Poèmes de ce thème
Amour à distance
Agrippa d'Aubigné
Les lys me semblent noirs, le miel aigre à outrance
Les lys me semblent noirs, le miel aigre à outrance,
Les roses sentir mal, les œilletz sans couleur,
Les myrthes, les lauriers ont perdu leur verdeur,
Le dormir m’est fascheux et long en vostre absence.
Mais les lys fussent blancs, le miel doux, et je pense
Que la roze et l’œillet ne fussent sans honneur,
Les myrthes, les lauriers fussent verds du labeur,
J’eusse aymé le dormir avecq’ vostre présence,
Que si loin de vos yeux, à regret m’absentant,
Le corps enduroit seul, estant l’esprit content :
Laissons le lys, le miel, roses, œillets desplaire,
Les myrthes, les lauriers dès le printemps flétrir,
Me nuire le repos, me nuire le dormir,
Et que tout, hors mis vous, me puisse estre contraire.
Les roses sentir mal, les œilletz sans couleur,
Les myrthes, les lauriers ont perdu leur verdeur,
Le dormir m’est fascheux et long en vostre absence.
Mais les lys fussent blancs, le miel doux, et je pense
Que la roze et l’œillet ne fussent sans honneur,
Les myrthes, les lauriers fussent verds du labeur,
J’eusse aymé le dormir avecq’ vostre présence,
Que si loin de vos yeux, à regret m’absentant,
Le corps enduroit seul, estant l’esprit content :
Laissons le lys, le miel, roses, œillets desplaire,
Les myrthes, les lauriers dès le printemps flétrir,
Me nuire le repos, me nuire le dormir,
Et que tout, hors mis vous, me puisse estre contraire.
Alfred de Musset
Chanson de Barberine
Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu’allez-vous faire
Si loin d’ici ?
Voyez-vous pas que la nuit est profonde,
Et que le monde
N’est que souci ?
Vous qui croyez qu’une amour délaissée
De la pensée
S’enfuit ainsi,
Hélas ! hélas ! chercheurs de renommée,
Votre fumée
S’envole aussi.
Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu’allez-vous faire
Si loin de nous ?
J’en vais pleurer, moi qui me laissais dire
Que mon sourire
Était si doux.
Qu’allez-vous faire
Si loin d’ici ?
Voyez-vous pas que la nuit est profonde,
Et que le monde
N’est que souci ?
Vous qui croyez qu’une amour délaissée
De la pensée
S’enfuit ainsi,
Hélas ! hélas ! chercheurs de renommée,
Votre fumée
S’envole aussi.
Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu’allez-vous faire
Si loin de nous ?
J’en vais pleurer, moi qui me laissais dire
Que mon sourire
Était si doux.
Alfred de Musset
Rappelle-toi
Rappelle-toi, quand l’Aurore craintive
Ouvre au soleil son palais enchanté;
Rappelle-toi, lorsque la Nuit pensive
Passe en rêvant sous son voile argenté;
A l’appel du plaisir lorsque ton sein palpite,
Aux doux songes du soir lorsque l’ombre t’invite,
Écoute au fond des bois
Murmurer une voix–
Rappelle-toi.
Rappelle-toi, lorsque les destinées
M’auront de toi pour jamais séparé,
Quand le chagrin, l’exil et les années
Auront flétri ce coeur désespéré;
Songe à mon triste amour, songe à l’adieu suprême!
L’absence ni le temps ne sont rien quand on aime.
Tant que mon coeur battra,
Toujours il te dira:
Rappelle-toi.
Rappelle-toi, quand sous la froide terre
Mon coeur brisé pour toujours dormira;
Rappelle-toi, quand la fleur solitaire
Sur mon tombeau doucement s’ouvrira.
Je ne te verrai plus; mais mon âme immortelle
Reviendra près de toi comme une soeur fidèle.
Écoute, dans la nuit,
Une voix qui gémit–
Rappelle-toi.
Ouvre au soleil son palais enchanté;
Rappelle-toi, lorsque la Nuit pensive
Passe en rêvant sous son voile argenté;
A l’appel du plaisir lorsque ton sein palpite,
Aux doux songes du soir lorsque l’ombre t’invite,
Écoute au fond des bois
Murmurer une voix–
Rappelle-toi.
Rappelle-toi, lorsque les destinées
M’auront de toi pour jamais séparé,
Quand le chagrin, l’exil et les années
Auront flétri ce coeur désespéré;
Songe à mon triste amour, songe à l’adieu suprême!
L’absence ni le temps ne sont rien quand on aime.
Tant que mon coeur battra,
Toujours il te dira:
Rappelle-toi.
Rappelle-toi, quand sous la froide terre
Mon coeur brisé pour toujours dormira;
Rappelle-toi, quand la fleur solitaire
Sur mon tombeau doucement s’ouvrira.
Je ne te verrai plus; mais mon âme immortelle
Reviendra près de toi comme une soeur fidèle.
Écoute, dans la nuit,
Une voix qui gémit–
Rappelle-toi.
Alfred de Vigny
Elle va doucement avec ses quatre roues
Elle va doucement avec ses quatre roues,
Son toit n’est pas plus haut que ton front et tes yeux ;
La couleur du corail et celle de tes joues
Teignent le char nocturne et ses muets essieux.
Le seuil est parfumé, l’alcôve est large et sombre,
Et là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l’ombre,
Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.
Je verrai, si tu veux, les pays de la neige,
Ceux où l’astre amoureux dévore et resplendit,
Ceux que heurtent les vents, ceux que la neige assiège,
Ceux où le pôle obscur sous sa glace est maudit.
Nous suivrons du hasard la course vagabonde.
Que m’importe le jour ? que m’importe le monde ?
Je dirai qu’ils sont beaux quand tes yeux l’auront dit…
Son toit n’est pas plus haut que ton front et tes yeux ;
La couleur du corail et celle de tes joues
Teignent le char nocturne et ses muets essieux.
Le seuil est parfumé, l’alcôve est large et sombre,
Et là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l’ombre,
Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.
Je verrai, si tu veux, les pays de la neige,
Ceux où l’astre amoureux dévore et resplendit,
Ceux que heurtent les vents, ceux que la neige assiège,
Ceux où le pôle obscur sous sa glace est maudit.
Nous suivrons du hasard la course vagabonde.
Que m’importe le jour ? que m’importe le monde ?
Je dirai qu’ils sont beaux quand tes yeux l’auront dit…
Bernard de Ventadour
Mon cœur est si plein de joie…
Mon cœur est si plein de joie
Qu’il trompe Nature.
Le frimas, qu’est-il pour moi ?
Blanche fleur, jaune, vermeille.
Plus il vente, plus il pleut
Plus je suis heureux.
Ma valeur grandit aussi
Et mon chant s’épure.
Mon cœur est tant amoureux
Tant pris de joie douce
Que gelée me semble fleur,
Et neige verdure.
Je puis aller sans habits,
Nu dans ma chemise,
Car me garde pur amour
De la froide bise.
Mais est fou qui sans mesure
Passe la raison.
J’ai donc souci de moi-même
Dès lors que je prie
D’amour vrai la toute belle
Dont j’espère tout,
Car pour un pareil trésor
Je donnerais Pise !
Elle me refuse amitié
Mais je garde foi,
Car d’elle au moins j’ai gagné
La joie de la voir.
Et tant d’aise est dans mon cœur
Que séparé d’elle
Je ne pense qu’au bonheur
De la retrouver.
Mon cœur est près d’Amour
Toute en sa présence,
Mais hélas mon corps est loin,
Bien loin d’elle, en France.
Je garde bonne espérance
(Qui m’aide bien peu)
Car mon âme hélas balance
Comme nef en mer.
Du souci qui me harcèle
Comment m’abriter ?
La nuit venue il me jette
Au bas de mon lit.
J’endure plus de chagrins
Que Tristan l’amant
Qui souffrit mille tourments
Pour Yseut la blonde.
Ah Dieu ! que ne suis-je oiseau !
J’ouvrirais mes ailes
Et j’irais à travers nuit
Jusqu’à sa maison.
