Poèmes de ce thème
Passion
Arthur Rimbaud
Matinée d’ivresse
O mon Bien! O mon Beau! Fanfare atroce où je ne trébuche point! Chevalet féerique! Hourra pour l’œuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendus à l’ancienne inharmonie. O maintenant nous si dignes de ces tortures! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés: cette promesse, cette démence! L’élégance, la science, la violence! On nous a promis d’enterrer dans l’ombre l’arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, – ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette étenité, – cela finit par une débandade de parfums.
Rire des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d’ici, sacrés soyezvous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.
Petite veille d’ivresse, sainte! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t’affirmons, méthode! Nous n’oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos ages. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.
Voici le temps des Assassins.
Rire des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d’ici, sacrés soyezvous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.
Petite veille d’ivresse, sainte! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t’affirmons, méthode! Nous n’oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos ages. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.
Voici le temps des Assassins.
Charles Baudelaire
Duellum
Deux guerriers ont couru l’un sur l’autre ; leurs armes
Ont éclaboussé l’air de lueurs et de sang.
Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes
D’une jeunesse en proie à l’amour vagissant.
Les glaives sont brisés ! comme notre jeunesse,
Ma chère ! Mais les dents, les ongles acérés,
Vengent bientôt l’épée et la dague traîtresse.
— O fureur des cœurs mûrs par l’amour ulcérés !
Dans le ravin hanté des chats-pards et des onces
Nos héros, s’étreignant méchamment, ont roulé,
Et leur peau fleurira l’aridité des ronces.
— Ce gouffre, c’est l’enfer, de nos amis peuplé !
Roulons-y sans remords, amazone inhumaine,
Afin d’éterniser l’ardeur de notre haine !
Ont éclaboussé l’air de lueurs et de sang.
Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes
D’une jeunesse en proie à l’amour vagissant.
Les glaives sont brisés ! comme notre jeunesse,
Ma chère ! Mais les dents, les ongles acérés,
Vengent bientôt l’épée et la dague traîtresse.
— O fureur des cœurs mûrs par l’amour ulcérés !
Dans le ravin hanté des chats-pards et des onces
Nos héros, s’étreignant méchamment, ont roulé,
Et leur peau fleurira l’aridité des ronces.
— Ce gouffre, c’est l’enfer, de nos amis peuplé !
Roulons-y sans remords, amazone inhumaine,
Afin d’éterniser l’ardeur de notre haine !
Francis Ponge
Perdition
nous frapperons l’air neuf de nos têtes cuirassées
nous frapperons le soleil de nos paumes grandes ouvertes
nous frapperons le sol du pied nu de nos voix
les fleurs mâles dormiront aux criques des miroirs
et l’armure même des trilobites
s’abaissera dans le demi-jour de toujours
sur des gorges tendres gonflées de mines de lait
et ne franchirons-nous pas le porche
le porche des perditions?
un vigoureux chemin aux veineuses jaunissures
tiède
où bondissent les buffles des colères insoumises
court
avalant la bride des tornades mûres
aux balisiers sonnants des riches crépuscules
nous frapperons le soleil de nos paumes grandes ouvertes
nous frapperons le sol du pied nu de nos voix
les fleurs mâles dormiront aux criques des miroirs
et l’armure même des trilobites
s’abaissera dans le demi-jour de toujours
sur des gorges tendres gonflées de mines de lait
et ne franchirons-nous pas le porche
le porche des perditions?
un vigoureux chemin aux veineuses jaunissures
tiède
où bondissent les buffles des colères insoumises
court
avalant la bride des tornades mûres
aux balisiers sonnants des riches crépuscules
Francis Ponge
Tam-tam I
à même le fleuve de sang de terre
à même le sang de soleil brisé
à même le sang d’un cent de clous de soleil
à même le sang du suicide des bêtes à feu
à même le sang de cendre le sang de sel le sang des sangs d’amour
à même le sang incendié d’oiseau feu
hérons et faucons
montez et brûlez
for Benjamin Péret
à même le sang de soleil brisé
à même le sang d’un cent de clous de soleil
à même le sang du suicide des bêtes à feu
à même le sang de cendre le sang de sel le sang des sangs d’amour
à même le sang incendié d’oiseau feu
hérons et faucons
montez et brûlez
for Benjamin Péret
François De Malherbe
Stances au roi henri le grand pour de petites nymphes qui mènent l’amour prisonnier (1610)
A la fin tant d’amants, dont les ames blessees
Languissent nuit et jour,
Verront sur leur auteur leurs peines renversees,
Et seront consolez aux despens de l’Amour.
Ce publicque ennemy, cette peste du monde,
Que l’erreur des humains
Fait le maistre absolu de la terre et de l’onde,
Se treuve à la mercy de nos petites mains.
Nous le vous amenons dépoüillé de ses armes ;
O Roy, l’astre des rois,
Quittez vostre bonté, mocquez-vous de ses larmes,
Et luy faites sentir la rigueur de vos lois.
. . . . . .
Mars, qui met sa loüange à deserter la terre
Par des meurtres espais,
N’a rien de si tragique aux fureurs de la guerre
Comme ce desloyal aux douceurs de la paix.
. . . . . .
Ne meslez rien de lasche à vos hautes pensees,
Et par quelques appas
Qu’il demande mercy de ses fautes passees,
Imitez son exemple à ne pardonner pas.
. . . . . .
Languissent nuit et jour,
Verront sur leur auteur leurs peines renversees,
Et seront consolez aux despens de l’Amour.
Ce publicque ennemy, cette peste du monde,
Que l’erreur des humains
Fait le maistre absolu de la terre et de l’onde,
Se treuve à la mercy de nos petites mains.
Nous le vous amenons dépoüillé de ses armes ;
O Roy, l’astre des rois,
Quittez vostre bonté, mocquez-vous de ses larmes,
Et luy faites sentir la rigueur de vos lois.
. . . . . .
Mars, qui met sa loüange à deserter la terre
Par des meurtres espais,
N’a rien de si tragique aux fureurs de la guerre
Comme ce desloyal aux douceurs de la paix.
. . . . . .
Ne meslez rien de lasche à vos hautes pensees,
Et par quelques appas
Qu’il demande mercy de ses fautes passees,
Imitez son exemple à ne pardonner pas.
