Poèmes de ce thème
Société et monde
Francis Ponge
Camp 1
Saccagé le jardin des fiançailles en un soir soudain de tornade
Fauchés les lilas blancs, fané le parfum des muguets
Parties les fiancées pour les Isles de brise et pour les Rivières du Sud.
Un cri de désastre a traversé de part en part le pays frais des vins et des chansons
Comme un glaive de foudre dans son coeur, du Levant au Ponant.
C’est un vaste village de boue et de branchages, un village crucifié par deux fosses de pestilences.
Haines et faim y fermentent dans la torpeur d’un été mortel.
C’est un grand village qu’encercle l’immobile hargne des barbelés
Un grand village sous la tyrannie de quatre mitrailleuses ombrageuses.
Et les nobles guerriers mendient des bouts de cigarette
Ils disputent les os aux chiens, ils se disputent chiens et chats de songe.
Mais seuls Ils ont gardé la candeur de leur rire, et seuls la liberté de leur âme de feu.
Et le soir tombe, sanglot de sang qui libère la nuit.
Ils veillent les grands enfants roses, leurs grands enfants blonds leurs grands enfants blancs
Qui se tournent et se retournent dans leur sommeil, hanté des puces du souci et des poux de captivité.
Les contes des veillées noires les bercent, et les voix graves qui épousent les sentiers du silence
Et les berceuses doucement, berceuses sans tamtam et sans battements de mains noires
– Ce sera pour demain, à l’heure de la sieste, le mirage des épopées
Et la chevauchée du soleil sur les savanes blanches aux sables sans limites.
Et le vent est guitare dans les arbres, les barbelés sont plus mélodieux que les cordes des harpes
Et les toits se penchent écoutent, les étoiles sourient de leurs yeux sans sommeil
– Là-haut là-haut, leur visage est bleu-noir.
L’air se fait tendre au village de boue et de branchages
Et la terre se fait humaine comme les sentinelles, les chemins les invitent à la liberté.
Ils ne partiront pas. Ils ne déserteront les corvées ni leur devoir de joie.
Qui fera les travaux de honte si ce n’est ceux qui sont nés nobles?
Qui donc dansera le dimanche aux sons du tamtam des gamelles?
Et ne sont-ils pas libres de la liberté du destin?
Saccagé le jardin des fiançailles en un soir soudain de tornade
Fauchés les lilas blancs, fané le parfum des muguets
Parties les fiancées pour les Isles de brise et pour les Rivières du Sud.
(1913– )
Fauchés les lilas blancs, fané le parfum des muguets
Parties les fiancées pour les Isles de brise et pour les Rivières du Sud.
Un cri de désastre a traversé de part en part le pays frais des vins et des chansons
Comme un glaive de foudre dans son coeur, du Levant au Ponant.
C’est un vaste village de boue et de branchages, un village crucifié par deux fosses de pestilences.
Haines et faim y fermentent dans la torpeur d’un été mortel.
C’est un grand village qu’encercle l’immobile hargne des barbelés
Un grand village sous la tyrannie de quatre mitrailleuses ombrageuses.
Et les nobles guerriers mendient des bouts de cigarette
Ils disputent les os aux chiens, ils se disputent chiens et chats de songe.
Mais seuls Ils ont gardé la candeur de leur rire, et seuls la liberté de leur âme de feu.
Et le soir tombe, sanglot de sang qui libère la nuit.
Ils veillent les grands enfants roses, leurs grands enfants blonds leurs grands enfants blancs
Qui se tournent et se retournent dans leur sommeil, hanté des puces du souci et des poux de captivité.
Les contes des veillées noires les bercent, et les voix graves qui épousent les sentiers du silence
Et les berceuses doucement, berceuses sans tamtam et sans battements de mains noires
– Ce sera pour demain, à l’heure de la sieste, le mirage des épopées
Et la chevauchée du soleil sur les savanes blanches aux sables sans limites.
Et le vent est guitare dans les arbres, les barbelés sont plus mélodieux que les cordes des harpes
Et les toits se penchent écoutent, les étoiles sourient de leurs yeux sans sommeil
– Là-haut là-haut, leur visage est bleu-noir.
L’air se fait tendre au village de boue et de branchages
Et la terre se fait humaine comme les sentinelles, les chemins les invitent à la liberté.
Ils ne partiront pas. Ils ne déserteront les corvées ni leur devoir de joie.
Qui fera les travaux de honte si ce n’est ceux qui sont nés nobles?
Qui donc dansera le dimanche aux sons du tamtam des gamelles?
Et ne sont-ils pas libres de la liberté du destin?
Saccagé le jardin des fiançailles en un soir soudain de tornade
Fauchés les lilas blancs, fané le parfum des muguets
Parties les fiancées pour les Isles de brise et pour les Rivières du Sud.
(1913– )
Francis Ponge
Ode à la Guinée
Et par le soleil installant sous ma peau une usine de force et d’aigles
et par le vent sur ma force de dent de sel compliquant ses passes les mieux sues
et par le noir le long de mes muscles en douces insolences de sèves montant
et par la femme couchée comme une montagne descellée et sucée par les lianes
et par la femme au cadastre mal connu où le jour et la nuit jouent à la mourre des eaux de source et des métaux rares
et par le feu de la femme où je cherche le chemin des fougères et du Fouta-Djallon
et par la femme fermée sur la nostalgie s’ouvrant
JE TE SALUE
Guinée dont les pluies fracassent du haut grumeleux des volcans un sacrifice de vaches pour mille faims et soifs d’enfants dénaturés
Guinée de ton cri de ta main de ta patience
il nous reste toujours des terres arbitraires
et quand tué vers Ophir ils m’auront jamais muet
de mes dents et de ma peau que l’on fasse
un fétiche féroce gardien du mauvais œil
comme m’ébranle me frappe et me dévore ton solstice
en chacun de tes pas Guinée
muette en moi-même d’une profondeur astrale de méduses
(1907– )
Volumes: Les Rois Mages 1943 (contains poems written 1938–43); Il n’y a pas de Paradis 1965 (poems 1943–60); La Sainte Face 1968 (poems 1938–66); Depuis toujours déjà 1970 (poems 1953–68); Haeres 1982 (poems 1969–81), etc.
et par le vent sur ma force de dent de sel compliquant ses passes les mieux sues
et par le noir le long de mes muscles en douces insolences de sèves montant
et par la femme couchée comme une montagne descellée et sucée par les lianes
et par la femme au cadastre mal connu où le jour et la nuit jouent à la mourre des eaux de source et des métaux rares
et par le feu de la femme où je cherche le chemin des fougères et du Fouta-Djallon
et par la femme fermée sur la nostalgie s’ouvrant
JE TE SALUE
Guinée dont les pluies fracassent du haut grumeleux des volcans un sacrifice de vaches pour mille faims et soifs d’enfants dénaturés
Guinée de ton cri de ta main de ta patience
il nous reste toujours des terres arbitraires
et quand tué vers Ophir ils m’auront jamais muet
de mes dents et de ma peau que l’on fasse
un fétiche féroce gardien du mauvais œil
comme m’ébranle me frappe et me dévore ton solstice
en chacun de tes pas Guinée
muette en moi-même d’une profondeur astrale de méduses
(1907– )
Volumes: Les Rois Mages 1943 (contains poems written 1938–43); Il n’y a pas de Paradis 1965 (poems 1943–60); La Sainte Face 1968 (poems 1938–66); Depuis toujours déjà 1970 (poems 1953–68); Haeres 1982 (poems 1969–81), etc.
François De Malherbe
Ode a la reine marie de médicis pour les heureux succès de sa régence (1610)
. . . . . .
Les Muses, les neuf belles fees,
Dont les bois suivent les chansons,
Rempliront de nouveaux Orfées
La trouppe de leurs nourrissons ;
Tous leurs vœux seront de te plaire ;
Et si ta faveur tutélaire
Fait signe de les avoüer,
Jamais ne partit de leurs veilles
Rien qui se compare aux merveilles
Qu’elles feront pour te loüer.