Bonne dame si joyeuse
Votre amant se meurt
Mon cœur sera tôt fendu
Si mon mal s’obstine.
Madame, je joins les mains,
Je vous prie d’amour.
Beau corps aux fraîches couleurs
Grand mal vous me faites !
Mon messager, va et cours
Dis à dame belle
Que je souffre à cause d’elle
Le mal des martyrs.
Qu’il trompe Nature.
Le frimas, qu’est-il pour moi ?
Blanche fleur, jaune, vermeille.
Plus il vente, plus il pleut
Plus je suis heureux.
Ma valeur grandit aussi
Et mon chant s’épure.
Mon cœur est tant amoureux
Tant pris de joie douce
Que gelée me semble fleur,
Et neige verdure.
Je puis aller sans habits,
Nu dans ma chemise,
Car me garde pur amour
De la froide bise.
Mais est fou qui sans mesure
Passe la raison.
J’ai donc souci de moi-même
Dès lors que je prie
D’amour vrai la toute belle
Dont j’espère tout,
Car pour un pareil trésor
Je donnerais Pise !
Elle me refuse amitié
Mais je garde foi,
Car d’elle au moins j’ai gagné
La joie de la voir.
Et tant d’aise est dans mon cœur
Que séparé d’elle
Je ne pense qu’au bonheur
De la retrouver.
Mon cœur est près d’Amour
Toute en sa présence,
Mais hélas mon corps est loin,
Bien loin d’elle, en France.
Je garde bonne espérance
(Qui m’aide bien peu)
Car mon âme hélas balance
Comme nef en mer.
Du souci qui me harcèle
Comment m’abriter ?
La nuit venue il me jette
Au bas de mon lit.
J’endure plus de chagrins
Que Tristan l’amant
Qui souffrit mille tourments
Pour Yseut la blonde.
Ah Dieu ! que ne suis-je oiseau !
J’ouvrirais mes ailes
Et j’irais à travers nuit
Jusqu’à sa maison.
Bonne dame si joyeuse
Votre amant se meurt
Mon cœur sera tôt fendu
Si mon mal s’obstine.
Madame, je joins les mains,
Je vous prie d’amour.
Beau corps aux fraîches couleurs
Grand mal vous me faites !
Mon messager, va et cours
Dis à dame belle
Que je souffre à cause d’elle
Le mal des martyrs.
Charles d'Orléans
En regardant vers le pays de France
En regardant vers le pays de France,
Un jour m’advint, à Douvres sur la mer,
Qu’il me souvint de la douce plaisance
Que je soulais audit pays trouver ;
Et commençai de cœur à soupirer,
Combien certes que grand bien me faisoit
De voir France que mon cœur aimer doit.
Je m’avisais que c’était non savance
De tels soupirs dedans mon cœur garder,
Vu que je vois que la voie commence
De bonne paix, qui tous biens peut donner ;
Pour ce, tournai en confort mon penser.
Mais non pourtant mon cœur ne se lassoit
De voir France que mon cœur aimer doit.
Alors chargeai en la nef d’Espérance
Tous mes souhaits, en leur priant d’aller
Outre la mer, sans faire demeurance,
Et à France de me recommander.
Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder !
Adonc aurai loisir, mais qu’ainsi soit,
De voir France que mon cœur aimer doit.
Paix est trésor qu’on ne peut trop louer.
Je hais guerre, point ne la dois priser ;
Destourbé m’a longtemps, sois tort ou droit,
De voir France que mon cœur aimer doit !
Un jour m’advint, à Douvres sur la mer,
Qu’il me souvint de la douce plaisance
Que je soulais audit pays trouver ;
Et commençai de cœur à soupirer,
Combien certes que grand bien me faisoit
De voir France que mon cœur aimer doit.
Je m’avisais que c’était non savance
De tels soupirs dedans mon cœur garder,
Vu que je vois que la voie commence
De bonne paix, qui tous biens peut donner ;
Pour ce, tournai en confort mon penser.
Mais non pourtant mon cœur ne se lassoit
De voir France que mon cœur aimer doit.
Alors chargeai en la nef d’Espérance
Tous mes souhaits, en leur priant d’aller
Outre la mer, sans faire demeurance,
Et à France de me recommander.
Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder !
Adonc aurai loisir, mais qu’ainsi soit,
De voir France que mon cœur aimer doit.
Paix est trésor qu’on ne peut trop louer.
Je hais guerre, point ne la dois priser ;
Destourbé m’a longtemps, sois tort ou droit,
De voir France que mon cœur aimer doit !
Charles d'Orléans
Ma seule amour, ma joye et ma maistresse
Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,
Puisqu’il me fault loing de vous demorer,
Je n’ay plus riens, a me réconforter,
Qu’un souvenir pour retenir lyesse.
. En allegant, par Espoir, ma destresse,
Me couvendra le temps ainsi passer,
Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,
Puisqu’il me fault loing de vous demorer.
Car mon las cueur, bien garny de tristesse,
S’en est voulu avecques vous aler,
Ne je ne puis jamais le recouvrer,
Jusques verray vostre belle jeunesse,
Ma seule amour, ma joye et ma maistresse.
Puisqu’il me fault loing de vous demorer,
Je n’ay plus riens, a me réconforter,
Qu’un souvenir pour retenir lyesse.
. En allegant, par Espoir, ma destresse,
Me couvendra le temps ainsi passer,
Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,
Puisqu’il me fault loing de vous demorer.
Car mon las cueur, bien garny de tristesse,
S’en est voulu avecques vous aler,
Ne je ne puis jamais le recouvrer,
Jusques verray vostre belle jeunesse,
Ma seule amour, ma joye et ma maistresse.
Charles d'Orléans
Ma seule, plaisant, doulce joye
Ma seule, plaisant, doulce joye,
La maistresse de mon vouloir,
J’ay tel désir de vous veoir,
Que mander ne le vous sauroye.
Helas ! pensez que ne pourroye
Aucun bien, sans vous, recevoir,
Ma seule, plaisant, doulce joye,
La maistresse de mon vouloir.
Car, quant Desplaisir me guerroye,
Souventesfois, de son povoir,
Et je vueil réconfort avoir,
Esperance vers vous m’envoye,
Ma seule, plaisant, doulce joye!
La maistresse de mon vouloir,
J’ay tel désir de vous veoir,
Que mander ne le vous sauroye.
Helas ! pensez que ne pourroye
Aucun bien, sans vous, recevoir,
Ma seule, plaisant, doulce joye,
La maistresse de mon vouloir.
Car, quant Desplaisir me guerroye,
Souventesfois, de son povoir,
Et je vueil réconfort avoir,
Esperance vers vous m’envoye,
Ma seule, plaisant, doulce joye!
Charlotte Bourette
Épître à mon mari, écrite de Meaux
À toi, de qui la destinée
Avec la mienne est enchaînée
Par des liens qu’aucun effort
Ne peut rompre excepté la mort,
Je ne puis, d’un petit voyage,
En guise de pèlerinage,
Te faire un gracieux récit :
Je suis en ces lieux tout est dit.
De tes Parents la Kyrielle,
Cette aimable et longue séquelle,
S’est assemblée autour de moi,
Et chacun m’a parlé de toi ;
J’ai revu ce précieux gage
De notre amour ; et ton image
N’est pas mieux tracée au miroir,
Que dans ces traits charmants à voir.
Je mérite que l’on me croie,
Lorsque je dirai qu’avec joie
Dans mes bras j’ai su le presser,
Pensant toi-même t’embrasser.
Cependant pour moi la campagne
N’est pas un pays de cocagne ;
Quoique l’on dise que les jours
À présent sont devenus courts,
Ils paraissent, pour me déplaire,
Beaucoup plus longs qu’à l’ordinaire ;
Puisque je suis loin de Paris,
Et de tout ce que je chéris ;
Mais surtout d’un époux que j’aime
Cent mille fois plus que moi-même.
Avec la mienne est enchaînée
Par des liens qu’aucun effort
Ne peut rompre excepté la mort,
Je ne puis, d’un petit voyage,
En guise de pèlerinage,
Te faire un gracieux récit :
Je suis en ces lieux tout est dit.