. . . . . .
Guillaume Apollinaire
Le brasier
J’ai jeté dans le noble feu
Que je transporte et que j’adore
De vives mains et même feu
Ce Passé ces têtes de morts
Flamme je fais ce que tu veux
Le galop soudain des étoiles
N’étant que ce qui deviendra
Se mêle au hennissement mâle
Des centaures dans leurs haras
Et des grand’plaintes végétales
Où sont ces têtes que j’avais
Où est le Dieu de ma jeunesse
L’amour est devenu mauvais
Qu’au brasier les flammes renaissent
Mon âme au soleil se dévêt
À Paul-Napoléon Roinard
Dans la plaine ont poussé des flammes
Nos coeurs pendent aux citronniers
Les têtes coupées qui m’acclament
Et les astres qui ont saigné
Ne sont que des têtes de femmes
Le fleuve épinglé sur la ville
T’y fixe comme un vêtement
Partant à l’amphion docile
Tu subis tous les tons charmants
Qui rendent les pierres agiles
Je flambe dans le brasier à l’ardeur adorable
Et les mains des croyants m’y rejettent multiple innombrablement
Les membres des intercis flambent auprès de moi
Eloignez du brasier les ossements
Je suffis pour l’éternité à entretenir le feu de mes délices
Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil
O Mémoire Combien de races qui forlignent
Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur
Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes
Qui étaient immortels et n’étaient pas chanteurs
Voici ma vie renouvelée
De grands vaisseaux passent et repassent
Je trempe une fois encore mes mains dans l’Océan
Voici le paquebot et ma vie renouvelée
Ses flammes sont immenses
Il n’y a plus rien de commun entre moi
Et ceux qui craignent les brûlures
Descendant des hauteurs où pense la lumière
Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles
L’avenir masqué flambe en traversant les cieux
Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie
J’ose à peine regarder la divine mascarade
Quand bleuira sur l’horizon la Désirade
Au-delà de notre atmosphère s’élève un théâtre
Que construisit le ver Zamir sans instrument
Puis le soleil revint ensoleiller les places
D’une ville marine apparue contremont
Sur les toits se reposaient les colombes lasses
Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie
A petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie
Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide
Comme les astres dont se nourrit le vide
Et voici le spectacle
Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil
Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle
Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles
Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles
Donnent des ordres aux hommes apprivoisés
Terre
O Déchirée que les fleuves ont reprisée
J’aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries
Vouloir savoir pour qu’enfin on m’y dévorât
Que je transporte et que j’adore
De vives mains et même feu
Ce Passé ces têtes de morts
Flamme je fais ce que tu veux
Le galop soudain des étoiles
N’étant que ce qui deviendra
Se mêle au hennissement mâle
Des centaures dans leurs haras
Et des grand’plaintes végétales
Où sont ces têtes que j’avais
Où est le Dieu de ma jeunesse
L’amour est devenu mauvais
Qu’au brasier les flammes renaissent
Mon âme au soleil se dévêt
À Paul-Napoléon Roinard
Dans la plaine ont poussé des flammes
Nos coeurs pendent aux citronniers
Les têtes coupées qui m’acclament
Et les astres qui ont saigné
Ne sont que des têtes de femmes
Le fleuve épinglé sur la ville
T’y fixe comme un vêtement
Partant à l’amphion docile
Tu subis tous les tons charmants
Qui rendent les pierres agiles
Je flambe dans le brasier à l’ardeur adorable
Et les mains des croyants m’y rejettent multiple innombrablement
Les membres des intercis flambent auprès de moi
Eloignez du brasier les ossements
Je suffis pour l’éternité à entretenir le feu de mes délices
Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil
O Mémoire Combien de races qui forlignent
Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur
Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes
Qui étaient immortels et n’étaient pas chanteurs
Voici ma vie renouvelée
De grands vaisseaux passent et repassent
Je trempe une fois encore mes mains dans l’Océan
Voici le paquebot et ma vie renouvelée
Ses flammes sont immenses
Il n’y a plus rien de commun entre moi
Et ceux qui craignent les brûlures
Descendant des hauteurs où pense la lumière
Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles
L’avenir masqué flambe en traversant les cieux
Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie
J’ose à peine regarder la divine mascarade
Quand bleuira sur l’horizon la Désirade
Au-delà de notre atmosphère s’élève un théâtre
Que construisit le ver Zamir sans instrument
Puis le soleil revint ensoleiller les places
D’une ville marine apparue contremont
Sur les toits se reposaient les colombes lasses
Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie
A petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie
Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide
Comme les astres dont se nourrit le vide
Et voici le spectacle
Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil
Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle
Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles
Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles
Donnent des ordres aux hommes apprivoisés
Terre
O Déchirée que les fleuves ont reprisée
J’aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries
Vouloir savoir pour qu’enfin on m’y dévorât
Jean de La Fontaine
Livre 6 — Épilogue
Bornons ici cette carrière.
Les longs ouvrages me font peur.
Loin d’épuiser une matière,
On n’en doit prendre que la fleur.
Il s’en va temps que je reprenne
Un peu de forces et d’haleine,
Pour fournir à d’autres projets.
Amour, ce tyran de ma vie,
Veut que je change de sujets ;
Il faut contenter son envie.
Retournons à Psyché. Damon, vous m’exhortez
À peindre ses malheurs et ses félicités :
J’y consens ; peut-être ma veine
En sa faveur s’échauffera.
Heureux si ce travail est la dernière peine
Que son époux me causera !
Les longs ouvrages me font peur.
Loin d’épuiser une matière,
On n’en doit prendre que la fleur.
Il s’en va temps que je reprenne
Un peu de forces et d’haleine,
Pour fournir à d’autres projets.
Amour, ce tyran de ma vie,
Veut que je change de sujets ;
Il faut contenter son envie.
Retournons à Psyché. Damon, vous m’exhortez
À peindre ses malheurs et ses félicités :
J’y consens ; peut-être ma veine
En sa faveur s’échauffera.
Heureux si ce travail est la dernière peine
Que son époux me causera !
Jean Passerat
Ode en vers saphiques et adoniques et ensemble rythmée
On demande en vain que la serve raison
Rompe pour sortir l’amoureuse prison :
Plus je veux briser le lien de Cypris,
Plus je me voy pris.
