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Mathurin Régnier

Mathurin Régnier

Satire à M. Rapin

… Cependant leur savoir ne s’étend seulement
Qu’à regratter un mot douteux au jugement,
Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphtongue,
Épier si des vers la rime est brève ou longue,
Ou bien si la voyelle à l’autre s’unissant
Ne rend point à l’oreille un son trop languissant,
Et laissent sur le vert le noble de l’ouvrage.
Nul aiguillon divin n’élève leur courage ;
Ils rampent bassement, faibles d’inventions,
Et n’osent, peu hardis, tenter les fictions,
Froids à l’imaginer : car s’ils font quelque chose,
C’est proser de la rime et rimer de la prose,
Que l’art lime et relime, et polit de façon
Qu’elle rend à l’oreille un agréable son ;
Et voyant qu’un beau feu leur cervelle n’embrase,
Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase,
Affectent leur discours tout si relevé d’art,
Et peignent leurs défauts de couleur et de fard.
Aussi je les compare à ces femmes jolies
Qui par les affiquets se rendent embellies…
Et toute leur beauté ne gît qu’en l’ornement…
Où ces divins esprits, hautains et relevés,
Qui des eaux d’Hélicon ont les sens abreuvés,
De verve et de fureur leur ouvrage étincelle,
De leurs vers tout divins la grâce est naturelle,
Et sont, comme l’on voit, la parfaite beauté,
Qui, contente de soi, laisse la nouveauté
Que l’art trouve au Palais ou dans le blanc d’Espagne.
Rien que le naturel sa grâce n’accompagne ;
Son front, lavé d’eau claire, éclate d’un beau teint ;
De roses et de lys la nature la peint ;
Et, laissant là Mercure et toutes ses malices,
Les nonchalances sont ses plus grands artifices…
Nicolas Boileau

Nicolas Boileau

À M. Racine, Épître

Que tu sais bien, Racine, à l’aide d’un acteur,
Émouvoir, étonner, ravir un spectateur !
Jamais Iphigénie en Aulide immolée
N’a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée,
Que dans l’heureux spectacle à nos yeux étalé
En a fait sous son nom verser la Champmeslé.
Ne crois pas toutefois, par tes savants ouvrages,
Entraînant tous les cœurs, gagner tous les suffrages.
Sitôt que d’Apollon un génie inspiré
Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré,
En cent lieux contre lui les cabales s’amassent ;
Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent ;
Et son trop de lumière, importunant les yeux,
De ses propres amis lui fait des envieux ;
La mort seule ici-bas, en terminant sa vie,
Peut calmer sur son nom l’injustice et l’envie ;
Faire au poids du bon sens peser tous ses écrits,
Et donner à ses vers leur légitime prix.
Avant qu’un peu de terre, obtenu par prière,
Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière,
Mille de ces beaux traits, aujourd’hui si vantés,
Furent des sots esprits à nos yeux rebutés.
L’ignorance et l’erreur, à ses naissantes pièces,
En habits de marquis, en robes de comtesses,
Venaient pour diffamer son chef-d’œuvre nouveau,
Et secouaient la tête à l’endroit le plus beau.
Le commandeur voulait la scène plus exacte ;
Le vicomte, indigné, sortait au second acte.
L’un, défenseur zélé des bigots mis en jeu,
Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu ;
L’autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre,
Voulait venger la cour immolée au parterre.
Mais, sitôt que d’un trait de ses fatales mains,
La Parque l’eut rayé du nombre des humains,
On reconnut le prix de sa Muse éclipsée.
L’aimable Comédie, avec lui terrassée,
En vain d’un coup si rude espéra revenir,
Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.
Tel fut chez nous le sort du théâtre comique.
Toi donc qui, t’élevant sur la scène tragique,
Suis les pas de Sophocle, et, seul de tant d’esprits,
De Corneille vieilli sais consoler Paris,
Cesse de t’étonner, si l’envie animée,
Attachant à ton nom sa rouille envenimée,
La calomnie en main quelquefois te poursuit.
En cela, comme en tout, le Ciel qui nous conduit,
Racine, fait briller sa profonde sagesse.
Le mérite en repos s’endort dans la paresse ;
Mais par les envieux un génie excité
Au comble de son art est mille fois monté ;
Plus on veut l’affaiblir, plus il croît et s’élance.
Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance,
Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus
Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus…
Nicolas Boileau

