natal,
Dessus un trône de cristal !…
… Que j’aime à voir la décadence
De ces vieux châteaux ruinés,
Contre qui les ans mutinés
Ont déployé leur insolence !
Les sorciers y font leur sabbat ;
Les démons follets s’y retirent,
Qui d’un malicieux ébat
Trompent nos sens et nous martyrent ;
Là se nichent en mille trous
Les couleuvres et les hiboux.
L’orfraie, avec ses cris funèbres,
Mortels augures des destins,
Fait rire et danser les lutins
Dans ces lieux remplis de ténèbres,
Sous un chevron de bois maudit
Y branle le squelette horrible
D’un pauvre amant qui se pendit
Pour une bergère insensible,
Qui d’un seul regard de pitié
Ne daigna voir son amitié.
Aussi le Ciel, juge équitable,
Qui maintient les lois en vigueur,
Prononça contre sa rigueur
Une sentence épouvantable :
Autour de ces vieux ossements
Son ombre, aux peines condamnée,
Lamente en longs gémissements
Sa malheureuse destinée,
Ayant, pour croître son effroi,
Toujours son crime devant soi…
Marc-Antoine Girard de Saint-Amant
La Solitude
… Au creux de cette grotte fraîche,
Où l’amour se pourrait geler,
Écho ne cesse de brûler
Pour son amant froid et revêche.
Je m’y coule sans faire bruit,
Et par la céleste harmonie
D’un doux luth, aux charmes instruit,
Je flatte sa triste manie,
Faisant répéter mes accords
A la voix qui lui sert de corps.
Tantôt, sortant de ces ruines,
Je monte au haut de ce rocher,
Dont le sommet semble chercher
En quel lieu se font les bruines ;
Puis je descends tout à loisir,
Sous une falaise escarpée,
D’où je regarde avec plaisir
L’onde qui l’a presque sapée
Jusqu’au siège de Palémon,
Fait d’éponges et de limon.
Que c’est une chose agréable
D’être sur le bord de la mer,
Quand elle vient à se calmer
Après quelque orage effroyable !
Et que les chevelus tritons,
Hauts, sur les vagues secouées
Frappent les airs d’étranges tons
Avec leurs trompes enrouées,
Dont l’éclat rend respectueux
Les vents les plus impétueux….
Où l’amour se pourrait geler,
Écho ne cesse de brûler
Pour son amant froid et revêche.
Je m’y coule sans faire bruit,
Et par la céleste harmonie
D’un doux luth, aux charmes instruit,
Je flatte sa triste manie,
Faisant répéter mes accords
A la voix qui lui sert de corps.
Tantôt, sortant de ces ruines,
Je monte au haut de ce rocher,
Dont le sommet semble chercher
En quel lieu se font les bruines ;
Puis je descends tout à loisir,
Sous une falaise escarpée,
D’où je regarde avec plaisir
L’onde qui l’a presque sapée
Jusqu’au siège de Palémon,
Fait d’éponges et de limon.
Que c’est une chose agréable
D’être sur le bord de la mer,
Quand elle vient à se calmer
Après quelque orage effroyable !
Et que les chevelus tritons,
Hauts, sur les vagues secouées
Frappent les airs d’étranges tons
Avec leurs trompes enrouées,
Dont l’éclat rend respectueux
Les vents les plus impétueux….
Maurice Maeterlinck
Cloche à plongeur
O plongeur a jamais sous sa cloche!
Toute une mer de verre éternellement chaude!
Toute une vie immobile aux lents pendules verts!
Et tant d’êtres étranges a travers les parois!
Et tout attouchement à jamais interdit!
Lorsqu’il y a tant de vie en l’eau claire au dehors!
Toute une mer de verre éternellement chaude!
Toute une vie immobile aux lents pendules verts!
Et tant d’êtres étranges a travers les parois!
Et tout attouchement à jamais interdit!
Lorsqu’il y a tant de vie en l’eau claire au dehors!
Paul Verlaine
Dans l’interminable…
Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.
Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.
Comme des nuées
Flottent gris les chênes
Des forêts prochaines
Parmi les buées.
Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.
Corneille poussive
Et vous, les loups maigres,
Par ces bises aigres
Quoi donc vous arrive?
Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.
Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.
Comme des nuées
Flottent gris les chênes
Des forêts prochaines
Parmi les buées.
Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.
Corneille poussive
Et vous, les loups maigres,
Par ces bises aigres
Quoi donc vous arrive?
Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.
Paul Verlaine
GASPARD HAUSER CHANTE :
Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m’ont pas trouvé malin.
À vingt ans un trouble nouveau,
Sous le nom d’amoureuses flammes,
M’a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m’ont pas trouvé beau.
Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l’étant guère,
J’ai voulu mourir à la guerre :
La mort n’a pas voulu de moi.
Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu’est-ce que je fais en ce monde ?
O vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard !
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m’ont pas trouvé malin.
À vingt ans un trouble nouveau,
Sous le nom d’amoureuses flammes,
M’a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m’ont pas trouvé beau.
Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l’étant guère,
J’ai voulu mourir à la guerre :
La mort n’a pas voulu de moi.
Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu’est-ce que je fais en ce monde ?
O vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard !
Pierre Reverdy
Après le Bal
J’ai peut-être mis au vestiaire plus que mes vêtements. Je m’avance, allégé, avec trop d’assurance et quelqu’un dans la salle a remarqué mes pas. Les rayons sont pleins de danseuses.
Je tourne, je tourne sans rien voir dans les flots de rayons des lampes électriques et je marche sur tant de pieds et tant d’autres meurtrissent les miens.
Quel bal, quelle fête,! J’ai trouvé toutes les femmes belles, tous mes désirs volent vers tous ces yeux. Tant qu’a duré l’orchestre j’ai tourné des talons sur un parquet ciré, plein d’émotion, et mes bras sont rompus d’avoir supporté tant de proies qu’il a fallu lâcher.
Mais l’orchestre s’est tu, les lampes éteintes ont laissé s’alourdir la fatigue. Au vestiaire, on m’a rendu un chaud manteau contre le gel, mais le reste? Il me manque pourtant quelque chose. Je suis seul et je ne puis lutter contre ce froid.