L’esprit insensé ne se paist que d’ennuis,
Plaintes et sanglots : ne repose les nuits,
Pour guarir ces maux, que l’aveugle vainqueur
Sorte de mon cœur,
Pren pitié des tiens, tire hors de mon flanc
Tant de traits lancés, enyvrés de mon sang.
Moindre soit l’ardeur de ton aspre flambeau,
Archerot oyseau.
Ou, si mon tourment renouvelle toujours,
Il me faut trancher le filet de mes jours.
Sur ce traistre Enfant je seray le plus fort
Quand je seray mort.
Rompe pour sortir l’amoureuse prison :
Plus je veux briser le lien de Cypris,
Plus je me voy pris.
L’esprit insensé ne se paist que d’ennuis,
Plaintes et sanglots : ne repose les nuits,
Pour guarir ces maux, que l’aveugle vainqueur
Sorte de mon cœur,
Pren pitié des tiens, tire hors de mon flanc
Tant de traits lancés, enyvrés de mon sang.
Moindre soit l’ardeur de ton aspre flambeau,
Archerot oyseau.
Ou, si mon tourment renouvelle toujours,
Il me faut trancher le filet de mes jours.
Sur ce traistre Enfant je seray le plus fort
Quand je seray mort.
Joachim Du Bellay
Les louanges d’amour
Le cler ruysselet courant,
Murmurant
Auprès de l’hospitale umbre
Plaist à ceux qui sont lassez,
Et pressez
De chault, de soif et d’encombre.
. . . . . .
Ces eaux cleres et bruyantes,
Eaux fuyantes
D’un cours assez doulx et lent,
Donneront quelque froideur
A l’ardeur
De mon feu trop violent.
. . . . . .
Le Roy, le Pere des Dieux
Tient les cieux
Dessoubz son obeïssance,
Neptune la mer tempere,
Et son frere
Sur les enfers a puissance.
Mais ce petit Dieu d’aymer,
Ciel et mer,
Et le plus bas de la terre,
D’un sceptre victorieux,
Glorieux,
Soulz son pouvoir tient et serre.
. . . . . .
Par luy tout genre d’oyzeaux
Sur les eaux
Et par les boys s’entretient.
Tout animal de servaige
Et sauvaige
De luy son essence tient.
Par ce petit Dieu puissant,
Delaissant
Le doulx gyron de la mere,
La vierge femme se treuve,
Et fait preuve
De la flamme doulceamere.
Que me chaut si on le blasme,
Et sa flamme ?
Amour ne scait abuser :
Et ceux qui mal en recoyvent,
Ne le doyvent,
Mais eux mesmes, accuser.
Amour est tout bon et beau,
Son flambeau
N’enflamme les vicieux :
Juste est et de simple foy,
C’est pourquoy
Il est tout nu & sans yeux.
. . . . . .
La jeunesse (helas) nous fuyt,
Et la suyt
Le froid aage languissant :
Adonques sont inutiles
Les scintiles
Du feu d’Amour périssant.
Murmurant
Auprès de l’hospitale umbre
Plaist à ceux qui sont lassez,
Et pressez
De chault, de soif et d’encombre.
. . . . . .
Ces eaux cleres et bruyantes,
Eaux fuyantes
D’un cours assez doulx et lent,
Donneront quelque froideur
A l’ardeur
De mon feu trop violent.
. . . . . .
Le Roy, le Pere des Dieux
Tient les cieux
Dessoubz son obeïssance,
Neptune la mer tempere,
Et son frere
Sur les enfers a puissance.
Mais ce petit Dieu d’aymer,
Ciel et mer,
Et le plus bas de la terre,
D’un sceptre victorieux,
Glorieux,
Soulz son pouvoir tient et serre.
. . . . . .
Par luy tout genre d’oyzeaux
Sur les eaux
Et par les boys s’entretient.
Tout animal de servaige
Et sauvaige
De luy son essence tient.
Par ce petit Dieu puissant,
Delaissant
Le doulx gyron de la mere,
La vierge femme se treuve,
Et fait preuve
De la flamme doulceamere.
Que me chaut si on le blasme,
Et sa flamme ?
Amour ne scait abuser :
Et ceux qui mal en recoyvent,
Ne le doyvent,
Mais eux mesmes, accuser.
Amour est tout bon et beau,
Son flambeau
N’enflamme les vicieux :
Juste est et de simple foy,
C’est pourquoy
Il est tout nu & sans yeux.
. . . . . .
La jeunesse (helas) nous fuyt,
Et la suyt
Le froid aage languissant :
Adonques sont inutiles
Les scintiles
Du feu d’Amour périssant.
José María de Heredia
Ariane
Au choc clair et vibrant des cymbales d’airain,
Nue, allongée au dos d’un grand tigre, la Reine
Regarde, avec l’Orgie immense qu’il entraîne,
Iacchos s’avancer sur le sable marin.
Et le monstre royal, ployant son large rein,
Sous le poids adoré foule la blonde arène,
Et, frôlé par la main d’où pend l’errante rêne,
En rugissant d’amour mord les fleurs de son frein.
Laissant sa chevelure à son flanc qui se cambre
Parmi les noirs raisins rouler ses grappes d’ambre,
L’Épouse n’entend pas le sourd rugissement;
Et sa bouche éperdue, ivre enfin d’ambroisie,
Oubliant ses longs cris vers l’infidèle amant,
Rit au baiser prochain du Dompteur de l’Asie.
Nue, allongée au dos d’un grand tigre, la Reine
Regarde, avec l’Orgie immense qu’il entraîne,
Iacchos s’avancer sur le sable marin.
Et le monstre royal, ployant son large rein,
Sous le poids adoré foule la blonde arène,
Et, frôlé par la main d’où pend l’errante rêne,
En rugissant d’amour mord les fleurs de son frein.
Laissant sa chevelure à son flanc qui se cambre
Parmi les noirs raisins rouler ses grappes d’ambre,
L’Épouse n’entend pas le sourd rugissement;
Et sa bouche éperdue, ivre enfin d’ambroisie,
Oubliant ses longs cris vers l’infidèle amant,
Rit au baiser prochain du Dompteur de l’Asie.
Jules Amédée Barbey d'Aurevilly
La Maîtresse rousse
Je pris pour maître, un jour, une rude Maîtresse,
Plus fauve qu’un jaguar, plus rousse qu’un lion!
