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Poèmes de ce thème

Passion

Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud

Matinée d’ivresse

O mon Bien! O mon Beau! Fanfare atroce où je ne trébuche point! Chevalet féerique! Hourra pour l’œuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendus à l’ancienne inharmonie. O maintenant nous si dignes de ces tortures! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés: cette promesse, cette démence! L’élégance, la science, la violence! On nous a promis d’enterrer dans l’ombre l’arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, – ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette étenité, – cela finit par une débandade de parfums.
Rire des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d’ici, sacrés soyezvous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.
Petite veille d’ivresse, sainte! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t’affirmons, méthode! Nous n’oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos ages. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.
Voici le temps des Assassins.
Guillaume Apollinaire

Guillaume Apollinaire

Le brasier

J’ai jeté dans le noble feu
Que je transporte et que j’adore
De vives mains et même feu
Ce Passé ces têtes de morts
Flamme je fais ce que tu veux

Le galop soudain des étoiles
N’étant que ce qui deviendra
Se mêle au hennissement mâle
Des centaures dans leurs haras
Et des grand’plaintes végétales

Où sont ces têtes que j’avais
Où est le Dieu de ma jeunesse
L’amour est devenu mauvais
Qu’au brasier les flammes renaissent
Mon âme au soleil se dévêt

À Paul-Napoléon Roinard

Dans la plaine ont poussé des flammes
Nos coeurs pendent aux citronniers
Les têtes coupées qui m’acclament
Et les astres qui ont saigné
Ne sont que des têtes de femmes

Le fleuve épinglé sur la ville
T’y fixe comme un vêtement
Partant à l’amphion docile
Tu subis tous les tons charmants
Qui rendent les pierres agiles

Je flambe dans le brasier à l’ardeur adorable
Et les mains des croyants m’y rejettent multiple innombrablement
Les membres des intercis flambent auprès de moi
Eloignez du brasier les ossements
Je suffis pour l’éternité à entretenir le feu de mes délices
Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil

O Mémoire Combien de races qui forlignent
Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur
Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes
Qui étaient immortels et n’étaient pas chanteurs
Voici ma vie renouvelée
De grands vaisseaux passent et repassent
Je trempe une fois encore mes mains dans l’Océan

Voici le paquebot et ma vie renouvelée
Ses flammes sont immenses
Il n’y a plus rien de commun entre moi
Et ceux qui craignent les brûlures

Descendant des hauteurs où pense la lumière
Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles
L’avenir masqué flambe en traversant les cieux

Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie

J’ose à peine regarder la divine mascarade

Quand bleuira sur l’horizon la Désirade

Au-delà de notre atmosphère s’élève un théâtre
Que construisit le ver Zamir sans instrument
Puis le soleil revint ensoleiller les places
D’une ville marine apparue contremont
Sur les toits se reposaient les colombes lasses

Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie
A petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie
Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide
Comme les astres dont se nourrit le vide

Et voici le spectacle
Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil
Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle
Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles

Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles
Donnent des ordres aux hommes apprivoisés
Terre
O Déchirée que les fleuves ont reprisée

J’aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries
Vouloir savoir pour qu’enfin on m’y dévorât
Jules Amédée Barbey d'Aurevilly

Jules Amédée Barbey d'Aurevilly

La Maîtresse rousse

Je pris pour maître, un jour, une rude Maîtresse,
Plus fauve qu’un jaguar, plus rousse qu’un lion!
Je l’aimais ardemment, — âprement, — sans tendresse,
Avec possession plus qu’adoration !
C’était ma rage, à moi! la dernière folie
Qui saisit, — quand, touché par l’âge et le malheur,
On sent au fond de soi la jeunesse finie…
Car le soleil des jours monte encor dans la vie,
Qu’’il s’en va baissant dans le cœur!

Je l’aimais et jamais je n’avais assez d’elle !
Je lui disais : « Démon des dernières amours,
Salamandre d’enfer, à l’ivresse mortelle,
Quand les cœurs sont si froids, embrase-moi toujours !
Verse-moi dans tes feux les feux que je regretté,
Ces beaux feux qu’autrefois j’allumais d’un regard !
Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète,
Et, puisqu’il faut mourir, que je meure, Ô Fillette !
Sous tes morsures de jaguar! »

Alors je la prenais, dans son corset de verre,
Et sur ma lèvre en feu, qu’elle enflammait encor,
j’aimais à la pencher, coupe ardente et légère,
Cette rousse beauté, ce poison dans de l’or!
Et c’étaient des baisers !. Jamais, jamais vampire
Ne suça d’une enfant le cou charmant et frais
Comme moi je suçais, Ôô ma rousse hétaïre,
La lèvre de cristal où buvait mon délire
Et sur laquelle tu brûlais!