En ceste hautaine entreprise,
Commune à tous les beaux esprits,
Plus ardent qu’un athlete à Pise,
Je me feray quitter le pris ;
Et quand j’auray peint ton image,
Quiconque verra mon ouvrage,
Avoûra que Fontaine-bleau,
Le Louvre, ny les Tuileries,
En leurs superbes galeries,
N’ont point un si riche tableau.
Apollon à portes ouvertes
Laisse indifféremment cueillir
Les belles feuilles tousjours vertes
Qui gardent les noms de vieillir ;
Mais l’art d’en faire les couronnes
N’est pas sceu de toutes personnes,
Et trois ou quatre seulement,
Au nombre desquels on me range,
Peuvent donner une loüange
Qui demeure eternellement.
Les Muses, les neuf belles fees,
Dont les bois suivent les chansons,
Rempliront de nouveaux Orfées
La trouppe de leurs nourrissons ;
Tous leurs vœux seront de te plaire ;
Et si ta faveur tutélaire
Fait signe de les avoüer,
Jamais ne partit de leurs veilles
Rien qui se compare aux merveilles
Qu’elles feront pour te loüer.
En ceste hautaine entreprise,
Commune à tous les beaux esprits,
Plus ardent qu’un athlete à Pise,
Je me feray quitter le pris ;
Et quand j’auray peint ton image,
Quiconque verra mon ouvrage,
Avoûra que Fontaine-bleau,
Le Louvre, ny les Tuileries,
En leurs superbes galeries,
N’ont point un si riche tableau.
Apollon à portes ouvertes
Laisse indifféremment cueillir
Les belles feuilles tousjours vertes
Qui gardent les noms de vieillir ;
Mais l’art d’en faire les couronnes
N’est pas sceu de toutes personnes,
Et trois ou quatre seulement,
Au nombre desquels on me range,
Peuvent donner une loüange
Qui demeure eternellement.
François De Malherbe
Ode au feu roi sur l’heureux succès du voyage de sedan (1606)
. . . . . .
Ce sera là que ma lire,
Faisant son dernier effort,
Entreprendra de mieux dire
Qu’un cyne pres de sa mort ;
Et se rendant favorable
Ton oreille incomparable,
Te forcera d’avoüer
Qu’en l’aise de la victoire,
Rien n’est si doux que la gloire
De se voir si bien loüer.
Il ne faut pas que tu penses
Treuver de l’eternité
En ces pompeuses depenses
Qu’invente la vanité :
Tous ces chefs-d’œuvres antiques
Ont à peine leurs reliques ;
Par les Muses seulement
L’homme est exempt de la Parque,
Et ce qui porte leur marque
Demeure eternellement.
Par elles traçant l’histoire
De tes faicts laborieux,
Je deffendray ta mémoire
Du trespas injurieux,
Et quelque assaut que te face
L’oubly par qui tout s’efface,
Ta loüange, dans mes vers,
D’amarante couronnee,
N’aura sa fin terminee
Qu’en celle de l’univers.
Ce sera là que ma lire,
Faisant son dernier effort,
Entreprendra de mieux dire
Qu’un cyne pres de sa mort ;
Et se rendant favorable
Ton oreille incomparable,
Te forcera d’avoüer
Qu’en l’aise de la victoire,
Rien n’est si doux que la gloire
De se voir si bien loüer.
Il ne faut pas que tu penses
Treuver de l’eternité
En ces pompeuses depenses
Qu’invente la vanité :
Tous ces chefs-d’œuvres antiques
Ont à peine leurs reliques ;
Par les Muses seulement
L’homme est exempt de la Parque,
Et ce qui porte leur marque
Demeure eternellement.
Par elles traçant l’histoire
De tes faicts laborieux,
Je deffendray ta mémoire
Du trespas injurieux,
Et quelque assaut que te face
L’oubly par qui tout s’efface,
Ta loüange, dans mes vers,
D’amarante couronnee,
N’aura sa fin terminee
Qu’en celle de l’univers.
François De Malherbe
ODE AU ROI LOUIS XIII ALLANT CHÂTIER LA REBELLION DES ROCHELOIS ET CHASSER LES ANGLAIS QUI EN LEUR…
Doncq un nouveau labeur à tes armes s’appreste ;
Pren ta foudre, Louys, et va comm’ un lion
Donner le dernier coup à la derniere teste
De la rebellion.
Fay choir en sacrifice au demon de la France
Les fronts trop eslevez de ces ames d’enfer,
Et n’espargne contr’eux pour notre delivrance
Ny le feu ny le fer.
Assez de leurs complots l’infidelle malice
A nourry le desordre et la sedition ;
Quitte le nom de Juste, ou fay voir ta justice
En leur punition.
Le centiesme decembre a les plaines ternies,
Et le centiesme avril les a peintes de fleurs,
Depuis que parmy nous leurs brutales manies
Ne causent que des pleurs.
Dans toutes les fureurs des siecles de tes peres,
Les monstres les plus noirs firent-ils jamais rien,
Que l'inhumanité de ces cueurs de viperes
Ne renouvelle au tien ?
Par qui sont aujourd’huy tant de villes desertes,
Tant de grands bastimens en masures changez,
Et de tant de chardons les campagnes couvertes,
Que par ces enragez ?
Les sceptres devant eux n’ont point de privileges ;
Les immortels eux-mesmes en sont persecutez :
Et c’est aux plus saints lieux que leurs mains sacrileges
Font plus d’impietez.
Marche, va les destruire ; esteins-en la semence,
Et suy jusqu’à leur fin ton courroux genereux,
Sans jamais escouter ny pitié ny clemence
Qui te parle pour eux.
Ils ont beau vers le ciel leurs murailles accroistre,
Beau d’un soin assidu travailler à leurs forts,
Et creuser leurs fossez jusqu’à faire paroistre
Le jour entre les morts.
Laisse-les esperer, laisse-les entreprendre :
Il suffit que ta cause est la cause de Dieu,
Et qu’avecque ton bras ell’a pour la deffendre
Les soings de Richelieu :
Richelieu, ce prelat de qui toute l’envie
Est de voir ta grandeur aux Indes se borner,
Et qui visiblement ne fait cas de sa vie
Que pour te la donner.
Rien que ton interest n’occupe sa pensée ;
Nuls divertissements ne l’appellent ailleurs,
Et de quelques bons yeux qu’on ait vanté Lyncée,
Il en a de meilleurs.
Son ame toute grande est une ame hardie,
Qui pratique si bien l’art de nous secourir,
Que pourveu qu’il soit creu, nous n’avons maladie
Qu’il ne sçache guerir.
Le Ciel, qui doit le bien selon qu’on le merite,
Si de ce grand oracle il ne t’eust assisté,
Par un autre present n’eust jamais esté quitte
Envers ta pieté.
Va, ne differe plus tes bonnes destinées :
Mon Apollon t’asseure, et t’engage sa foy,
Qu’employant ce Tiphys, Syrtes et Cyanées
Seront havres pour toy.
Certes, ou je me trompe, ou desja la Victoire,
Qui son plus grand honneur de tes palmes attent,
Est aux bords de Charante en son habit de gloire,
Pour te rendre content.
Je la voy qui t’appelle, et qui semble te dire :
« Roy, le plus grand des rois, et qui m’es le plus cher,
Si tu veux que je t’aide à sauver ton empire,
Il est temps de marcher. »
Que sa façon est brave et sa mine asseurée !
Qu’elle a fait richement son armure estoffer !
Et qu’il se connoist bien, à la voir si parée,
Que tu vas triompher !
Telle en ce grand assaut, où des fils de la Terre
La rage ambitieuse à leur honte parut,
Elle sauva le ciel, et rua le tonnerre
Dont Briare mourut.