Je l’aimais ardemment, — âprement, — sans tendresse,
Avec possession plus qu’adoration !
C’était ma rage, à moi! la dernière folie
Qui saisit, — quand, touché par l’âge et le malheur,
On sent au fond de soi la jeunesse finie…
Car le soleil des jours monte encor dans la vie,
Qu’’il s’en va baissant dans le cœur!
Je l’aimais et jamais je n’avais assez d’elle !
Je lui disais : « Démon des dernières amours,
Salamandre d’enfer, à l’ivresse mortelle,
Quand les cœurs sont si froids, embrase-moi toujours !
Verse-moi dans tes feux les feux que je regretté,
Ces beaux feux qu’autrefois j’allumais d’un regard !
Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète,
Et, puisqu’il faut mourir, que je meure, Ô Fillette !
Sous tes morsures de jaguar! »
Alors je la prenais, dans son corset de verre,
Et sur ma lèvre en feu, qu’elle enflammait encor,
j’aimais à la pencher, coupe ardente et légère,
Cette rousse beauté, ce poison dans de l’or!
Et c’étaient des baisers !. Jamais, jamais vampire
Ne suça d’une enfant le cou charmant et frais
Comme moi je suçais, Ôô ma rousse hétaïre,
La lèvre de cristal où buvait mon délire
Et sur laquelle tu brûlais!
Et je sentais alors ta foudroyante haleine
Qui passait dans la mienne et, tombant dans mon cœur,
Y redoublait la vie, en effaçait la peine,
Et pour quelques instants en ravivait l’ardeur!
Alors, Fille de Feu, maîtresse sans rivale,
j’aimais à me sentir incendié par toi
Et voulais m’endormir, l’air joyeux, le front pâle,
Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale,
Et le bûcher était en moi!
« Ah! du moins celle-là sait nous rester fidèle, —
Me disais-je, — et la main la retrouve toujours,
Toujours prête à qui l’aime et vit altéré d’elle,
Et veut dans son amour perdre tous ses amours ! »
Un jour elles s’en vont, nos plus chères maîtresses ;
Par elles, de l’Oubli nous buvons le poison,
Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses,
Peut nous tuer aussi, — mais à force d’ivresses,
Et non pas par la trahison !
Et je la préférais, féroce, mais sincère,
A ces douces beautés, au sourire trompeur,
Payant les cœurs loyaux d’un amour de faussaire…
Je savais sur quel cœur je dormais sur son cœur!
L’or qu’elle me versait et qui dorait ma vie,
Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor!
Aussi ce n’était pas pour le temps d’une orgie,
Mais pour l’éternité, que je l’avais choisie :
Ma compagne jusqu’à la mort!
Plus fauve qu’un jaguar, plus rousse qu’un lion!
Je l’aimais ardemment, — âprement, — sans tendresse,
Avec possession plus qu’adoration !
C’était ma rage, à moi! la dernière folie
Qui saisit, — quand, touché par l’âge et le malheur,
On sent au fond de soi la jeunesse finie…
Car le soleil des jours monte encor dans la vie,
Qu’’il s’en va baissant dans le cœur!
Je l’aimais et jamais je n’avais assez d’elle !
Je lui disais : « Démon des dernières amours,
Salamandre d’enfer, à l’ivresse mortelle,
Quand les cœurs sont si froids, embrase-moi toujours !
Verse-moi dans tes feux les feux que je regretté,
Ces beaux feux qu’autrefois j’allumais d’un regard !
Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète,
Et, puisqu’il faut mourir, que je meure, Ô Fillette !
Sous tes morsures de jaguar! »
Alors je la prenais, dans son corset de verre,
Et sur ma lèvre en feu, qu’elle enflammait encor,
j’aimais à la pencher, coupe ardente et légère,
Cette rousse beauté, ce poison dans de l’or!
Et c’étaient des baisers !. Jamais, jamais vampire
Ne suça d’une enfant le cou charmant et frais
Comme moi je suçais, Ôô ma rousse hétaïre,
La lèvre de cristal où buvait mon délire
Et sur laquelle tu brûlais!
Et je sentais alors ta foudroyante haleine
Qui passait dans la mienne et, tombant dans mon cœur,
Y redoublait la vie, en effaçait la peine,
Et pour quelques instants en ravivait l’ardeur!
Alors, Fille de Feu, maîtresse sans rivale,
j’aimais à me sentir incendié par toi
Et voulais m’endormir, l’air joyeux, le front pâle,
Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale,
Et le bûcher était en moi!
« Ah! du moins celle-là sait nous rester fidèle, —
Me disais-je, — et la main la retrouve toujours,
Toujours prête à qui l’aime et vit altéré d’elle,
Et veut dans son amour perdre tous ses amours ! »
Un jour elles s’en vont, nos plus chères maîtresses ;
Par elles, de l’Oubli nous buvons le poison,
Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses,
Peut nous tuer aussi, — mais à force d’ivresses,
Et non pas par la trahison !
Et je la préférais, féroce, mais sincère,
A ces douces beautés, au sourire trompeur,
Payant les cœurs loyaux d’un amour de faussaire…
Je savais sur quel cœur je dormais sur son cœur!
L’or qu’elle me versait et qui dorait ma vie,
Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor!
Aussi ce n’était pas pour le temps d’une orgie,
Mais pour l’éternité, que je l’avais choisie :
Ma compagne jusqu’à la mort!
Maurice Maeterlinck
L’en-avant
Le corps ployé sur ma fenêtre,
Les nerfs vibrants et sonores de bruit
Jécoute avec ma fiévre et j’absorbe, en mon étre,
Les tonnerres des trains qui traversent la nuit.
Tls sont un incendie en fuite dans le vide.
Leur vacarme de fer, sur les plaques des ponts,
Tintamarre si fort qu’on dirait qu’il décide
Du rut d’un cratère ou des chutes d’un mont.
Et leur élan m’ébranle encor et me secoue,
Qu’au loin, dans la ténèbre et dans la nuit du sort,
Ils réveillent déja du fracas de leurs roues,
Le silence endormi dans les gares en or.
Et mes muscles bandés où tout se répercute
Et se prolonge et tout à coup revit
Communiquent, minute par minute,
Ce vol sonore et trépidant à mon esprit.