De tes Parents la Kyrielle,
Cette aimable et longue séquelle,
S’est assemblée autour de moi,
Et chacun m’a parlé de toi ;
J’ai revu ce précieux gage
De notre amour ; et ton image
N’est pas mieux tracée au miroir,
Que dans ces traits charmants à voir.
Je mérite que l’on me croie,
Lorsque je dirai qu’avec joie
Dans mes bras j’ai su le presser,
Pensant toi-même t’embrasser.
Cependant pour moi la campagne
N’est pas un pays de cocagne ;
Quoique l’on dise que les jours
À présent sont devenus courts,
Ils paraissent, pour me déplaire,
Beaucoup plus longs qu’à l’ordinaire ;
Puisque je suis loin de Paris,
Et de tout ce que je chéris ;
Mais surtout d’un époux que j’aime
Cent mille fois plus que moi-même.
Christine de Pizan
48. la dame
Seulette, à part, pleine de tristesse,
En rudes regrets, lasse, pensive et morne,
Je serai toujours privée de joie
Tant que mon amour ne reviendra de son voyage ;
Je n’aurai nul bonheur
Puisqu’il s’en va ; un autre ne m’est rien.
C’est mon trésor, ma richesse amoncelée,
Ce que je veux et recherche par-dessus tout :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
En dehors de lui, de rien ne me soucie,
Là sont tous les travaux auxquels je me consacre,
Pour cela ma joie est bien finie
Car ce départ m’empêche de voir
Son beau maintien
Et son noble corps qu’il dit être tout mien.
Je suis de même sienne, dans ses liens,
Et je ne recherche de réconfort ailleurs :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Son départ qui durement m’accable
M’a privée de tout bien
Et s’il demeure absent longtemps, je suis condamnée.
La mort est si proche qu’elle m’a fixé le jour,
Je le sens bien,
J’en mourrai comme je l’imagine.
Avant son retour, je serai morte
Car sans le voir, lui l’unique, je ne peux vivre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Prince, voyez à quel malheur je parviens
Par l’éloignement de mon amour : je suis lasse
De vivre, car il est mon bonheur sur terre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
En rudes regrets, lasse, pensive et morne,
Je serai toujours privée de joie
Tant que mon amour ne reviendra de son voyage ;
Je n’aurai nul bonheur
Puisqu’il s’en va ; un autre ne m’est rien.
C’est mon trésor, ma richesse amoncelée,
Ce que je veux et recherche par-dessus tout :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
En dehors de lui, de rien ne me soucie,
Là sont tous les travaux auxquels je me consacre,
Pour cela ma joie est bien finie
Car ce départ m’empêche de voir
Son beau maintien
Et son noble corps qu’il dit être tout mien.
Je suis de même sienne, dans ses liens,
Et je ne recherche de réconfort ailleurs :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Son départ qui durement m’accable
M’a privée de tout bien
Et s’il demeure absent longtemps, je suis condamnée.
La mort est si proche qu’elle m’a fixé le jour,
Je le sens bien,
J’en mourrai comme je l’imagine.
Avant son retour, je serai morte
Car sans le voir, lui l’unique, je ne peux vivre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Prince, voyez à quel malheur je parviens
Par l’éloignement de mon amour : je suis lasse
De vivre, car il est mon bonheur sur terre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Clément Marot
Du portement d’Anne
Où allez-vous, Anne ? que je le sache,
Et m’enseignez avant que de partir
Comme ferai, afin que mon œil cache
Le dur regret du cœur triste et martyr.
Je sais comment ; point ne faut m’avertir :
Vous le prendrez, ce cœur, je le vous livre ;
L’emporterez pour le rendre délivre
Du deuil qu’aurait loin de vous en ce lieu ;
Et pour autant qu’on ne peut sans cœur vivre
Me laisserez le vôtre, et puis adieu.
Et m’enseignez avant que de partir
Comme ferai, afin que mon œil cache
Le dur regret du cœur triste et martyr.
Je sais comment ; point ne faut m’avertir :
Vous le prendrez, ce cœur, je le vous livre ;
L’emporterez pour le rendre délivre
Du deuil qu’aurait loin de vous en ce lieu ;
Et pour autant qu’on ne peut sans cœur vivre
Me laisserez le vôtre, et puis adieu.
Clément Marot
Pour un qui est allé loing de s’amye
Loing de tes yeulx t’amour me vient poursuivre
Autant ou plus qu’elle me souloit suivre
Aupres de toy : car tu as — pour tout seur —
Si bien gravé dedans moy ta doulceur,
Que mieulx gagner ne se pourroit en cuivre.
Le corps est loing, plus à toy ne se livre :
Touchant le cueur, ta beauté m’en delivre.
Ainsi je suis long temps a sans mon cueur,
Loing de tes yeulx.
Or l’homme est mort, qui n’a son cueur delivre :
Mais endroit moy ne s’en peult mort ensuyvre,
Car si tu as le mien plein de langueur,
J’ay avec moy le tien plein de vigueur,
Lequel autant, que le mien, me faict vivre
Loing de tes yeulx.
Autant ou plus qu’elle me souloit suivre
Aupres de toy : car tu as — pour tout seur —
Si bien gravé dedans moy ta doulceur,
Que mieulx gagner ne se pourroit en cuivre.
Le corps est loing, plus à toy ne se livre :
Touchant le cueur, ta beauté m’en delivre.
Ainsi je suis long temps a sans mon cueur,
Loing de tes yeulx.
Or l’homme est mort, qui n’a son cueur delivre :
Mais endroit moy ne s’en peult mort ensuyvre,
Car si tu as le mien plein de langueur,
J’ay avec moy le tien plein de vigueur,
Lequel autant, que le mien, me faict vivre
Loing de tes yeulx.
Étienne Jodelle
Sonnet
Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde
Loin des chemins, d’orée, et d’adresse, et de gens ;
Comme un qui en la mer grosse d’horribles vents
Se voit presque englouti des grands vagues de l’onde,
Comme un qui erre aux champs, lorsque la nuit au monde
Ravit toute clarté, j’avais perdu longtemps
Voie, route et lumière, et presque avec les sens,
Perdu longtemps l’objet, où plus mon heur se fonde.
Mais quand on voit, — ayant ces maux fini leur tour —
Aux bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour,
Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire.
Moi donc qui ai tout tel en votre absence été,
J'oublie, en revoyant votre heureuse clarté,
Forêts, tourmente, et nuit, longue, orageuse et noire.
Loin des chemins, d’orée, et d’adresse, et de gens ;
Comme un qui en la mer grosse d’horribles vents
Se voit presque englouti des grands vagues de l’onde,
Comme un qui erre aux champs, lorsque la nuit au monde
Ravit toute clarté, j’avais perdu longtemps
Voie, route et lumière, et presque avec les sens,
Perdu longtemps l’objet, où plus mon heur se fonde.
Mais quand on voit, — ayant ces maux fini leur tour —
Aux bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour,
Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire.
Moi donc qui ai tout tel en votre absence été,
J'oublie, en revoyant votre heureuse clarté,
Forêts, tourmente, et nuit, longue, orageuse et noire.
Évariste Parny
L’absence
Huit jours sont écoulés, depuis que dans ces plaines
Un devoir importun a retenu mes pas.
Croyez à ma douleur, mais ne l’éprouvez pas.
Puissiez-vous de l’amour ne point sentir les peines !
Le bonheur m’environne en ce riant séjour.
De mes jeunes amis la bruyante allégresse
Ne peut un seul moment distraire ma tristesse ;
Et mon cœur aux plaisirs est fermé sans retour.
Mêlant à leur gaîté ma voix plaintive et tendre,
Je demande à la nuit, je redemande au jour
Cet objet adoré qui ne peut plus m’entendre.
Loin de vous autrefois je supportais l’ennui ;
L’espoir me consolait : mon amour aujourd’hui
Ne sait plus endurer les plus courtes absences.