Desja de tous costez s’avançoient les approches ;
Icy couroit Mimas, là Typhon se battoit,
Et là suoit Euryte à détacher les roches
Qu’Encelade jettoit.
. . . . . .
Neptune, importuné de ses voiles infames,
Comme tu parestras au passage des flots,
Voudra que ses Tritons mettent la main aux rames,
Et soient tes matelots.
Là rendront tes guerriers tant de sortes de preuves,
Et d’une telle ardeur pousseront leurs efforts,
Que le sang estranger fera monter nos fleuves
Au-dessus de leurs bords.
Par cest exploit fatal en tous lieux va renaistre
La bonne opinion des courages françois,
Et le monde croira, s’il doit avoir un maistre,
Qu’il faut que tu le sois.
O que pour avoir part en si belle adventure,
Je me souhaiterois la fortune d’Eson,
Qui, vieil comme je suis, revint contre nature
En sa jeune saison !
De quel peril extreme est la guerre suivie,
Où je ne fisse voir que tout l’or du levant
N’a rien que je compare aux honneurs d’une vie
Perduë en te servant ?
Toutes les autres morts n’ont merite ny marque :
Celle cy porte seule un éclat radieux,
Qui fait revivre l’homme, et le met de la barque
A la table des dieux.
Mais quoy ? tous ces pensers dont les ames bien nées
Excitent leur valeur et flattent leur devoir,
Que sont-ce que regrets, quand le nombre d’années
Leur oste le pouvoir ?
Ceux à qui la chaleur ne bout plus dans les veines
En vain dans les combats ont des soins diligens ;
Mars est comme l’Amour : ses travaux et ses peines
Veulent de jeunes gens.
Je suis vaincu du temps, je cede à ses outrages ;
Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,
A de quoy tesmoigner en ses derniers ouvrages
Sa premiere vigueur.
Les puissantes faveurs dont Parnasse m’honore
Non loin de mon berceau commencerent leur cours ;
Je les posseday jeune, et les possede encore
A la fin de mes jours.
Ce que j’en ay receu, je veux te le produire ;
Tu verras mon adresse, et ton front ceste fois
Sera ceint de rayons qu’on ne vit jamais luire
Sur la teste des rois.
Soit que de tes lauriers ma lyre s’entretienne,
Soit que de tes bontez je la face parler,
Quel rival assez vain pretendra que la sienne
Ait de quoy m’égaler ?
Le fameux Amphion, dont la voix nompareille,
Batissant une ville estonna l’univers,
Quelque bruit qu’il ait eu, n’a point fait de merveille
Que ne facent mes vers.
Par eux de tes beaux faicts la terre sera pleine,
Et les peuples du Nil qui les auront ouys,
Donneront de l’encens, comme ceux de la Seine,
Aux autels de Louys.
Pren ta foudre, Louys, et va comm’ un lion
Donner le dernier coup à la derniere teste
De la rebellion.
Fay choir en sacrifice au demon de la France
Les fronts trop eslevez de ces ames d’enfer,
Et n’espargne contr’eux pour notre delivrance
Ny le feu ny le fer.
Assez de leurs complots l’infidelle malice
A nourry le desordre et la sedition ;
Quitte le nom de Juste, ou fay voir ta justice
En leur punition.
Le centiesme decembre a les plaines ternies,
Et le centiesme avril les a peintes de fleurs,
Depuis que parmy nous leurs brutales manies
Ne causent que des pleurs.
Dans toutes les fureurs des siecles de tes peres,
Les monstres les plus noirs firent-ils jamais rien,
Que l'inhumanité de ces cueurs de viperes
Ne renouvelle au tien ?
Par qui sont aujourd’huy tant de villes desertes,
Tant de grands bastimens en masures changez,
Et de tant de chardons les campagnes couvertes,
Que par ces enragez ?
Les sceptres devant eux n’ont point de privileges ;
Les immortels eux-mesmes en sont persecutez :
Et c’est aux plus saints lieux que leurs mains sacrileges
Font plus d’impietez.
Marche, va les destruire ; esteins-en la semence,
Et suy jusqu’à leur fin ton courroux genereux,
Sans jamais escouter ny pitié ny clemence
Qui te parle pour eux.
Ils ont beau vers le ciel leurs murailles accroistre,
Beau d’un soin assidu travailler à leurs forts,
Et creuser leurs fossez jusqu’à faire paroistre
Le jour entre les morts.
Laisse-les esperer, laisse-les entreprendre :
Il suffit que ta cause est la cause de Dieu,
Et qu’avecque ton bras ell’a pour la deffendre
Les soings de Richelieu :
Richelieu, ce prelat de qui toute l’envie
Est de voir ta grandeur aux Indes se borner,
Et qui visiblement ne fait cas de sa vie
Que pour te la donner.
Rien que ton interest n’occupe sa pensée ;
Nuls divertissements ne l’appellent ailleurs,
Et de quelques bons yeux qu’on ait vanté Lyncée,
Il en a de meilleurs.
Son ame toute grande est une ame hardie,
Qui pratique si bien l’art de nous secourir,
Que pourveu qu’il soit creu, nous n’avons maladie
Qu’il ne sçache guerir.
Le Ciel, qui doit le bien selon qu’on le merite,
Si de ce grand oracle il ne t’eust assisté,
Par un autre present n’eust jamais esté quitte
Envers ta pieté.
Va, ne differe plus tes bonnes destinées :
Mon Apollon t’asseure, et t’engage sa foy,
Qu’employant ce Tiphys, Syrtes et Cyanées
Seront havres pour toy.
Certes, ou je me trompe, ou desja la Victoire,
Qui son plus grand honneur de tes palmes attent,
Est aux bords de Charante en son habit de gloire,
Pour te rendre content.
Je la voy qui t’appelle, et qui semble te dire :
« Roy, le plus grand des rois, et qui m’es le plus cher,
Si tu veux que je t’aide à sauver ton empire,
Il est temps de marcher. »
Que sa façon est brave et sa mine asseurée !
Qu’elle a fait richement son armure estoffer !
Et qu’il se connoist bien, à la voir si parée,
Que tu vas triompher !
Telle en ce grand assaut, où des fils de la Terre
La rage ambitieuse à leur honte parut,
Elle sauva le ciel, et rua le tonnerre
Dont Briare mourut.
Desja de tous costez s’avançoient les approches ;
Icy couroit Mimas, là Typhon se battoit,
Et là suoit Euryte à détacher les roches
Qu’Encelade jettoit.
. . . . . .
Neptune, importuné de ses voiles infames,
Comme tu parestras au passage des flots,
Voudra que ses Tritons mettent la main aux rames,
Et soient tes matelots.
Là rendront tes guerriers tant de sortes de preuves,
Et d’une telle ardeur pousseront leurs efforts,
Que le sang estranger fera monter nos fleuves
Au-dessus de leurs bords.
Par cest exploit fatal en tous lieux va renaistre
La bonne opinion des courages françois,
Et le monde croira, s’il doit avoir un maistre,
Qu’il faut que tu le sois.
O que pour avoir part en si belle adventure,
Je me souhaiterois la fortune d’Eson,
Qui, vieil comme je suis, revint contre nature
En sa jeune saison !
De quel peril extreme est la guerre suivie,
Où je ne fisse voir que tout l’or du levant
N’a rien que je compare aux honneurs d’une vie
Perduë en te servant ?
Toutes les autres morts n’ont merite ny marque :
Celle cy porte seule un éclat radieux,
Qui fait revivre l’homme, et le met de la barque
A la table des dieux.
Mais quoy ? tous ces pensers dont les ames bien nées
Excitent leur valeur et flattent leur devoir,
Que sont-ce que regrets, quand le nombre d’années
Leur oste le pouvoir ?
Ceux à qui la chaleur ne bout plus dans les veines
En vain dans les combats ont des soins diligens ;
Mars est comme l’Amour : ses travaux et ses peines
Veulent de jeunes gens.
