Poèmes de ce thème
Le temps et son passage
Pierre Reverdy
Écran
Une ombre coule sur ta main
La lampe a changé ta figure
La pendule bat
Le temps dure
Et comme il ne se passe rien
Celui qui regardait s’en va
Le monde se retourne et rit
Pour regarder tout ce qui vit
On marche encore dans le doute
Un tournant au bout de la route
Une forêt
Un pont sans arches
Et la maison où je vivrais
Il faut partir coûte que coûte
Et l’ombre qui passait
Celui qui regardait
Le monde qui riait
S’évanouissent
Au fond contre le mur
Des silhouettes glissent
La lampe a changé ta figure
La pendule bat
Le temps dure
Et comme il ne se passe rien
Celui qui regardait s’en va
Le monde se retourne et rit
Pour regarder tout ce qui vit
On marche encore dans le doute
Un tournant au bout de la route
Une forêt
Un pont sans arches
Et la maison où je vivrais
Il faut partir coûte que coûte
Et l’ombre qui passait
Celui qui regardait
Le monde qui riait
S’évanouissent
Au fond contre le mur
Des silhouettes glissent
Pierre Jean Jouve
Jadis...
Jadis, ou dans un temps d’hier, je fus
Immémorialement la vie antérieure
Dans ces mêmes régions caressé ou brisé
Par la même Beauté de figure majeure ;
Ou demain je serai semblablement défait
Payant de sang l’extase pauvre mais l’intense
Vision. Car vivant du songe je refais
Par des millions de pas la route de l’absence.
INVENTIONS, 1958.
Immémorialement la vie antérieure
Dans ces mêmes régions caressé ou brisé
Par la même Beauté de figure majeure ;
Ou demain je serai semblablement défait
Payant de sang l’extase pauvre mais l’intense
Vision. Car vivant du songe je refais
Par des millions de pas la route de l’absence.
INVENTIONS, 1958.
Raymond Queneau
L’explication des métaphores
Loin du temps, de l’espace, un homme est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter le décor
— D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore:
‘Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore’
Et pourquoi ces naseaux hors des trois dimensions?
Si je parle du temps, c’est qu’il n’est pas encore,
Si je parle d’un lieu, c’est qu’il a disparu,
Si je parle d’un homme, il sera bientdt mort,
Si je parle du temps, c’est qu’il n’est déja plus,
Si je parle d’espace, un dieu vient le déttuire,
Si je parle des ans, c’est pour anéantir,
Si j’entends le silence, un dieu vient y mugir
Et ses cris répétés ne peuvent que me nuire.
Car ces dieux sont démons; ils rampent dans l’espace
Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore,
Les naseaux écumants, la bave sur la face,
Et les mains en avant pour saisir un décor
— D/ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore
‘Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore’
Et pourquoi cette face hors des trois dimensions?
Si je parle des dieux, c’est qu’ils couvrent la mer
De leur poids infini, de leur vol immortel,
Si je parle des dieux, c’est quils hantent les airs,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils sont perpétuels,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils vivent sous terre,
Insufflant dans le sol leur haleine vivace,
Si je parle des dieux, c’est qu ils couvent le fer,
Amassent le charbon, distillent le cinabre.
Sont-ils dieux ou démons? Ils emplissent le temps,
Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore,
L’émail des yeux brisés, les naseaux écumants,
Et les mains en avant pour saisir un décor
— D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore
‘Mince comme un cheveu, ample comme une aurore’
Et pourquoi ces deux mains hors des trois dimensions?
Oui, ce sont des démons. L’un descend, l’autre monte.
A chaque nuit son jour, à chaque mont son val,
A chaque jour sa nuit, à chaque arbre son ombre,
A chaque étre son Non, à chaque bien son mal,
Oui, ce sont des reflets, images négatives,
S’agitant à l’instar de l’immobilité,
Jetant dans le néant leur multitude active
Et composant un double à toute vérité.