Je tourne, je tourne sans rien voir dans les flots de rayons des lampes électriques et je marche sur tant de pieds et tant d’autres meurtrissent les miens.
Quel bal, quelle fête,! J’ai trouvé toutes les femmes belles, tous mes désirs volent vers tous ces yeux. Tant qu’a duré l’orchestre j’ai tourné des talons sur un parquet ciré, plein d’émotion, et mes bras sont rompus d’avoir supporté tant de proies qu’il a fallu lâcher.
Mais l’orchestre s’est tu, les lampes éteintes ont laissé s’alourdir la fatigue. Au vestiaire, on m’a rendu un chaud manteau contre le gel, mais le reste? Il me manque pourtant quelque chose. Je suis seul et je ne puis lutter contre ce froid.
Pierre Reverdy
Auberge
Un œil se ferme
Au fond plaquée contre le mur
la pensée qui ne sort pas
Des idées s’en vont pas à pas
On pourrait mourir
Ce que je tiens entre mes bras pourrait partir
Un rêve
L’aube à peine née qui s’achève
Un cliquetis
Les volets en s’ouvrant l’ont abolie
Si rien n’allait venir
Il y a un champ où l’on pourrait encore courir
Des étoiles à n’en plus finir
Et ton ombre au bout de l’avenue
Elle s’efface
On n’a rien vu
De tout ce qui passait on n’a rien retenu
Autant de paroles qui montent
Des contes qu’on n’a jamais lus
Rien
Les jours qui se pressent à la sortie
Enfin la cavalcade s’est évanouie
En bas entre les tables où l’on jouait aux cartes
Au fond plaquée contre le mur
la pensée qui ne sort pas
Des idées s’en vont pas à pas
On pourrait mourir
Ce que je tiens entre mes bras pourrait partir
Un rêve
L’aube à peine née qui s’achève
Un cliquetis
Les volets en s’ouvrant l’ont abolie
Si rien n’allait venir
Il y a un champ où l’on pourrait encore courir
Des étoiles à n’en plus finir
Et ton ombre au bout de l’avenue
Elle s’efface
On n’a rien vu
De tout ce qui passait on n’a rien retenu
Autant de paroles qui montent
Des contes qu’on n’a jamais lus
Rien
Les jours qui se pressent à la sortie
Enfin la cavalcade s’est évanouie
En bas entre les tables où l’on jouait aux cartes
Pierre Reverdy
Les Mots qu’on échange
Une ligne barre la route
On voudrait passer
L’ombre qui me suit vient de s’arrêter
Le mur tourne
Il y a peut-être quelqu’un
Je suis plus calme que le ciel
Aucun bruit ne m’émeut
Seul
Au milieu du chemin
Le paysage ne ressemble à rien
Plus aucun souvenir
Je commence
La rivière chante à côté de moi
En partant nous étions trois
Mon ombre et moi
Et toi derrière
A présent il y a trop de lumière
Le jour
Et devant moi
Quelqu’un que je ne connais pas
– Passe dans la prairie –
Un oiseau chante
La solitude est comme la mort
Un monde nouveau qui s’endort
Le pays où brille la lune
A bird sings
X
Pour éviter l’écueil qui se tient en arrière
Qui me suit
Qui attend le pas définitif
Pour éviter de jamais revenir en arrière
Sur le flanc de l’amour qui glisse sans mourir
Cet amour qui se dégage mal de tes viscères
Ces regards qui n’ont plus ni rime ni raison
Et ce portrait de toi que je voudrais refaire
Tendre cruel vivant dans l’ombre sans passion
Ce regard qui se perd dans la nuit jalouse
Ce regard plein des pointes de feu de la jalousie
Dans la robe du soir dont se pare la terre
Au moment où tu sors
Loin dans le désespoir
J’aurai le visage enfoui dans la glace
Le cœur percé des mille feux du souvenir
L’écueil de l’avenir et la mort en arrière
Et ton sourire trop léger
Une barrière
De toi à moi
Les paroles libres
Les gestes retenus
Des mains ailées qui avançaient pour tout ouvrir
Alors dans la trame serrée livide se découvre
La blessure inouïe dont je voudrais guérir
On voudrait passer
L’ombre qui me suit vient de s’arrêter
Le mur tourne
Il y a peut-être quelqu’un
Je suis plus calme que le ciel
Aucun bruit ne m’émeut
Seul
Au milieu du chemin
Le paysage ne ressemble à rien
Plus aucun souvenir
Je commence
La rivière chante à côté de moi
En partant nous étions trois
Mon ombre et moi
Et toi derrière
A présent il y a trop de lumière
Le jour
Et devant moi
Quelqu’un que je ne connais pas
– Passe dans la prairie –
Un oiseau chante
La solitude est comme la mort
Un monde nouveau qui s’endort
Le pays où brille la lune
A bird sings
X
Pour éviter l’écueil qui se tient en arrière
Qui me suit
Qui attend le pas définitif
Pour éviter de jamais revenir en arrière
Sur le flanc de l’amour qui glisse sans mourir
Cet amour qui se dégage mal de tes viscères
Ces regards qui n’ont plus ni rime ni raison
Et ce portrait de toi que je voudrais refaire
Tendre cruel vivant dans l’ombre sans passion
Ce regard qui se perd dans la nuit jalouse
Ce regard plein des pointes de feu de la jalousie
Dans la robe du soir dont se pare la terre
Au moment où tu sors
Loin dans le désespoir
J’aurai le visage enfoui dans la glace
Le cœur percé des mille feux du souvenir
L’écueil de l’avenir et la mort en arrière
Et ton sourire trop léger
Une barrière
De toi à moi
Les paroles libres
Les gestes retenus
Des mains ailées qui avançaient pour tout ouvrir
Alors dans la trame serrée livide se découvre
La blessure inouïe dont je voudrais guérir
Pierre Reverdy
Nomade
La porte qui ne s’ouvre pas
La main qui passe
Au loin un verre qui se casse
La lampe fume
Les étincelles qui s’allument
Le ciel est plus noir
Sur les toits
Quelques animaux
Sans leur ombre
Un regard
Une tache sombre
La maison où l’on n’entre pas
La main qui passe
Au loin un verre qui se casse