Il le remplit d’angoisse et le charme d’ivresse
Étrange et d’ample et furieuse volupté,
Lui suggérant, dans les routes de la vitesse,
Un sillage nouveau vers la vieille beauté.
O les rythmes fougueux de la nature entière
Et les sentir et les darder À travers soi!
Vivre les mouvements répandus dans les bois,
Le sol, les vents, la mer et les tonnerres ;
Vouloir qu’en son cerveau tressaille l’univers ;
Et pour en condenser les frissons clairs
En ardentes images,
Aimer, aimer surtout la foudre et les éclairs
Dont les dévorateurs de Vespace et de l’air
Incendient leur passage!
Les nerfs vibrants et sonores de bruit
Jécoute avec ma fiévre et j’absorbe, en mon étre,
Les tonnerres des trains qui traversent la nuit.
Tls sont un incendie en fuite dans le vide.
Leur vacarme de fer, sur les plaques des ponts,
Tintamarre si fort qu’on dirait qu’il décide
Du rut d’un cratère ou des chutes d’un mont.
Et leur élan m’ébranle encor et me secoue,
Qu’au loin, dans la ténèbre et dans la nuit du sort,
Ils réveillent déja du fracas de leurs roues,
Le silence endormi dans les gares en or.
Et mes muscles bandés où tout se répercute
Et se prolonge et tout à coup revit
Communiquent, minute par minute,
Ce vol sonore et trépidant à mon esprit.
Il le remplit d’angoisse et le charme d’ivresse
Étrange et d’ample et furieuse volupté,
Lui suggérant, dans les routes de la vitesse,
Un sillage nouveau vers la vieille beauté.
O les rythmes fougueux de la nature entière
Et les sentir et les darder À travers soi!
Vivre les mouvements répandus dans les bois,
Le sol, les vents, la mer et les tonnerres ;
Vouloir qu’en son cerveau tressaille l’univers ;
Et pour en condenser les frissons clairs
En ardentes images,
Aimer, aimer surtout la foudre et les éclairs
Dont les dévorateurs de Vespace et de l’air
Incendient leur passage!
Patrice de La Tour du Pin
La joie
Livre royal :
De la méthode du froid de ’Ame
Considérée comme route unique de la Joie.
Penche-toi sur ce battement sourd et sans vie,
Celui d’un cœur que tu voudrais exalter :
Il sonne le creux de V’ironie !
Aime-moi : montre-moi jusqu’à quel point tu m’aimes,
Le jour où tel un coup de couteau
Tu sentiras la montée lente de la mer
Dans cette plaie, grand’ouverte par un bourreau,
Tu ne pourras réfréner un cri de peur,
Un cri de peur épouvantable et prolongé
Un cri de mort, déjà...
jusqu’à quel point tu peux te dépasser toi-même :
J’agrandirai ton cœur pour contenir tout ton amour...
Rappelle-toi : ce vase secret que tu portais sous ton manteau
Que tu as rempli toi-même à ma blessure,
Pourquoi le cacher honteusement, jalousement ?
Pourquoi ne pas le montrer aux autres, leur donner?
Vous avez cherché la Joie dans toutes les voies offertes,
Mais vous avez faussé le rythme de nos cœurs.
Que n’avez-vous souffert de la souffrance des autres ?
Et non de leur pitié?
Qui vous consolera d’être des créatures ?
Aime-moi : aime-moi toujours et davantage,
Caresse-moi jusqu’a l’épuisement des mains,
Tu peux tout concevoir en un instant d’amour..,
LA QUÊTE DE JOIE.
De la méthode du froid de ’Ame
Considérée comme route unique de la Joie.
Penche-toi sur ce battement sourd et sans vie,
Celui d’un cœur que tu voudrais exalter :
Il sonne le creux de V’ironie !
Aime-moi : montre-moi jusqu’à quel point tu m’aimes,
Le jour où tel un coup de couteau
Tu sentiras la montée lente de la mer
Dans cette plaie, grand’ouverte par un bourreau,
Tu ne pourras réfréner un cri de peur,
Un cri de peur épouvantable et prolongé
Un cri de mort, déjà...
jusqu’à quel point tu peux te dépasser toi-même :
J’agrandirai ton cœur pour contenir tout ton amour...
Rappelle-toi : ce vase secret que tu portais sous ton manteau
Que tu as rempli toi-même à ma blessure,
Pourquoi le cacher honteusement, jalousement ?
Pourquoi ne pas le montrer aux autres, leur donner?
Vous avez cherché la Joie dans toutes les voies offertes,
Mais vous avez faussé le rythme de nos cœurs.
Que n’avez-vous souffert de la souffrance des autres ?
Et non de leur pitié?
Qui vous consolera d’être des créatures ?
Aime-moi : aime-moi toujours et davantage,
Caresse-moi jusqu’a l’épuisement des mains,
Tu peux tout concevoir en un instant d’amour..,
LA QUÊTE DE JOIE.
Paul Verlaine
J’ai la fureur d’aimer. Mon cœur si faible est fou
J’ai la fureur d’aimer. Mon cœur si faible est fou.
N’importe quand, n’importe quel et n’importe où,
Qu’un éclair de beauté, de vertu, de vaillance
Luise, il s’y précipite, il y vole, il s’y lance,
Et, le temps d’une étreinte, il embrasse cent fois
L’être ou l’objet qu’il a poursuivi de son choix;
Puis, quand l’illusion a replié son aile,
Il revient triste et seul bien souvent, mais fidèle,
Et laissant aux ingrats quelque chose de lui,
Sang ou chair. Mais, sans plus mourir dans son ennui,
Il embarque aussitôt pour l’îÎle des Chimères
Et n’en apporte rien que des larmes amères
Qu’il savoure, et d’affreux désespoirs d’un instant,
Puis rembarque.
— Il est brusque et volontaire tant
Qu’en ses courses dans les infinis il arrive,
Navigateur têtu, qu’il va droit à la rive,
Sans plus s’inquiéter que s’il n’existait pas
De l’écueil proche qui met son esquif à bas.
Mais lui fait de l’écueil un tremplin et dirige
Sa nage vers le bord. L’y voilà. Le prodige
Serait qu’il n’eût pas fait avidement le tour
Du matin jusqu’au soir et du soir jusqu’au jour,
Et le tour et le tour encor du promontoire.
