Poèmes de ce thème
Solitude
Aimé Césaire
calendrier lagunaire
j’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cents ans
j’habite un culte désaffecté
entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
j’habite un basalte non une coulée
mais de la lave le mascaret
qui remonte la valleuse à toute allure
et brûle toute les mosquées
je m’accommode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée
— c’est bien pire qu’un enfer –
j’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie
tourbillon de feu
ascidie comme nulle autre poussières
de monde égarés
ayant craché volcan mes entrailles d’eau vive
je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets
j’habite donc une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées
ou bien j’habite une formule magique
les seuls premiers mots
tout le reste étant oublié
j’habite l’embâcle
j’habite la débâcle
j’habite le pan d’un grand désastre
j’habite le plus souvent le pis le plus sec
du piton le plus efflanqué – la louve de ces nuages –
j’habite l’auréole des cactacées
j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
de l’arganier le plus désolé
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
bathyale ou abyssale
j’habite le trou des poulpes
je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe
frère n’insistez pas
vrac de varech
m’accrochant en cuscute
ou me déployant en porana
c’est tout un
et que le flot roule
et que ventouse le soleil
et que flagelle le vent
ronde bosse de mon néant
la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
agrandit démesurément mes maux
même si elle rend somptueux certains de mes mots
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cents ans
j’habite un culte désaffecté
entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
j’habite un basalte non une coulée
mais de la lave le mascaret
qui remonte la valleuse à toute allure
et brûle toute les mosquées
je m’accommode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée
— c’est bien pire qu’un enfer –
j’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie
tourbillon de feu
ascidie comme nulle autre poussières
de monde égarés
ayant craché volcan mes entrailles d’eau vive
je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets
j’habite donc une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées
ou bien j’habite une formule magique
les seuls premiers mots
tout le reste étant oublié
j’habite l’embâcle
j’habite la débâcle
j’habite le pan d’un grand désastre
j’habite le plus souvent le pis le plus sec
du piton le plus efflanqué – la louve de ces nuages –
j’habite l’auréole des cactacées
j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
de l’arganier le plus désolé
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
bathyale ou abyssale
j’habite le trou des poulpes
je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe
frère n’insistez pas
vrac de varech
m’accrochant en cuscute
ou me déployant en porana
c’est tout un
et que le flot roule
et que ventouse le soleil
et que flagelle le vent
ronde bosse de mon néant
la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
agrandit démesurément mes maux
même si elle rend somptueux certains de mes mots
Albert Samain
Tout dort
Tout dort. Le fleuve antique entre ses quais de pierre
Semble immobile. Au loin s’espacent des beffrois.
Et sur la cité, monstre aux écailles de toits,
Le silence descend, doux comme une paupière.
Les palais et les tours sur le ciel étoilé
Découpent des profils de rêve. Notre-Dame
Se reflète, géante, au miroir de mon Ame ;
Et la Sainte-Chapelle a lair de s’envoler!...
Tout dort dans les maisons ow regarde la lune ;
Et ceux-la qu’éreinta la vie et son travail
Jouissent, poings fermés, leur somme de bétail,
Ou galopent, furieux, la course à la Fortune.
Pour moi, je veille, l’ame éparse dans la nuit,
Je veille, coeur tendu vers des lèvres absentes,
Parmi la solitude aux brises caressantes ;
Et la lune a travers les arbres me conduit.
Paris est recueilli comme une basilique ;
A peine un roulement de fiacre, par moment,
Un chien perdu qui pleure, ou le long sifflement
D’une locomotive — au loin — mélancolique.
Le silence est profond, comme mystérieux :
La nuit porte l’amour endormi sous sa mante;
Et je n’entends plus rien dans la cité dormante
Que ton haleine frêle et douce, ô mon amante,
Qui fait trembler mon cœur large ouvert sous les cieux.
LE CHARIOT D’OR, Élégies, 1901.
Semble immobile. Au loin s’espacent des beffrois.
Et sur la cité, monstre aux écailles de toits,
Le silence descend, doux comme une paupière.
Les palais et les tours sur le ciel étoilé
Découpent des profils de rêve. Notre-Dame
Se reflète, géante, au miroir de mon Ame ;
Et la Sainte-Chapelle a lair de s’envoler!...
Tout dort dans les maisons ow regarde la lune ;
Et ceux-la qu’éreinta la vie et son travail
Jouissent, poings fermés, leur somme de bétail,
Ou galopent, furieux, la course à la Fortune.
Pour moi, je veille, l’ame éparse dans la nuit,
Je veille, coeur tendu vers des lèvres absentes,
Parmi la solitude aux brises caressantes ;
Et la lune a travers les arbres me conduit.
Paris est recueilli comme une basilique ;
A peine un roulement de fiacre, par moment,
Un chien perdu qui pleure, ou le long sifflement
D’une locomotive — au loin — mélancolique.
Le silence est profond, comme mystérieux :
La nuit porte l’amour endormi sous sa mante;
Et je n’entends plus rien dans la cité dormante
Que ton haleine frêle et douce, ô mon amante,
Qui fait trembler mon cœur large ouvert sous les cieux.
LE CHARIOT D’OR, Élégies, 1901.
Alfred de Vigny
Moïse
… Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place,
Dans le nuage obscur lui parlait face à face.
Il disait au Seigneur : « Ne finirai-je pas ?
Où voulez-vous encor que je porte mes pas ?
Je vivrai donc toujours puissant et solitaire ?
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre !
— Que vous ai-je donc-fait pour être votre élu ?
J’ai conduit votre peuple où vous avez voulu.
Voilà que son pied touche à la terre promise.
De vous à lui qu’un autre accepte l’entremise,
Au coursier d’Israël qu’il attache le frein ;
Je lui lègue mon livre et la verge d’airain.
« Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances,
Ne pas me laisser homme avec mes ignorances,
Puisque du mont Horeb jusques au mont Nébo
Je n’ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau ?
Hélas ! vous m’avez fait sage parmi les sages !
Mon doigt du peuple errant a guidé les passages.
J’ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois ;
L’avenir à genoux adorera mes lois ;
Des tombes des humains j’ouvre la plus antique,
La mort trouve à ma voix une voix prophétique,
Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations,
Ma main fait et défait les générations.
Hélas ! je suis, Seigneur, puissant et solitaire,
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre !…
… « Sitôt que votre souffle a rempli le berger,
Les hommes se sont dit : « Il nous est étranger » ;
Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,
Car ils venaient, hélas ! d’y voir plus que mon âme.
J’ai vu l’amour s’éteindre et l’amitié tarir ;
Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.
M’enveloppant alors de la colonne noire,
J’ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire,
Et j’ai dit dans mon cœur : Que vouloir à présent ?
Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,
Ma main laisse l’effroi sur la main qu’elle touche,
L’orage est dans ma voix, l’éclair est sur ma bouche ;
Aussi, loin de m’aimer, voilà qu’ils tremblent tous,
Et, quand j’ouvre les bras, on tombe à mes genoux.
O Seigneur ! j’ai vécu puissant et solitaire,
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre ! »…
Dans le nuage obscur lui parlait face à face.
Il disait au Seigneur : « Ne finirai-je pas ?