Je suis vaincu du temps, je cede à ses outrages ;
Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,
A de quoy tesmoigner en ses derniers ouvrages
Sa premiere vigueur.
Les puissantes faveurs dont Parnasse m’honore
Non loin de mon berceau commencerent leur cours ;
Je les posseday jeune, et les possede encore
A la fin de mes jours.
Ce que j’en ay receu, je veux te le produire ;
Tu verras mon adresse, et ton front ceste fois
Sera ceint de rayons qu’on ne vit jamais luire
Sur la teste des rois.
Soit que de tes lauriers ma lyre s’entretienne,
Soit que de tes bontez je la face parler,
Quel rival assez vain pretendra que la sienne
Ait de quoy m’égaler ?
Le fameux Amphion, dont la voix nompareille,
Batissant une ville estonna l’univers,
Quelque bruit qu’il ait eu, n’a point fait de merveille
Que ne facent mes vers.
Par eux de tes beaux faicts la terre sera pleine,
Et les peuples du Nil qui les auront ouys,
Donneront de l’encens, comme ceux de la Seine,
Aux autels de Louys.
François De Malherbe
Prière pour le Roi Henri le Grand, allant en Limousin
… La terreur de son nom rendra nos villes fortes,
On n’en gardera plus ni les murs ni les portes,
Les veilles cesseront aux sommets de nos tours ;
Le fer mieux employé cultivera la terre,
Et le peuple qui tremble aux frayeurs de la guerre,
Si ce n’est pour danser, n’orra plus de tambours.
Loin des mœurs de son siècle il bannira les vices,
L’oisive nonchalance et les molles délices
Qui nous avaient portés jusqu’aux derniers hasards ;
Les vertus reviendront de palmes couronnées,
Et ses justes faveurs aux mérites données
Feront ressusciter l’excellence des arts…
Tu nous rendras alors nos douces destinées :
Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années
Qui pour les plus heureux n’ont produit que des pleurs.
Toute sorte de biens comblera nos familles,
La moisson de nos champs lassera les faucilles,
Et les fruits passeront la promesse des fleurs…
On n’en gardera plus ni les murs ni les portes,
Les veilles cesseront aux sommets de nos tours ;
Le fer mieux employé cultivera la terre,
Et le peuple qui tremble aux frayeurs de la guerre,
Si ce n’est pour danser, n’orra plus de tambours.
Loin des mœurs de son siècle il bannira les vices,
L’oisive nonchalance et les molles délices
Qui nous avaient portés jusqu’aux derniers hasards ;
Les vertus reviendront de palmes couronnées,
Et ses justes faveurs aux mérites données
Feront ressusciter l’excellence des arts…
Tu nous rendras alors nos douces destinées :
Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années
Qui pour les plus heureux n’ont produit que des pleurs.
Toute sorte de biens comblera nos familles,
La moisson de nos champs lassera les faucilles,
Et les fruits passeront la promesse des fleurs…
François Villon
Ballade de villon et de la grosse margot
. . . . . .
Envoi
Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuict !
Je suis paillard, la paillarde me duit.
Lequel vault mieux ? chascun bien s’entresuit.
L’ung l’autre vault : c’est à mau chat mau rat.
Ordure amons, ordure nous affuyt.
Nous deffuyons honneur, il nous deffuyt,
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Envoi
Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuict !
Je suis paillard, la paillarde me duit.
Lequel vault mieux ? chascun bien s’entresuit.
L’ung l’autre vault : c’est à mau chat mau rat.
Ordure amons, ordure nous affuyt.
Nous deffuyons honneur, il nous deffuyt,
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Georges Moustaki
Ma liberté
Ma liberté
Longtemps je t’ai gardée
Comme une perle rare
Ma liberté
C’est toi qui m’as aidé
À larguer les amarres
Pour aller n’importe où
Pour aller jusqu’au bout
Des chemins de fortune
Pour cueillir en rêvant
Une rose des vents
Sur un rayon de lune
Ma liberté
Devant tes volontés
Mon âme était soumise
Ma liberté
Je t’avais tout donné
Ma dernière chemise
Et combien j’ai souffert
Pour pouvoir satisfaire
Tes moindres exigences
J’ai changé de pays
J’ai perdu mes amis
Pour gagner ta confiance
Ma liberté
Tu as su désarmer
Toutes mes habitudes
Ma liberté
Toi qui m’as fait aimer
Même la solitude
Toi qui m’as fait sourire
Quand je voyais finir
Une belle aventure
Toi qui m’as protégé
Quand j’allais me cacher
Pour soigner mes blessures
Ma liberté
Pourtant je t’ai quittée
Une nuit de décembre
J’ai déserté
Les chemins écartés
Que nous suivions ensemble
Lorsque sans me méfier
Les pieds et poings liés
Je me suis laissé faire
Et je t’ai trahie pour
Une prison d’amour
Et sa belle geôlière
Et je t’ai trahie pour
Une prison d’amour
Et sa belle geôlière
Longtemps je t’ai gardée
Comme une perle rare
Ma liberté
C’est toi qui m’as aidé
À larguer les amarres
Pour aller n’importe où
Pour aller jusqu’au bout
Des chemins de fortune
Pour cueillir en rêvant
Une rose des vents
Sur un rayon de lune
Ma liberté
Devant tes volontés
Mon âme était soumise
Ma liberté
Je t’avais tout donné
Ma dernière chemise
Et combien j’ai souffert
Pour pouvoir satisfaire
Tes moindres exigences
J’ai changé de pays
J’ai perdu mes amis
Pour gagner ta confiance
Ma liberté
Tu as su désarmer
Toutes mes habitudes
Ma liberté
Toi qui m’as fait aimer
Même la solitude
Toi qui m’as fait sourire
Quand je voyais finir
Une belle aventure
Toi qui m’as protégé
Quand j’allais me cacher
Pour soigner mes blessures
Ma liberté
Pourtant je t’ai quittée
Une nuit de décembre
J’ai déserté
Les chemins écartés
Que nous suivions ensemble
Lorsque sans me méfier
Les pieds et poings liés
Je me suis laissé faire
Et je t’ai trahie pour
Une prison d’amour
Et sa belle geôlière
Et je t’ai trahie pour
Une prison d’amour
Et sa belle geôlière
Gérard de Nerval
Le Relais
En voyage, on s’arrête, on descend de voiture ;
Puis entre deux maisons on passe à l’aventure,
Des chevaux, de la route et des fouets étourdi,
L’œil fatigué de voir et le corps engourdi.
Et voici tout à coup, silencieuse et verte,
Une vallée humide et de lilas couverte,
Un ruisseau qui murmure entre les peupliers, —
Et la route et le bruit sont bien vite oubliés !
On se couche dans l’herbe et l’on s’écoute vivre,
De l’odeur du foin vert à loisir on s’enivre,
Et sans penser à rien on regarde les cieux.
Hélas ! une voix crie : « En voiture, messieurs ! »
Puis entre deux maisons on passe à l’aventure,
Des chevaux, de la route et des fouets étourdi,
L’œil fatigué de voir et le corps engourdi.
Et voici tout à coup, silencieuse et verte,
Une vallée humide et de lilas couverte,
Un ruisseau qui murmure entre les peupliers, —
Et la route et le bruit sont bien vite oubliés !
On se couche dans l’herbe et l’on s’écoute vivre,
De l’odeur du foin vert à loisir on s’enivre,
Et sans penser à rien on regarde les cieux.
Hélas ! une voix crie : « En voiture, messieurs ! »
Germain Nouveau
J’ai du goût pour la flâne…
J’ai du goût pour la flâne, et j’aime, par les rues,
les réclames des murs fardés de couleurs crues,
la Redingote Grise, et Monsieur Gallopau ;
L’Hérissé qui rayonne au-dessous d’un chapeau ;
la femme aux cheveux faits de teintes différentes.