Et rien! Pas d’arbres ni d’herbes, pas d’eau pour boire,
La faim, la soif, et les yeux brûlés du soleil,
Et nul vestige humain, et pas un cœur pareil !
Non pas à lui, — jamais il n’aura son semblable, —
Mais un cœur d’homme, un cœur vivant, un cœur palpable,
Fût-il faux, fût-il lâche, un cœur! quoi, pas un cœur!
Il attendra, sans rien perdre de sa vigueur
Que la fièvre soutient et l’amour encourage,
Qu’un bateau montre un bout de mât dans ce parage,
Et fera des signaux qui seront aperçus :
Tel il raisonne. Et puis fiez-vous là-dessus! —
Un jour, il restera non vu, l’étrange apôtre.
Mais que lui fait la mort, sinon celle d’un autre?
Ah, ses morts! Ah, ses morts, mais il est plus mort qu’eux!
Quelque fibre toujours de son esprit fougueux
Vit dans leur fosse, y puise une tristesse douce ;
Il les aime comme un oiseau son nid de mousse ;
Leur mémoire est son cher oreiller, il y dort,
Il rêve d’eux, les voit, cause avec et n’en sort,
Plein d’eux, que pour encor quelque effrayante affaire.
J’ai la fureur d’aimer. Qu’y faire? Ah! laisser faire !
N’importe quand, n’importe quel et n’importe où,
Qu’un éclair de beauté, de vertu, de vaillance
Luise, il s’y précipite, il y vole, il s’y lance,
Et, le temps d’une étreinte, il embrasse cent fois
L’être ou l’objet qu’il a poursuivi de son choix;
Puis, quand l’illusion a replié son aile,
Il revient triste et seul bien souvent, mais fidèle,
Et laissant aux ingrats quelque chose de lui,
Sang ou chair. Mais, sans plus mourir dans son ennui,
Il embarque aussitôt pour l’îÎle des Chimères
Et n’en apporte rien que des larmes amères
Qu’il savoure, et d’affreux désespoirs d’un instant,
Puis rembarque.
— Il est brusque et volontaire tant
Qu’en ses courses dans les infinis il arrive,
Navigateur têtu, qu’il va droit à la rive,
Sans plus s’inquiéter que s’il n’existait pas
De l’écueil proche qui met son esquif à bas.
Mais lui fait de l’écueil un tremplin et dirige
Sa nage vers le bord. L’y voilà. Le prodige
Serait qu’il n’eût pas fait avidement le tour
Du matin jusqu’au soir et du soir jusqu’au jour,
Et le tour et le tour encor du promontoire.
Et rien! Pas d’arbres ni d’herbes, pas d’eau pour boire,
La faim, la soif, et les yeux brûlés du soleil,
Et nul vestige humain, et pas un cœur pareil !
Non pas à lui, — jamais il n’aura son semblable, —
Mais un cœur d’homme, un cœur vivant, un cœur palpable,
Fût-il faux, fût-il lâche, un cœur! quoi, pas un cœur!
Il attendra, sans rien perdre de sa vigueur
Que la fièvre soutient et l’amour encourage,
Qu’un bateau montre un bout de mât dans ce parage,
Et fera des signaux qui seront aperçus :
Tel il raisonne. Et puis fiez-vous là-dessus! —
Un jour, il restera non vu, l’étrange apôtre.
Mais que lui fait la mort, sinon celle d’un autre?
Ah, ses morts! Ah, ses morts, mais il est plus mort qu’eux!
Quelque fibre toujours de son esprit fougueux
Vit dans leur fosse, y puise une tristesse douce ;
Il les aime comme un oiseau son nid de mousse ;
Leur mémoire est son cher oreiller, il y dort,
Il rêve d’eux, les voit, cause avec et n’en sort,
Plein d’eux, que pour encor quelque effrayante affaire.
J’ai la fureur d’aimer. Qu’y faire? Ah! laisser faire !
Pierre de Ronsard
Hymne de l’été
. . . . . .
L’amoureuse Nature estoit un jour fâchée
De se voir sans rien faire, auprès du Temps couchée :
« Il y a, ce disoit, tant de siecles passez
Que du Temps, mon mary, les membres sont cassez,
Froids, perclus, impotens, la charge de ma couche ;
. . . . . .
J’ay beau passer ma main tres-delicate et blanche
Ores dessus son ventre, ores dessus sa hanche,
J’ay beau fourcher ma jambe et chatouiller sa chair,
Il demeure immobile, aussi froid qu’un rocher,
Descharné, deshallé, sans puissance ny force,
N’ayant plus rien de vif sinon un peu d’escorce.
En lieu de me respondre il ronfle, et si ne puis
En tirer seulement un baiser en trois nuicts.
Las ! il n’estoit pas tel, quand, pour sa chere espouse,
Il me prist chez mon pere : il n’aimoit autre chouse
Que l’amoureux deduit, duquel les mariez
Se trouvent bras-à-bras à leurs femmes liez.
Tousjours il m’accoloit d’une chaude ambrassée,
Tousjours ma bouche estoit à la sienne pressée,
Et fusmes si gaillars que ce grand Univers
Fut peuplé tout soudain de nos enfans divers,
Car tout cela qui vit et qui habite au monde,
Est yssu du plaisir de nostre amour feconde.
Maintenant il est vieil et je ne le suis pas !
Je sens encor en moy les gracieux appas,
Dont Amour, mon enfant, chatouille la pensée,
Et sa flame en mon cœur n’est encor effacée.
Bref, j’ay delibéré de me donner plaisir,
Aupres de mon mary, je ne veux plus gesir,
La foy de mariage est pour les hommes faite
Grossiers, mal-advisez et de race imparfaite,
Assujettis aux lois, et non pas pour les Dieux
Qui pleins de liberté habitent dans les Cieux.
Quant-à-moy, je suis franche, et Deesse j’estime
Autant un fils bastard, comme un fils legitime. »
Ainsi disoit Nature, et de ce pas alla
Au palais du Soleil, auquel ainsi parla :
« Soleil, de ce grand Tout, l’ame, l’œil et la vie,
Je suis de tes beautez en l’ame si ravie,
Que tu me verras toute en larmes consommer,
S'il ne te plaist guarir mon mal, qui vient d’aimer.