Et je sentais alors ta foudroyante haleine
Qui passait dans la mienne et, tombant dans mon cœur,
Y redoublait la vie, en effaçait la peine,
Et pour quelques instants en ravivait l’ardeur!
Alors, Fille de Feu, maîtresse sans rivale,
j’aimais à me sentir incendié par toi
Et voulais m’endormir, l’air joyeux, le front pâle,
Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale,
Et le bûcher était en moi!

« Ah! du moins celle-là sait nous rester fidèle, —
Me disais-je, — et la main la retrouve toujours,
Toujours prête à qui l’aime et vit altéré d’elle,
Et veut dans son amour perdre tous ses amours ! »
Un jour elles s’en vont, nos plus chères maîtresses ;
Par elles, de l’Oubli nous buvons le poison,
Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses,
Peut nous tuer aussi, — mais à force d’ivresses,
Et non pas par la trahison !

Et je la préférais, féroce, mais sincère,
A ces douces beautés, au sourire trompeur,
Payant les cœurs loyaux d’un amour de faussaire…
Je savais sur quel cœur je dormais sur son cœur!
L’or qu’elle me versait et qui dorait ma vie,
Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor!
Aussi ce n’était pas pour le temps d’une orgie,
Mais pour l’éternité, que je l’avais choisie :
Ma compagne jusqu’à la mort!
Paul Verlaine

Paul Verlaine

J’ai la fureur d’aimer. Mon cœur si faible est fou

J’ai la fureur d’aimer. Mon cœur si faible est fou.
N’importe quand, n’importe quel et n’importe où,
Qu’un éclair de beauté, de vertu, de vaillance
Luise, il s’y précipite, il y vole, il s’y lance,
Et, le temps d’une étreinte, il embrasse cent fois
L’être ou l’objet qu’il a poursuivi de son choix;
Puis, quand l’illusion a replié son aile,
Il revient triste et seul bien souvent, mais fidèle,
Et laissant aux ingrats quelque chose de lui,
Sang ou chair. Mais, sans plus mourir dans son ennui,
Il embarque aussitôt pour l’îÎle des Chimères
Et n’en apporte rien que des larmes amères
Qu’il savoure, et d’affreux désespoirs d’un instant,
Puis rembarque.
— Il est brusque et volontaire tant
Qu’en ses courses dans les infinis il arrive,
Navigateur têtu, qu’il va droit à la rive,
Sans plus s’inquiéter que s’il n’existait pas
De l’écueil proche qui met son esquif à bas.
Mais lui fait de l’écueil un tremplin et dirige
Sa nage vers le bord. L’y voilà. Le prodige
Serait qu’il n’eût pas fait avidement le tour
Du matin jusqu’au soir et du soir jusqu’au jour,
Et le tour et le tour encor du promontoire.
Et rien! Pas d’arbres ni d’herbes, pas d’eau pour boire,
La faim, la soif, et les yeux brûlés du soleil,
Et nul vestige humain, et pas un cœur pareil !
Non pas à lui, — jamais il n’aura son semblable, —
Mais un cœur d’homme, un cœur vivant, un cœur palpable,
Fût-il faux, fût-il lâche, un cœur! quoi, pas un cœur!
Il attendra, sans rien perdre de sa vigueur
Que la fièvre soutient et l’amour encourage,
Qu’un bateau montre un bout de mât dans ce parage,
Et fera des signaux qui seront aperçus :
Tel il raisonne. Et puis fiez-vous là-dessus! —
Un jour, il restera non vu, l’étrange apôtre.
Mais que lui fait la mort, sinon celle d’un autre?
Ah, ses morts! Ah, ses morts, mais il est plus mort qu’eux!
Quelque fibre toujours de son esprit fougueux
Vit dans leur fosse, y puise une tristesse douce ;
Il les aime comme un oiseau son nid de mousse ;
Leur mémoire est son cher oreiller, il y dort,
Il rêve d’eux, les voit, cause avec et n’en sort,
Plein d’eux, que pour encor quelque effrayante affaire.
J’ai la fureur d’aimer. Qu’y faire? Ah! laisser faire !
Pierre de Ronsard

Pierre de Ronsard

Hymne de l’été

. . . . . .
L’amoureuse Nature estoit un jour fâchée
De se voir sans rien faire, auprès du Temps couchée :
« Il y a, ce disoit, tant de siecles passez
Que du Temps, mon mary, les membres sont cassez,
Froids, perclus, impotens, la charge de ma couche ;
. . . . . .