Mais ni dieu ni démon homme s’est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter un décor
— D‘ailleurs inexistant. C’est qu’il est égaré;
Il n’est pas assez mince, il n’est pas assez ample:
Trop de muscles tordus, trop de salive usée.
Le calme reviendra lorsqu’il verra le Temple
De sa forme assurer sa propre éternité.
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter le décor
— D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore:
‘Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore’
Et pourquoi ces naseaux hors des trois dimensions?
Si je parle du temps, c’est qu’il n’est pas encore,
Si je parle d’un lieu, c’est qu’il a disparu,
Si je parle d’un homme, il sera bientdt mort,
Si je parle du temps, c’est qu’il n’est déja plus,
Si je parle d’espace, un dieu vient le déttuire,
Si je parle des ans, c’est pour anéantir,
Si j’entends le silence, un dieu vient y mugir
Et ses cris répétés ne peuvent que me nuire.
Car ces dieux sont démons; ils rampent dans l’espace
Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore,
Les naseaux écumants, la bave sur la face,
Et les mains en avant pour saisir un décor
— D/ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore
‘Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore’
Et pourquoi cette face hors des trois dimensions?
Si je parle des dieux, c’est qu’ils couvrent la mer
De leur poids infini, de leur vol immortel,
Si je parle des dieux, c’est quils hantent les airs,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils sont perpétuels,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils vivent sous terre,
Insufflant dans le sol leur haleine vivace,
Si je parle des dieux, c’est qu ils couvent le fer,
Amassent le charbon, distillent le cinabre.
Sont-ils dieux ou démons? Ils emplissent le temps,
Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore,
L’émail des yeux brisés, les naseaux écumants,
Et les mains en avant pour saisir un décor
— D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore
‘Mince comme un cheveu, ample comme une aurore’
Et pourquoi ces deux mains hors des trois dimensions?
Oui, ce sont des démons. L’un descend, l’autre monte.
A chaque nuit son jour, à chaque mont son val,
A chaque jour sa nuit, à chaque arbre son ombre,
A chaque étre son Non, à chaque bien son mal,
Oui, ce sont des reflets, images négatives,
S’agitant à l’instar de l’immobilité,
Jetant dans le néant leur multitude active
Et composant un double à toute vérité.
Mais ni dieu ni démon homme s’est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter un décor
— D‘ailleurs inexistant. C’est qu’il est égaré;
Il n’est pas assez mince, il n’est pas assez ample:
Trop de muscles tordus, trop de salive usée.
Le calme reviendra lorsqu’il verra le Temple
De sa forme assurer sa propre éternité.
Robert Desnos
Le Paysage
J’avais rêvé d’aimer. J’aime encor mais l’amour
Ce n’est plus ce bouquet de lilas et de roses
Chargeant de leurs parfums la forêt où repose
Une flamme à l’issue de sentiers sans détours.
J’avais rêvé d’aimer. J’aime encor mais l’amour
Ce n’est plus cet orage où l’éclair superpose
Ses bûchers aux châteaux, déroute, décompose,
Illumine en fuyant l’adieu du carrefour.
C’est le silex en feu sous mon pas dans la nuit,
Le mot qu’aucun lexique au monde n’a traduit,
L’écume sur la mer, dans le ciel ce nuage.
A vieillir tout devient rigide et lumineux,
Des boulevards sans noms et des cordes sans nœuds.
Je me sens me roidir avec le paysage.
Ce n’est plus ce bouquet de lilas et de roses
Chargeant de leurs parfums la forêt où repose
Une flamme à l’issue de sentiers sans détours.
J’avais rêvé d’aimer. J’aime encor mais l’amour
Ce n’est plus cet orage où l’éclair superpose
Ses bûchers aux châteaux, déroute, décompose,
Illumine en fuyant l’adieu du carrefour.
C’est le silex en feu sous mon pas dans la nuit,
Le mot qu’aucun lexique au monde n’a traduit,
L’écume sur la mer, dans le ciel ce nuage.