La lampe fume
Les étincelles qui s’allument
Le ciel est plus noir
Sur les toits
Quelques animaux
Sans leur ombre
Un regard
Une tache sombre
La maison où l’on n’entre pas
Pierre Reverdy
Toujours là
J’ai besoin de ne plus me voir et d’oublier
De parler à des gens que je ne connais pas
De crier sans être entendu
Pour rien tout seul
Je connais tout le monde et chacun de vos pas
Je voudrais raconter et personne n’écoute
Les têtes et les yeux se détournent de moi
Vers la nuit
Ma tête est une boule pleine et lourde
Qui roule sur la terre avec un peu de bruit
Loin
Rien derrière moi et rien devant
Dans le vide où je descends
Quelques vifs courants d’air
Vont autour de moi
Cruels et froids
Ce sont des portes mal fermées
Sur des souvenirs encore inoubliés
Le monde comme une pendule s’est arrêté
Les gens sont suspendus pour l’éternité
Un aviateur descend par un fil comme une araignée
Tout le monde danse allégé
Entre ciel et terre
Mais un rayon de lumière est venu
De la lampe que tu as oublié d’éteindre
Sur le palier
Ah ce n’est pas fini
L’oubli n’est pas complet
Et j’ai encore besoin d’apprendre à me connaître
De parler à des gens que je ne connais pas
De crier sans être entendu
Pour rien tout seul
Je connais tout le monde et chacun de vos pas
Je voudrais raconter et personne n’écoute
Les têtes et les yeux se détournent de moi
Vers la nuit
Ma tête est une boule pleine et lourde
Qui roule sur la terre avec un peu de bruit
Loin
Rien derrière moi et rien devant
Dans le vide où je descends
Quelques vifs courants d’air
Vont autour de moi
Cruels et froids
Ce sont des portes mal fermées
Sur des souvenirs encore inoubliés
Le monde comme une pendule s’est arrêté
Les gens sont suspendus pour l’éternité
Un aviateur descend par un fil comme une araignée
Tout le monde danse allégé
Entre ciel et terre
Mais un rayon de lumière est venu
De la lampe que tu as oublié d’éteindre
Sur le palier
Ah ce n’est pas fini
L’oubli n’est pas complet
Et j’ai encore besoin d’apprendre à me connaître
Richard Cœur de Lion
La complainte du prisonnier
Jamais prisonnier n’exprimera sa pensée
correctement sans manifester sa tristesse,
mais pour se réconforter il peut faire une chanson.
J’ai beaucoup d’amis, mais petits sont leurs dons.
Ils en auront la honte, si faute de rançon
je reste deux hivers prisonnier.
Ils le savent bien, mes hommes et mes barons,
Anglais, Normands, Poitevins et Gascons :
je n’avais pas si pauvre compagnon
que, faute d’argent, je laissasse en prison.
Je ne le dis pas pour faire des reproches,
mais je suis encore prisonnier.
Maintenant je sais parfaitement
que mort ou prisonnier n’ont ami ni parent,
puisqu’on m’abandonne pour de l’or ou de l’argent.
C’est grave pour moi, mais plus encore pour mes gens,
qui après ma mort seront déshonorés
si longtemps je reste prisonnier.
Il n’est pas étonnant que j’aie le cœur affligé
puisque mon seigneur malmène mes terres.
S’il se souvenait de notre serment
que nous fîmes tous deux d’un commun accord,
je suis bien certain qu’ici je ne serais pas
longtemps prisonnier.
Ils le savent, les Angevins et Tourangeaux,
ces jeunes gens maintenant riches et forts :
je suis captif, loin d’eux, aux mains d’autrui.
Ils m’aimaient beaucoup, ils ne m’aiment plus du tout.
Les beaux faits d’armes ont déserté les plaines
depuis que je suis prisonnier.
À mes compagnons que j’aimais et que j’aime,
à ceux de Caen, à ceux du Perche,
dis pour moi, chanson, qu’ils ne sont pas fidèles
et que jamais mon cœur ne fut pour eux faux ni volage.
Ils se conduisent en vilains s’ils me font la guerre
tant que je suis prisonnier.
Comtesse ma sœur, que votre exceptionnel renom
soit sauvegardé par Celui à qui je fais appel
et pour qui je suis prisonnier !
Je ne parle pas de la comtesse de Chartres,
la mère de Louis.
correctement sans manifester sa tristesse,
mais pour se réconforter il peut faire une chanson.
J’ai beaucoup d’amis, mais petits sont leurs dons.
Ils en auront la honte, si faute de rançon
je reste deux hivers prisonnier.
Ils le savent bien, mes hommes et mes barons,
Anglais, Normands, Poitevins et Gascons :
je n’avais pas si pauvre compagnon
que, faute d’argent, je laissasse en prison.
Je ne le dis pas pour faire des reproches,
mais je suis encore prisonnier.
Maintenant je sais parfaitement
que mort ou prisonnier n’ont ami ni parent,
puisqu’on m’abandonne pour de l’or ou de l’argent.
C’est grave pour moi, mais plus encore pour mes gens,
qui après ma mort seront déshonorés
si longtemps je reste prisonnier.
Il n’est pas étonnant que j’aie le cœur affligé
puisque mon seigneur malmène mes terres.
S’il se souvenait de notre serment
que nous fîmes tous deux d’un commun accord,
je suis bien certain qu’ici je ne serais pas
longtemps prisonnier.
Ils le savent, les Angevins et Tourangeaux,
ces jeunes gens maintenant riches et forts :
je suis captif, loin d’eux, aux mains d’autrui.
Ils m’aimaient beaucoup, ils ne m’aiment plus du tout.
Les beaux faits d’armes ont déserté les plaines
depuis que je suis prisonnier.
À mes compagnons que j’aimais et que j’aime,
à ceux de Caen, à ceux du Perche,
dis pour moi, chanson, qu’ils ne sont pas fidèles
et que jamais mon cœur ne fut pour eux faux ni volage.
Ils se conduisent en vilains s’ils me font la guerre
tant que je suis prisonnier.