Nicolas Boileau

Art poétique

. . . . . .
Avant que la raison, s’expliquant par la voix,
Eût instruit les humains, eût enseigné des lois,
Tous les hommes suivoient la grossière nature,
Dispersés dans les bois couroient à la pâture.
La force tenait lieu de droit et d’équité ;
Le meurtre s’exerçoit avec impunité.
Mais du discours enfin l’harmonieuse adresse,
De ces sauvages mœurs adoucit la rudesse ;
Rassembla les humains dans les forêts épars,
Enferma les cités de murs et de remparts ;
De l’aspect du supplice effraya l’insolence,
Et sous l’appui des lois mit la faible innocence.
Cet ordre fut, dit-on, le fruit des premiers vers.
De-là sont nés ces bruits reçus dans l’univers,
Qu’aux accents, dont Orphée emplit les monts de Thrace,
Les tigres amollis dépouilloient leur audace :
Qu’aux accords d’Amphion les pierres se mouvoient,
Et sur les murs Thebains en ordre s’élevoient.
L’harmonie en naissant produisit ces miracles.
Depuis le ciel en vers fit parler les oracles ;
Du sein d’un prêtre ému d’une divine horreur,
Apollon par des vers exhala sa fureur.
Bientôt ressuscitant les héros des vieux âges,
Homère aux grands exploits anima les courages.
Hésiode à son tour, par d’utiles leçons,
Des champs trop paresseux vint hâter les moissons.
En mille écrits fameux la sagesse tracée,
Fut, à l’aide des vers, aux mortels annoncée ;
Et par tout des esprits ses preceptes vaincœurs,
Introduits par l’oreille, entrerent dans les cœurs.
Pour tant d’heureux bienfaits, les Muses révérées
Furent d’un juste encens dans la Grece honorées ;
Et leur art, attirant le culte des mortels,
A sa gloire en cent lieux vit dresser des autels.
. . . . . .
O. V. de L. Milosz

O. V. de L. Milosz

Cantique de la Connaissance (2 extraits)

L’enseignement de l’heure ensoleillée des nuits du Divin.

A ceux, qui, ayant demandé, ont reçu et savent déjà.

A ceux que la prière a conduits à la méditation sur l’origine du langage.

Les autres, les voleurs de douleur et de joie, de science et d’amour, n’entendront rien à ces choses.

Pour les entendre, il est nécessaire de connaître les objets désignés par certains mots essentiels

Tels que pain, sel, sang, soleil, terre, eau, lumière, ténèbres, ainsi que par tous les noms de métaux.

Car ces noms ne sont ni les frères, ni les fils, mais bien les pères des objets sensibles.

Avec ces objets et le prince de leur substance, ils ont été précipités du monde immobile des archétypes dans l’abîme de tourmente du temps.

L’esprit seul des choses a un nom. Leur substance est innomée.

Le pouvoir de nommer des objets sensibles absolument impénétrables à l’être spirituel

nous vient de la connaissance des archétypes qui, étant de la nature de notre esprit, sont comme lui situés dans la conscience de l’oeuf solaire.

Tout ce qui se décrit par le moyen des antiques métaphores existe en un lieu situé; de tous les lieux de l’infini le seul situé.

Ces métaphores que le langage aujourd’hui encore nous impose dès que nous interrogeons le mystère de notre esprit, sont des vestiges du langage pur des temps de fidélité et de connaissance.

Les poètes de Dieu voyaient le monde des archétypes et le décrivaient pieusement par le moyen des termes précis et lumineux du langage de la connaissance.

Le déclin de la foi se manifeste dans le monde de la science et de l’art par un obscurcissement du langage.

Les poètes de la nature chantent la beauté imparfaite du monde sensible selon l’ancien mode sacré.

Toutefois, frappés de la discordance secrète entre le mode

d’expression et le sujet,

et impuissants à s’élever jusqu’au lieu seul situé, j’entends

Pathmos, terre de la vision des archétypes,

ils ont imaginé, dans la nuit de leur ignorance, un monde

intermédiaire, flottant et stérile, le monde des symboles…
∗ ∗ ∗ ∗ ∗ ∗
… L’esprit et le corps luttent quarante ans: c’est là le fameux âge critique dont parle leur pauvre science, la femme stérile.
Le mal a-t-il ouvert une porte dans ton visage? le messager de paix, Melchisedech entrera par cette porte et elle se refermera sur lui et sur son beau manteau de larmes. Mais répète après moi: Pater noster.
Vois-tu, le Père des Anciens, de ceux qui parlaient le langage pur, a joué avec moi comme un père avec son enfant. Nous, nous seuls, qui sommes ses petits enfants nous connaissons ce jeu sacré, cette danse sainte, ce flottement heureux entre la pire obscurité et la meilleure lumière.
∗ ∗ ∗ ∗ ∗ ∗

Il faut se prosterner plein de doutes, et prier. Je me plaignais de ne le point connaître; une pierre où il était tout entier m’est descendue dans la main et j’ai reçu au même instant la couronne de lumière.