A vieillir tout devient rigide et lumineux,
Des boulevards sans noms et des cordes sans nœuds.
Je me sens me roidir avec le paysage.
Robert Desnos
Mi-Route
Il y a un moment précis dans le temps
Où l’homme atteint le milieu exact de sa vie,
Un fragment de seconde,
Une fugitive parcelle de temps plus rapide qu’un regard,
Plus rapide que le sommet des pâmoisons amoureuses,
Plus rapide que la lumière.
Et l’homme est sensible à ce moment.
De longues avenues entre des frondaisons
S’allongent vers la tour où sommeille une dame
Dont la beauté résiste aux baisers, aux saisons,
Comme une étoile au vent, comme un rocher aux lames.
Un bateau frémissant s’enfonce et gueule.
Au sommet d’un arbre claque un drapeau.
Une femme bien peignée, mais dont les bas tombent sur les souliers
Apparaît au coin d’une rue,
Exaltée, frémissante,
Protégeant de sa main une lampe surannée et qui fume.
Et encore un débardeur ivre chante au coin d’un pont,
Et encore une amante mord les lèvres de son amant,
Et encore un pétale de rose tombe sur un lit vide,
Et encore trois pendules sonnent la même heure
A quelques minutes d’intervalle,
Et encore un homme qui passe dans une rue se retourne
Parce que l’on a crié son prénom,
Mais ce n’est pas lui que cette femme appelle,
Et encore, un ministre en grande tenue,
Désagréablement gêné par le pan de sa chemise coincé entre son pantalon et son caleçon,
Inaugure un orphelinat,
Et encore d’un camion lancé à toute vitesse
Dans les rues vides de la nuit
Tombe une tomate merveilleuse qui roule dans le ruisseau
Et qui sera balayée plus tard,
Et encore un incendie s’allume au sixième étage d’une maison
Qui flambe au coeur de la ville silencieuse et indifférente,
Et encore un homme entend une chanson
Oubliée depuis longtemps, et l’oubliera de nouveau,
Et encore maintes choses,
Maintes autres choses que l’homme voit à l’instant précis du milieu de sa vie,
Maintes autres choses se déroulent longuement dans le plus court des courts instants de la terre.
Il pressent le mystère de cette seconde, de ce fragment de seconde,
Mais il dit “Chassons ces idées noires”,
Et il chasse ces idées noires.
Et que pourrait-il dire,
Et que pourrait-il faire
De mieux?
Où l’homme atteint le milieu exact de sa vie,
Un fragment de seconde,
Une fugitive parcelle de temps plus rapide qu’un regard,
Plus rapide que le sommet des pâmoisons amoureuses,
Plus rapide que la lumière.
Et l’homme est sensible à ce moment.
De longues avenues entre des frondaisons
S’allongent vers la tour où sommeille une dame
Dont la beauté résiste aux baisers, aux saisons,
Comme une étoile au vent, comme un rocher aux lames.
Un bateau frémissant s’enfonce et gueule.
Au sommet d’un arbre claque un drapeau.
Une femme bien peignée, mais dont les bas tombent sur les souliers
Apparaît au coin d’une rue,
Exaltée, frémissante,
Protégeant de sa main une lampe surannée et qui fume.
Et encore un débardeur ivre chante au coin d’un pont,
Et encore une amante mord les lèvres de son amant,
Et encore un pétale de rose tombe sur un lit vide,
Et encore trois pendules sonnent la même heure
A quelques minutes d’intervalle,
Et encore un homme qui passe dans une rue se retourne
Parce que l’on a crié son prénom,
Mais ce n’est pas lui que cette femme appelle,
Et encore, un ministre en grande tenue,
Désagréablement gêné par le pan de sa chemise coincé entre son pantalon et son caleçon,
Inaugure un orphelinat,
Et encore d’un camion lancé à toute vitesse
Dans les rues vides de la nuit
Tombe une tomate merveilleuse qui roule dans le ruisseau
Et qui sera balayée plus tard,
Et encore un incendie s’allume au sixième étage d’une maison
Qui flambe au coeur de la ville silencieuse et indifférente,
Et encore un homme entend une chanson
Oubliée depuis longtemps, et l’oubliera de nouveau,
Et encore maintes choses,
Maintes autres choses que l’homme voit à l’instant précis du milieu de sa vie,
Maintes autres choses se déroulent longuement dans le plus court des courts instants de la terre.
