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Poèmes de ce thème

Conscience et connaissance de soi

Guillaume Apollinaire

Guillaume Apollinaire

La jolie rousse

Me voici devant tous un homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître
Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l’amour
Ayant su quelquefois imposer ses idées
Connaissant plusieurs langages
Ayant pas mal voyagé
Ayant vu la guerre dans l’Artillerie et l’Infanterie
Blessé à la tête trépané sous le chloroforme
Ayant perdu ses meilleurs amis dans l’effroyable lutte
Je sais d’ancien et de nouveau autant qu’un homme seul pourrait des deux savoir
Et sans m’inquiéter aujourd’hui de cette guerre
Entre nous et pour nous mes amis
Je juge cette longue querelle de la tradition et de l’invention
De l’Ordre et de l’Aventure

Vous dont la bouche est faite à l’image de celle de Dieu
Bouche qui est l’ordre même
Soyez indulgents quand vous nous comparez
A ceux qui furent la perfection de l’ordre
Nous qui quêtons partout l’aventure

Nous ne sommes pas vos ennemis
Nous voulons vous donner de vastes et d’étranges domaines
Où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir
Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues
Mille phantasmes impondérables
Auxquels il faut donner de la réalité

Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait
Il y a aussi le temps qu’on peut chasser ou faire revenir
Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières
De l’illimité et de l’avenir
Pitié pour nos erreurs pitié pour nos péchés

Voici que vient l’été la saison violente
Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps
O Soleil c’est le temps de la Raison ardente
Et j’attends
Pour la suivre toujours la forme noble et douce
Qu’elle prend afin que je l’aime seulement
Elle vient et m’attire ainsi qu’un fer l’aimant
Elle a l’aspect charmant
D’une adorable rousse

Ses cheveux sont d’or on dirait
Un bel éclair qui durerait
Ou ces flammes qui se pavanent
Dans les roses-thé qui se fanent

Mais riez riez de moi
Hommes de partout surtout gens d’ici
Car il y a tant de choses que je n’ose vous dire
Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire
Ayez pitié de moi
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Deuxième Discours à M de la Sablière

… Ne point errer est chose au-dessus de mes forces ;
Mais aussi, de se prendre à toutes les amorces,
Pour tous les faux brillants courir et s’empresser !
J’entends que l’on me dit :
« Quand donc veux-tu cesser ?
Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie :
De soixante soleils la course entresuivie
Ne t’a pas vu goûter un moment de repos.
Quelque part que tu sois, on voit à tous propos
L’inconstance d’une âme en ses plaisirs légère,
Inquiète, et partout hôtesse passagère.
Ta conduite et tes vers, chez toi tout s’en ressent.
On te veut là-dessus dire un mot en passant.
Tu changes tous les jours de manière et de style ;
Tu cours en un moment de Térence à Virgile ;
Ainsi rien de parfait n’est sorti de tes mains.
Eh bien ! prends, si tu veux, encor d’autres chemins :
Invoque des neuf Sœurs la troupe tout entière ;
Tente tout, au hasard de gâter la matière :
On le souffre, excepté tes contes d’autrefois. »
J’ai presque envie, Iris, de suivre cette voix ;
J’en trouve l’éloquence aussi sage que forte.
Vous ne parleriez pas ni mieux, ni d’autre sorte :
Serait-ce point de vous qu’elle viendrait aussi ?
Je m’avoue, il est vrai, s’il faut parler ainsi,
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles
À qui le bon Platon compare nos merveilles.
Je suis chose légère, et vole à tout sujet ;
Je vais de fleur en fleur, et d’objet en objet ;
À beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire.
J’irais plus haut peut-être au temple de Mémoire,
Si dans un genre seul j’avais usé mes jours ;
Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours.
Jean-Claude Renard

Jean-Claude Renard

Exercice de l’identité

Dans quelle eau de nuit, dans quel corps secret
m’en aller de moi, m’en aller d’ici,
dans quelle eau de feu, dans quel corps d’Ailleurs
m’en aller sans moi du mal de la Terre,
aller incanter celui que je suis ?