Je m’amuse bien mieux que si j’avais des rentes
avec l’homme des cinq violons à la fois,
Bornibus, la Maison n’est pas au coin du Bois ;
le kiosque japonais et la colonne-affiche…
Et je ne conçois pas le désir d’être riche.
les réclames des murs fardés de couleurs crues,
la Redingote Grise, et Monsieur Gallopau ;
L’Hérissé qui rayonne au-dessous d’un chapeau ;
la femme aux cheveux faits de teintes différentes.
Je m’amuse bien mieux que si j’avais des rentes
avec l’homme des cinq violons à la fois,
Bornibus, la Maison n’est pas au coin du Bois ;
le kiosque japonais et la colonne-affiche…
Et je ne conçois pas le désir d’être riche.
Germain Nouveau
Pourrières
Un vieux clocher coiffé de fer sur la colline.
Des fenêtres sans cris, sous des toits sans oiseaux.
D’un barbaresque Azur la paix du Ciel s’incline.
Soleil dur! Mort de l’ombre! Et Silence des Eaux.
Marius! son fantôme à travers les roseaux,
Par la plaine! Un son lent de l’Horloge féline.
Quatre enfants sur la place où l’ormeau perd ses os,
Autour d’un Pauvre, étrange, avec sa mandoline.
Un banc de pierre chaud comme un pain dans le four,
Où trois Vieux, dans ce coin de la Gloire du Jour,
Sentent au rayon vif cuire leur vieillesse.
Babet revient du bois, tenant sa mule en laisse.
Noir, le Vicaire au loin voit, d’une ombre au ton bleu,
Le Village au soleil fumer vers le Bon Dieu.
Des fenêtres sans cris, sous des toits sans oiseaux.
D’un barbaresque Azur la paix du Ciel s’incline.
Soleil dur! Mort de l’ombre! Et Silence des Eaux.
Marius! son fantôme à travers les roseaux,
Par la plaine! Un son lent de l’Horloge féline.
Quatre enfants sur la place où l’ormeau perd ses os,
Autour d’un Pauvre, étrange, avec sa mandoline.
Un banc de pierre chaud comme un pain dans le four,
Où trois Vieux, dans ce coin de la Gloire du Jour,
Sentent au rayon vif cuire leur vieillesse.
Babet revient du bois, tenant sa mule en laisse.
Noir, le Vicaire au loin voit, d’une ombre au ton bleu,
Le Village au soleil fumer vers le Bon Dieu.
Guillaume Apollinaire
Chant de l’honneur
Je me souviens ce soir de ce drame indien
Le Chariot d’Enfant un voleur y survient
Qui pense avant de faire un trou dans la muraille
Quelle forme il convient de donner à l’entaille
Afin que la beauté ne perde pas ses droits
Même au moment d’un crime
Même au moment d’un crime Et nous aurions je crois
À l’instant de périr nous poètes nous hommes
Un souci de même ordre à la guerre où nous sommes
Le Chariot d’Enfant un voleur y survient
Qui pense avant de faire un trou dans la muraille
Quelle forme il convient de donner à l’entaille
Afin que la beauté ne perde pas ses droits
Même au moment d’un crime
Même au moment d’un crime Et nous aurions je crois
À l’instant de périr nous poètes nous hommes
Un souci de même ordre à la guerre où nous sommes
Guillaume Apollinaire
L’Emigrant de Landor Road
Le chapeau à la main il entra du pied droit
Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi
Ce commerçant venait de couper quelques têtes
De mannequins vêtus comme il faut qu’on se vête
La foule en tous les sens remuait en mêlant
Des ombres sans amour qui se traînaient par terre
Et des mains vers le ciel plein de lacs de lumière
S’envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs
for André Billy
Mon bateau partira demain pour l’Amérique
Et je ne reviendrai jamais
Avec l’argent gagné dans les prairies lyriques
Guider mon ombre aveugle en ces rues que j’aimais
Car revenir c’est bon pour un soldat des Indes
Les boursiers ont vendu tous mes crachats d’or fin
Mais habillé de neuf je veux dormir enfin
Sous des arbres pleins d’oiseaux muets et de singes
Les mannequins pour lui s’étant déshabillés
Battirent leurs habits puis les lui essayèrent
Le vêtement d’un lord mort sans avoir payé
Au rabais l’habilla comme un millionnaire
Au-dehors les années
Regardaient la vitrine
Les mannequins victimes
Et passaient enchaînées
Intercalées dans l’an c’étaient les journées veuves
Les vendredis sanglants et lents d’enterrements
De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent
Quand la femme du diable a battu son amant
Puis dans un port d’automne aux feuilles indécises
Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi
Sur le pont du vaisseau il posa sa valise
Et s’assit
Les vents de l’Ocèn en soufflant leurs menaces
Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés
Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
Et d’autres en pleurant s’étaient agenouillés
Il regarda longtemps les rives qui moururent
Seuls des bateaux d’enfant tremblaient à l’horizon
Un tout petit bouquet flottant à l’aventure
Couvrit l’Océan d’une immense floraison
Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire
Jouer dans d’autres mers parmi tous les dauphins
Et l’on tissait dans sa mémoire
Une tapisserie sans fin
Qui figurait son histoire
Mais pour noyer changées en poux
Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent
Il se maria comme un doge
Aux cris d’une sirène moderne sans époux
Gonfle-toi vers la nuit O Mer Les yeux des squales
Jusqu’à l’aube ont guetté de loin avidement
Des cadavres de jours rongés par les étoiles
Parmi le bruit des flots et les derniers serments
Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi
Ce commerçant venait de couper quelques têtes
De mannequins vêtus comme il faut qu’on se vête
La foule en tous les sens remuait en mêlant
Des ombres sans amour qui se traînaient par terre
Et des mains vers le ciel plein de lacs de lumière
S’envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs
for André Billy
Mon bateau partira demain pour l’Amérique
Et je ne reviendrai jamais
Avec l’argent gagné dans les prairies lyriques
Guider mon ombre aveugle en ces rues que j’aimais
Car revenir c’est bon pour un soldat des Indes
Les boursiers ont vendu tous mes crachats d’or fin
Mais habillé de neuf je veux dormir enfin
Sous des arbres pleins d’oiseaux muets et de singes
Les mannequins pour lui s’étant déshabillés
Battirent leurs habits puis les lui essayèrent
Le vêtement d’un lord mort sans avoir payé
Au rabais l’habilla comme un millionnaire
Au-dehors les années
Regardaient la vitrine
Les mannequins victimes
Et passaient enchaînées
Intercalées dans l’an c’étaient les journées veuves
Les vendredis sanglants et lents d’enterrements
De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent
Quand la femme du diable a battu son amant
Puis dans un port d’automne aux feuilles indécises
Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi
Sur le pont du vaisseau il posa sa valise
Et s’assit
Les vents de l’Ocèn en soufflant leurs menaces
Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés
Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
Et d’autres en pleurant s’étaient agenouillés
Il regarda longtemps les rives qui moururent
Seuls des bateaux d’enfant tremblaient à l’horizon
Un tout petit bouquet flottant à l’aventure
Couvrit l’Océan d’une immense floraison
Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire
Jouer dans d’autres mers parmi tous les dauphins
Et l’on tissait dans sa mémoire
Une tapisserie sans fin
Qui figurait son histoire
Mais pour noyer changées en poux
Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent
Il se maria comme un doge
Aux cris d’une sirène moderne sans époux
Gonfle-toi vers la nuit O Mer Les yeux des squales
Jusqu’à l’aube ont guetté de loin avidement
Des cadavres de jours rongés par les étoiles
Parmi le bruit des flots et les derniers serments
Guillaume Apollinaire
Liens
Sons de cloches à travers l’Europe
Siècles pendus
Rails qui ligotez les nations
Nous ne sommes que deux ou trois hommes
Libres de tous liens
Donnons-nous la main
Violente pluie qui peigne les fumées
Cordes
Cordes tissées
Câbles sous-marins
Tours de Babel changées en ponts
Araignées-Pontifes
Tous les amoureux qu’un seul lien a liés
D’autres liens plus ténus
Blancs rayons de lumière
Cordes et Concorde
J’écris seulement pour vous exalter
O sens ô sens chéris
Ennemis du souvenir
Ennemis du désir
Ennemis du regreté
Ennemis des larmes
Ennemis de tout ce que j’aime encore
Siècles pendus
Rails qui ligotez les nations
Nous ne sommes que deux ou trois hommes
Libres de tous liens
Donnons-nous la main
Violente pluie qui peigne les fumées
Cordes
Cordes tissées
Câbles sous-marins
Tours de Babel changées en ponts
Araignées-Pontifes
Tous les amoureux qu’un seul lien a liés
D’autres liens plus ténus
Blancs rayons de lumière
Cordes et Concorde
J’écris seulement pour vous exalter
O sens ô sens chéris
Ennemis du souvenir
Ennemis du désir
Ennemis du regreté
Ennemis des larmes
Ennemis de tout ce que j’aime encore
Guillaume Apollinaire
Marizibill
Dans la Haute-Rue à Cologne
Elle allait et venait le soir
Offerte à tous en tout mignonne
Puis buvait lasse des trottoirs