Il pressent le mystère de cette seconde, de ce fragment de seconde,
Mais il dit “Chassons ces idées noires”,
Et il chasse ces idées noires.
Et que pourrait-il dire,
Et que pourrait-il faire
De mieux?
Théophile de Viau
Élégie
Cloris, lorsque je songe, en te voyant si belle,
Que ta vie est subjette à la loy naturelle,
Et qu’à la fin les traicts d’un visage si beau
Avec tout leur esclat iront dans le tombeau,
Sans espoir que la mort nous laisse en la pensée
Aucun ressentiment de l’amitié passée,
Je suis tout rebuté de l’aise et du soucy
Que nous fait le destin qui nous gouverne icy,
Et, tombant tout à coup dans la mélancholie,
Je commence à blasmer un peu nostre folie,
Et fay vœu de bon cœur de m’arracher un jour
La chere reverie où m’occupe l’amour.
Aussi bien faudra-t-il qu’une vieillesse infame
Nous gele dans le sang les mouvemens de l’ame,
Et que l’aage, en suivant ses revolutions,
Nous oste la lumière avec les passions.
Ainsi je me resous de songer à ma vie
Tandis que la raison m’en fait venir l’envie ;
Je veux prendre un object où mon libre desir
Discerne la douleur d’avecques le plaisir,
Où mes sens tous entiers, sans fraude et sans contrainte,
Ne s’embarrassent plus ny d’espoir ny de crainte,
Et, de sa vaine erreur mon cœur desabusant,
Je gousteray le bien que je verray present ;
Je prendray les douceurs à quoy je suis sensible,
Le plus abondamment qu’il me sera possible.
. . . . . .
Que ta vie est subjette à la loy naturelle,
Et qu’à la fin les traicts d’un visage si beau
Avec tout leur esclat iront dans le tombeau,
Sans espoir que la mort nous laisse en la pensée
Aucun ressentiment de l’amitié passée,
Je suis tout rebuté de l’aise et du soucy
Que nous fait le destin qui nous gouverne icy,
Et, tombant tout à coup dans la mélancholie,
Je commence à blasmer un peu nostre folie,
Et fay vœu de bon cœur de m’arracher un jour
La chere reverie où m’occupe l’amour.
Aussi bien faudra-t-il qu’une vieillesse infame
Nous gele dans le sang les mouvemens de l’ame,
Et que l’aage, en suivant ses revolutions,
Nous oste la lumière avec les passions.
Ainsi je me resous de songer à ma vie
Tandis que la raison m’en fait venir l’envie ;
Je veux prendre un object où mon libre desir
Discerne la douleur d’avecques le plaisir,
Où mes sens tous entiers, sans fraude et sans contrainte,
Ne s’embarrassent plus ny d’espoir ny de crainte,
Et, de sa vaine erreur mon cœur desabusant,
Je gousteray le bien que je verray present ;
Je prendray les douceurs à quoy je suis sensible,
Le plus abondamment qu’il me sera possible.
. . . . . .
Tristan L'Hermite
Le navire
Je fus, Plante superbe, en Vaisseau transformée.
Si je crûs sur un Mont, je cours dessus les eaux,
Et porte de Soldats une nombreuse armée,
Après avoir logé des Escadrons d’Oiseaux.
En rames, mes rameaux se trouvent convertis,
Et mes feuillages verts, en orgueilleuses voiles ;
J’ornai jadis Cybèle, et j’honore Thétis
Portant toujours le front jusqu’auprès des Étoiles.