Où voulez-vous encor que je porte mes pas ?
Je vivrai donc toujours puissant et solitaire ?
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre !
— Que vous ai-je donc-fait pour être votre élu ?
J’ai conduit votre peuple où vous avez voulu.
Voilà que son pied touche à la terre promise.
De vous à lui qu’un autre accepte l’entremise,
Au coursier d’Israël qu’il attache le frein ;
Je lui lègue mon livre et la verge d’airain.
« Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances,
Ne pas me laisser homme avec mes ignorances,
Puisque du mont Horeb jusques au mont Nébo
Je n’ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau ?
Hélas ! vous m’avez fait sage parmi les sages !
Mon doigt du peuple errant a guidé les passages.
J’ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois ;
L’avenir à genoux adorera mes lois ;
Des tombes des humains j’ouvre la plus antique,
La mort trouve à ma voix une voix prophétique,
Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations,
Ma main fait et défait les générations.
Hélas ! je suis, Seigneur, puissant et solitaire,
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre !…
… « Sitôt que votre souffle a rempli le berger,
Les hommes se sont dit : « Il nous est étranger » ;
Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,
Car ils venaient, hélas ! d’y voir plus que mon âme.
J’ai vu l’amour s’éteindre et l’amitié tarir ;
Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.
M’enveloppant alors de la colonne noire,
J’ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire,
Et j’ai dit dans mon cœur : Que vouloir à présent ?
Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,
Ma main laisse l’effroi sur la main qu’elle touche,
L’orage est dans ma voix, l’éclair est sur ma bouche ;
Aussi, loin de m’aimer, voilà qu’ils tremblent tous,
Et, quand j’ouvre les bras, on tombe à mes genoux.
O Seigneur ! j’ai vécu puissant et solitaire,
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre ! »…
Alphonse de Lamartine
L’isolement
Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.
Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante :
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !
Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ;
Je ne demande rien à l’immense univers.
Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !
Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !
Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,
Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !
Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.
Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante :
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !
Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ;
Je ne demande rien à l’immense univers.
Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !
Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !
Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,
Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !
Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
Amable Tastu
La mendiante
Le jour fuit, la nuit tombe, et ses ombres glacées
Ajoutent leur tristesse à mes tristes pensées !
Pour moi, tout est besoin, souffrance, isolement ;
Mon feu s’éteint, mon corps languit sans aliment ;
J’ai froid, j’ai faim. Pourtant du fond de mon asile
J’entends le bruit joyeux des plaisirs de la ville.
Dans ces jours de folie et de brillants loisirs,
Qui pourrait refuser à mes humbles désirs
Le pain qui soutiendrait ma débile existence !
Sortons, et des passants réclamons l’assistance :
Que du moins leur secours m’empêche d’expirer,
Si je puis me résoudre, hélas ! à l’implorer !…
Mon cœur bat, mes genoux fléchissent, et ma bouche
Craint de ne pas trouver un accent qui les touche !…
Madame !… ils passent tous… Monsieur !… Sur leur chemin
Vainement le malheur tend sa tremblante main :
À la pitié leur âme est à jamais fermée,
Ou ma voix à prier est mal accoutumée ;
Hélas !…
Quels doux concerts ! quels sons pleins de gaîté !
Dans ces salons, où brille une vive clarté,
Retentissent ces airs, doux signal de la danse ;
J’écoute en soupirant leur rapide cadence.
Charme de la jeunesse, accords jadis connus,
Beaux jours de mes beaux ans, qu’êtes-vous devenus ?
Loin d’un monde orgueilleux, les fêtes du village,
Un rustique instrument et le bal sous l’ombrage,
Me donnaient des plaisirs qui valaient tous les siens :
À ses loisirs pompeux je préférais les miens.
Ô moments fugitifs de mon adolescence,
Qu’embellissaient la paix, l’espoir et l’innocence,
J’en atteste aujourd’hui votre doux souvenir,
Je ne demandais rien au douteux avenir,
Rien, que de me laisser sans regrets, sans envie,
Suivre le cours obscur d’une paisible vie !
Eh bien ! fortune, amis, espoir, j’ai tout perdu.
Quand je réclame en vain le bonheur qui m’est dû,
Vous, favoris du sort, bercés par la mollesse,
Vous osez m’étaler cet éclat qui me blesse !
Je vis dans la douleur, vous vivez dans les jeux ;
Pourquoi vous plus que moi ? pourquoi vous seuls heureux ?
Tandis qu’autour de vous tout respire la joie,
Que vos ombres, glissant sur ces rideaux de soie,
Décèlent vos plaisirs, moi, je souffre et je meurs.
Ah ! du moins, que mes cris, mes sinistres clameurs,
S’élèvent jusqu’à vous et troublent votre ivresse.
Frémissez à l’accent d’une voix vengeresse !
Puissent ces gais concerts, ce doux bruit d’instruments,
Se transformer pour vous en sourds gémissements !
Qu’au fond de ces miroirs, brillants de vos images,
La Misère et la Faim de leurs pâles visages
Sur vos fronts consternés épouvantent les Ris !
Puissent sur vous enfin peser de tout leur prix
Ces colliers, ces bandeaux, ces coûteuses parures,
Dont le luxe odieux insulte à mes tortures…
Allez, soyez maudits !… Je m’égare… Grand Dieu !
Qu’ai-je fait ! qu’ai-je dit, hélas ! et dans quel lieu !
Cet amer désespoir, ces criminelles plaintes,
D’un temple révéré souillaient les marches saintes !…
J’essaie à me soumettre et je l’essaie en vain ;
En vain un froid mortel se glisse dans mon sein :
Cette félicité, qui se cache à ma vue,
Je ne veux point mourir sans l’avoir entrevue !
Pardonnez-moi ! Seigneur ! Je suis faible ; ma voix
S’élève encor vers vous une dernière fois ;
Parlez, Dieu tout-puissant ! de ces biens de la vie,
Me rendrez-vous ailleurs la part qui m’est ravie ?…
Ce bonheur fugitif, que j’espérai longtemps,
Je ne l’ai point goûté, Seigneur, et je l’attends !
Ajoutent leur tristesse à mes tristes pensées !
Pour moi, tout est besoin, souffrance, isolement ;
Mon feu s’éteint, mon corps languit sans aliment ;
J’ai froid, j’ai faim. Pourtant du fond de mon asile
J’entends le bruit joyeux des plaisirs de la ville.
Dans ces jours de folie et de brillants loisirs,
Qui pourrait refuser à mes humbles désirs
Le pain qui soutiendrait ma débile existence !
Sortons, et des passants réclamons l’assistance :
Que du moins leur secours m’empêche d’expirer,
Si je puis me résoudre, hélas ! à l’implorer !…
Mon cœur bat, mes genoux fléchissent, et ma bouche
Craint de ne pas trouver un accent qui les touche !…
Madame !… ils passent tous… Monsieur !… Sur leur chemin
Vainement le malheur tend sa tremblante main :
À la pitié leur âme est à jamais fermée,
Ou ma voix à prier est mal accoutumée ;
Hélas !…
Quels doux concerts ! quels sons pleins de gaîté !
Dans ces salons, où brille une vive clarté,
Retentissent ces airs, doux signal de la danse ;
J’écoute en soupirant leur rapide cadence.