Très tard dans les brasseries borgnes
Elle se mettait sur la paille
Pour un maquereau roux et rose
C’était un juif il sentait l’ail
Et l’avait venant de Formose
Tirée d’un bordel de Changaï
Je connais gens de toutes sortes
Ils n’égalent pas leurs destins
Indécis comme feuilles mortes
Leurs yeux sont des feux mal éteints
Leurs cœurs bougent comme leurs portes
Elle allait et venait le soir
Offerte à tous en tout mignonne
Puis buvait lasse des trottoirs
Très tard dans les brasseries borgnes
Elle se mettait sur la paille
Pour un maquereau roux et rose
C’était un juif il sentait l’ail
Et l’avait venant de Formose
Tirée d’un bordel de Changaï
Je connais gens de toutes sortes
Ils n’égalent pas leurs destins
Indécis comme feuilles mortes
Leurs yeux sont des feux mal éteints
Leurs cœurs bougent comme leurs portes
Guillaume Apollinaire
Saltimbanques
Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises
Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe
Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés
L’ours et le singe animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises
Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe
Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés
L’ours et le singe animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage
Guillaume Apollinaire
Visée
Chevaux couleur cerise limite des Zélandes
Des mitrailleuses d’or coassent les légendes
Je t’aime liberté qui veilles dans les hypogées
Harpe aux cordes d’argent ô pluie ô ma musique
L’invisible ennemi plaie d’argent au soleil
Et l’avenir secret que la fusée élucide
Entends nager le Mot poisson subtil
Les villes tour à tour deviennent des clefs
Le masque bleu comme met Dieu son ciel
Guerre paisible ascèse solitude métaphysique
Enfant aux mains coupées parmi les roses oriflammes
À Madame René Berthier
Des mitrailleuses d’or coassent les légendes
Je t’aime liberté qui veilles dans les hypogées
Harpe aux cordes d’argent ô pluie ô ma musique
L’invisible ennemi plaie d’argent au soleil
Et l’avenir secret que la fusée élucide
Entends nager le Mot poisson subtil
Les villes tour à tour deviennent des clefs
Le masque bleu comme met Dieu son ciel
Guerre paisible ascèse solitude métaphysique
Enfant aux mains coupées parmi les roses oriflammes
À Madame René Berthier
Guillaume Apollinaire
Zone
A la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers
J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J’aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes
Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant
Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc
Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
Vous n’aimez rien tant que les pompes de l’Église
Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du
dortoir en cachette
Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
Tandis qu’éternelle et adorable profondeur améthyste
Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
C’est le beau lys que tous nous cultivons
C’est la torche aux cheveux roux que n’éteint pas le vent
C’est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
C’est l’arbre toujours touffu de toutes les prières
C’est la double potence de l’honneur et de l’éternité
C’est l’étoile à six branches
C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur
Pupille Christ de l’œil
Vingtième pupille des siècles il sait y faire
Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l’air
Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
Ils disent qu’il imite Simon Mage en Judée
Ils crient s’il sait voler qu’on l’appelle voleur
Les anges voltigent autour du joli voltigeur
Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
Flottent autour du premier aéroplane
Ils s’écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie
Ces prêtres qui montent éternellement élevant l’hostie
L’avion se pose enfin sans refermer les ailes
Le ciel s’emplit alors de millions d’hirondelles
A tire-d’aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
D’Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts
L’oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
Plane tenant dans les serres le crâne d’Adam la première tête
L’aigle fond de l’horizon en poussant un grand cri
Et d’Amérique vient le petit colibri
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couples
Puis voici la colombe esprit immaculé
Qu’escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé
Le phénix ce bucher qui soi-même s’engendre
Un instant voile tout de son ardente cendre
Les sirènes laissant les périlleux détroits
Arrivent en chantant bellement toutes trois
Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
Fraternisent avec la volante machine
Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
C’est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas le regarder de près
Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
C’était et je voudrais ne pas m’en souvenir c’était au déclin de la beauté
Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m’a regardé à Chartres
Le sang de votre Sacré-Coeur m’a inondé à Montmartre
Je suis malade d’ouïr les paroles bienheureuses
L’amour dont je souffre est une maladie honteuse
Et l’image qui te possède te fait survivre dans l’insomnie et dans l’angoisse
C’est toujours près de toi cette image qui passe
Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
Sous les citronniers qui sont en fleur toute l’année
Avec tes amis tu te promènes en barque
L’un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur
Tu es dans le jardin d’une auberge aux environs de Prague
Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
Et tu observes au lieu d’écrire ton conte en prose
La cétoine qui dort dans le coeur de la rose
Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis
Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
En montant au Hradchin et le soir en écoutant
Dans les tavernes chanter des chansons tchèques
Te voici à Marseille au milieu des pastèques
Te voici à Coblence à l’hôtel du Gèant
Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon
Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
Je m’en souviens j’y ai passé trois jours et autant à Gouda
Tu es à Paris chez le juge d’instruction
Comme un criminel on te met en état d’arrestation
Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t’apercevoir du mensonge et de l’âge
Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans
J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps
Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté
Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
Ils espèrent gagner de l’argent dans l’Argentine
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre coeur
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Ecouffes dans des bouges
Je les ai vus souvent le soir ils prennent l’air dans la rue
Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques
Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux
Tu es la nuit dans un grand restaurant
Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant
Elle est la fille d’un sergent de ville de Jersey
Ses mains que je n’avais pas vues sont dures et gercées
J’ai une pitié immense pour les coutures de son ventre
J’humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche
Tu es seul le matin va venir
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
La nuit s’éloigne ainsi qu’une belle Métive
C’est Ferdine la fausse ou Léa l’attentive
Et tu bois cet alcool bruûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances
Adieu Adieu
Soleil cou coupé
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers
J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J’aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes
Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant
Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc
Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
Vous n’aimez rien tant que les pompes de l’Église
Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du
dortoir en cachette
Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
Tandis qu’éternelle et adorable profondeur améthyste
Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
C’est le beau lys que tous nous cultivons
C’est la torche aux cheveux roux que n’éteint pas le vent
C’est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
C’est l’arbre toujours touffu de toutes les prières
C’est la double potence de l’honneur et de l’éternité
C’est l’étoile à six branches
C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur
Pupille Christ de l’œil
Vingtième pupille des siècles il sait y faire
Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l’air
Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