J’ay beau passer ma main tres-delicate et blanche
Ores dessus son ventre, ores dessus sa hanche,
J’ay beau fourcher ma jambe et chatouiller sa chair,
Il demeure immobile, aussi froid qu’un rocher,
Descharné, deshallé, sans puissance ny force,
N’ayant plus rien de vif sinon un peu d’escorce.
En lieu de me respondre il ronfle, et si ne puis
En tirer seulement un baiser en trois nuicts.
Las ! il n’estoit pas tel, quand, pour sa chere espouse,
Il me prist chez mon pere : il n’aimoit autre chouse
Que l’amoureux deduit, duquel les mariez
Se trouvent bras-à-bras à leurs femmes liez.
Tousjours il m’accoloit d’une chaude ambrassée,
Tousjours ma bouche estoit à la sienne pressée,
Et fusmes si gaillars que ce grand Univers
Fut peuplé tout soudain de nos enfans divers,
Car tout cela qui vit et qui habite au monde,
Est yssu du plaisir de nostre amour feconde.
Maintenant il est vieil et je ne le suis pas !
Je sens encor en moy les gracieux appas,
Dont Amour, mon enfant, chatouille la pensée,
Et sa flame en mon cœur n’est encor effacée.
Bref, j’ay delibéré de me donner plaisir,
Aupres de mon mary, je ne veux plus gesir,
La foy de mariage est pour les hommes faite
Grossiers, mal-advisez et de race imparfaite,
Assujettis aux lois, et non pas pour les Dieux
Qui pleins de liberté habitent dans les Cieux.
Quant-à-moy, je suis franche, et Deesse j’estime
Autant un fils bastard, comme un fils legitime. »
Ainsi disoit Nature, et de ce pas alla
Au palais du Soleil, auquel ainsi parla :
« Soleil, de ce grand Tout, l’ame, l’œil et la vie,
Je suis de tes beautez en l’ame si ravie,
Que tu me verras toute en larmes consommer,
S'il ne te plaist guarir mon mal, qui vient d’aimer.
. . . . . .

Te voyant l’autre jour chez mon pere, à la table,
Sans barbe et chevelu, de visage accointable,
Jeune, doux et courtois, tu me gaignas le cœur ;
Depuis je n’ay vescu qu’en peine et en langueur,
Souspirante pour toy et pour ton beau visage,
Qui m’a dedans l’esprit imprimé ton image ;
Je ne fais que gémir, et pense nuit et jour
Le moyen de guarir mes pleurs et mon amour.
Aux charmes, pour l’oster, j’ay mis ma fantaisie,
Mais mon ame, qui vit de trop d’amour saisie,
Refuse tout confort ; mon extreme secours
Est d’avoir, sans tarder, à ta grace recours,
Et t’embrasser tout nud, pendant que la Nuict brune
Conduira par le Ciel les chevaux de la Lune. »
. . . . . .
Théophile de Viau

Théophile de Viau

Je n’ai repos ni nuit ni jour…

Je n’ai repos ni nuit ni jour,
Je brûle, et je me meurs d’amour,
Tout me nuit, personne ne m’aide,
Le mal m’ôte le jugement,
Et plus je cherche de remède,
Moins je trouve d’allégement.

Je suis désespéré, j’enrage,
Qui me veut consoler m’outrage,
Si je pense à ma guérison,
Je tremble de cette espérance,
Je me fâche de ma prison,
Et ne crains que ma délivrance.

Orgueilleuse et belle qu’elle est,
Elle me tue, elle me plaît,
Ses faveurs qui me sont si chères
Quelquefois flattent mon tourment,
Quelquefois elle a des colères
Qui me poussent au monument.

Mes amoureuses fantaisies,
Mes passions, mes frénésies,
Qu’ai-je plus encore à souffrir ?
Dieux, destins, amour, ma maîtresse,
Ne dois-je jamais ni guérir,
Ni mourir du trait qui me blesse ?

Mais suis-je point dans un tombeau ?
Mes yeux ont perdu leur flambeau,
Et mon âme, Iris l’a ravie ;
Encor voudrais-je que le sort
Me fît avoir plus d’une vie
Afin d’avoir plus d’une mort.

Plût aux dieux qui me firent naître,
Qu’ils eussent retenu mon être
Dans le froid repos du sommeil,
Que ce corps n’eût jamais eu d’âme,
Et que l’Amour ou le Soleil
Ne m’eussent point donné leur flamme.

Tout ne m’apporte que du mal,
Mon propre démon m’est fatal,
Tous les astres me sont funestes,
J’ai beau recourir aux autels,
Je sens que pour moi les célestes
Sont faibles comme les mortels.

Ô destins ! tirez-moi de peine,
Dites-moi si cette inhumaine
Consent à mon affliction :
Je bénirai son injustice,
Et n’aurai d’autre passion
Que de courir à mon supplice.

Las ! je ne sais ce que je veux,
Mon âme est contrainte à mes vœux,
Ce que je crains je le demande,
Je cherche mon contentement,
Et quand j’ai du mal, j’appréhende
Qu’il finisse trop promptement.