Charme de la jeunesse, accords jadis connus,
Beaux jours de mes beaux ans, qu’êtes-vous devenus ?
Loin d’un monde orgueilleux, les fêtes du village,
Un rustique instrument et le bal sous l’ombrage,
Me donnaient des plaisirs qui valaient tous les siens :
À ses loisirs pompeux je préférais les miens.
Ô moments fugitifs de mon adolescence,
Qu’embellissaient la paix, l’espoir et l’innocence,
J’en atteste aujourd’hui votre doux souvenir,
Je ne demandais rien au douteux avenir,
Rien, que de me laisser sans regrets, sans envie,
Suivre le cours obscur d’une paisible vie !
Eh bien ! fortune, amis, espoir, j’ai tout perdu.
Quand je réclame en vain le bonheur qui m’est dû,
Vous, favoris du sort, bercés par la mollesse,
Vous osez m’étaler cet éclat qui me blesse !
Je vis dans la douleur, vous vivez dans les jeux ;
Pourquoi vous plus que moi ? pourquoi vous seuls heureux ?
Tandis qu’autour de vous tout respire la joie,
Que vos ombres, glissant sur ces rideaux de soie,
Décèlent vos plaisirs, moi, je souffre et je meurs.
Ah ! du moins, que mes cris, mes sinistres clameurs,
S’élèvent jusqu’à vous et troublent votre ivresse.
Frémissez à l’accent d’une voix vengeresse !
Puissent ces gais concerts, ce doux bruit d’instruments,
Se transformer pour vous en sourds gémissements !
Qu’au fond de ces miroirs, brillants de vos images,
La Misère et la Faim de leurs pâles visages
Sur vos fronts consternés épouvantent les Ris !
Puissent sur vous enfin peser de tout leur prix
Ces colliers, ces bandeaux, ces coûteuses parures,
Dont le luxe odieux insulte à mes tortures…
Allez, soyez maudits !… Je m’égare… Grand Dieu !
Qu’ai-je fait ! qu’ai-je dit, hélas ! et dans quel lieu !
Cet amer désespoir, ces criminelles plaintes,
D’un temple révéré souillaient les marches saintes !…
J’essaie à me soumettre et je l’essaie en vain ;
En vain un froid mortel se glisse dans mon sein :
Cette félicité, qui se cache à ma vue,
Je ne veux point mourir sans l’avoir entrevue !
Pardonnez-moi ! Seigneur ! Je suis faible ; ma voix
S’élève encor vers vous une dernière fois ;
Parlez, Dieu tout-puissant ! de ces biens de la vie,
Me rendrez-vous ailleurs la part qui m’est ravie ?…
Ce bonheur fugitif, que j’espérai longtemps,
Je ne l’ai point goûté, Seigneur, et je l’attends !
André du Bouchet
C’est un visage
Au fond du temps, ce temps qui n’a plus rien à dire,
J’écoute le silence d’un merveilleux visage.
Il est de feuille verte, il est de feuille morte,
C’est un rien qui soupire en frappant à la porte
De mon cœur dépouillé de serrures, de chaînes ;
C’est un visage blanc, sans ombre, aux cheveux blonds,
Si frais que le mystère en dérange les boucles ;
Des grilles m’en séparent, ce sont des cils, des rides,
Un masque de métal ouvragé sur mes joues.
Au fond du temps tué, je marche si souvent
Que je ne suis plus seul avec ma solitude ;
Je me fais des amis dans le passé d’autrui,
J’ai mes saules, mes rues, mes hautes croix martyres
Dans ce que vous jetez de vos lourds souvenirs.
Mais ce visage-là m’appartient comme une île,
Comme la folle pluie lorsqu’elle déshabille
Les arbres de leurs chants, comme l’eau des étoiles
Quand la soif a fermé ses volets pour dormir ;
C’est un visage sans histoire, un astre tendre
Qui veille sur mon Ame et la tient par la main
Pour la garder du froid, des failles et des hommes.
BRÛLER LE FEU, Lumière de l’Ombre.
J’écoute le silence d’un merveilleux visage.
Il est de feuille verte, il est de feuille morte,
C’est un rien qui soupire en frappant à la porte
De mon cœur dépouillé de serrures, de chaînes ;
C’est un visage blanc, sans ombre, aux cheveux blonds,
Si frais que le mystère en dérange les boucles ;
Des grilles m’en séparent, ce sont des cils, des rides,
Un masque de métal ouvragé sur mes joues.
Au fond du temps tué, je marche si souvent
Que je ne suis plus seul avec ma solitude ;
Je me fais des amis dans le passé d’autrui,
J’ai mes saules, mes rues, mes hautes croix martyres
Dans ce que vous jetez de vos lourds souvenirs.
Mais ce visage-là m’appartient comme une île,
Comme la folle pluie lorsqu’elle déshabille
Les arbres de leurs chants, comme l’eau des étoiles
Quand la soif a fermé ses volets pour dormir ;
C’est un visage sans histoire, un astre tendre
Qui veille sur mon Ame et la tient par la main
Pour la garder du froid, des failles et des hommes.
BRÛLER LE FEU, Lumière de l’Ombre.
Catherine Des Roches
À Charité
Allons, mon pauvre cœur, bien loin de la Cité,
Dedans quelque désert ; fuyons la compagnie
De nos plus chers amis, cherchons la tyrannie
Des ours, tigres, lions pleins d’inhumanité.
L’orme, le chêne, l’able en ce lieu écarté
Pourront seuls témoigner ta misère infinie ;
Le bel astre du ciel, donnant lumière et vie,
N’y lance point les rais de sa vive clarté.
Laissons le grand palais et le brave théâtre
À ceux qui n’ont point vu leur espérance abattre,
Aux enfants bienheureux, aux pères fortunés.
Vallon, grotte, forêt, rocher, antre effroyable
S’accorderont du tout à l’état misérable
De nous, qui de l’espoir sommes abandonnés.
Dedans quelque désert ; fuyons la compagnie
De nos plus chers amis, cherchons la tyrannie
Des ours, tigres, lions pleins d’inhumanité.
L’orme, le chêne, l’able en ce lieu écarté
Pourront seuls témoigner ta misère infinie ;
Le bel astre du ciel, donnant lumière et vie,
N’y lance point les rais de sa vive clarté.
Laissons le grand palais et le brave théâtre
À ceux qui n’ont point vu leur espérance abattre,
Aux enfants bienheureux, aux pères fortunés.
Vallon, grotte, forêt, rocher, antre effroyable
S’accorderont du tout à l’état misérable
De nous, qui de l’espoir sommes abandonnés.
Charles Baudelaire
L’Albatros
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid!
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait!
Le Poëte est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid!
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait!
Le Poëte est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Charles Baudelaire
L’Étranger
« Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
— Tes amis ?
— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
— Ta patrie ?
— J’ignore sous quelle latitude elle est située.
— La beauté ?
— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
— Je le hais comme vous haïssez Dieu.
— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J’aime les nuages. les nuages qui passent… là-bas. làbas. les merveilleux nuages ! »
— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
— Tes amis ?
— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
— Ta patrie ?
— J’ignore sous quelle latitude elle est située.
— La beauté ?
— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
— Je le hais comme vous haïssez Dieu.
— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J’aime les nuages. les nuages qui passent… là-bas. làbas. les merveilleux nuages ! »
Dominique Sampiero
Visage de tige basse
Quand l’horizon entre dans les yeux
d’un homme, il incline son front sous les labours
des sourcils. La tendresse d’être nu et seul
au monde dévaste, dans son regard, toute forme
d’orgueil et de dureté. Toute mémoire.
Toute appartenance à l’ordre des choses.
Le visage ainsi blessé retourne à l’air, à l’eau
aux mouvements imperceptibles du ciel.
Les pupilles s’endorment comme des chiennes
aux pieds du maître. Les mousses, les forêts, les lichens
envahissent les cheveux, la barbe, les aspérités.
La peau de mouton de l’âme se serre en écharpe autour du cou.
Quand l’horizon entre dans les yeux d’un homme, rien
il ne se passe rien, sauf un autre jour, une semaine
puis un mois, une vie entière. On a tort de croire
aux anges, aux esprits, à l’apparition du miracle.
Il suffit de croiser un visage de tige basse,
de verger qui pleure au fond des yeux,
de fumée sur les étangs, pour vaciller à son tour
résister à l’envie de se jeter à genoux.
Y a-t-il des prières pour les flaques,
les hommes sans gestes, les outils rouillés ?
Je prends ce visage pour moi, je le supplie
de m’accueillir. Il me répond tout entier.
Les mots qu’il prononce dans son silence
portent le regard que je raconte ici.
d’un homme, il incline son front sous les labours
des sourcils. La tendresse d’être nu et seul
au monde dévaste, dans son regard, toute forme
d’orgueil et de dureté. Toute mémoire.
Toute appartenance à l’ordre des choses.
Le visage ainsi blessé retourne à l’air, à l’eau
aux mouvements imperceptibles du ciel.
Les pupilles s’endorment comme des chiennes
aux pieds du maître. Les mousses, les forêts, les lichens
envahissent les cheveux, la barbe, les aspérités.
La peau de mouton de l’âme se serre en écharpe autour du cou.
Quand l’horizon entre dans les yeux d’un homme, rien
il ne se passe rien, sauf un autre jour, une semaine
puis un mois, une vie entière. On a tort de croire
aux anges, aux esprits, à l’apparition du miracle.
Il suffit de croiser un visage de tige basse,
de verger qui pleure au fond des yeux,
de fumée sur les étangs, pour vaciller à son tour
résister à l’envie de se jeter à genoux.
Y a-t-il des prières pour les flaques,
les hommes sans gestes, les outils rouillés ?
Je prends ce visage pour moi, je le supplie
de m’accueillir. Il me répond tout entier.
Les mots qu’il prononce dans son silence
portent le regard que je raconte ici.
Francis Carco
Bohème
La rue avec ses maisons blêmes,
Ses débits, ses trottoirs luisants
Et ses hasards, toujours les mêmes,
Nous savons trop pourquoi il l’aime,
Depuis le temps de sa bohème,
D’un cœur qui muse et va gueusant…
L’aigre bise aux soirs de misère,
Montmartre, l’hiver, le printemps,
Fleur mâchonnée entre les dents
Des gigolettes de quinze ans
Et des marlous au cœur de pierre
Qui le guettaient en complotant…
Sous le métro de la Chapelle,
Près des garnis à vingt-cinq sous,
C’est toujours lui, cet homme saoul,
Qui bat les murs et qui appelle
On ne sait qui, d’on ne sait où.
Son étoile était de la fête.
Il la voyait dans le ruisseau
Trembler comme un regard de bête
Battue et portant bas la tête
Sous les coups qui tombent d’en haut,
Sans se douter que c’était cette
“ Pauvre étoile, dans le ruisseau,
Qui le suivait, comme un poète.
Une nuit, il la ramassa
Et, l’essuyant contre sa manche,
S’aperçut bien qu’elle était blanche
Mais ne brillait pas tant que ça…
Ses débits, ses trottoirs luisants
Et ses hasards, toujours les mêmes,
Nous savons trop pourquoi il l’aime,
Depuis le temps de sa bohème,
D’un cœur qui muse et va gueusant…
L’aigre bise aux soirs de misère,
Montmartre, l’hiver, le printemps,
Fleur mâchonnée entre les dents
Des gigolettes de quinze ans
Et des marlous au cœur de pierre
Qui le guettaient en complotant…
Sous le métro de la Chapelle,
Près des garnis à vingt-cinq sous,
C’est toujours lui, cet homme saoul,
Qui bat les murs et qui appelle
On ne sait qui, d’on ne sait où.
Son étoile était de la fête.
Il la voyait dans le ruisseau
Trembler comme un regard de bête
Battue et portant bas la tête
Sous les coups qui tombent d’en haut,
Sans se douter que c’était cette
“ Pauvre étoile, dans le ruisseau,
Qui le suivait, comme un poète.
Une nuit, il la ramassa
Et, l’essuyant contre sa manche,
S’aperçut bien qu’elle était blanche
Mais ne brillait pas tant que ça…
François Villon
Épître à ses amis
Ayez pitié, ayez pitié de moi,
Vous au moins, s’il vous plaît, mes amis !
Je gis dans une fosse, non sous des branches de houx ou d’églantier,
Dans ce lieu de relégation où m’a conduit
Fortune, comme Dieu l’a permis.
Filles qui aimez les jeunes gens nouveaux,
Danseurs, acrobates qui lancez le pied en arrière,
Vifs comme la flèche, acérés comme l’aiguillon,
Le gosier tintant clair comme des grelots,
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Chanteurs chantant à plaisir, sans loi,
Galants rieurs, agréables en actes et en paroles,
Vagabonds allant sans or faux, sans pièces d’alliage,
Gens d’esprit, un peu insouciants,
Vous tardez trop, car lui meurt pendant ce temps.
Faiseurs de lais, de motets, de rondeaux,
Quand il sera mort, vous lui ferez des bouillons chauds !
Là où il gît n’entre ni éclair ni tempête ;
D’épais murs on lui a fait des bandeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Venez le voir dans cet état pitoyable,
Nobles seigneurs, exempts de taxes et de dîmes,
Qui ne dépendez ni d’empereur ni de roi,
Mais seulement de Dieu de paradis ;
Il lui faut jeûner les dimanches et les mardis,
Ses dents en deviennent plus longues que des râteaux ;
Après le pain sec – et non des gâteaux –,
Il verse de l’eau à gros bouillon dans ses boyaux,
Par terre – il n’a ni table ni tréteaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Princes que j’ai nommés, vieux et jeunes,
Obtenez-moi des grâces et des sceaux royaux
Et hissez-moi en quelque panier.
Ainsi le font les uns pour les autres les pourceaux :
Quand l’un gémit, les autres accourent en troupeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Vous au moins, s’il vous plaît, mes amis !
Je gis dans une fosse, non sous des branches de houx ou d’églantier,
Dans ce lieu de relégation où m’a conduit
Fortune, comme Dieu l’a permis.