. . . . . .
Te voyant l’autre jour chez mon pere, à la table,
Sans barbe et chevelu, de visage accointable,
Jeune, doux et courtois, tu me gaignas le cœur ;
Depuis je n’ay vescu qu’en peine et en langueur,
Souspirante pour toy et pour ton beau visage,
Qui m’a dedans l’esprit imprimé ton image ;
Je ne fais que gémir, et pense nuit et jour
Le moyen de guarir mes pleurs et mon amour.
Aux charmes, pour l’oster, j’ay mis ma fantaisie,
Mais mon ame, qui vit de trop d’amour saisie,
Refuse tout confort ; mon extreme secours
Est d’avoir, sans tarder, à ta grace recours,
Et t’embrasser tout nud, pendant que la Nuict brune
Conduira par le Ciel les chevaux de la Lune. »
. . . . . .
L’amoureuse Nature estoit un jour fâchée
De se voir sans rien faire, auprès du Temps couchée :
« Il y a, ce disoit, tant de siecles passez
Que du Temps, mon mary, les membres sont cassez,
Froids, perclus, impotens, la charge de ma couche ;
. . . . . .
J’ay beau passer ma main tres-delicate et blanche
Ores dessus son ventre, ores dessus sa hanche,
J’ay beau fourcher ma jambe et chatouiller sa chair,
Il demeure immobile, aussi froid qu’un rocher,
Descharné, deshallé, sans puissance ny force,
N’ayant plus rien de vif sinon un peu d’escorce.
En lieu de me respondre il ronfle, et si ne puis
En tirer seulement un baiser en trois nuicts.
Las ! il n’estoit pas tel, quand, pour sa chere espouse,
Il me prist chez mon pere : il n’aimoit autre chouse
Que l’amoureux deduit, duquel les mariez
Se trouvent bras-à-bras à leurs femmes liez.
Tousjours il m’accoloit d’une chaude ambrassée,
Tousjours ma bouche estoit à la sienne pressée,
Et fusmes si gaillars que ce grand Univers
Fut peuplé tout soudain de nos enfans divers,
Car tout cela qui vit et qui habite au monde,
Est yssu du plaisir de nostre amour feconde.
Maintenant il est vieil et je ne le suis pas !
Je sens encor en moy les gracieux appas,
Dont Amour, mon enfant, chatouille la pensée,
Et sa flame en mon cœur n’est encor effacée.
Bref, j’ay delibéré de me donner plaisir,
Aupres de mon mary, je ne veux plus gesir,
La foy de mariage est pour les hommes faite
Grossiers, mal-advisez et de race imparfaite,
Assujettis aux lois, et non pas pour les Dieux
Qui pleins de liberté habitent dans les Cieux.
Quant-à-moy, je suis franche, et Deesse j’estime
Autant un fils bastard, comme un fils legitime. »
Ainsi disoit Nature, et de ce pas alla
Au palais du Soleil, auquel ainsi parla :
« Soleil, de ce grand Tout, l’ame, l’œil et la vie,
Je suis de tes beautez en l’ame si ravie,
Que tu me verras toute en larmes consommer,
S'il ne te plaist guarir mon mal, qui vient d’aimer.
. . . . . .
Te voyant l’autre jour chez mon pere, à la table,
Sans barbe et chevelu, de visage accointable,
Jeune, doux et courtois, tu me gaignas le cœur ;
Depuis je n’ay vescu qu’en peine et en langueur,
Souspirante pour toy et pour ton beau visage,
Qui m’a dedans l’esprit imprimé ton image ;
Je ne fais que gémir, et pense nuit et jour
Le moyen de guarir mes pleurs et mon amour.
Aux charmes, pour l’oster, j’ay mis ma fantaisie,
Mais mon ame, qui vit de trop d’amour saisie,
Refuse tout confort ; mon extreme secours
Est d’avoir, sans tarder, à ta grace recours,
Et t’embrasser tout nud, pendant que la Nuict brune
Conduira par le Ciel les chevaux de la Lune. »
. . . . . .
Pierre de Ronsard
J’espere et crain, je me tais et supplie
J’espere et crain, je me tais et supplie,
Or’ je suis glace et ores un feu chaud,
J’admire tout et de rien ne me chaut,
Je me delace et mon col je relie.
Rien ne me plaist sinon ce qui m’ennuie ;
Je suis vaillant et le cœur me defaut,
J’ay l’espoir bas, j’ay le courage haut,
Je doute Amour et si je le desfie.
Plus je me pique, et plus je suis retif,
J’aime estre libre, et veux estre captif,
Tout je desire, et si n’ay qu’une envie.
Un Promethée en passions je suis :
Jose, je veux, je m’efforce, et ne puis,
Tant d’un fil noir la Parque ourdit ma vie.
Or’ je suis glace et ores un feu chaud,
J’admire tout et de rien ne me chaut,
Je me delace et mon col je relie.
Rien ne me plaist sinon ce qui m’ennuie ;
Je suis vaillant et le cœur me defaut,
J’ay l’espoir bas, j’ay le courage haut,
Je doute Amour et si je le desfie.
Plus je me pique, et plus je suis retif,
J’aime estre libre, et veux estre captif,
Tout je desire, et si n’ay qu’une envie.
Un Promethée en passions je suis :
Jose, je veux, je m’efforce, et ne puis,
Tant d’un fil noir la Parque ourdit ma vie.
Théophile de Viau
Je n’ai repos ni nuit ni jour…
Je n’ai repos ni nuit ni jour,
Je brûle, et je me meurs d’amour,
Tout me nuit, personne ne m’aide,
Le mal m’ôte le jugement,
Et plus je cherche de remède,
Moins je trouve d’allégement.
Je suis désespéré, j’enrage,
Qui me veut consoler m’outrage,
Si je pense à ma guérison,
Je tremble de cette espérance,
Je me fâche de ma prison,
Et ne crains que ma délivrance.
Orgueilleuse et belle qu’elle est,
Elle me tue, elle me plaît,
Ses faveurs qui me sont si chères
Quelquefois flattent mon tourment,
Quelquefois elle a des colères
Qui me poussent au monument.