Comtesse ma sœur, que votre exceptionnel renom
soit sauvegardé par Celui à qui je fais appel
et pour qui je suis prisonnier !
Je ne parle pas de la comtesse de Chartres,
la mère de Louis.
Robert Brasillach
Bijoux
Je n’ai jamais eu de bijoux,
Ni bague ni chaine au poignet,
Ce sont choses mal vues chez nous ;
Mais on m’a mis la chaine aux pieds.
On dit que ce n’est pas viril,
Les bijoux sont faits pour les filles;
Aujourd’hui comment se fait-il
Qu’on m’ait mis la chaine aux chevilles ?
Ii faut connaître toutes choses,
Étre curieux du nouveau ;
trange est habit qu’on m’impose
Et bizarre ce double anneau.
Le mur est froid, la soupe est maigre,
Mais je marche, ma foi, trés fier,
Tout résonnant comme un roi négre
Paré de ses bijoux de fer.
Ni bague ni chaine au poignet,
Ce sont choses mal vues chez nous ;
Mais on m’a mis la chaine aux pieds.
On dit que ce n’est pas viril,
Les bijoux sont faits pour les filles;
Aujourd’hui comment se fait-il
Qu’on m’ait mis la chaine aux chevilles ?
Ii faut connaître toutes choses,
Étre curieux du nouveau ;
trange est habit qu’on m’impose
Et bizarre ce double anneau.
Le mur est froid, la soupe est maigre,
Mais je marche, ma foi, trés fier,
Tout résonnant comme un roi négre
Paré de ses bijoux de fer.
Saint-John Perse
Exil II
A nulles rives dédiée, à nulles pages confiée la pure amorce de ce chant…
D’autres saisissent dans les temples la corne peinte des autels:
Ma gloire est sur les sables! ma gloire est sur les sables!… Et ce n’est point errer, ô Pérégrin,
Que de convoiter l’aire la plus nue pour assembler aux syrtes de l’exil un grand poème né de rien, un grand poème fait de rien…
Sifflez, ô frondes par le monde, chantez, ô conques sur les eaux!
J’ai fondé sur l’abîme et l’embrun et la fumée des sables.
Je me coucherai dans les citernes et dans les vaisseaux creux,
En tous lieux vains et fades où gît le goût de la grandeur.
‘… Moins de souffles flataient la famille des Jules: moins d’alliances assistaient les grandes castes de prêtrise.
Où vont les sables à leur chant s’en vont les Princes de l’exil,
Où furent les voiles haut tendues s’en va l’épave plus soyeuse qu’un songe de luthier,
Où furent les grandes actions de guerre déjà blanchit la mâchoire d’âne,
Et la mer à la ronde roule son bruit de crânes sur les grèves,
Et que toutes choses au monde lui soient vaines, c’est ce qu’un soir, au bord du monde, nous contèrent
Les milices du vent dans les sables d’exil…’
Sagesse de l’écume, ô pestilences de l’esprit dans la crépitation du sel et le lait de chaux vive!
Une science m’échoit aux sévices de l’âme… Le vent nous conte ses flibustes, le vent nous conte ses méprises!
Comme le Cavalier, la corde au poing, à l’entrée du désert,
J’épie au cirque le plus vaste l’élancement des signes les plus fastes.
Et le matin pour nous mène son doigt d’augure parmi de saintes écritures.
L’exil n’est point d’hier! l’exil n’est point d’hier! ‘O vestiges, ô prémisses’,
Dit l’Etranger parmi les sables, ‘toute chose au monde m’est nouvelle!…’ Et la naissance de son chant ne lui est pas moins étrangère.
D’autres saisissent dans les temples la corne peinte des autels:
Ma gloire est sur les sables! ma gloire est sur les sables!… Et ce n’est point errer, ô Pérégrin,
Que de convoiter l’aire la plus nue pour assembler aux syrtes de l’exil un grand poème né de rien, un grand poème fait de rien…
Sifflez, ô frondes par le monde, chantez, ô conques sur les eaux!
J’ai fondé sur l’abîme et l’embrun et la fumée des sables.
Je me coucherai dans les citernes et dans les vaisseaux creux,
En tous lieux vains et fades où gît le goût de la grandeur.
‘… Moins de souffles flataient la famille des Jules: moins d’alliances assistaient les grandes castes de prêtrise.
Où vont les sables à leur chant s’en vont les Princes de l’exil,
Où furent les voiles haut tendues s’en va l’épave plus soyeuse qu’un songe de luthier,
Où furent les grandes actions de guerre déjà blanchit la mâchoire d’âne,
Et la mer à la ronde roule son bruit de crânes sur les grèves,
Et que toutes choses au monde lui soient vaines, c’est ce qu’un soir, au bord du monde, nous contèrent
Les milices du vent dans les sables d’exil…’
Sagesse de l’écume, ô pestilences de l’esprit dans la crépitation du sel et le lait de chaux vive!
Une science m’échoit aux sévices de l’âme… Le vent nous conte ses flibustes, le vent nous conte ses méprises!
Comme le Cavalier, la corde au poing, à l’entrée du désert,
J’épie au cirque le plus vaste l’élancement des signes les plus fastes.
Et le matin pour nous mène son doigt d’augure parmi de saintes écritures.
L’exil n’est point d’hier! l’exil n’est point d’hier! ‘O vestiges, ô prémisses’,
Dit l’Etranger parmi les sables, ‘toute chose au monde m’est nouvelle!…’ Et la naissance de son chant ne lui est pas moins étrangère.
Samuel Beckett
que ferais-je…
que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions
où être ne dure qu’un instant où chaque instant
verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été
sans cette onde où à la fin
corps et ombre ensemble s’engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
haletant furieux vers le secours vers l’amour
sans ce ciel qui s’élève
sur la poussière de ses lests
que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd’hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et à virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi
où être ne dure qu’un instant où chaque instant
verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été
sans cette onde où à la fin
corps et ombre ensemble s’engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
haletant furieux vers le secours vers l’amour
sans ce ciel qui s’élève
sur la poussière de ses lests
que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd’hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et à virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi
Stéphane Mallarmé
Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui…
Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !
Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.
Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.
Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s’immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne.
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !
Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.
Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.
Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s’immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne.
Stéphane Mallarmé
Petit Air I
Quelconque une solitude
Sans le cygne ni le quai
Mire sa désuétude
Au regard que j’abdiquai
Ici de la gloriole
Haute à ne la pas toucher
Dont maint ciel se bariole
Avec les ors de coucher
Mais langoureusement longe
Comme de blanc linge ôté
Tel fugace oiseau si plonge
Exultatrice à côté
Dans l’onde toi devenue
Ta jubilation nue.
Sans le cygne ni le quai
Mire sa désuétude
Au regard que j’abdiquai
Ici de la gloriole
Haute à ne la pas toucher
Dont maint ciel se bariole
Avec les ors de coucher
Mais langoureusement longe
Comme de blanc linge ôté
Tel fugace oiseau si plonge
Exultatrice à côté
Dans l’onde toi devenue
Ta jubilation nue.
Théophile de Viau
La solitude
Dans ce val solitaire et sombre,
Le cerf qui brame au bruit de l’eau,
Penchant ses yeux dans un ruisseau,
S’amuse à regarder son ombre.
De cette source une Naïade
Tous les soirs ouvre le portal
De sa demeure de cristal
Et nous chante une sérénade.
Les Nymphes que la chasse attire
À l’ombrage de ces forêts,
Cherchent des cabinets secrets,
Loin de l’embûche du Satyre.
Jadis au pied de ce grand chêne,
Presque aussi vieux que le Soleil,
Bacchus, l’Amour et le Sommeil,
Firent la fosse de Silène.
Un froid et ténébreux silence
Dort à l’ombre de ces ormeaux,
Et les vents battent les rameaux
D’une amoureuse violence.
[…]
L’orfraie et le hibou s’y perche,
Ici vivent les loups-garous,
Jamais la justice en courroux
Ici de criminels ne cherche.
Ici l’Amour fait ses études,
Vénus dresse des Autels,
Et les visites des mortels
Ne troublent point ces solitudes.
Cette forêt n’est point profane,
Ce ne fut point sans la fâcher
Qu’Amour y vint jadis cacher
Le berger qu’enseignait Diane.
[…]
Cupidon d’une douce flamme,
Ouvrant la nuit de ce vallon,
Mit devant les yeux d’Apollon
Le garçon qu’il avait dans l’âme.
À l’ombrage de ce bois sombre
Hyacinthe se retira,
Et depuis le Soleil jura
Qu’il serait ennemi de l’ombre.
Tout auprès le jaloux Borée
Pressé d’un amoureux tourment,
Fut la mort de ce jeune Amant
Encore par lui soupirée.
Sainte forêt ma confidente,
Je jure par le Dieu du jour,
Que je n’aurai jamais amour
Qui ne te soit toute évidente.
Mon ange ira par cet ombrage,
Le Soleil le voyant venir,
Ressentira du souvenir
L’accès de sa première rage.
Corinne, je te prie, approche,
Couchons-nous sur ce tapis vert,
Et pour être mieux à couvert
Entrons au creux de cette roche.
Ouvre tes yeux, je te supplie,
Mille Amours logent là-dedans,
Et de leurs petits traits ardents,
Ta prunelle est toute remplie.
Amour de tes regards soupire,
Et ton esclave devenu,
Se voit lui-même retenu
Dans les liens de son Empire.
Ô beauté sans doute immortelle,
Où les Dieux trouvent des appas,
Par vos yeux je ne croyais pas
Que vous fussiez du tout si belle !
Qui voudrait faire une peinture,
Qui pût ses traits représenter,
Il faudrait bien mieux inventer
Que ne fera jamais Nature.
Tout un siècle les Destinées
Travaillèrent après ses yeux,
Et je crois que pour faire mieux
Le temps n’a point assez d’années.
D’une fierté pleine d’amorce,
Ce beau visage a des regards,
Qui jettent des feux et des dards,
Dont les Dieux aimeraient la force.
Que ton teint est de bonne grâce !
Qu’il est blanc, et qu’il est vermeil !
Il est plus net que le soleil,
Et plus uni que de la glace.
Mon Dieu que tes cheveux me plaisent,
Ils s’ébattent dessus ton front,
Et les voyant beaux comme ils sont,
Je suis jaloux quand ils te baisent.
Belle bouche d’ambre et de rose,
Ton entretien est déplaisant,
Si tu ne dis en me baisant
Qu’aimer est une belle chose.
D’un air plein d’amoureuse flamme,
Aux accents de ta douce voix
Je vois les fleuves et les bois
S’embraser comme a fait mon âme.
Si tu mouilles tes doigts d’ivoire
Dans le cristal de ce ruisseau,
Le Dieu qui loge dans cette eau
Aimera s’il en ose boire.
Présente-lui ta face nue,
Tes yeux avecque l’eau riront,
Et dans ce miroir écriront
Que Vénus est ici venue.
[…]
Entends ce Dieu qui te convie
À passer dans son élément,
Ois qu’il soupire bellement
Sa liberté déjà ravie.
Trouble-lui cette fantaisie,
Détourne-toi de ce miroir,
Tu le mettras au désespoir,
Et m’ôteras la jalousie.
Vois-tu ce tronc et cette pierre ?
Je crois qu’ils prennent garde à nous,
Et mon amour devient jaloux
De ce myrte et de ce lierre.
Sus, ma Corinne, que je cueille
Tes baisers du matin au soir !
Vois comment pour nous faire asseoir
Ce myrte a laissé choir sa feuille.
Ois le pinson et la linotte
Sur la branche de ce rosier,
Vois branler leur petit gosier,
Ois comme ils ont changé de note.
Approche, approche, ma Dryade !
Ici murmureront les eaux,
Ici les amoureux oiseaux
Chanteront une sérénade.
Prête-moi ton sein pour y boire
Des odeurs qui m’embaumeront ;
Ainsi mes sens se pâmeront
Dans les lacs de tes bras d’ivoire.
[…]
Ne crains rien, Cupidon nous garde.
Mon petit Ange, es-tu pas mien ?
Ah ! je vois que tu m’aimes bien :
Tu rougis quand je te regarde.