Filles qui aimez les jeunes gens nouveaux,
Danseurs, acrobates qui lancez le pied en arrière,
Vifs comme la flèche, acérés comme l’aiguillon,
Le gosier tintant clair comme des grelots,
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Chanteurs chantant à plaisir, sans loi,
Galants rieurs, agréables en actes et en paroles,
Vagabonds allant sans or faux, sans pièces d’alliage,
Gens d’esprit, un peu insouciants,
Vous tardez trop, car lui meurt pendant ce temps.
Faiseurs de lais, de motets, de rondeaux,
Quand il sera mort, vous lui ferez des bouillons chauds !
Là où il gît n’entre ni éclair ni tempête ;
D’épais murs on lui a fait des bandeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Venez le voir dans cet état pitoyable,
Nobles seigneurs, exempts de taxes et de dîmes,
Qui ne dépendez ni d’empereur ni de roi,
Mais seulement de Dieu de paradis ;
Il lui faut jeûner les dimanches et les mardis,
Ses dents en deviennent plus longues que des râteaux ;
Après le pain sec – et non des gâteaux –,
Il verse de l’eau à gros bouillon dans ses boyaux,
Par terre – il n’a ni table ni tréteaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Princes que j’ai nommés, vieux et jeunes,
Obtenez-moi des grâces et des sceaux royaux
Et hissez-moi en quelque panier.
Ainsi le font les uns pour les autres les pourceaux :
Quand l’un gémit, les autres accourent en troupeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Georges Schehadé
Ma solitude n’à pas été bonne
Ma solitude au bord de la nuit
N’a pas été bonne
Ma solitude n’a pas été tendre
A la fin de la journée au bord de la nuit
Comme une Ame qu’on a suivie sans plus attendre
L’ayant reconnue pour sœur.
Ma solitude n’a pas été bonne
Comme celle qu’on a suivie
Sans plus attendre choisie
Comme une épouse inébranlable
Pour la maison de notre vie
Et le cercueil de notre mort
Gardien de nos os silencieux
Dont notre Ame se détache.
Ma solitude au bord de la nuit
N’a pas été cette amie
L’accompagnement de cette gardienne
La profondeur claire de ce puits
Le lieu retrait de notre amour
Ow notre cœur se noue et se dénoue
Au centre de notre attente.
Elle nous est venue comme une folie par surprise
Comme une eau qui monte
Et s’infiltre au-dedans
Par les fissures de notre carcasse
Par tous les trous de notre architecture
Mal recouverte de chair
Et que laissent ouverte
Les vers de notre putréfaction.
Elle est venue une infidélité
Comme une fille de mauvaise vie
Qu’on a suivie
Pour s’en aller
Elle est venue pour nous ravir et pour nous lâcher.
Dans le cercle de notre lâcheté
Elle est venue pour nous voler
Et nous laisser désemparé
Elle est venue pour nous séparer
Alors l’Ame en peine la-bas
C’est nous qu’on ne rejoint pas
C’est moi que j’ai déserté
C’est mon Ame qui fait cette promenade cruelle
Toute nue au froid désert
Durant que je me livre a cet arrêt tout seul
A cette solitude fermée
Pour ne pas prendre part au terrible jeu
A l’exigence de toutes ces petites
Secondes irremplagables,
Et quelle ombre au bord du parvis
Quelle ombre lumineuse amie
Attend les pas de nos déroutes
Que nulle pitié n’a suivie
Ni la nétre.
POESIES COMPLETES.
N’a pas été bonne
Ma solitude n’a pas été tendre
A la fin de la journée au bord de la nuit
Comme une Ame qu’on a suivie sans plus attendre
L’ayant reconnue pour sœur.
Ma solitude n’a pas été bonne
Comme celle qu’on a suivie
Sans plus attendre choisie
Comme une épouse inébranlable
Pour la maison de notre vie
Et le cercueil de notre mort
Gardien de nos os silencieux
Dont notre Ame se détache.
Ma solitude au bord de la nuit
N’a pas été cette amie
L’accompagnement de cette gardienne
La profondeur claire de ce puits
Le lieu retrait de notre amour
Ow notre cœur se noue et se dénoue
Au centre de notre attente.
Elle nous est venue comme une folie par surprise
Comme une eau qui monte
Et s’infiltre au-dedans
Par les fissures de notre carcasse
Par tous les trous de notre architecture
Mal recouverte de chair
Et que laissent ouverte
Les vers de notre putréfaction.
Elle est venue une infidélité
Comme une fille de mauvaise vie
Qu’on a suivie
Pour s’en aller
Elle est venue pour nous ravir et pour nous lâcher.
Dans le cercle de notre lâcheté
Elle est venue pour nous voler
Et nous laisser désemparé
Elle est venue pour nous séparer
Alors l’Ame en peine la-bas
C’est nous qu’on ne rejoint pas
C’est moi que j’ai déserté
C’est mon Ame qui fait cette promenade cruelle
Toute nue au froid désert
Durant que je me livre a cet arrêt tout seul
A cette solitude fermée
Pour ne pas prendre part au terrible jeu
A l’exigence de toutes ces petites
Secondes irremplagables,
Et quelle ombre au bord du parvis
Quelle ombre lumineuse amie
Attend les pas de nos déroutes
Que nulle pitié n’a suivie
Ni la nétre.
POESIES COMPLETES.
Germain Nouveau
Pourrières
Que triste tombe un soir de novembre !
La Bougie rayonne dans la chambre.
Je rêve, et mon cœur n’y est pour rien :
Vraiment, ah vraiment, ce n’est pas bien.
Ni joie autour de nous, ni souffrance ;
Sur le front pas l’aile d’une Espérance !
Suis-je mort ? je n’entends ni ne vois.
Nul écho de la plus charmante voix.
La flamme s’allonge, et tremblotte.
Dans la chambre un novembre triste flotte.
Qui donc crois-je entendre par instants ?
Dans la mer imaginaire que j’entends,
C’est, voyez-vous, mon âme esseulée
Qui, ce soir, - novembre gronde - est ensablée !
La Bougie rayonne dans la chambre.
Je rêve, et mon cœur n’y est pour rien :
Vraiment, ah vraiment, ce n’est pas bien.
Ni joie autour de nous, ni souffrance ;
Sur le front pas l’aile d’une Espérance !
Suis-je mort ? je n’entends ni ne vois.
Nul écho de la plus charmante voix.
La flamme s’allonge, et tremblotte.
Dans la chambre un novembre triste flotte.
Qui donc crois-je entendre par instants ?
Dans la mer imaginaire que j’entends,
C’est, voyez-vous, mon âme esseulée
Qui, ce soir, - novembre gronde - est ensablée !
Guillaume Apollinaire
Hôtels
La chambre est veuve
Chacun pour soi
Présence neuve
On paye au mois
Le patron doute
Payera-t-on
Je tourne en route
Comme un toton
Le bruit des fiacres
Mon voisin laid
Qui fume un âcre
Tabac anglais
O La Vallière
Qui boite et rit
De mes prières
Table de nuit
Et tous ensemble
Dans cet hôtel
Savons la langue
Comme à Babel
Fermons nos portes
À double tour
Chacun apporte
Son seul amour
Chacun pour soi
Présence neuve
On paye au mois
Le patron doute
Payera-t-on
Je tourne en route
Comme un toton
Le bruit des fiacres
Mon voisin laid
Qui fume un âcre
Tabac anglais
O La Vallière
Qui boite et rit
De mes prières
Table de nuit
Et tous ensemble
Dans cet hôtel
Savons la langue
Comme à Babel
Fermons nos portes
À double tour
Chacun apporte
Son seul amour
Henri de Régnier
Le Socle
L’Amour qui souriait en son bronze d’or clair
Au centre du bassin qu’enfeuille, soir à soir,
L’automne, a chancelé en se penchant pour voir
En l’onde son reflet lui rire, inverse et vert.