Tout ce qui n’est pas vous me devient odieux.
Ah ! vous m’avez ôté toutes mes jouissances ;
J’ai perdu tous les goûts qui me rendaient heureux.
Vous seule me restez, ô mon Éléonore !
Mais vous me suffirez, j’en atteste les dieux ;
Et je n’ai rien perdu, si vous m’aimez encore.
Un devoir importun a retenu mes pas.
Croyez à ma douleur, mais ne l’éprouvez pas.
Puissiez-vous de l’amour ne point sentir les peines !
Le bonheur m’environne en ce riant séjour.
De mes jeunes amis la bruyante allégresse
Ne peut un seul moment distraire ma tristesse ;
Et mon cœur aux plaisirs est fermé sans retour.
Mêlant à leur gaîté ma voix plaintive et tendre,
Je demande à la nuit, je redemande au jour
Cet objet adoré qui ne peut plus m’entendre.
Loin de vous autrefois je supportais l’ennui ;
L’espoir me consolait : mon amour aujourd’hui
Ne sait plus endurer les plus courtes absences.
Tout ce qui n’est pas vous me devient odieux.
Ah ! vous m’avez ôté toutes mes jouissances ;
J’ai perdu tous les goûts qui me rendaient heureux.
Vous seule me restez, ô mon Éléonore !
Mais vous me suffirez, j’en atteste les dieux ;
Et je n’ai rien perdu, si vous m’aimez encore.
François De Malherbe
Pour Alcandre au retour d’Oranthe à Fontainebleau
Revenez mes plaisirs, Madame est revenue :
Et les vœux que j’ai faits pour revoir ses beaux yeux,
Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue,
Ont eu grâce des cieux.
Les voici de retour ces astres adorables
Où prend mon océan son flux et son reflux :
Soucis retirez-vous, cherchez les misérables :
Je ne vous connais plus.
Peut-on voir ce miracle, où le soin de Nature
A semé comme fleurs tant d’aimables appas,
Et ne confesser point qu’il n’est pire aventure
Que de ne la voir pas ?
Certes l’autre soleil d’une erreur vagabonde,
Court inutilement par ses douze maisons :
C’est elle, et non pas lui, qui fait sentir au monde
Le change des saisons.
Avecque sa beauté toutes beautés arrivent :
Ces déserts sont jardins de l’un à l’autre bout :
Tant l’extrême pouvoir des grâces qui la suivent
Les pénètre partout.
Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle :
L’orage en est cessé, l’air en est éclairci :
Et même ces canaux ont leur course plus belle
Depuis qu’elle est ici.
De moi, que les respects obligent au silence,
J’ai beau me contrefaire, et beau dissimuler :
Les douceurs où je nage ont une violence
Qui ne se peut celer.
Mais, ô rigueur du sort, tandis que je m’arrête
À chatouiller mon âme en ce contentement,
Je ne m’aperçois pas que le destin m’apprête
Un autre partement.
Arrière ces pensers que la crainte m’envoie :
Je ne sais que trop bien l’inconstance du sort :
Mais de m’ôter le goût d’une si chère joie,
C’est me donner la mort.
Et les vœux que j’ai faits pour revoir ses beaux yeux,
Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue,
Ont eu grâce des cieux.
Les voici de retour ces astres adorables
Où prend mon océan son flux et son reflux :
Soucis retirez-vous, cherchez les misérables :
Je ne vous connais plus.
Peut-on voir ce miracle, où le soin de Nature
A semé comme fleurs tant d’aimables appas,
Et ne confesser point qu’il n’est pire aventure
Que de ne la voir pas ?
Certes l’autre soleil d’une erreur vagabonde,
Court inutilement par ses douze maisons :
C’est elle, et non pas lui, qui fait sentir au monde
Le change des saisons.
Avecque sa beauté toutes beautés arrivent :
Ces déserts sont jardins de l’un à l’autre bout :
Tant l’extrême pouvoir des grâces qui la suivent
Les pénètre partout.
Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle :
L’orage en est cessé, l’air en est éclairci :
Et même ces canaux ont leur course plus belle
Depuis qu’elle est ici.
De moi, que les respects obligent au silence,
J’ai beau me contrefaire, et beau dissimuler :
Les douceurs où je nage ont une violence
Qui ne se peut celer.
Mais, ô rigueur du sort, tandis que je m’arrête
À chatouiller mon âme en ce contentement,
Je ne m’aperçois pas que le destin m’apprête
Un autre partement.
Arrière ces pensers que la crainte m’envoie :
Je ne sais que trop bien l’inconstance du sort :
Mais de m’ôter le goût d’une si chère joie,
C’est me donner la mort.
Germain Nouveau
L’Âme
Comme un exilé du vieux thème,
J’ai descendu ton escalier ;
Mais ce qu’a lié l’Amour même,
Le temps ne peut le délier.
Chaque soir quand ton corps se couche
Dans ton lit qui n’est plus à moi,
Tes lèvres sont loin de ma bouche,
Cependant, je dors près de Toi.
Quand je sors de la vie humaine,
J’ai l’air d’être en réalité
Un monsieur seul qui se promène,
Pourtant je marche à ton côté.
Ma vie à la tienne est tressée
Comme on tresse des fils soyeux,
Et je pense avec ta pensée,
Et je regarde avec tes yeux.
Quand je dis ou fais quelque chose,
Je te consulte, tout le temps ;
Car je sais, du moins, je suppose,
Que tu me vois, que tu m’entends.
Moi-même je vois tes yeux vastes,
J’entends ta lèvre au rire fin.
Et c’est parfois dans mes nuits chastes
Des conversations sans fin.
C’est une illusion sans doute,
Tout cela n’a jamais été ;
C’est cependant, Mignonne, écoute
C’est cependant la vérité.
Du temps où nous étions ensemble,
N’ayant rien à nous refuser,
Docile à mon désir qui tremble
Ne m’as-tu pas, dans un baiser,
Ne m’as-tu pas donné ton âme ?
Or le baiser s’est envolé,
Mais l’âme est toujours là, Madame ;
Soyez certaine que je l’ai.
J’ai descendu ton escalier ;
Mais ce qu’a lié l’Amour même,
Le temps ne peut le délier.
Chaque soir quand ton corps se couche
Dans ton lit qui n’est plus à moi,
Tes lèvres sont loin de ma bouche,
Cependant, je dors près de Toi.
Quand je sors de la vie humaine,
J’ai l’air d’être en réalité
Un monsieur seul qui se promène,
Pourtant je marche à ton côté.
Ma vie à la tienne est tressée
Comme on tresse des fils soyeux,
Et je pense avec ta pensée,
Et je regarde avec tes yeux.
Quand je dis ou fais quelque chose,
Je te consulte, tout le temps ;
Car je sais, du moins, je suppose,
Que tu me vois, que tu m’entends.
Moi-même je vois tes yeux vastes,
J’entends ta lèvre au rire fin.
Et c’est parfois dans mes nuits chastes
Des conversations sans fin.
C’est une illusion sans doute,
Tout cela n’a jamais été ;
C’est cependant, Mignonne, écoute
C’est cependant la vérité.
Du temps où nous étions ensemble,
N’ayant rien à nous refuser,
Docile à mon désir qui tremble
Ne m’as-tu pas, dans un baiser,
Ne m’as-tu pas donné ton âme ?
Or le baiser s’est envolé,
Mais l’âme est toujours là, Madame ;
Soyez certaine que je l’ai.