Qui a lu mes mains, qui a lu les signes
que de grands soleils ont tracés sur moi,
qui me rend mon sang, qui m’en dit le nombre,
qui connaît le nom que j’ai dans le Christ
et ouvre ma chair et transmue la mort ?

Car venu d’ailleurs je m’en vais ailleurs,
je m’en vais vers l’Ouest, je vais vivre la
ou celui qui aime est celui qui sait,
où celui qui sait est celui qui aime,
je m’en vais de moi pour étre avec moi.

Celui qui me fut, celui qui sera
n’est issu du dieu, n’a quitté la Mère
que pour étre en moi la vigne unifiante,
que pour que je sois la vigne unifiée
et les raisins mars et la tour qui brile.
j’ai tant traversé de planètes mortes
et tant de cogs noirs et dans tant de soifg
que j’entre aux pays de feuilles et d’anges
ou sont les Chanteurs, oi est le Corps Blanc
dont la profondeur ne s’épuise pas.

Et j’entre en amour, et j’entre en esprit
dans les pays d’air, les pays fluides
du troisième jour qui naît sur la mer,
et j entre dans lor, et j’entre dans l’arbre
des pays qui sont et qui ne sont pas.

Et je suis moi-même et je suis un autre
dans un corps nouveau, dans un corps ancien,
et je suis celui de lune et d’oiseaux
le même en mystére, un autre en mémoire
que le coeur de Jean sur le cœur du Roi.