Le prestige mystérieux s’est entr’ouvert;
Sa chute, par sa ride, a brisé le miroir,
Et dans la transparence en paix du cristal noir
On l’aperçoit qui dort sous l’eau qui l’a couvert.
Le lieu est triste; l’if est dur; le cyprès nu.
L’allée au loin s’enfonce où nul n’est revenu,
Dont le pas à jamais vibre au fond de l’écho;
Et, de l’Amour tombé du socle qu’il dénude,
Il reste un bloc ègal qui semble le tombeau
Du songe, du silence et de la solitude.
Au centre du bassin qu’enfeuille, soir à soir,
L’automne, a chancelé en se penchant pour voir
En l’onde son reflet lui rire, inverse et vert.
Le prestige mystérieux s’est entr’ouvert;
Sa chute, par sa ride, a brisé le miroir,
Et dans la transparence en paix du cristal noir
On l’aperçoit qui dort sous l’eau qui l’a couvert.
Le lieu est triste; l’if est dur; le cyprès nu.
L’allée au loin s’enfonce où nul n’est revenu,
Dont le pas à jamais vibre au fond de l’écho;
Et, de l’Amour tombé du socle qu’il dénude,
Il reste un bloc ègal qui semble le tombeau
Du songe, du silence et de la solitude.
Jean Aicard
Amours
De tout temps mes amours furent des songes vagues ;
Je n’ai causé tout bas qu’aux nymphes, dans les bois,
Et, sur le bord des mers, ces sirènes, les vagues,
Me font seules vibrer aux accords de leur voix.
Mon âme est fiancée à l’humble solitude :
Son chaste baiser plaît à mon front sérieux ;
Je connais de profonds ombrages où l’étude
A des charmes plus doux pour l’esprit et les yeux.
Je suis l’amant rêveur des récifs et des grèves,
L’insatiable amant du grand ciel inconnu ;
Je ne retrouverai la vierge de mes rêves
Qu’en l’immortel pays d’où mon cœur est venu.
La vertu de l’amour, l’homme en a fait un crime !
Je ne veux pas aimer comme on aime ici-bas,
Et ce cœur, façonné pour un élan sublime,
Tant qu’il pourra monter ne se posera pas !
J’ai pourtant vu passer dans le vol de mes stances
De blanches visions, filles de mon désir,
Mais je n’aime d’amour que mes jeunes croyances :
Espoir dans le printemps, et foi dans l’avenir !
Je n’ai causé tout bas qu’aux nymphes, dans les bois,
Et, sur le bord des mers, ces sirènes, les vagues,
Me font seules vibrer aux accords de leur voix.
Mon âme est fiancée à l’humble solitude :
Son chaste baiser plaît à mon front sérieux ;
Je connais de profonds ombrages où l’étude
A des charmes plus doux pour l’esprit et les yeux.
Je suis l’amant rêveur des récifs et des grèves,
L’insatiable amant du grand ciel inconnu ;
Je ne retrouverai la vierge de mes rêves
Qu’en l’immortel pays d’où mon cœur est venu.
La vertu de l’amour, l’homme en a fait un crime !
Je ne veux pas aimer comme on aime ici-bas,
Et ce cœur, façonné pour un élan sublime,
Tant qu’il pourra monter ne se posera pas !
J’ai pourtant vu passer dans le vol de mes stances
De blanches visions, filles de mon désir,
Mais je n’aime d’amour que mes jeunes croyances :
Espoir dans le printemps, et foi dans l’avenir !
Jean de La Fontaine
Le songe d’un habitant du Mogol
Jadis certain mogol vit en songe un vizir
Aux champs élysiens possesseur d’un plaisir
Aussi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée :
Le même songeur vit en une autre contrée
Un ermite entouré de feux,
Qui touchait de pitié même les malheureux.
Le cas parut étrange et contre l’ordinaire :
Minos en ces deux morts semblait s’être mépris.
Le dormeur s’éveilla, tant il en fut surpris.
Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,
Il se fit expliquer l’affaire.
L’interprète lui dit : « Ne vous étonnez point :
Votre songe a du sens ; et, si j’ai sur ce point
Acquis tant soit peu d’habitude,
C’est un avis des dieux. Pendant l’humain séjour,
Ce vizir quelquefois cherchait la solitude ;
Cet ermite aux vizirs allait faire sa cour. »
Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,
J’inspirerais ici l’amour de la retraite :
Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.
Solitude, où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ?
Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles !
Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,
M’occuper tout entier, et m’apprendre des cieux
Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ?
Que si je ne suis né pour de si grands projets,
Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets !
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !
La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie,
Je ne dormirai point sous de riches lambris :
Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?
En est-il moins profond, et moins plein de délices ?
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,
J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.
Aux champs élysiens possesseur d’un plaisir
Aussi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée :
Le même songeur vit en une autre contrée
Un ermite entouré de feux,
Qui touchait de pitié même les malheureux.
Le cas parut étrange et contre l’ordinaire :
Minos en ces deux morts semblait s’être mépris.
Le dormeur s’éveilla, tant il en fut surpris.
Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,
Il se fit expliquer l’affaire.
L’interprète lui dit : « Ne vous étonnez point :
Votre songe a du sens ; et, si j’ai sur ce point
Acquis tant soit peu d’habitude,
C’est un avis des dieux. Pendant l’humain séjour,
Ce vizir quelquefois cherchait la solitude ;
Cet ermite aux vizirs allait faire sa cour. »
Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,
J’inspirerais ici l’amour de la retraite :
Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.
Solitude, où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ?
Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles !
Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,
M’occuper tout entier, et m’apprendre des cieux
Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ?
Que si je ne suis né pour de si grands projets,
Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets !
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !
La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie,
Je ne dormirai point sous de riches lambris :
Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?
En est-il moins profond, et moins plein de délices ?
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,
J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.
Jean Moréas
Quand je viendrai m’asseoir dans le vent, dans la nuit
Quand je viendrai m’asseoir dans le vent, dans la nuit,
Au bout du rocher solitaire,
Que je n’entendrai plus, en t’écoutant, le bruit
Que fait mon cœur sur cette terre,
Ne te contente pas, Océan, de jeter
Sur mon visage un peu d’écume :
D’un coup de lame alors il te faut m’emporter
Pour dormir dans ton amertume.
Au bout du rocher solitaire,
Que je n’entendrai plus, en t’écoutant, le bruit
Que fait mon cœur sur cette terre,
Ne te contente pas, Océan, de jeter
Sur mon visage un peu d’écume :
D’un coup de lame alors il te faut m’emporter
Pour dormir dans ton amertume.
Jean Moréas
Stances
Les morts m’écoutent seuls, j’habite les tombeaux;
Jusqu’au bout je serai l’ennemi de moi-même.
Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux;
Sans récolter jamais je laboure et je sème.
Je ne me plaindrai pas: qu’importe l’Aquilon,
L’opprobre et le mépris, la face de l’injure!
Puisque quand je te touche, ô lyre d’Apollon,
Tu sonnes chaque fois plus savante et plus pure?
Jusqu’au bout je serai l’ennemi de moi-même.
Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux;
Sans récolter jamais je laboure et je sème.
Je ne me plaindrai pas: qu’importe l’Aquilon,
L’opprobre et le mépris, la face de l’injure!
Puisque quand je te touche, ô lyre d’Apollon,
Tu sonnes chaque fois plus savante et plus pure?
Jean Richepin
Sans domicile
Qui ça ? moi, sans domicile !
Si on peut dir’ ! J’en ai rien.
J’en ai des cent et des mille.
Seul’ment j’en trouv’ pa’ un d’ bien.
J’ couch’ quéqu’fois dans des bâtisses ;
Mais on en sort blanc partout.
Ça vous donn’ l’air d’un artisse !
J’aim’ pas ça. Chacun son goût.
J’ couch’ quéqu’fois sous des voitures ;
Mais on attrap’ du cambouis.
J’ veux pas ch’linguer la peinture
Quand j’ suç’ la pomme à ma Louis.
J’ couch’ quéqu’fois dans les fortifes ;
Mais on s’enrhum’ du cerveau.
L’ lend’main, on fait l’ chat qui r’niffe,
Et l’ blair’ coul’ comme un nez d’ veau.
J’ couch’ quéqu’fois sur un banc d’ gare ;
Mais le ch’min d’ fer à côté
Fout tout l’ temps du tintamarre.
Les ronfleurs, ça m’ fait tarter.
J’ couch’ quéqu’fois dans des péniches ;
Mais quand on s’ réveill’, tabeau !
La Sein’ vous a fait c’te niche
D’ vous tremper l’ cul. Moi j’ crains l’eau.
J’ couch’ quéqu’fois dans des pissoires ;
Mais on croit, quand vous sortez,
Qu’ vous v’nez d’y fair’ des histoires,
Et j’ suis pas pour ces sal’tés.
J’ couch’ quéqu’fois chez des gonzesses ;
Mais j’ suis dégoûté d’ leur pieu.
Il y pass’ trop d’ pair’s de fesses.
J’ suis délicat, nom de Dieu !
Enfin quéqu’fois quand on m’ pomme,
J’ couch’ au post’. C’est chouett’, c’est chaud,
Et c’est là qu’on trouve, en somme,
Les gens les plus comme il faut.
Si on peut dir’ ! J’en ai rien.
J’en ai des cent et des mille.
Seul’ment j’en trouv’ pa’ un d’ bien.
J’ couch’ quéqu’fois dans des bâtisses ;
Mais on en sort blanc partout.
Ça vous donn’ l’air d’un artisse !
J’aim’ pas ça. Chacun son goût.
J’ couch’ quéqu’fois sous des voitures ;
Mais on attrap’ du cambouis.
J’ veux pas ch’linguer la peinture
Quand j’ suç’ la pomme à ma Louis.
J’ couch’ quéqu’fois dans les fortifes ;
Mais on s’enrhum’ du cerveau.
L’ lend’main, on fait l’ chat qui r’niffe,
Et l’ blair’ coul’ comme un nez d’ veau.
J’ couch’ quéqu’fois sur un banc d’ gare ;
Mais le ch’min d’ fer à côté
Fout tout l’ temps du tintamarre.
Les ronfleurs, ça m’ fait tarter.
J’ couch’ quéqu’fois dans des péniches ;
Mais quand on s’ réveill’, tabeau !
La Sein’ vous a fait c’te niche
D’ vous tremper l’ cul. Moi j’ crains l’eau.
J’ couch’ quéqu’fois dans des pissoires ;
Mais on croit, quand vous sortez,
Qu’ vous v’nez d’y fair’ des histoires,
Et j’ suis pas pour ces sal’tés.
J’ couch’ quéqu’fois chez des gonzesses ;
Mais j’ suis dégoûté d’ leur pieu.
Il y pass’ trop d’ pair’s de fesses.
J’ suis délicat, nom de Dieu !
Enfin quéqu’fois quand on m’ pomme,
J’ couch’ au post’. C’est chouett’, c’est chaud,
Et c’est là qu’on trouve, en somme,
Les gens les plus comme il faut.
Jean-François Ducis
Stances
O beaia solitudo O sola beatitudo !
ST. BERNARD
Heureuse solitude,
Seule béatitude,
Que votre charme est doux !
De tous les biens du monde,
Dans ma grotte profonde,
Je ne veux plus que vous !
Qu’un vaste empire tombe,
Qu’est-ce au loin pour ma tombe
Qu’un vain bruit qui se perd ;
Et les rois qui s’assemblent,
Et leurs sceptres qui tremblent,
Que les joncs du désert ?
Mon Dieu ! la croix que j’aime,
En mourant à moi-même,
Me fait vivre pour toi.
Ta force est ma puissance,
Ta grâce ma défense,
Ta volonté ma loi.
Déchu de l’innocence,
Mais par la pénitence
Encor cher à tes yeux,
Triomphant par tes armes,
Baptisé par tes larmes,
J’ai reconquis les cieux.
Souffrant octogénaire,
Le jour pour ma paupière
N’est qu’un brouillard confus.
Dans l’ombre de mon être,
Je cherche à reconnaître
Ce qu’autrefois je fus.
O mon père ! ô mon guide !
Dans cette Thébaïde
Toi qui fixas mes pas,
Voici ma dernière heure ;
Fais, mon Dieu, que je meure
Couvert de ton trépas !
Paul, ton premier ermite,
Dans ton sein qu’il habite,
Exhala ses cent ans.
Je suis prêt ; frappe, immole,
Et qu’enfin je m’envole
Au séjour des vivants.
ST. BERNARD
Heureuse solitude,
Seule béatitude,
Que votre charme est doux !
De tous les biens du monde,
Dans ma grotte profonde,
Je ne veux plus que vous !
Qu’un vaste empire tombe,
Qu’est-ce au loin pour ma tombe
Qu’un vain bruit qui se perd ;
Et les rois qui s’assemblent,
Et leurs sceptres qui tremblent,
Que les joncs du désert ?
Mon Dieu ! la croix que j’aime,
En mourant à moi-même,
Me fait vivre pour toi.
Ta force est ma puissance,
Ta grâce ma défense,
Ta volonté ma loi.
Déchu de l’innocence,
Mais par la pénitence
Encor cher à tes yeux,
Triomphant par tes armes,
Baptisé par tes larmes,
J’ai reconquis les cieux.
Souffrant octogénaire,
Le jour pour ma paupière
N’est qu’un brouillard confus.
Dans l’ombre de mon être,
Je cherche à reconnaître
Ce qu’autrefois je fus.
O mon père ! ô mon guide !
Dans cette Thébaïde
Toi qui fixas mes pas,
Voici ma dernière heure ;
Fais, mon Dieu, que je meure
Couvert de ton trépas !
Paul, ton premier ermite,
Dans ton sein qu’il habite,
Exhala ses cent ans.