Guillaume Apollinaire
Cote 146
Plus de fleurs mais d’étranges signes
Gesticulant dans les nuits bleues
Dans une adoration suprême, mon beau ptit Lou, que tout mon être pareil aux nuages bas de juillet s’incline devant ton souvenir
Il est là comme une tête de plâtre blanche éperdument auprès d’un anneau d’or
Dans le fond s’éloignent les vœux qui se retournent quelquefois
Entends jouer cette musique toujours pareille tout le jour
Ma solitude splénétique qu’éclaire seul le lointain
Et puissant projecteur de mon amour
J’entends la grave voix de la grosse artillerie boche
Devant moi dans la direction des boyaux
Il y a un cimetière où l’on a semé quarante-six mille soldats
Quelles semailles dont il faut sans peur attendre la moisson
C’est devant ce site désolé s’il en fut
Que tandis que j’écris ma lettre appuyant mon papier sur une plaque de fibro ciment
Je regarde aussi un portrait en grand chapeau
Et quelques-uns de mes compagnons ont vu ton portrait
Et pensant bien que je te connaissais
Ils ont demandé
Qui donc est-elle
Et je n’ai pas su que leur répondre
Car je me suis aperçu brusquement
Qu’encore aujourd’hui je ne te connais pas bien
Et toi dans ta photo profonde comme la lumière tu souris toujours
Gesticulant dans les nuits bleues
Dans une adoration suprême, mon beau ptit Lou, que tout mon être pareil aux nuages bas de juillet s’incline devant ton souvenir
Il est là comme une tête de plâtre blanche éperdument auprès d’un anneau d’or
Dans le fond s’éloignent les vœux qui se retournent quelquefois
Entends jouer cette musique toujours pareille tout le jour
Ma solitude splénétique qu’éclaire seul le lointain
Et puissant projecteur de mon amour
J’entends la grave voix de la grosse artillerie boche
Devant moi dans la direction des boyaux
Il y a un cimetière où l’on a semé quarante-six mille soldats
Quelles semailles dont il faut sans peur attendre la moisson
C’est devant ce site désolé s’il en fut
Que tandis que j’écris ma lettre appuyant mon papier sur une plaque de fibro ciment
Je regarde aussi un portrait en grand chapeau
Et quelques-uns de mes compagnons ont vu ton portrait
Et pensant bien que je te connaissais
Ils ont demandé
Qui donc est-elle
Et je n’ai pas su que leur répondre
Car je me suis aperçu brusquement
Qu’encore aujourd’hui je ne te connais pas bien
Et toi dans ta photo profonde comme la lumière tu souris toujours
Guillaume Apollinaire
Mon Lou la nuit descend tu es à moi je t’aime
Mon Lou la nuit descend tu es à moi je t’aime
Les cyprès ont noirci le ciel a fait de même
Les trompettes chantaient ta beauté mon bonheur
De t’aimer pour toujours ton cœur près de mon cœur
Je suis revenu doucement à la caserne
Les écuries sentaient bon la luzerne
Les croupes des chevaux évoquaient ta force et ta grâce
D’alezane dorée ô ma belle jument de race
La tour Magne tournait sur sa colline laurée
Et dansait lentement lentement s’obombrait
Tandis que des amants descendaient de la colline
La tour dansait lentement comme une sarrasine
Le vent souffle pourtant il ne fait pas du tout froid
Je te verrai dans deux jours et suis heureux comme un roi
Et j’aime de t’y aimer cette Nîmes la Romaine
Où les soldats français remplacent l’armée prétorienne
Beaucoup de vieux soldats qu’on n’a pu habiller
Ils vont comme des bœufs tanguent comme des mariniers
Je pense à tes cheveux qui sont mon or et ma gloire
Ils sont toute ma lumière dans la nuit noire
Et tes yeux sont les fenêtres d’où je veux regarder
La vie et ses bonheurs la mort qui vient aider
Les soldats las les femmes tristes et les enfants malades
Des soldats mangent près d’ici de l’ail dans la salade
L’un a une chemise quadrillée de bleu comme une carte
Je t’adore mon Lou et sans te voir je te regarde
Ca sent l’ail et le vin et aussi l’iodoforme
Je t’adore mon Lou embrasse-moi avant que je ne dorme
Le ciel est plein d’étoiles qui sont les soldats
Morts ils bivouaquent là-haut comme ils bivouaquaient là-bas
Les cyprès ont noirci le ciel a fait de même
Les trompettes chantaient ta beauté mon bonheur
De t’aimer pour toujours ton cœur près de mon cœur
Je suis revenu doucement à la caserne
Les écuries sentaient bon la luzerne
Les croupes des chevaux évoquaient ta force et ta grâce
D’alezane dorée ô ma belle jument de race
La tour Magne tournait sur sa colline laurée
Et dansait lentement lentement s’obombrait
Tandis que des amants descendaient de la colline
La tour dansait lentement comme une sarrasine
Le vent souffle pourtant il ne fait pas du tout froid
Je te verrai dans deux jours et suis heureux comme un roi
Et j’aime de t’y aimer cette Nîmes la Romaine
Où les soldats français remplacent l’armée prétorienne
Beaucoup de vieux soldats qu’on n’a pu habiller
Ils vont comme des bœufs tanguent comme des mariniers
Je pense à tes cheveux qui sont mon or et ma gloire
Ils sont toute ma lumière dans la nuit noire
Et tes yeux sont les fenêtres d’où je veux regarder
La vie et ses bonheurs la mort qui vient aider
Les soldats las les femmes tristes et les enfants malades
Des soldats mangent près d’ici de l’ail dans la salade
L’un a une chemise quadrillée de bleu comme une carte
Je t’adore mon Lou et sans te voir je te regarde
Ca sent l’ail et le vin et aussi l’iodoforme
Je t’adore mon Lou embrasse-moi avant que je ne dorme
Le ciel est plein d’étoiles qui sont les soldats
Morts ils bivouaquent là-haut comme ils bivouaquaient là-bas
Jean de La Fontaine
Les Deux Pigeons
Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre.
L’un d’eux s’ennuyant au logis
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L’autre lui dit : Qu’allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L’absence est le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel. Au moins, que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encor si la saison s’avançait davantage !
Attendez les zéphyrs. Qui vous presse ? Un corbeau
Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que Faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
Bon soupé, bon gîte, et le reste ?
Ce discours ébranla le cœur
De notre imprudent voyageur ;
Mais le désir de voir et l’humeur inquiète
L’emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point :
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ;
Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère.
Je le désennuierai : quiconque ne voit guère
N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d’un plaisir extrême.
Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint ;
Vous y croirez être vous-même.
À ces mots en pleurant ils se dirent adieu.
Le voyageur s’éloigne ; et voilà qu’un nuage
L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.
Un seul arbre s’offrit, tel encor que l’orage
Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.
L’air devenu serein, il part tout morfondu,
Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie,
Dans un champ à l’écart voit du blé répandu,
Voit un pigeon auprès ; cela lui donne envie :
Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un lacs,
Les menteurs et traîtres appas.
Le las était usé ! si bien que de son aile,
De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin.
Quelque plume y périt ; et le pis du destin
Fut qu’un certain vautour à la serre cruelle
Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle
Et les morceaux du las qui l’avait attrapé,
Semblait un forçat échappé.
Le vautour s’en allait le lier, quand des nues
Fond à son tour un Aigle aux ailes étendues.
Le Pigeon profita du conflit des voleurs,
S’envola, s’abattit auprès d’une masure,
Crut, pour ce coup, que ses malheurs
Finiraient par cette aventure ;
Mais un fripon d’enfant, cet âge est sans pitié,
Prit sa fronde et, du coup, tua plus d’à moitié
La volatile malheureuse,
Qui, maudissant sa curiosité,
Traînant l’aile et tirant le pié,
Demi-morte et demi boiteuse,
Droit au logis s’en retourna.
Que bien, que mal, elle arriva
Sans autre aventure fâcheuse.
Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines ;
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau ;
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste ;
J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors
Contre le Louvre et ses trésors,
Contre le firmament et sa voûte céleste,
Changé les bois, changé les lieux
Honorés par les pas, éclairés par les yeux
De l’aimable et jeune Bergère
Pour qui, sous le fils de Cythère,
Je servis, engagé par mes premiers serments.
Hélas ! quand reviendront de semblables moments ?
Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants
Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?
Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer !
Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?
Ai-je passé le temps d’aimer ?
L’un d’eux s’ennuyant au logis
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L’autre lui dit : Qu’allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L’absence est le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel. Au moins, que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encor si la saison s’avançait davantage !
Attendez les zéphyrs. Qui vous presse ? Un corbeau
Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que Faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
Bon soupé, bon gîte, et le reste ?