Dieux ! que cette façon timide
Est puissante sur mes esprits !
Renaud ne fut pas mieux épris
Par les charmes de son Armide.
Ma Corinne, que je t’embrasse !
Personne ne nous voit qu’Amour ;
Vois que même les yeux du jour
Ne trouvent point ici de place.
Les vents qui ne se peuvent taire
Ne peuvent écouter aussi,
Et ce que nous ferons ici
Leur est un inconnu mystère.
Le cerf qui brame au bruit de l’eau,
Penchant ses yeux dans un ruisseau,
S’amuse à regarder son ombre.
De cette source une Naïade
Tous les soirs ouvre le portal
De sa demeure de cristal
Et nous chante une sérénade.
Les Nymphes que la chasse attire
À l’ombrage de ces forêts,
Cherchent des cabinets secrets,
Loin de l’embûche du Satyre.
Jadis au pied de ce grand chêne,
Presque aussi vieux que le Soleil,
Bacchus, l’Amour et le Sommeil,
Firent la fosse de Silène.
Un froid et ténébreux silence
Dort à l’ombre de ces ormeaux,
Et les vents battent les rameaux
D’une amoureuse violence.
[…]
L’orfraie et le hibou s’y perche,
Ici vivent les loups-garous,
Jamais la justice en courroux
Ici de criminels ne cherche.
Ici l’Amour fait ses études,
Vénus dresse des Autels,
Et les visites des mortels
Ne troublent point ces solitudes.
Cette forêt n’est point profane,
Ce ne fut point sans la fâcher
Qu’Amour y vint jadis cacher
Le berger qu’enseignait Diane.
[…]
Cupidon d’une douce flamme,
Ouvrant la nuit de ce vallon,
Mit devant les yeux d’Apollon
Le garçon qu’il avait dans l’âme.
À l’ombrage de ce bois sombre
Hyacinthe se retira,
Et depuis le Soleil jura
Qu’il serait ennemi de l’ombre.
Tout auprès le jaloux Borée
Pressé d’un amoureux tourment,
Fut la mort de ce jeune Amant
Encore par lui soupirée.
Sainte forêt ma confidente,
Je jure par le Dieu du jour,
Que je n’aurai jamais amour
Qui ne te soit toute évidente.
Mon ange ira par cet ombrage,
Le Soleil le voyant venir,
Ressentira du souvenir
L’accès de sa première rage.
Corinne, je te prie, approche,
Couchons-nous sur ce tapis vert,
Et pour être mieux à couvert
Entrons au creux de cette roche.
Ouvre tes yeux, je te supplie,
Mille Amours logent là-dedans,
Et de leurs petits traits ardents,
Ta prunelle est toute remplie.
Amour de tes regards soupire,
Et ton esclave devenu,
Se voit lui-même retenu
Dans les liens de son Empire.
Ô beauté sans doute immortelle,
Où les Dieux trouvent des appas,
Par vos yeux je ne croyais pas
Que vous fussiez du tout si belle !
Qui voudrait faire une peinture,
Qui pût ses traits représenter,
Il faudrait bien mieux inventer
Que ne fera jamais Nature.
Tout un siècle les Destinées
Travaillèrent après ses yeux,
Et je crois que pour faire mieux
Le temps n’a point assez d’années.
D’une fierté pleine d’amorce,
Ce beau visage a des regards,
Qui jettent des feux et des dards,
Dont les Dieux aimeraient la force.
Que ton teint est de bonne grâce !
Qu’il est blanc, et qu’il est vermeil !
Il est plus net que le soleil,
Et plus uni que de la glace.
Mon Dieu que tes cheveux me plaisent,
Ils s’ébattent dessus ton front,
Et les voyant beaux comme ils sont,
Je suis jaloux quand ils te baisent.
Belle bouche d’ambre et de rose,
Ton entretien est déplaisant,
Si tu ne dis en me baisant
Qu’aimer est une belle chose.
D’un air plein d’amoureuse flamme,
Aux accents de ta douce voix
Je vois les fleuves et les bois
S’embraser comme a fait mon âme.
Si tu mouilles tes doigts d’ivoire
Dans le cristal de ce ruisseau,
Le Dieu qui loge dans cette eau
Aimera s’il en ose boire.
Présente-lui ta face nue,
Tes yeux avecque l’eau riront,
Et dans ce miroir écriront
Que Vénus est ici venue.
[…]
Entends ce Dieu qui te convie
À passer dans son élément,
Ois qu’il soupire bellement
Sa liberté déjà ravie.
Trouble-lui cette fantaisie,
Détourne-toi de ce miroir,
Tu le mettras au désespoir,
Et m’ôteras la jalousie.
Vois-tu ce tronc et cette pierre ?
Je crois qu’ils prennent garde à nous,
Et mon amour devient jaloux
De ce myrte et de ce lierre.
Sus, ma Corinne, que je cueille
Tes baisers du matin au soir !
Vois comment pour nous faire asseoir
Ce myrte a laissé choir sa feuille.
Ois le pinson et la linotte
Sur la branche de ce rosier,
Vois branler leur petit gosier,
Ois comme ils ont changé de note.
Approche, approche, ma Dryade !
Ici murmureront les eaux,
Ici les amoureux oiseaux
Chanteront une sérénade.
Prête-moi ton sein pour y boire
Des odeurs qui m’embaumeront ;
Ainsi mes sens se pâmeront
Dans les lacs de tes bras d’ivoire.
[…]
Ne crains rien, Cupidon nous garde.
Mon petit Ange, es-tu pas mien ?
Ah ! je vois que tu m’aimes bien :
Tu rougis quand je te regarde.
Dieux ! que cette façon timide
Est puissante sur mes esprits !
Renaud ne fut pas mieux épris
Par les charmes de son Armide.
Ma Corinne, que je t’embrasse !
Personne ne nous voit qu’Amour ;
Vois que même les yeux du jour
Ne trouvent point ici de place.
Les vents qui ne se peuvent taire
Ne peuvent écouter aussi,
Et ce que nous ferons ici
Leur est un inconnu mystère.
Tristan Corbière
Le Crapaud
Un chant dans une nuit sans air…
– La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.