Ils disent qu’il imite Simon Mage en Judée
Ils crient s’il sait voler qu’on l’appelle voleur
Les anges voltigent autour du joli voltigeur
Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
Flottent autour du premier aéroplane
Ils s’écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie
Ces prêtres qui montent éternellement élevant l’hostie
L’avion se pose enfin sans refermer les ailes
Le ciel s’emplit alors de millions d’hirondelles
A tire-d’aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
D’Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts
L’oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
Plane tenant dans les serres le crâne d’Adam la première tête
L’aigle fond de l’horizon en poussant un grand cri
Et d’Amérique vient le petit colibri
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couples
Puis voici la colombe esprit immaculé
Qu’escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé
Le phénix ce bucher qui soi-même s’engendre
Un instant voile tout de son ardente cendre
Les sirènes laissant les périlleux détroits
Arrivent en chantant bellement toutes trois
Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
Fraternisent avec la volante machine
Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
C’est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas le regarder de près
Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
C’était et je voudrais ne pas m’en souvenir c’était au déclin de la beauté
Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m’a regardé à Chartres
Le sang de votre Sacré-Coeur m’a inondé à Montmartre
Je suis malade d’ouïr les paroles bienheureuses
L’amour dont je souffre est une maladie honteuse
Et l’image qui te possède te fait survivre dans l’insomnie et dans l’angoisse
C’est toujours près de toi cette image qui passe
Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
Sous les citronniers qui sont en fleur toute l’année
Avec tes amis tu te promènes en barque
L’un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur
Tu es dans le jardin d’une auberge aux environs de Prague
Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
Et tu observes au lieu d’écrire ton conte en prose
La cétoine qui dort dans le coeur de la rose
Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis
Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
En montant au Hradchin et le soir en écoutant
Dans les tavernes chanter des chansons tchèques
Te voici à Marseille au milieu des pastèques
Te voici à Coblence à l’hôtel du Gèant
Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon
Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
Je m’en souviens j’y ai passé trois jours et autant à Gouda
Tu es à Paris chez le juge d’instruction
Comme un criminel on te met en état d’arrestation
Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t’apercevoir du mensonge et de l’âge
Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans
J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps
Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté
Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
Ils espèrent gagner de l’argent dans l’Argentine
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre coeur
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Ecouffes dans des bouges
Je les ai vus souvent le soir ils prennent l’air dans la rue
Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques
Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux
Tu es la nuit dans un grand restaurant
Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant
Elle est la fille d’un sergent de ville de Jersey
Ses mains que je n’avais pas vues sont dures et gercées
J’ai une pitié immense pour les coutures de son ventre
J’humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche
Tu es seul le matin va venir
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
La nuit s’éloigne ainsi qu’une belle Métive
C’est Ferdine la fausse ou Léa l’attentive
Et tu bois cet alcool bruûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances
Adieu Adieu
Soleil cou coupé
Guy Tirolien
Amérique
je suis le fer fiché dans les chairs de ta plaie
l’arête coincée dans le goulot
de ton gosier
l’éclat d’anthracite dans la roche de tes os
et nul baptême
nulle ablution ne te lavera de moi
Amérique
les neiges fleurissant tes plaines de coton
c’est ma sueur féconde
c’est mon sang
ta richesse
les sèves de douceur
dans tes roseaux aux longs cheveux d’argent
ce sont mes larmes non taries
dans la bruyance de tes machines
de tes mines
de tes usines
dans la violence des voix de cuivre
des voix de nez
des voix enrouées de ta musique
entends l’accent de ma colère
de ma douleur
et de mes hontes
Amérique
les nuées de charbon sur tes banlieues en deuil
non ce n’est pas la suie de ma peau
souillant la lumière des hommes
c’est la cendre de mes os calcinés
dans l’incendie des lynchages
l’acier de tes buildings coule
dans mes muscles de bronze
car je porte sur mes épaules
tout le poids du Nouveau-Monde
je suis l’ombre de ton corps
la nourrice aux mamelles de nuit
dont le lait enrichit la vigueur de ton sang
la pâleur de ton teint
– tu ne peux te défaire de moi
j’ai la fureur des amants éconduits
j’implanterai mes dents
dans ta chair lumineuse
ô terre de viol
terre d’injustice
et d’avenir
je briserai ton échine –
si fragile entre Colon et Panama
je nouerai autour de ta taille arquée
une étroite ceinture d’incandescence
de convoitises
ma voix
– celle de Césaire et de McKay
de Robeson et de Guillén
sera plus forte que ton orgueil
plus haute que tes gratte-ciel
car elle jaillit des sombres entrailles de la souffrance
Amérique
l’arête coincée dans le goulot
de ton gosier
l’éclat d’anthracite dans la roche de tes os
et nul baptême
nulle ablution ne te lavera de moi
Amérique
les neiges fleurissant tes plaines de coton
c’est ma sueur féconde
c’est mon sang
ta richesse
les sèves de douceur
dans tes roseaux aux longs cheveux d’argent
ce sont mes larmes non taries
dans la bruyance de tes machines
de tes mines
de tes usines
dans la violence des voix de cuivre
des voix de nez
des voix enrouées de ta musique
entends l’accent de ma colère
de ma douleur
et de mes hontes
Amérique
les nuées de charbon sur tes banlieues en deuil
non ce n’est pas la suie de ma peau
souillant la lumière des hommes
c’est la cendre de mes os calcinés
dans l’incendie des lynchages
l’acier de tes buildings coule
dans mes muscles de bronze
car je porte sur mes épaules
tout le poids du Nouveau-Monde
je suis l’ombre de ton corps
la nourrice aux mamelles de nuit
dont le lait enrichit la vigueur de ton sang
la pâleur de ton teint
– tu ne peux te défaire de moi
j’ai la fureur des amants éconduits
j’implanterai mes dents
dans ta chair lumineuse
ô terre de viol
terre d’injustice
et d’avenir
je briserai ton échine –
si fragile entre Colon et Panama
je nouerai autour de ta taille arquée
une étroite ceinture d’incandescence
de convoitises
ma voix
– celle de Césaire et de McKay
de Robeson et de Guillén
sera plus forte que ton orgueil
plus haute que tes gratte-ciel
car elle jaillit des sombres entrailles de la souffrance
Amérique
Guy Tirolien
Ghetto
Pourquoi m’enfermerais-je
dans cette image de moi
qu’ils voudraient pétrifier ?
pitié je dis pitié !
j’étouffe dans le ghetto de l’exotisme
non je ne suis pas cette idole
d’ébène
humant l’encens profane
qu’on brûle
dans les musées de l’exotisme
je ne suis pas ce cannibale
de foire
roulant des prunelles d’ivoire
pour le frisson des gosses
si je pousse le cri
qui me brûle la gorge
c’est que mon ventre bout
de la faim de mes frères
et si parfois je hurle ma souffrance
c’est que j’ai l’orteil pris
sous la botte des autres
le rossignol chante sur plusieurs notes
finies mes complaintes monocordes !
je ne suis pas l’acteur
tout barbouillé de suie
qui sanglote sa peine
bras levés vers le ciel
sous l’œil des caméras
je ne suis pas non plus
statue figée du révolté
ou de la damnation
je suis bête vivante
bête de proie
toujours prête à bondir
à bondir sur la vie
qui se moque des morts
à bondir sur la joie
qui n’a pas de passeport
à bondir sur l’amour
qui passe devant ma porte
je dirai Beethoven
sourd
au milieu des tumultes
car c’est pour moi
pour moi qui peux mieux le comprendre
qu’il déchaîne ses orages
je chanterai Rimbaud
qui voulut se faire nègre pour mieux parler aux hommes
le langage des genèses
et je louerai Matisse
et Braque et Picasso
d’avoir su retrouver sous la rigidité
des formes élémentales
le vieux secret des rythmes
qui font chanter la vie
oui j’exalterai l’homme
tous les hommes
j’irai à eux
le cœur plein de chansons
les mains lourdes
d’amitié
car ils sont faits à mon image
dans cette image de moi
qu’ils voudraient pétrifier ?
pitié je dis pitié !