MÉTAMORPHOSE DU MONDE, Points et
Contrepoints, 1951.
Marie de Gournay

Marie de Gournay

Peinture de mœurs. À Monsieur le Président d’Espaignet, conseiller d’État

Espaignet façonné sur le Siècle plus sage,
Je veux peindre mes mœurs et t’offrir leur image :
Tu la peux à bon droit approuver ou casser,
Puisqu’en te pratiquant vingt ans j’ai vu passer.
Notre abord commença quand je fus à Montaigne :
Voir un mort au cercueil, sa fille et sa compagne,
Voyageant avec toi, qui menais de nouveau
Ta femme en leur Pays ton antique berceau.
Voici donc mes défauts : Je suis d’humeur bouillante,
J’oublie à peine extrême une injure poignante,
Je suis impatiente et sujette à courroux :
De ces vices pourtant je romps les plus grands coups.
Je dis romps au dehors où l’éclat est visible,
De les rompre en mon cœur ce roc est invisible :
Tant l’ire, la piqûre et les assauts puissants
Des accidents fâcheux me pénètrent les sens.
Les passions enfin que l’instinct nous excite,
Et non l’opinion de lumière interdite,
Tiennent d’un poids égal telle place chez moi,
Que ma loi je leur donne et la leur je reçois.
Je m’enferre parfois en la ronde fiance,
Supposant au prochain ma propre conscience :
Mais si j’ouvre au soupçon l’œil de mon jugement,
On ne me peut tromper, ains trahir seulement.
Parfois en conférant il advient que j’épouse
La Raison et ses droits d’une humeur trop jalouse :
Toute noble qu’elle est cédons parfois aux fous,
Et qui ne veut hurler laisse hurler les loups.
Ce débat néanmoins s’écoule sans querelle,
Car soudain qu’elle éclôt mon art lui brise l’aile :
Et n’ai trouble ni bruit, hors ceux que le mondain
Livre au faible impuissant par malice ou dédain.
Je suis blessée aussi de cette sotte honte,
Qui naissant de vertu pour vice nous surmonte.
J’avoue encore après reprochable à bon droit,
Qu’à servir le grand Dieu mon esprit est trop froid :
Encore que mon cœur d’un zèle franc l’honore.
Hé quel autre mortel d’un juste vœu l’adore ?
Le fini l’infini ? l’ouvrage son Auteur ?
Un atome, un néant, l’unique Créateur ?
Pour m’estimer un peu je ne mérite blâme,
D’un appât si friand chacun flatte son âme :
Je n’en crains les rieurs si je me prise à point :
Qui ne voit ses Vertus son Vice il ne voit point.
Je ne m’accuse pas du défaut de ménage,
De ce reproche en vain le Vulgaire m’outrage :
Pour me voir sans moyens, sans ménage on me croit :
J’en aurais à plein fond quand mon bien le vaudrait.
Ah qu’en vain nos succès nous mesurent l’estime !
Ah que le nom du pauvre aisément on opprime !
Mon bien court et brouillé je n’ai dû conserver,
Puisque de la misère il n’eût pu me sauver.
Mes bonnes qualités prendront ici leur place.
Les lois de l’équité d’un saint respect j’embrasse.
J’ai l’entregent modeste et de l’honneur j’ai soin.
Je n’aime pas l’argent que pour le seul besoin.
Que si j’ai ce défaut d’aimer un peu la gloire,
L’ambition au moins me cède la victoire :
Je dis l’ambition que les Cours vont suivant :
Qui connaît ses objets il méprise leur vent.
Et n’aurais vu des Grands la pompeuse hautesse,
Sans la nécessité tyrannique maîtresse.
Mes mœurs et mon humeur luisent d’égalité.
Mon jugement refuit toute témerité.
Car cette erreur je hais ridicule et sifflable,
Qui pleige à tous moments pour vrai le vraisemblable :
Et ce vice commun je fuis d’un soin exprès,
De prendre pour un point celui qui loge auprès.
Parfois doncques en vain j’espère ou je soupçonne,
Mais lors sans affirmer mon jugement tâtonne :
S’il affirme, il va droit, et s’y prend rarement :
Et si je fais gageure elle court sûrement.
Je ne sais rien juger par coutume vulgaire.
Hors du trop et du peu mes devis je tempère.
Le propos indiscret j’ai toujours évité.
Je n’aurais dans un trône orgueil ni vanité.
L’effort de mon malheur mon courage ne brise.
Mon courroux bien qu’ardent ma raison ne maîtrise :
Ni jamais ses élans ne m’ont fait ressentir
Les honteux aiguillons d’un tardif repentir.
Nulle humeur volontaire en mes mœurs ne tient place.
Toute bizarrerie outre-Mer je déchasse :
Et ne fais ou dis rien en aucune saison,
Dont mon faible discours ne peut rendre raison.
Ma science proscrit toute Phébuserie.
L’on ne remarque en moi nulle charlaterie.
Je quitte un bien certain qui tente mon souhait,
S’il blesse ma rondeur d’apparence ou d’effet.
Le fat j’envoie aux Cours et aux clercs des Écoles.
L’Alchimie est chez moi, mais non ses suites folles :
Tromper, dépenser gros, croire l’Art sans douter,
Attendre une Mer d’or, sans fin la trompeter ;
Aucun je n’ai trompé, j’ai fait peu de dépense,
J’attends peu, je dis moins, j’espère sans croyance.
Je ne drape ou médis. De léger je ne crois,
Je suis fort véritable et d’une entière foi.
Si par occasion quelque bourde je donne,
Elle sert à quelqu’un et ne nuit à personne.
Sauvant bruit ou désastre ouverts à mes amis,
Et n’ai point cet excès à mon besoin permis,
Ou si pour mon besoin la vérité j’altère,
C’est sur le coup précis d’une importante affaire :
Sans intérêt d’autrui, sans me prêter du vent,
Sans affirmer encore, et certes peu souvent.
Puisqu’on peut rarement déguiser le mensonge,
Dans son bourbier honteux le prudent ne se plonge :
Car l’honnête renom de vrai-disant lui sert,
Et surpris pour menteur sans remède il le perd.
Nul propos imposteur par haine je n’avance.
Mon interêt n’éteint l’œil de ma connaissance.
Je vois le vice aussi qui difforme l’ami,
Et connais la vertu qui dore l’ennemi.
Je n’abuse jamais la simplesse facile
Par un mauvais conseil quoiqu’il me fût utile.
La Vertu sans les biens j’honore où je la vois.
Pour moi je fais raison, je la fais contre moi.
J’ai le cœur noble et franc, je hais toute feintise.
Je suis inviolable en l’amitié promise :
En fortune, en disgrâce, en la vie, en la mort,
Du monde ni des ans ce vœu ne sent l’effort.
L’ami ni l’étranger paisible je n’offense,
Et souvent à leur tort je prête l’indulgence.
Je n’ai saine ou malade un esprit riotteux.
Je fuis du vil ingrat le reproche honteux.
L’injure plus qu’à nul à mon cœur est amère ;
J’aimerais mieux pourtant la souffrir que la faire :
Sans excéder son poids je la paye et ressens.
Les faibles je respecte à l’égal des puissants.
Je ne sème discord. Je ne couve l’envie.
Nul prix ne flétrirait l’équité de ma vie.
Nulle nécessité n’usurpe le pouvoir,
De me faire blesser office ni devoir.
À mes aises charmeurs je n’ai l’humeur sujette.
La grimace de Cour et son fard je rejette :
Je hais sa singerie où chacun s’entresuit.
Mon œil et mon palais le vain luxe refuit.
Je suis soigneuse, active, en mes desseins constante,
Aux affaires bandée et de loin prévoyante.
Je ne suis nonchalante à payer mon devoir.
Je sais d’esprit docile un conseil recevoir.
Du faible contre un fort le parti je n’opprime.
Du flatteur pestilent je déteste le crime.
Devant qu’avoir goûté les mœurs du Genre humain,
J’épandais tout office à pleine et large main :
Même bonté depuis entre les Bons j’observe,
Mais parmi le Commun je fais quelque réserve :
Je secourrais pourtant le pauvre et l’affligé,
Si d’un joug moins pesant mon col était chargé.
Le secret qu’on m’a dit je tais d’un soin fidèle,
Voire un secret surpris peu souvent je décèle :
Je ne guette celui que l’on me veut cacher,
Ou si mon œil le perce il feint de n’y toucher.
Je ne condamne aucun suivant la voix publique.
Je ne suis importune à ceux que je pratique.
Donc si j’ai des défauts ils n’offensent que moi,
Sans flétrir au commerce ou mes mœurs ou ma foi.
L’équité, la candeur, je les tiens de Nature :
L’ordre je l’ai gagné par temps et par lecture.
J’ai vu les derniers sceaux à cet ordre apposés,
Ayant sur mes ans mûrs sept lustres épuisés.
Marie Noel