… Un chant; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif…
– Ça se tait: Viens, c’est là, dans l’ombre…
– Un crapaud! – Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle?
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue… – Horreur! –
… Il chante – Horreur!! – Horreur pourquoi?
Vois-tu pas son oeil de lumière…
Non: il s’en va, froid, sous sa pierre.
Bonsoir – ce crapaud-là, c’est moi.
– La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.
… Un chant; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif…
– Ça se tait: Viens, c’est là, dans l’ombre…
– Un crapaud! – Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle?
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue… – Horreur! –
… Il chante – Horreur!! – Horreur pourquoi?
Vois-tu pas son oeil de lumière…
Non: il s’en va, froid, sous sa pierre.
Bonsoir – ce crapaud-là, c’est moi.
Tristan Corbière
Sur la céte d’ARMOR. — Un ancien vieux couvent
Sur la côte d’ARMOR. — Un ancien vieux couvent,
Les vents se croyaient la dans un moulin-a-vent,
Et les ânes de la contrée,
Au lierre râpé venaient râper leurs dents
Contre un mur si troué que, pour entrer dedans,
On n’aurait pu trouver l’entrée.
— Seul — mais toujours debout avec un rare aplomb,
Crénelé comme la mâchoire d’une vieille,
Son toit à coup de poing sur le coin de l’oreille,
Aux corneilles bayant, se tenait le donjon,
Fier toujours d’avoir eu, dans le temps, sa légende...
Ce n’était plus qu’un nid à gens de contrebande,
Vagabonds de nuit, amoureux buissonniers,
Chiens errants, vieux rats, fraudeurs et douaniers.
— Aujourd’hui l’héte était, de la borgne tourelle,
Un Poète sauvage, avec un plomb dans l’aile ;
Et tombé la parmi les antiques hiboux
Qui l’estimaient d’en haut. — IL respectait leurs trous, —
Lui, seul hibou payant, comme son bail le porte :
Pour vingt-cing écus l’an, dont : remettre une porte, —
Pour les gens du pays, il ne les voyait pas :
Seulement, en passant, eux regardaient d’en bas,
Se montrant du nez sa fenêtre ;
Le curé se doutait que ec’était un lépreux ;
Et le maire disait : — Moi, qu’est-ce que j’y peux,
C’est plutét un Anglais... un Ere.
Les femmes avaient su — sans doute par les buses —
Qu’il vivait en concubinage avec des Muses...
Un hérétique enfin... Quelque Parisien
De Paris, ou d’ailleurs ? Hélas! on n’en sait rien. —
Il était invisible ; et, comme ses Donzelles
Ne s’affichaient pas trop, on ne parla plus d’elles.
— Lui, c’était simplement un long flâneur, sec, pâle ;
Un ermite-amateur, chassé par la rafale...
Il avait trop aimé les beaux pays malsains.
Condamné des huissiers, comme des médecins,
Il avait posé la, soil et cherchant sa place
Pour mourir seul ou pour vivre par contumace...
Faisait, d’un à peu prés d’artiste,
Un philosophe d’a peu prés,
Râleur de soleil ou de frais,
En dehors de humaine piste.
Tl lui restait encore un hamac, une viellé,
Un barbet qui dormait sous le nom de Fidele ;
Non moins fidèle était, triste et doux comme lui,
Un autre compagnon qui s’appelait l’Ennui.
Se mourant en sommeil, il se vivait en rêve,
Son rêve était le flot qui montait sur la grève,
Le flot qui descendait ;
Quelquefois, vaguement, il se prenait attendre...
Attendre quoi... le flot monter — le flot descendre —
Ou Labsente... Qui sait ?
Le sait-il bien lui-même!... Au vent de sa guérite,
A-t-il done oublié comme les morts vont vite ?
Lui, ce viveur vécu, revenant égaré,
Cherche-t-il son follet, À lui, mal enterré ?
— Certe, Elle n’est pas loin, celle après qui tu brames,
O Cerf de Saint-Hubert! Mais ton front est sans flammes.
N’apparais pas, mon vieux, triste et faux déterré...
Fais le mort si tu peux... Car elle t’a pleuré!
— Est-ce qu’il pouvait, Lui!... n’était-il pas poète...
Immortel comme un autre ?... — Et dans sa pauvre tête
Déménagée, encore il sentait que les vers
Hexamétres faisaient les cent pas de travers.
— Manque de savoir-vivre extrême — il survivait —
Et — manque de savoir mourir — il écrivait :
« C’est a toi que je fis mes adieux à la vie,
A toi qui me pleuras, jusqu’a me faire envie
De rester me pleurer avec toi. Maintenant
C’est joué, je ne suis qu’un gâteux revenant,
En os et... (j’allais dire en chair). — La chose est sire.
C’est bien moi, je suis la, — mais comme une rature.»
« Nous étions amateurs de curiosité :
Viens voir le Bibelot. — Moi j’en suis dégoaté. —
Dans mes dégoiits surtout, j’ai des gofts élégants ;
Tu sais : j’avais lâché la Vie avec des gants ;
L’ Autre n’est pas même a prendre avec des pincettes...
Je cherche au mannequin de nouvelles toilettes. »
« Reviens m’aider : Tes yeux dans ces yeux-la! Ta lèvre
Sur cette lèvre!... Et, là, ne sens-tu pas ma fièvre
— Ma fièvre de Toi ?... — Sous l’orbe est-il passé
L’arc-en-ciel au charbon par nos nuits laissé ?
Et cette étoile ?... — Oh! va, ne cherche plus l’étoile
Que tu voulais voir à mon front ;
Une araignée a fait sa toile,
Au même endroit — dans le plafond. »
« Je suis un étranger. — Cela vaut mieux peut-être...
— Eh bien! non, viens encore un peu me reconnaître ;
Comme au bon saint Thomas, je veux te voir la foi,
Je veux te voir toucher la plaie et dire : — Toi! —
« J’ai pris, pour t’appeler, ma viellé et ma lyre,
Mon cœur fait de l’esprit — le sot — pour se leurrer...
Viens pleurer, si mes vers ont pu te faire rire ;
Viens rire, s ils t’ont fait pleurer...»
« Ce sera dréle... Viens jouer à la misère.