Mais l’aveugle Fortune a de bizarres lois :
Je suis comme un jouet en ses volages doigts,
Et les quatre Éléments me font toujours la guerre.
Souvent l’Air orageux traverse mon dessein,
L’Onde s’enfle à tous coups pour me crever le sein,
Je dois craindre le Feu, mais beaucoup plus la Terre.
Si je crûs sur un Mont, je cours dessus les eaux,
Et porte de Soldats une nombreuse armée,
Après avoir logé des Escadrons d’Oiseaux.
En rames, mes rameaux se trouvent convertis,
Et mes feuillages verts, en orgueilleuses voiles ;
J’ornai jadis Cybèle, et j’honore Thétis
Portant toujours le front jusqu’auprès des Étoiles.
Mais l’aveugle Fortune a de bizarres lois :
Je suis comme un jouet en ses volages doigts,
Et les quatre Éléments me font toujours la guerre.
Souvent l’Air orageux traverse mon dessein,
L’Onde s’enfle à tous coups pour me crever le sein,
Je dois craindre le Feu, mais beaucoup plus la Terre.
Tristan Tzara
La grande Mélancolie d’une avenue
à G. di Chirico
Au bout du monde
C’est la main
Hors concours
ou le gant
la tour
le train passe
c’est un nuage
DEMENAGEMENTS POUR TOUS PAYS
à l’entresol
cinq heures
le vent part
En voiture
Au bout du monde
C’est la main
Hors concours
ou le gant
la tour
le train passe
c’est un nuage
DEMENAGEMENTS POUR TOUS PAYS
à l’entresol
cinq heures
le vent part
En voiture
Victor Hugo
Cérigo
Tout homme qui vieillit est ce roc solitaire
Et triste, Cérigo, qui fut jadis Cythère,
Cythère aux nids charmants, Cythère aux myrtes verts,
La conque de Cypris sacrée au sein des mers.
La vie auguste, goutte à goutte, heure par heure,
S’épand sur ce qui passe et sur ce qui demeure ;
Là-bas, la Grèce brille agonisante, et l’œil
S’emplit en la voyant de lumière et de deuil ;
La terre luit ; la nue est de l’encens qui fume ;
Des vols d’oiseau de mer se mêlent à l’écume ;
L’azur frissonne ; l’eau palpite ; et les rumeurs
Sortent des vents, des flots, des barques, des rameurs ;
Au loin court quelque voile hellène ou candiote.
Cythère est là, lugubre, épuisée, idiote,
Tête de mort du rêve amour, et crâne nu
Du plaisir, ce chanteur masqué, spectre inconnu.
C’est toi ? qu’as-tu donc fait de ta blanche tunique ?
Cache ta gorge impure et ta laideur cynique,
O sirène ridée et dont l’hymne s’est tu !
Où donc êtes-vous, âme ? étoile, où donc es-tu ?
L’île qu’on adorait de Lemnos à Lépante,
Où se tordait d’amour la chimère rampante,
Où la brise baisait les arbres frémissants,
Où l’ombre disait : j’aime ! où l’herbe avait des sens,
Qu’en a-t-on fait ? Où donc sont-ils, où donc sont-elles,
Eux, les olympiens, elles, les immortelles ?
Où donc est Mars ? où donc Éros ? où donc Psyché ?
Où donc le doux oiseau bonheur, effarouché ?
Qu’en as-tu fait, rocher, et qu’as-tu fait des roses ?
Qu’as-tu fait des chansons dans les soupirs écloses,
Des danses, des gazons, des bois mélodieux,
De l’ombre que faisait le passage des dieux ?
Plus d’autels ; ô passé ! splendeurs évanouies !
Plus de vierges au seuil des antres éblouies ;
Plus d’abeilles buvant la rosée et le thym.
Mais toujours le ciel bleu. C’est-à-dire, ô destin !