Marie Noel

Connais-moi...

Connais-moi si tu peux, ô passant, connais-moi!
Je suis ce que tu crois et suis tout le contraire :
La poussière sans nom que ton pied foule a terre
Et l’étoile sans nom qui peut guider ta foi.

Je suis et ne suis pas telle qu’en apparence :
Calme comme un grand lac ou reposent les cieux,
Si calme qu’en plongeant tout au fond de mes yeux,
Tu te verras en leur fidèle transparence...

— Si calme, ô voyageur... Et si folle pourtant!
Flamme errante, fétu, petite feuille morte
Qui court, danse, tournoie et que la vie emporte
Je ne sais où mêlée aux vains chemins du vent. —

Sauvage, repliée en ma blancheur craintive
Comme un cygne qui sort d’une île sur les eaux,
Un jour, et lentement à travers les roseaux
S’éloigne sans jamais approcher de la rive...

— Si doucement hardie, ô voyageur, pourtant!
Un confiant moineau qui vient se laisser prendre
Et dont tu sens, les doigts serrés pour mieux l’entendre,
Tout entier dans ta main le cœur chaud et battant. —

Forte comme en plein jour une armée en bataille
Qui lutte, saigne, râle et demeure debout ;
Qui triomphe de tout, risque tout, souffre tout,
Silencieuse et haute ainsi qu’une muraille..,
Faible comme un enfant parti pour l’inconnu
Qui s’avance à tâtons de blessure en blessure
Et qui parfois a tant besoin qu’on le rassure
Et qu’on lui donne un peu la main, le soir venu...