Je suis prêt ; frappe, immole,
Et qu’enfin je m’envole
Au séjour des vivants.
Jean-Pierre Claris de Florian
Le grillon
Un pauvre petit grillon
Caché dans l’herbe fleurie,
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L’insecte ailé brillait des plus vives couleurs ;
L’azur, la pourpre et l’or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
Ah ! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents ! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n’ai point de talent, encor moins de figure,
Nul ne prend garde à moi, l’on m’ignore ici-bas :
Autant vaudrait n’exister pas.
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d’enfants :
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l’attraper ;
L’insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L’un le saisit par l’aile, un autre par le corps ;
Un troisième survient, et le prend par la tête :
Il ne fallait pas tant d’efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
Oh ! oh ! dit le grillon, je ne suis plus fâché ;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde !
Pour vivre heureux, vivons caché.
Caché dans l’herbe fleurie,
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L’insecte ailé brillait des plus vives couleurs ;
L’azur, la pourpre et l’or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
Ah ! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents ! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n’ai point de talent, encor moins de figure,
Nul ne prend garde à moi, l’on m’ignore ici-bas :
Autant vaudrait n’exister pas.
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d’enfants :
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l’attraper ;
L’insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L’un le saisit par l’aile, un autre par le corps ;
Un troisième survient, et le prend par la tête :
Il ne fallait pas tant d’efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
Oh ! oh ! dit le grillon, je ne suis plus fâché ;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde !
Pour vivre heureux, vivons caché.
Jules Laforgue
Dimanches
Bref, j’allais me donner d’un “Je vous aime”
Quand je m’avisai non sans peine
Que d’abord je ne me possédais pas bien moi-même.
(Mon Moi, c’est Galathée aveuglant Pygmalion!
Impossible de modifier cette situation.)
Ainsi donc, pauvre, pâle et piètre individu
Qui ne croit à son Moi qu’à ses moments perdus,
Je vis s’effacer ma fiancée
Emportée par le cours des choses,
Telle l’épine voit s’effeuiller,
Sous prétexte de soir sa meilleure rose.
Or, cette nuit anniversaire, toutes les Walkyries du vent
Sont revenues beugler par les fentes de ma porte:
Vae soli!
Mais, ah! qu’importe!
Il fallait m’en étourdir avant!
Trop tard! ma petite folie est morte!
Qu’importe Vae soli!
Je ne retrouverai plus ma petite folie.
Le grand vent bâillonné,
S’endimanche enfin le ciel du matin.
Et alors, eh! allez donc, carillonnez,
Toutes cloches des bons dimanches!
Et passez layettes et collerettes et robes blanches
Dans un frou-frou de lavande et de thym
Vers l’encens et les brioches!
Tout pour la famille, quoi! Vae soli! C’est certain.
La jeune demoiselle à l’ivoirin paroissien
Modestement rentre au logis.
On le voit, son petit corps bien reblanchi
Salt qu’il appartient
A un tout autre passé que le mien!
Mon corps, ô ma soeur, a bien mal à sa belle àme…
Oh! voilà que ton piano
Me recommence, si natal maintenant!
Et ton coeur qui s’ignore s’y ânonne
En ritournelles de bastringues à tout venant,
Et ta pauvre chair s’y fait mal!…
A moi, Walkyries!
Walkyries des hypocondries et des tueries!
Ah! que je te les tordrais avec plaisir,
Ce corps bijou, ce cœur à ténor,
Et te dirais leur fait, et puis encore
La manière de s’en servir
De s’en servir à deux,
Si tu voulais seulement m’approfondir ensuite un peu!
Non, non! C’est sucer la chair d’un coeur élu,
Adorer d’incurables organes
S’entrevoir avant que les tissus se fanent
En monomanes, en reclus!
Et ce n’est pas sa chair qui me serait tout,
Et je ne serais pas qu’un grand cœur pour elle,
Mais quoi s’en aller faire les fous
Dans des histoires fraternelles!
L’âme et la chair, la chair et l’âme,
C’est l’Esprit édénique et fier
D’être un peu l’Homme avec la Femme.
En attendant, oh! garde-toi des coups de tête,
Oh! file ton rouet et prie et reste honnête.
– Allons, dernier des poètes,
Toujours enfermé tu te rendras malade!
Vois, il fait beau temps tout le monde est dehors,
Va donc acheter deux sous d’ellébore,
Ça te fera une petite promenade.
Quand je m’avisai non sans peine
Que d’abord je ne me possédais pas bien moi-même.
(Mon Moi, c’est Galathée aveuglant Pygmalion!
Impossible de modifier cette situation.)
Ainsi donc, pauvre, pâle et piètre individu
Qui ne croit à son Moi qu’à ses moments perdus,
Je vis s’effacer ma fiancée
Emportée par le cours des choses,
Telle l’épine voit s’effeuiller,
Sous prétexte de soir sa meilleure rose.
Or, cette nuit anniversaire, toutes les Walkyries du vent
Sont revenues beugler par les fentes de ma porte:
Vae soli!
Mais, ah! qu’importe!
Il fallait m’en étourdir avant!
Trop tard! ma petite folie est morte!
Qu’importe Vae soli!
Je ne retrouverai plus ma petite folie.
Le grand vent bâillonné,
S’endimanche enfin le ciel du matin.
Et alors, eh! allez donc, carillonnez,
Toutes cloches des bons dimanches!
Et passez layettes et collerettes et robes blanches
Dans un frou-frou de lavande et de thym
Vers l’encens et les brioches!
Tout pour la famille, quoi! Vae soli! C’est certain.
La jeune demoiselle à l’ivoirin paroissien
Modestement rentre au logis.
On le voit, son petit corps bien reblanchi
Salt qu’il appartient
A un tout autre passé que le mien!
Mon corps, ô ma soeur, a bien mal à sa belle àme…
Oh! voilà que ton piano
Me recommence, si natal maintenant!
Et ton coeur qui s’ignore s’y ânonne
En ritournelles de bastringues à tout venant,
Et ta pauvre chair s’y fait mal!…
A moi, Walkyries!
Walkyries des hypocondries et des tueries!
Ah! que je te les tordrais avec plaisir,
Ce corps bijou, ce cœur à ténor,
Et te dirais leur fait, et puis encore
La manière de s’en servir
De s’en servir à deux,
Si tu voulais seulement m’approfondir ensuite un peu!
Non, non! C’est sucer la chair d’un coeur élu,
Adorer d’incurables organes
S’entrevoir avant que les tissus se fanent
En monomanes, en reclus!
Et ce n’est pas sa chair qui me serait tout,
Et je ne serais pas qu’un grand cœur pour elle,
Mais quoi s’en aller faire les fous
Dans des histoires fraternelles!
L’âme et la chair, la chair et l’âme,
C’est l’Esprit édénique et fier
D’être un peu l’Homme avec la Femme.
En attendant, oh! garde-toi des coups de tête,
Oh! file ton rouet et prie et reste honnête.
– Allons, dernier des poètes,
Toujours enfermé tu te rendras malade!
Vois, il fait beau temps tout le monde est dehors,
Va donc acheter deux sous d’ellébore,
Ça te fera une petite promenade.
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