D’après nature : — Un ceur avec une chaumière. —
... I] pleut dans mon foyer, il pleut dans mon cœur feu.
Viens! Ma chandelle est morte et je n’ai plus de feu. »
Sa lampe se mourait. I] ouvrit la fenêtre.
Le soleil se levait. I] regarda sa lettre,
Rit et la déchira... Les petits morceaux blancs,
Dans la brume, semblaient un vol de goélands.
Les vents se croyaient la dans un moulin-a-vent,
Et les ânes de la contrée,
Au lierre râpé venaient râper leurs dents
Contre un mur si troué que, pour entrer dedans,
On n’aurait pu trouver l’entrée.
— Seul — mais toujours debout avec un rare aplomb,
Crénelé comme la mâchoire d’une vieille,
Son toit à coup de poing sur le coin de l’oreille,
Aux corneilles bayant, se tenait le donjon,
Fier toujours d’avoir eu, dans le temps, sa légende...
Ce n’était plus qu’un nid à gens de contrebande,
Vagabonds de nuit, amoureux buissonniers,
Chiens errants, vieux rats, fraudeurs et douaniers.
— Aujourd’hui l’héte était, de la borgne tourelle,
Un Poète sauvage, avec un plomb dans l’aile ;
Et tombé la parmi les antiques hiboux
Qui l’estimaient d’en haut. — IL respectait leurs trous, —
Lui, seul hibou payant, comme son bail le porte :
Pour vingt-cing écus l’an, dont : remettre une porte, —
Pour les gens du pays, il ne les voyait pas :
Seulement, en passant, eux regardaient d’en bas,
Se montrant du nez sa fenêtre ;
Le curé se doutait que ec’était un lépreux ;
Et le maire disait : — Moi, qu’est-ce que j’y peux,
C’est plutét un Anglais... un Ere.
Les femmes avaient su — sans doute par les buses —
Qu’il vivait en concubinage avec des Muses...
Un hérétique enfin... Quelque Parisien
De Paris, ou d’ailleurs ? Hélas! on n’en sait rien. —
Il était invisible ; et, comme ses Donzelles
Ne s’affichaient pas trop, on ne parla plus d’elles.
— Lui, c’était simplement un long flâneur, sec, pâle ;
Un ermite-amateur, chassé par la rafale...
Il avait trop aimé les beaux pays malsains.
Condamné des huissiers, comme des médecins,
Il avait posé la, soil et cherchant sa place
Pour mourir seul ou pour vivre par contumace...
Faisait, d’un à peu prés d’artiste,
Un philosophe d’a peu prés,
Râleur de soleil ou de frais,
En dehors de humaine piste.
Tl lui restait encore un hamac, une viellé,
Un barbet qui dormait sous le nom de Fidele ;
Non moins fidèle était, triste et doux comme lui,
Un autre compagnon qui s’appelait l’Ennui.
Se mourant en sommeil, il se vivait en rêve,
Son rêve était le flot qui montait sur la grève,
Le flot qui descendait ;
Quelquefois, vaguement, il se prenait attendre...
Attendre quoi... le flot monter — le flot descendre —
Ou Labsente... Qui sait ?
Le sait-il bien lui-même!... Au vent de sa guérite,
A-t-il done oublié comme les morts vont vite ?
Lui, ce viveur vécu, revenant égaré,
Cherche-t-il son follet, À lui, mal enterré ?
— Certe, Elle n’est pas loin, celle après qui tu brames,
O Cerf de Saint-Hubert! Mais ton front est sans flammes.
N’apparais pas, mon vieux, triste et faux déterré...
Fais le mort si tu peux... Car elle t’a pleuré!
— Est-ce qu’il pouvait, Lui!... n’était-il pas poète...
Immortel comme un autre ?... — Et dans sa pauvre tête
Déménagée, encore il sentait que les vers
Hexamétres faisaient les cent pas de travers.
— Manque de savoir-vivre extrême — il survivait —
Et — manque de savoir mourir — il écrivait :
« C’est a toi que je fis mes adieux à la vie,
A toi qui me pleuras, jusqu’a me faire envie
De rester me pleurer avec toi. Maintenant
C’est joué, je ne suis qu’un gâteux revenant,
En os et... (j’allais dire en chair). — La chose est sire.
C’est bien moi, je suis la, — mais comme une rature.»
« Nous étions amateurs de curiosité :
Viens voir le Bibelot. — Moi j’en suis dégoaté. —
Dans mes dégoiits surtout, j’ai des gofts élégants ;
Tu sais : j’avais lâché la Vie avec des gants ;
L’ Autre n’est pas même a prendre avec des pincettes...
Je cherche au mannequin de nouvelles toilettes. »
« Reviens m’aider : Tes yeux dans ces yeux-la! Ta lèvre
Sur cette lèvre!... Et, là, ne sens-tu pas ma fièvre
— Ma fièvre de Toi ?... — Sous l’orbe est-il passé
L’arc-en-ciel au charbon par nos nuits laissé ?
Et cette étoile ?... — Oh! va, ne cherche plus l’étoile
Que tu voulais voir à mon front ;
Une araignée a fait sa toile,
Au même endroit — dans le plafond. »
« Je suis un étranger. — Cela vaut mieux peut-être...
— Eh bien! non, viens encore un peu me reconnaître ;
Comme au bon saint Thomas, je veux te voir la foi,
Je veux te voir toucher la plaie et dire : — Toi! —
« J’ai pris, pour t’appeler, ma viellé et ma lyre,
Mon cœur fait de l’esprit — le sot — pour se leurrer...
Viens pleurer, si mes vers ont pu te faire rire ;
Viens rire, s ils t’ont fait pleurer...»
« Ce sera dréle... Viens jouer à la misère.
D’après nature : — Un ceur avec une chaumière. —
... I] pleut dans mon foyer, il pleut dans mon cœur feu.
Viens! Ma chandelle est morte et je n’ai plus de feu. »
Sa lampe se mourait. I] ouvrit la fenêtre.
Le soleil se levait. I] regarda sa lettre,
Rit et la déchira... Les petits morceaux blancs,
Dans la brume, semblaient un vol de goélands.
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