Ce discours ébranla le cœur
De notre imprudent voyageur ;
Mais le désir de voir et l’humeur inquiète
L’emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point :
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ;
Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère.
Je le désennuierai : quiconque ne voit guère
N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d’un plaisir extrême.
Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint ;
Vous y croirez être vous-même.
À ces mots en pleurant ils se dirent adieu.
Le voyageur s’éloigne ; et voilà qu’un nuage
L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.
Un seul arbre s’offrit, tel encor que l’orage
Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.
L’air devenu serein, il part tout morfondu,
Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie,
Dans un champ à l’écart voit du blé répandu,
Voit un pigeon auprès ; cela lui donne envie :
Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un lacs,
Les menteurs et traîtres appas.
Le las était usé ! si bien que de son aile,
De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin.
Quelque plume y périt ; et le pis du destin
Fut qu’un certain vautour à la serre cruelle
Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle
Et les morceaux du las qui l’avait attrapé,
Semblait un forçat échappé.
Le vautour s’en allait le lier, quand des nues
Fond à son tour un Aigle aux ailes étendues.
Le Pigeon profita du conflit des voleurs,
S’envola, s’abattit auprès d’une masure,
Crut, pour ce coup, que ses malheurs
Finiraient par cette aventure ;
Mais un fripon d’enfant, cet âge est sans pitié,
Prit sa fronde et, du coup, tua plus d’à moitié
La volatile malheureuse,
Qui, maudissant sa curiosité,
Traînant l’aile et tirant le pié,
Demi-morte et demi boiteuse,
Droit au logis s’en retourna.
Que bien, que mal, elle arriva
Sans autre aventure fâcheuse.
Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines ;
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau ;
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste ;
J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors
Contre le Louvre et ses trésors,
Contre le firmament et sa voûte céleste,
Changé les bois, changé les lieux
Honorés par les pas, éclairés par les yeux
De l’aimable et jeune Bergère
Pour qui, sous le fils de Cythère,
Je servis, engagé par mes premiers serments.
Hélas ! quand reviendront de semblables moments ?
Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants
Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?
Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer !
Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?
Ai-je passé le temps d’aimer ?
Jean de Sponde
Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts
Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis
Si j’empire du tout ou bien si je respire.
Un chagrin survenant mille chagrins m’attire
En me cuidant aider moy-mesme je me nuis,
L’infini mouvement de mes roulants ennuis
M’emporte et je le sens, mais je ne le puis dire.
Je suis cet Acteon de ces chiens deschiré !
Et l’esclat de mon ame est si bien altéré
Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë :
Deux Deesses nous ont tramé tout nostre sort
Mais pour divers sujet nous trouvons mesme mort
Moy de ne la voir point, et lui de l’avoir veuë.
Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts
Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis
Si j’empire du tout ou bien si je respire.
Un chagrin survenant mille chagrins m’attire
En me cuidant aider moy-mesme je me nuis,
L’infini mouvement de mes roulants ennuis
M’emporte et je le sens, mais je ne le puis dire.
Je suis cet Acteon de ces chiens deschiré !
Et l’esclat de mon ame est si bien altéré
Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë :
Deux Deesses nous ont tramé tout nostre sort
Mais pour divers sujet nous trouvons mesme mort
Moy de ne la voir point, et lui de l’avoir veuë.
Joachim Du Bellay
Seul et pensif par la deserte plaine
Seul et pensif par la deserte plaine
Resvant au bien qui me faict doloreux,
Les longs baisers des collombs amoureux
Par leur plaisir firent croître ma peine.
Heureux oiseaux, que vostre vie est pleine
De grand’ doulceur ! ô baisers savoureux !
O moy deux fois et trois fois malheureux,
Qui n’ay plaisir que d’esperance vaine !
Voyant encor’ sur les bords de mon fleuve
Du sep lascif les longs embrassements,
De mes vieulx maulx je fy’ nouvelle épreuve.
Suis-je donq’ veuf de mes sacrez rameaux ?
O vigne heureuse ! heureux enlacements !
O bord heureux ! o bien heureux ormeaux !
Resvant au bien qui me faict doloreux,
Les longs baisers des collombs amoureux
Par leur plaisir firent croître ma peine.
Heureux oiseaux, que vostre vie est pleine
De grand’ doulceur ! ô baisers savoureux !
O moy deux fois et trois fois malheureux,
Qui n’ay plaisir que d’esperance vaine !
Voyant encor’ sur les bords de mon fleuve
Du sep lascif les longs embrassements,
De mes vieulx maulx je fy’ nouvelle épreuve.
Suis-je donq’ veuf de mes sacrez rameaux ?
O vigne heureuse ! heureux enlacements !
O bord heureux ! o bien heureux ormeaux !
Jules Laforgue
Solo de lune
Je fume, étalé face au ciel,
Sur l’impénale de la diligence,
Ma carcasse est cahotée, mon âme danse
Comme un Ariel;
Sans miel, sans fiel, ma belle âme danse,
O routes, coteaux, ô fumées, ô vallons,
Ma belle âme, ah! récapitulons.
Nous nous aimions comme deux fous,
On s’est quitté sans en parler,
Un spleen me tenait exilé,
Et ce spleen me venait de tout. Bon.
Ses yeux disaient: “Comprenez-vous?
Pourquoi ne comprenez-vous pas?”
Mais nul n’a voulu faire le premier pas,
Voulant trop tomber ensemble à genoux.
(Comprenez-vous?)
Où est-elle à cette heure?
Peut-être qu’elle pleure…
Où est-elle à cette heure?
Oh! du moins, soigne-toi, je t’en conjure!
O fraîcheur des bois le long de la route,
O châle de mélancolie, toute âme est un peu aux êcoutes,
Que ma vie
Fait envie!
Cette impériale de diligence tient de la magie.
Accumulons l’irréparable!
Renchérissons sur notre sort!
Les étoiles sont plus nombreuses que le sable
Des mers ou d’autres ont vu se baigner son corps;
Tout n’en va pas moins à la Mort,
Y a pas de port.
Des ans vont passer là-dessus,
On s’endurcira chacun pour soi,
Et bien souvent et déjà je m’y vois,
On se dira: “Si j’avais su…”
Mais mariés de même, ne se fût-on pas dit:
“Si j’avais su, si j’avais su!…”?
Ah! rendez-vous maudit!
Ah! mon coeur sans issue!…
Je me suis mal conduit.
Maniaques de bonheur,
Donc, que ferons-nous? Moi de mon âme,
Elle de sa faillible jeunesse?
O vieillissante pécheresse,
Oh! que de soirs je vais me rendre infâme
En ton honneur!
Ses yeux clignaient: “Comprenez-vous?
Pourquoi ne comprenez-vous pas?”
Mais nul n’a fait le premier pas
Pour tomber ensemble à genoux. Ah!…
La Lune se lève,
O route en grand rêve!…
On a dépassé les filatures, les scieries,
Plus que les bornes kilométriques,
De petits nuages d’un rose de confiserie,
Cependant qu’un fin croissant de lune se lève,
O route de rêve, ô nulle musique…
Dans ces bois de pins où depuis
Le commencement du monde
Il fait toujours nuit,
Que de chambres propres et profondes!
Oh! pour un soir d’enlèvement!
Et je les peuple et je m’y vois,
Et c’est un beau couple d’amants,
Qui gesticulent hors la loi.
Et je passe et les abandonne,
Et me recouche face au ciel,
La route tourne, je suis Ariel,
Nul ne m’attend, je ne vais chez personne,
Je n’ai que l’amitié des chambres d’hôtel.
La lune se lève,
O route en grand rêve!
O route sans terme,
Voici le relais,
Où l’on allume les lanternes,
Où l’on boit un verre de lait,
Et fouette postillon
Dans le chant des grillons,
Sous les étoiles de juillet.
O clair de Lune,
Noce de feux de Bengale noyant mon infortune,
Les ombres des peupliers sur la route,…
Le gave qui s’écoute,…
Qui s’écoute chanter,…
Dans ces inondations du fleuve du Léthé,…
O Solo de lune,
Vous défiez ma plume,
Oh! cette nuit sur la route;
O Etoiles, vous êtes à faire peur,
Vous y êtes toutes! toutes!