Ardente comme un vol d’alouette qui vibre
Dans le creux de la terre et qui monte au réveil,
Qui monte, monte, éperdument, jusqu’au soleil,
Bondissant, enflammé, téméraire, fou, libre!...

Et plus frileuse, plus, qu’un orphelin ’hiver
Qui tout autour des foyers clos s’attardé, réde
Et désespérément cherche une place chaude
Pour s’y blottir longtemps sans bouger, sans voir clair...

Chèvre, tête indomptée, ô passant, si rétive
Que nul n’osera mettre un collier à son cou,
Que nul ne fermera sur elle son verrou,
Que nul hormis la mort ne la fera captive...

Et qui se donnera tout entière pour rien,
Pour l’amour de servir l’amour qui la dédaigne,
D’avoir un pauvre cœur qui mendie et qui craigne
Et de suivre partout son maître comme un chien...

Connais-moi! connais-moi! Ce que j’ai dit, le suis-je ?
Ce que j’ai dit est faux — Et pourtant c’était vrai! —
L’air que j’ai dans le cœur est-il triste ou bien gai ?
Connais-moi si tu peux. Le pourras-tu ?... Le puis-je ?...
Paul Valéry

Paul Valéry

La jeune Parque

Qui pleure là, sinon le vent simple, à cette heure
Seule, avec diamants extrêmes ?... Mais qui pleure,
Si proche de moi-même au moment de pleurer ?

Cette main, sur mes traits qu’elle rêve effleurer,
Distraitement docile à quelque fin profonde,
Attend de ma faiblesse une larme qui fonde,
Et que de mes destins lentement divisé;
Le plus pur en silence éclaire un cœur brisé.
La houle me murmure une ombre de reproche,
Ou retire ici-bas, dans ses gorges de roche,
Comme chose déçue et bue amèrement,
Une rumeur de plainte et de resserrement…
Que fais-tu, hérissée, et cette main glacée,
Et quel frémissement d’une feuille effacée
Persiste parmi vous, îles de mon sein nu ?...
Je scintille, liée à ce ciel inconnu.
L’immense grappe brille à ma soif de désastres.

Tout-puissants étrangers, inévitables astres
Qui daignez faire luire au lointain temporel
Je ne sais quoi de pur et de surnaturel ;
Vous qui dans les mortels plongez jusques aux larmes
Ces souverains éclats, ces invincibles armes,
Et les élancements de votre éternité,
Je suis seule avec vous, tremblante, ayant quitté
Ma couche ; et sur l’écueil mordu par la merveille,
J’interroge mon cœur quelle douleur l’éveille,
Quel crime par moi-même ou sur moi consommé ?.….
… Ou si le mal me suit d’un songe refermé,
Quand (au velours du souffle envolé l’or des lampes)
J’ai de mes bras épais environné mes tempes,
Et longtemps de mon âme attendu les éclairs ?
Toute ? Mais toute à moi, maîtresse de mes chairs,
Durcissant d’un frisson leur étrange étendue,
Et dans mes doux liens, à mon sang suspendue,
Je me voyais me voir, sinueuse, et dorais
De regards en regards, mes profondes forêts.