j’étouffe dans le ghetto de l’exotisme
non je ne suis pas cette idole
d’ébène
humant l’encens profane
qu’on brûle
dans les musées de l’exotisme
je ne suis pas ce cannibale
de foire
roulant des prunelles d’ivoire
pour le frisson des gosses
si je pousse le cri
qui me brûle la gorge
c’est que mon ventre bout
de la faim de mes frères
et si parfois je hurle ma souffrance
c’est que j’ai l’orteil pris
sous la botte des autres
le rossignol chante sur plusieurs notes
finies mes complaintes monocordes !
je ne suis pas l’acteur
tout barbouillé de suie
qui sanglote sa peine
bras levés vers le ciel
sous l’œil des caméras
je ne suis pas non plus
statue figée du révolté
ou de la damnation
je suis bête vivante
bête de proie
toujours prête à bondir
à bondir sur la vie
qui se moque des morts
à bondir sur la joie
qui n’a pas de passeport
à bondir sur l’amour
qui passe devant ma porte
je dirai Beethoven
sourd
au milieu des tumultes
car c’est pour moi
pour moi qui peux mieux le comprendre
qu’il déchaîne ses orages
je chanterai Rimbaud
qui voulut se faire nègre pour mieux parler aux hommes
le langage des genèses
et je louerai Matisse
et Braque et Picasso
d’avoir su retrouver sous la rigidité
des formes élémentales
le vieux secret des rythmes
qui font chanter la vie
oui j’exalterai l’homme
tous les hommes
j’irai à eux
le cœur plein de chansons
les mains lourdes
d’amitié
car ils sont faits à mon image
Henri Michaux
Clown
Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements ‘de fil en aiguille’.
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coups de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.
CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert à tous, ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée à force d’être nul
et ras…
et risible…
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements ‘de fil en aiguille’.
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coups de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.
CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert à tous, ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée à force d’être nul
et ras…
et risible…
Henry J.-M. Levet
Outwards
L’Armand-Béhic (des Messageries Maritimes)
File quatorze nœuds sur l’Océan Indien.
Le soleil se couche en des confitures de crimes,
Dans cette mer plate comme avec la main.
— Miss Roseway, qui se rend à Adélaïde,
Vers le Sweet Home au fiancé australien,
Miss Roseway, hélas, n’a cure de mon spleen ;
Sa lorgnette sur les Laquedives, au loin.
— Je vais me préparer — sans entrain! — pour la fête
De ce soir : sur le pont, lampions, danses, romances
(Je dois accompagner Miss Roseway qui quête
— Fort gentiment — pour les familles des marins
Naufragés !) Oh, qu’en une valse lente, ses reins
A mon bras droit, je l’entraîne sans violence
Dans un naufrage où Dieu reconnaîtrait les siens…
File quatorze nœuds sur l’Océan Indien.
Le soleil se couche en des confitures de crimes,
Dans cette mer plate comme avec la main.
— Miss Roseway, qui se rend à Adélaïde,
Vers le Sweet Home au fiancé australien,
Miss Roseway, hélas, n’a cure de mon spleen ;
Sa lorgnette sur les Laquedives, au loin.
— Je vais me préparer — sans entrain! — pour la fête
De ce soir : sur le pont, lampions, danses, romances
(Je dois accompagner Miss Roseway qui quête
— Fort gentiment — pour les familles des marins
Naufragés !) Oh, qu’en une valse lente, ses reins
A mon bras droit, je l’entraîne sans violence
Dans un naufrage où Dieu reconnaîtrait les siens…
Henri Pichette
Merci
Chaleureusement à toi
fusillé sur la neige,
instituteur abattu dans le préau d’école,
ouvrier immolé contre le mur de ton usine,
cultivateur exécuté sous l’appentis,
cheminot massacré devant le butoir,
libertaire assassiné dans une courette de prison,
franc-tireur passé par les armes sur-le-champ.
Stéle reverdissant
pour celui mort en la forêt au pied d’un arbre.
O victimes pleurées de tous en République!
merci d’avoir été pour que nous devenions.
fusillé sur la neige,
instituteur abattu dans le préau d’école,
ouvrier immolé contre le mur de ton usine,
cultivateur exécuté sous l’appentis,
cheminot massacré devant le butoir,
libertaire assassiné dans une courette de prison,
franc-tireur passé par les armes sur-le-champ.
Stéle reverdissant
pour celui mort en la forêt au pied d’un arbre.
O victimes pleurées de tous en République!
merci d’avoir été pour que nous devenions.
Jacques Audiberti
La Goujate
Arbre, pourquoi tu me regardes? Ma jambe pend du chariot. Je brille, claire, entre mes hardes comme la fille de là-haut.
comme la nuit qui m’accompagne parmi le monde indifférent. Couchée à même la campagne, au soleil seul elle se rend.
Moi, mon soleil, c’est tous les hommes, le carabinier, le chasseur. Je leur offre le sac de pommes et la barrique de douceur.
Je vais où du roi de la guerre vont les caissons et les fourgons. Et je touche comme lingère du corps pâle et nu des dragons.
Avant de crever sur la terre, entre mes bras qu’ils crèvent donc! La terre et moi faisons la paire sous la frisure et sous l’ajonc
Autrefois, je gardais trois chèvres. Mon père taillait le pain noir… Je ne veux plus que de mes lèvres on chante le rouge entonnoir.
Je ne veux plus singer la forme des tombeaux à l’angle du bois. A mon tour il faut que je dorme. Mais, d’abord, je pèse mon poids !
A mon tour il faut que j’éventre la vie afin de m’y vautrer. Qu’elle sente que je lui rentre la pointe de mon cœur outré!
Soldats! soldats! je vous déteste, car faible ni molle ne suis. Telles la déroute et la peste, en comptant vos coups je vous suis.
Ce soir, vers la plus haute tente où le gras, le triste empereur chauffe dans sa main mécontente une puissance sans erreur,
comme une vipère je rampe. Je bondis comme un bouc de fiel. Dans le cou mon fer je lui trempe. Mes cheveux filtrent son appel.
Il râle un moment sur sa couche. Déjà sur lui, moi, je m’étends. Ma bouche se colle à sa bouche. On peut venir. Il n’est plus temps.
De chaque côté de sa tête les aigles du lit je saisis. Et je vogue ainsi vers la fête de ma peau devant les fusils.
comme la nuit qui m’accompagne parmi le monde indifférent. Couchée à même la campagne, au soleil seul elle se rend.
Moi, mon soleil, c’est tous les hommes, le carabinier, le chasseur. Je leur offre le sac de pommes et la barrique de douceur.
Je vais où du roi de la guerre vont les caissons et les fourgons. Et je touche comme lingère du corps pâle et nu des dragons.
Avant de crever sur la terre, entre mes bras qu’ils crèvent donc! La terre et moi faisons la paire sous la frisure et sous l’ajonc
Autrefois, je gardais trois chèvres. Mon père taillait le pain noir… Je ne veux plus que de mes lèvres on chante le rouge entonnoir.
Je ne veux plus singer la forme des tombeaux à l’angle du bois. A mon tour il faut que je dorme. Mais, d’abord, je pèse mon poids !
A mon tour il faut que j’éventre la vie afin de m’y vautrer. Qu’elle sente que je lui rentre la pointe de mon cœur outré!
Soldats! soldats! je vous déteste, car faible ni molle ne suis. Telles la déroute et la peste, en comptant vos coups je vous suis.
Ce soir, vers la plus haute tente où le gras, le triste empereur chauffe dans sa main mécontente une puissance sans erreur,
comme une vipère je rampe. Je bondis comme un bouc de fiel. Dans le cou mon fer je lui trempe. Mes cheveux filtrent son appel.
Il râle un moment sur sa couche. Déjà sur lui, moi, je m’étends. Ma bouche se colle à sa bouche. On peut venir. Il n’est plus temps.
De chaque côté de sa tête les aigles du lit je saisis. Et je vogue ainsi vers la fête de ma peau devant les fusils.