O fugacité de cette heure…
Oh! qu’il y eût moyen
De m’en garder l’âme pour l’automne qui vient!…
Voici qu’il fait très très-frais,
Oh! si à la même heure,
Elle va de même le long des forêts,
Noyer son infortune
Dans les noces du clair de lune!…
(Elle aime tant errer tard!)
Elle aura oublié son foulard,
Elle va prendre mal, vu la beauté de l’heure!
Oh! soigne-toi je t’en conjure!
Oh! je ne veux plus entendre cette toux!
Ah! que ne suis-je tombé à tes genoux!
Ah! que n’as-tu défailli à mes genoux!
J’eusse été le modèle des époux!
Comme le frou-frou de ta robe est le modéle des frou-frou.
Sur l’impénale de la diligence,
Ma carcasse est cahotée, mon âme danse
Comme un Ariel;
Sans miel, sans fiel, ma belle âme danse,
O routes, coteaux, ô fumées, ô vallons,
Ma belle âme, ah! récapitulons.
Nous nous aimions comme deux fous,
On s’est quitté sans en parler,
Un spleen me tenait exilé,
Et ce spleen me venait de tout. Bon.
Ses yeux disaient: “Comprenez-vous?
Pourquoi ne comprenez-vous pas?”
Mais nul n’a voulu faire le premier pas,
Voulant trop tomber ensemble à genoux.
(Comprenez-vous?)
Où est-elle à cette heure?
Peut-être qu’elle pleure…
Où est-elle à cette heure?
Oh! du moins, soigne-toi, je t’en conjure!
O fraîcheur des bois le long de la route,
O châle de mélancolie, toute âme est un peu aux êcoutes,
Que ma vie
Fait envie!
Cette impériale de diligence tient de la magie.
Accumulons l’irréparable!
Renchérissons sur notre sort!
Les étoiles sont plus nombreuses que le sable
Des mers ou d’autres ont vu se baigner son corps;
Tout n’en va pas moins à la Mort,
Y a pas de port.
Des ans vont passer là-dessus,
On s’endurcira chacun pour soi,
Et bien souvent et déjà je m’y vois,
On se dira: “Si j’avais su…”
Mais mariés de même, ne se fût-on pas dit:
“Si j’avais su, si j’avais su!…”?
Ah! rendez-vous maudit!
Ah! mon coeur sans issue!…
Je me suis mal conduit.
Maniaques de bonheur,
Donc, que ferons-nous? Moi de mon âme,
Elle de sa faillible jeunesse?
O vieillissante pécheresse,
Oh! que de soirs je vais me rendre infâme
En ton honneur!
Ses yeux clignaient: “Comprenez-vous?
Pourquoi ne comprenez-vous pas?”
Mais nul n’a fait le premier pas
Pour tomber ensemble à genoux. Ah!…
La Lune se lève,
O route en grand rêve!…
On a dépassé les filatures, les scieries,
Plus que les bornes kilométriques,
De petits nuages d’un rose de confiserie,
Cependant qu’un fin croissant de lune se lève,
O route de rêve, ô nulle musique…
Dans ces bois de pins où depuis
Le commencement du monde
Il fait toujours nuit,
Que de chambres propres et profondes!
Oh! pour un soir d’enlèvement!
Et je les peuple et je m’y vois,
Et c’est un beau couple d’amants,
Qui gesticulent hors la loi.
Et je passe et les abandonne,
Et me recouche face au ciel,
La route tourne, je suis Ariel,
Nul ne m’attend, je ne vais chez personne,
Je n’ai que l’amitié des chambres d’hôtel.
La lune se lève,
O route en grand rêve!
O route sans terme,
Voici le relais,
Où l’on allume les lanternes,
Où l’on boit un verre de lait,
Et fouette postillon
Dans le chant des grillons,
Sous les étoiles de juillet.
O clair de Lune,
Noce de feux de Bengale noyant mon infortune,
Les ombres des peupliers sur la route,…
Le gave qui s’écoute,…
Qui s’écoute chanter,…
Dans ces inondations du fleuve du Léthé,…
O Solo de lune,
Vous défiez ma plume,
Oh! cette nuit sur la route;
O Etoiles, vous êtes à faire peur,
Vous y êtes toutes! toutes!
O fugacité de cette heure…
Oh! qu’il y eût moyen
De m’en garder l’âme pour l’automne qui vient!…
Voici qu’il fait très très-frais,
Oh! si à la même heure,
Elle va de même le long des forêts,
Noyer son infortune
Dans les noces du clair de lune!…
(Elle aime tant errer tard!)
Elle aura oublié son foulard,
Elle va prendre mal, vu la beauté de l’heure!
Oh! soigne-toi je t’en conjure!
Oh! je ne veux plus entendre cette toux!
Ah! que ne suis-je tombé à tes genoux!
Ah! que n’as-tu défailli à mes genoux!
J’eusse été le modèle des époux!
Comme le frou-frou de ta robe est le modéle des frou-frou.
Jules Supervielle
Comme un voilier...
Vivante ou morte, ô toi qui me connais si bien,
Laisse-moi t’approcher a la façon des hommes.
Il fait nuit dans la pièce où tremble un oreiller
Comme un voilier qui sent venir la haute mer,
Et je ne comprends pas si je suis l’équipage
Ou l’adieu d’un bras nu resté sur le rivage.
Ah que j’arrête un jour ta chair a la dérive,
Toi qui vas éludant mon désir et le tien,
Au large de mes mains, qu’escortent des abîmes,
Quand mes pieds pour appui n’auront qu’un frêle bruit,
Un bruit de petit jour étouffé de ténèbres
Mais capable pourtant de toucher ta fenêtre
Et de la faire ouvrir.
LE FORÇAT INNOCENT, Oloron-Sainte-Marie.
Laisse-moi t’approcher a la façon des hommes.
Il fait nuit dans la pièce où tremble un oreiller
Comme un voilier qui sent venir la haute mer,
Et je ne comprends pas si je suis l’équipage
Ou l’adieu d’un bras nu resté sur le rivage.
Ah que j’arrête un jour ta chair a la dérive,
Toi qui vas éludant mon désir et le tien,
Au large de mes mains, qu’escortent des abîmes,
Quand mes pieds pour appui n’auront qu’un frêle bruit,
Un bruit de petit jour étouffé de ténèbres
Mais capable pourtant de toucher ta fenêtre
Et de la faire ouvrir.
LE FORÇAT INNOCENT, Oloron-Sainte-Marie.
Louise Labé
D’un tel vouloir le serf point ne désire…
D’un tel vouloir le serf point ne désire
La liberté, ou son port le navire,
Comme j’attends, hélas, de jour en jour
De toi, ami, le gracieux retour.
Là j’avais mis le but de ma douleur,
Qui finirait quand j’aurais ce bonheur
De te revoir : mais de la longue attente,
Hélas, en vain mon désir se lamente.
Cruel, cruel, qui te faisait promettre
Ton bref retour en ta première lettre ?
As-tu si peu de mémoire de moi
Que de m’avoir si tôt rompu la foi ?
Comme oses-tu ainsi abuser celle
Qui de tout temps t’a été si fidèle ?
Or’ que tu es auprès de ce rivage
Du Pô cornu, peut-être ton courage
S’est embrasé d’une nouvelle flamme,
En me changeant pour prendre une autre dame :
Jà en oubli inconstamment est mise
La loyauté que tu m’avais promise.
S’il est ainsi, et que déjà la foi
Et la bonté se retirent de toi :
Il ne me faut émerveiller si ores
Toute pitié tu as perdue encore.
Ô combien a de pensée et de crainte,
Tout à part soi, l’âme d’amour atteinte !
Ores je crois, vu notre amour passée,
Qu’impossible est que tu m’aies laissée :
Et de nouveau ta foi je me fiance,
Et plus qu’humaine estime ta constance.