Et regarde-moi! environné d’embûches je ne redoute plus rien.

Des ténèbres de la conception à celles de la mort, un fil de catacombes court entre mes doigts dans la vie obscure.

Et pourtant, qu’étais-je! Un ver de cloaque, aveugle et gras, à queue aiguë, voilà ce que j’étais. Un homme créé par Dieu et révolté contre son créateur.

“Quelles qu’en soient l’excellence et la beauté, aucun avenir n’égalera jamais en perfection le non-être.” Telle était ma certitude unique, telle était ma pensée secrète: une pauvre, pauvre pensée de femme stérile.

Comme tous les poètes de la nature, j’étais plongé dans une profonde ignorance. Car je croyais aimer les belles fleurs, les beaux lointains et même les beaux visages pour leur seule beauté.

J’interrogeais les yeux et le visage des aveugles: comme tous

les courtisans de la sensualité, j’étais menacé de cécité physique. Ceci est encore un enseignement de l’heure ensoleillée des nuits du Divin.

Jusqu’au jour où, m’apercevant que j’étais arrêté devant un miroir, je regardai derrière moi. La source des lumières et des formes était là, le monde des profonds, sages, chastes archétypes.

Alors cette femme qui était en moi mourut. Je lui donnai pour tombeau tout son royaume, la nature. Je l’ensevelis au plus secret du jardin décevant, là où le regard de la lune, de la prometteuse éternelle se divise dans le feuillage et descend sur les endormies par les mille degrés de la suavité.

C’est ainsi que j’appris que le corps de l’homme renferme dans ses profondeurs un remède à tous les maux et que la connaissance de l’or est aussi celle de la lumière et du sang.

O Unique! ne m’ôte pas le souvenir de ces souffrances, le jour où tu me laveras de mon mal et aussi de mon bien et me feras habiller de soleil par les tiens, par les souriants. Amen
Patrice de La Tour du Pin

Patrice de La Tour du Pin

Il passe un vent...

Il passe un vent de toute beauté sur l’Enfer...

(Un banc de brume à la hauteur de nos poitrines,
Il suffit que nos deux seuls regards le dominent,
Et le ciel au-dessus est bienheureux et clair.)

Je vais savoir la fin de chacun de leurs mondes,
Le point crucial d’un jeu dont ils sont ignorants,
Leurs yeux vagues, aux intermittences profondes,
Ces beaux yeux de dormants qui guettent, grands ouverts,
Notre venue avec le vent...
Pour seulement
Une vision d’Enfer, un essor, un coup d’ailes
Que nous allons donner au milieu de leur nuit,
La splendeur de planer bien au-dessus des terres,
Une seconde, Fauln, d’extase sensuelle
En entendant monter, de mes morts endormis,
Ce long frisson vers le sillage de lumière
Que nous laissons...

eereeeerer ère ee reereasr ee eseeeere ese eeeeeeeeeeeeeeeer eee ee eee
Penche-toi plus avant si tu veux découvrir
Quel amour je contiens au fond d’une Ame close
Pour cet Enfer où je te convie cette nuit,
Ce lieu d’un univers dont je suis l’existence,
Ce champ de morts en moi qui reste sans mourir...
Ecoute : es-tu certain d’entendre quelque chose?
C’est le vent : il est prodigieux dans ces pays
De ténèbre. Ecoute encor : tu te sens toi-même
Respirer, toi-même haleter, et lentement
Prendre cette nature effrayante et suprême...
Ainsi faut-il aller vers ces autres vivants,
Mais je ne change pas la voix de mon désir,
La voix insinuante et veuve et familiére, Bt
Cherchant le plus beau mal, sans fin, pour en jouir...

Car moi, j’avais d’abord mon royaume sur la terre!

L’ENFER.