J’y suivais un serpent qui venait de me mordre.
Pierre de Ronsard

Pierre de Ronsard

Excellence de l’esprit

. . . . . .
Comme une bonne mère, apres que son fils dort
Couché seul au berceau, hors de la chambre sort,
Et dedans un jardin s’esbat et se promeine
Jusqu’à tant que le soin de son fils la r’ameine,
Duquel elle est soigneuse, et le trouvant seulet,
Descouvre sa mammelle et luy donne du laict ;
Ainsi nostre ame sort, quand nostre corps repose,
Comme d’une prison où elle estoit enclose,
Et en se promenant et jouant par les cieux,
Son pays naturel, banquete avec les Dieux ;
Puis, ayant bien mangé de la saincte Ambrosie,
Redevalle en son corps pour le remettre en vie,
Qui pasmé sommeilloit, et qui soudain mourroit,
Si l’ame à retourner trop long temps demeuroit.
Si tost qu’elle est rentrée, elle luy communique
Ce qu’elle apprend de Dieu, luy monstre la pratique
Du mouvement du ciel, luy merque les grandeurs
Des Astres etherez, leur force et leurs splendeurs,
Des grands et des petits ; car, comme en une ville
Où chacun garde bien la police civile,
On voit les Senateurs au premier rang marchans
Tenir leur gravité, au second les marchans,
Au tiers les artizans, au quart la populace ;
Ainsi dedans le ciel les Astres ont leur place
Et leur propre degré, grands, petits et moyens,
De la maison du ciel eternels citoyens.
Elle luy dit apres s’il y a d’autres Mondes,
Si Nature reçoit les formes vagabondes,
Si le Soleil, si Mars, et si la Lune aussi
D’hommes sont habitez, comme est la terre icy
De villes, de forests, de prez et de rivieres ;
Si leurs corps sont formez de plus simples matieres
Que les nostres mortels, qui sont faits grossement
Comme habitans ce sombre et grossier Element.
Luy dit comme se fait la foudre dans les nues,
Les gresles, les frimats, et les pluyes menues,
Vents, neiges, tourbillons, et luy fait mesurer
Le ciel, la mer, la terre, à fin de l’assurer
Par mysteres si hauts, que nostre ame est divine,
Ayant prise de Dieu sa premiere origine.
. . . . . .
Tristan Corbière

Tristan Corbière

Épitaphe

Tl se tua d’ardeur, ou mourut de paresse,
Sil vit, c’est par Poubli ; voici ce qu’il se laisse :
— Son tenl regret fut de n’étre pas sa maitresse. —

Il ne naquit par aucun bout,
Tut toujours poussé vent-de-bout,
Et fut un arlequin-ragoat,
Mélange adultère du tout.

Du je-ne-sais-quoi, — mais ne sachant où;
De l’or, — mais avec pas le sou ;
Des nerfs, — sans nerf; vigueur sans force ;
De V’élan, — avec une entorse ;
De ame, — et pas de violon ;
De amour, — mais pire étalon.
— Trop de noms pour avoir un nom. —

Coureur d’idéal, — sans idée ;
Rime riche, — et jamais rimée ;
Sans avoir été, — revenu;
Se retrouvant partout perdu.

Poste, en dépit de ses vers ;
Artiste sans art, — a Venvers ; :
Philosophe, — a tort a travers.
Un dréle sérieux, — pas drdle.
Acteur : il ne sut pas son réle ;
Peintre : il jouait de la musette ;
Et musicien : de la palette.

Une tête! — mais pas de tête;
Trop fou pour savoir étre bête ;
Prenant pour un trait le mot frés.
— Ses vers faux furent ses seuls vrais.

Oiseau rare — et de pacotille ;
Trés mâle... et quelquefois trés fille ;
Capable de tout, — bon à rien ;
Gachant bien le mal, mal le bien.

Prodigue comme était l’enfant
Du testament — sans testament.
Brave, et souvent, par peur du plat,
Mettant ses deux pieds dans le plat.

Coloriste enragé, — mais blême ;
Incompris... — surtout de lui-même ;
Ii pleura, chanta juste faux ;
— Et fut un défaut sans défauts.

Ne fut quelqu’un, ni quelque chose.
Son naturel était la pose.
Pas poseur, posant pour l’unique ;
Trop naïf, étant trop cynique ;
Ne croyant a rien, croyant tout.
— Son goit était dans le dégoit.

Trop cra, — parce qu’il fut trop cuit,
Ressemblant a rien moins qu’a lui,
Ti s’amusa de son ennui,
Jusqu’a s’en réveiller la nuit.
Flaneur au large, — a la dérive,
Épave qui jamais n’arrive...
Trop Soi pour se pouvoir souffrir,
L’esprit a sec et la tête ivre,
Fini, mais ne sachant finir,
Il mourut en s’attendant vivre
Et vécut s’attendant mourir.
Ci-gît, — coeur sans ceur, mal planté
Trop réussi — comme raté.