Mes amoureuses fantaisies,
Mes passions, mes frénésies,
Qu’ai-je plus encore à souffrir ?
Dieux, destins, amour, ma maîtresse,
Ne dois-je jamais ni guérir,
Ni mourir du trait qui me blesse ?
Mais suis-je point dans un tombeau ?
Mes yeux ont perdu leur flambeau,
Et mon âme, Iris l’a ravie ;
Encor voudrais-je que le sort
Me fît avoir plus d’une vie
Afin d’avoir plus d’une mort.
Plût aux dieux qui me firent naître,
Qu’ils eussent retenu mon être
Dans le froid repos du sommeil,
Que ce corps n’eût jamais eu d’âme,
Et que l’Amour ou le Soleil
Ne m’eussent point donné leur flamme.
Tout ne m’apporte que du mal,
Mon propre démon m’est fatal,
Tous les astres me sont funestes,
J’ai beau recourir aux autels,
Je sens que pour moi les célestes
Sont faibles comme les mortels.
Ô destins ! tirez-moi de peine,
Dites-moi si cette inhumaine
Consent à mon affliction :
Je bénirai son injustice,
Et n’aurai d’autre passion
Que de courir à mon supplice.
Las ! je ne sais ce que je veux,
Mon âme est contrainte à mes vœux,
Ce que je crains je le demande,
Je cherche mon contentement,
Et quand j’ai du mal, j’appréhende
Qu’il finisse trop promptement.
Je brûle, et je me meurs d’amour,
Tout me nuit, personne ne m’aide,
Le mal m’ôte le jugement,
Et plus je cherche de remède,
Moins je trouve d’allégement.
Je suis désespéré, j’enrage,
Qui me veut consoler m’outrage,
Si je pense à ma guérison,
Je tremble de cette espérance,
Je me fâche de ma prison,
Et ne crains que ma délivrance.
Orgueilleuse et belle qu’elle est,
Elle me tue, elle me plaît,
Ses faveurs qui me sont si chères
Quelquefois flattent mon tourment,
Quelquefois elle a des colères
Qui me poussent au monument.
Mes amoureuses fantaisies,
Mes passions, mes frénésies,
Qu’ai-je plus encore à souffrir ?
Dieux, destins, amour, ma maîtresse,
Ne dois-je jamais ni guérir,
Ni mourir du trait qui me blesse ?
Mais suis-je point dans un tombeau ?
Mes yeux ont perdu leur flambeau,
Et mon âme, Iris l’a ravie ;
Encor voudrais-je que le sort
Me fît avoir plus d’une vie
Afin d’avoir plus d’une mort.
Plût aux dieux qui me firent naître,
Qu’ils eussent retenu mon être
Dans le froid repos du sommeil,
Que ce corps n’eût jamais eu d’âme,
Et que l’Amour ou le Soleil
Ne m’eussent point donné leur flamme.
Tout ne m’apporte que du mal,
Mon propre démon m’est fatal,
Tous les astres me sont funestes,
J’ai beau recourir aux autels,
Je sens que pour moi les célestes
Sont faibles comme les mortels.
Ô destins ! tirez-moi de peine,
Dites-moi si cette inhumaine
Consent à mon affliction :
Je bénirai son injustice,
Et n’aurai d’autre passion
Que de courir à mon supplice.
Las ! je ne sais ce que je veux,
Mon âme est contrainte à mes vœux,
Ce que je crains je le demande,
Je cherche mon contentement,
Et quand j’ai du mal, j’appréhende
Qu’il finisse trop promptement.
Victor Hugo
Toujours lui ! Lui partout ! — Ou brûlante ou glacée
Toujours lui ! Lui partout ! — Ou brûlante ou glacée,
Son image sans cesse ébranle ma pensée.
Il verse à mon esprit le souffle créateur.
Je tremble, et dans ma bouche abondent les paroles
Quand son nom gigantesque, entouré d’auréoles,
Se dresse dans mon vers de toute sa hauteur.
. . . . . .
Son image sans cesse ébranle ma pensée.
Il verse à mon esprit le souffle créateur.
Je tremble, et dans ma bouche abondent les paroles
Quand son nom gigantesque, entouré d’auréoles,
Se dresse dans mon vers de toute sa hauteur.
. . . . . .
Victor Segalen
Fatigue qui vient : lente et leste, avec ce beau pas d’éléphant
Fatigue qui vient : lente et leste, avec ce beau pas d’éléphant ;
Dorée au midi; matrone rousse
Des soirs : vierge lourde au matin quand mon rêve se fend
En deux univers comme une gousse !
La voici maîtresse incrustée en cet inexorable affront,
Solitaire, pénétrante et nue;
Dans mes cuisses et dans mon cœur et à ma gorge et à mon front
Jusqu’aux creux des sources inconnues.
Jusqu’aux replis invisités ; jusqu’en la moelle de mes reins.
Vampire elle me jouit et m’habite.
Soit-elle abondante et repue, — Ôô baume en mes vases murrhins.
Soit-elle hébergée et bénédite
Jusqu’à défaillir et mourir, pour Celui plus grand qui la suit,
(Non point le repos, non pas la nuit,
moins encor le sommeil toujours le même en sa trop quiétude)
Mais pour son vainqueur des lassitudes.
Dieu fier, dieu pur, parèdre mâle et le plus noble des amants
Fatigue, pour le surpassement.
Dorée au midi; matrone rousse
Des soirs : vierge lourde au matin quand mon rêve se fend
En deux univers comme une gousse !
La voici maîtresse incrustée en cet inexorable affront,
Solitaire, pénétrante et nue;
Dans mes cuisses et dans mon cœur et à ma gorge et à mon front
Jusqu’aux creux des sources inconnues.
Jusqu’aux replis invisités ; jusqu’en la moelle de mes reins.
Vampire elle me jouit et m’habite.
Soit-elle abondante et repue, — Ôô baume en mes vases murrhins.
Soit-elle hébergée et bénédite
Jusqu’à défaillir et mourir, pour Celui plus grand qui la suit,
(Non point le repos, non pas la nuit,
moins encor le sommeil toujours le même en sa trop quiétude)
Mais pour son vainqueur des lassitudes.
Dieu fier, dieu pur, parèdre mâle et le plus noble des amants
Fatigue, pour le surpassement.