Tu es, peut-être, en chemin inconnu
Outre ton gré malade retenu.
Je crois que non : car tant suis coutumière
De faire aux dieux pour ta santé prière
Que plus cruels que tigres ils seraient
Quand maladie ils te prochasseraient,
Bien que ta folle et volage inconstance
Mériterait avoir quelque souffrance.
Telle est ma foi qu’elle pourra suffire
À te garder d’avoir mal et martyre.
Celui qui tient au haut Ciel son empire
Ne me saurait, ce me semble, dédire :
Mais quand mes pleurs et larmes entendrait
Pour toi priant, son ire il retiendrait.
J’ai de tout temps vécu en son service,
Sans me sentir coupable d’autre vice
Que de t’avoir bien souvent en son lieu,
D’amour forcé, adoré comme Dieu.
Déjà deux fois depuis le promis terme
De ton retour, Phébé ses cornes ferme,
Sans que, de bonne ou mauvaise fortune,
De toi, ami, j’aie nouvelle aucune.
Si toutefois, pour être enamouré
En autre lieu, tu as tant demeuré,
Si sais-je bien que t’amie nouvelle
À peine aura le renom d’être telle,
Soit en beauté, vertu, grâce et faconde,
Comme plusieurs gens savants par le monde
M’ont fait à tort, ce crois-je, être estimée.
Mais qui pourra garder la renommée ?
Non seulement en France suis flattée,
Et beaucoup plus que ne veux exaltée,
La terre aussi que Calpe et Pyrénée
Avec la mer tiennent environnée,
Du large Rhin les roulantes arènes,
Le beau pays auquel or’ te promènes,
Ont entendu (tu me l’as fait accroire)
Que gens d’esprit me donnent quelque gloire.
Goûte le bien que tant d’hommes désirent,
Demeure au but où tant d’autres aspirent,
Et crois qu’ailleurs n’en auras une telle.
Je ne dis pas qu’elle ne soit plus belle,
Mais que jamais femme ne t’aimera,
Ni, plus que moi, d’honneur te portera.
Maints grands seigneurs à mon amour prétendent,
Et à me plaire et servir prêts se rendent,
Joutes et jeux, maintes belles devises,
En ma faveur sont par eux entreprises :
Et néanmoins, tant peu je m’en soucie
Que seulement ne les en remercie :
Tu es tout seul tout mon mal et mon bien ;
Avec toi tout, et sans toi je n’ai rien ;
Et n’ayant rien qui plaise à ma pensée,
De tout plaisir me trouve délaissée,
Et pour plaisir ennui saisir me vient.
Le regretter et pleurer me convient,
Et sur ce point entre en tel déconfort
Que mille fois je souhaite la mort.
Ainsi, ami, ton absence lointaine
Depuis deux mois me tient en cette peine,
Ne vivant pas, mais mourant d’un amour
Lequel m’occit dix mille fois le jour.
Reviens donc tôt, si tu as quelque envie
De me revoir encore un coup en vie.
Et si la mort avant ton arrivée
A de mon corps l’aimante âme privée,
Au moins un jour viens, habillé de deuil,
Environner le tour de mon cercueil.
Que plût à Dieu que lors fussent trouvés
Ces quatre vers en blanc marbre engravés :
par toi, ami, tant vécus enflammée
qu’en languissant par feu suis consumée
qui couve encor sous ma cendre embrasée
si ne la rends de tes pleurs apaisée.
La liberté, ou son port le navire,
Comme j’attends, hélas, de jour en jour
De toi, ami, le gracieux retour.
Là j’avais mis le but de ma douleur,
Qui finirait quand j’aurais ce bonheur
De te revoir : mais de la longue attente,
Hélas, en vain mon désir se lamente.
Cruel, cruel, qui te faisait promettre
Ton bref retour en ta première lettre ?
As-tu si peu de mémoire de moi
Que de m’avoir si tôt rompu la foi ?
Comme oses-tu ainsi abuser celle
Qui de tout temps t’a été si fidèle ?
Or’ que tu es auprès de ce rivage
Du Pô cornu, peut-être ton courage
S’est embrasé d’une nouvelle flamme,
En me changeant pour prendre une autre dame :
Jà en oubli inconstamment est mise
La loyauté que tu m’avais promise.
S’il est ainsi, et que déjà la foi
Et la bonté se retirent de toi :
Il ne me faut émerveiller si ores
Toute pitié tu as perdue encore.
Ô combien a de pensée et de crainte,
Tout à part soi, l’âme d’amour atteinte !
Ores je crois, vu notre amour passée,
Qu’impossible est que tu m’aies laissée :
Et de nouveau ta foi je me fiance,
Et plus qu’humaine estime ta constance.
Tu es, peut-être, en chemin inconnu
Outre ton gré malade retenu.
Je crois que non : car tant suis coutumière
De faire aux dieux pour ta santé prière
Que plus cruels que tigres ils seraient
Quand maladie ils te prochasseraient,
Bien que ta folle et volage inconstance
Mériterait avoir quelque souffrance.
Telle est ma foi qu’elle pourra suffire
À te garder d’avoir mal et martyre.
Celui qui tient au haut Ciel son empire
Ne me saurait, ce me semble, dédire :
Mais quand mes pleurs et larmes entendrait
Pour toi priant, son ire il retiendrait.
J’ai de tout temps vécu en son service,
Sans me sentir coupable d’autre vice
Que de t’avoir bien souvent en son lieu,
D’amour forcé, adoré comme Dieu.
Déjà deux fois depuis le promis terme
De ton retour, Phébé ses cornes ferme,
Sans que, de bonne ou mauvaise fortune,
De toi, ami, j’aie nouvelle aucune.
Si toutefois, pour être enamouré
En autre lieu, tu as tant demeuré,
Si sais-je bien que t’amie nouvelle
À peine aura le renom d’être telle,
Soit en beauté, vertu, grâce et faconde,
Comme plusieurs gens savants par le monde
M’ont fait à tort, ce crois-je, être estimée.
Mais qui pourra garder la renommée ?
Non seulement en France suis flattée,
Et beaucoup plus que ne veux exaltée,
La terre aussi que Calpe et Pyrénée
Avec la mer tiennent environnée,
Du large Rhin les roulantes arènes,
Le beau pays auquel or’ te promènes,
Ont entendu (tu me l’as fait accroire)
Que gens d’esprit me donnent quelque gloire.
Goûte le bien que tant d’hommes désirent,
Demeure au but où tant d’autres aspirent,
Et crois qu’ailleurs n’en auras une telle.
Je ne dis pas qu’elle ne soit plus belle,
Mais que jamais femme ne t’aimera,
Ni, plus que moi, d’honneur te portera.
Maints grands seigneurs à mon amour prétendent,
Et à me plaire et servir prêts se rendent,
Joutes et jeux, maintes belles devises,
En ma faveur sont par eux entreprises :
Et néanmoins, tant peu je m’en soucie
Que seulement ne les en remercie :
Tu es tout seul tout mon mal et mon bien ;
Avec toi tout, et sans toi je n’ai rien ;
Et n’ayant rien qui plaise à ma pensée,
De tout plaisir me trouve délaissée,
Et pour plaisir ennui saisir me vient.
Le regretter et pleurer me convient,
Et sur ce point entre en tel déconfort
Que mille fois je souhaite la mort.
Ainsi, ami, ton absence lointaine
Depuis deux mois me tient en cette peine,
Ne vivant pas, mais mourant d’un amour
Lequel m’occit dix mille fois le jour.
Reviens donc tôt, si tu as quelque envie
De me revoir encore un coup en vie.
Et si la mort avant ton arrivée
A de mon corps l’aimante âme privée,
Au moins un jour viens, habillé de deuil,
Environner le tour de mon cercueil.
Que plût à Dieu que lors fussent trouvés
Ces quatre vers en blanc marbre engravés :
par toi, ami, tant vécus enflammée
qu’en languissant par feu suis consumée
qui couve encor sous ma cendre embrasée
si ne la rends de tes pleurs apaisée.
Page 1
Suivant