Sur l’homme, jeune ou vieux, harmonie ou souffrance,
Toujours la même mort et la même espérance.
Cérigo, qu’as-tu fait de Cythère ? Nuit ! deuil !
L’éden s’est éclipsé, laissant à nu l’écueil.
O naufragée, hélas ! c’est donc là que tu tombes !
Les hiboux même ont peur de l’île des colombes.
Ile, ô toi qu’on cherchait, ô toi que nous fuyons,
O spectre des baisers, masure des rayons,
Tu t’appelles oubli ! tu meurs, sombre captive !
Et, tandis qu’abritant quelque yole furtive,
Ton cap, où rayonnaient les temples fabuleux,
Voit passer à son ombre et sur les grands flots bleus
Le pirate qui guette ou le pêcheur d’éponges
Qui rôde, à l’horizon Vénus fuit dans les songes.
. . . . . .
Et triste, Cérigo, qui fut jadis Cythère,
Cythère aux nids charmants, Cythère aux myrtes verts,
La conque de Cypris sacrée au sein des mers.
La vie auguste, goutte à goutte, heure par heure,
S’épand sur ce qui passe et sur ce qui demeure ;
Là-bas, la Grèce brille agonisante, et l’œil
S’emplit en la voyant de lumière et de deuil ;
La terre luit ; la nue est de l’encens qui fume ;
Des vols d’oiseau de mer se mêlent à l’écume ;
L’azur frissonne ; l’eau palpite ; et les rumeurs
Sortent des vents, des flots, des barques, des rameurs ;
Au loin court quelque voile hellène ou candiote.
Cythère est là, lugubre, épuisée, idiote,
Tête de mort du rêve amour, et crâne nu
Du plaisir, ce chanteur masqué, spectre inconnu.
C’est toi ? qu’as-tu donc fait de ta blanche tunique ?
Cache ta gorge impure et ta laideur cynique,
O sirène ridée et dont l’hymne s’est tu !
Où donc êtes-vous, âme ? étoile, où donc es-tu ?
L’île qu’on adorait de Lemnos à Lépante,
Où se tordait d’amour la chimère rampante,
Où la brise baisait les arbres frémissants,
Où l’ombre disait : j’aime ! où l’herbe avait des sens,
Qu’en a-t-on fait ? Où donc sont-ils, où donc sont-elles,
Eux, les olympiens, elles, les immortelles ?
Où donc est Mars ? où donc Éros ? où donc Psyché ?
Où donc le doux oiseau bonheur, effarouché ?
Qu’en as-tu fait, rocher, et qu’as-tu fait des roses ?
Qu’as-tu fait des chansons dans les soupirs écloses,
Des danses, des gazons, des bois mélodieux,
De l’ombre que faisait le passage des dieux ?
Plus d’autels ; ô passé ! splendeurs évanouies !
Plus de vierges au seuil des antres éblouies ;
Plus d’abeilles buvant la rosée et le thym.
Mais toujours le ciel bleu. C’est-à-dire, ô destin !
Sur l’homme, jeune ou vieux, harmonie ou souffrance,
Toujours la même mort et la même espérance.
Cérigo, qu’as-tu fait de Cythère ? Nuit ! deuil !
L’éden s’est éclipsé, laissant à nu l’écueil.
O naufragée, hélas ! c’est donc là que tu tombes !
Les hiboux même ont peur de l’île des colombes.
Ile, ô toi qu’on cherchait, ô toi que nous fuyons,
O spectre des baisers, masure des rayons,
Tu t’appelles oubli ! tu meurs, sombre captive !
Et, tandis qu’abritant quelque yole furtive,
Ton cap, où rayonnaient les temples fabuleux,
Voit passer à son ombre et sur les grands flots bleus
Le pirate qui guette ou le pêcheur d’éponges
Qui rôde, à l’horizon Vénus fuit dans les songes.
. . . . . .
Victor Hugo
L’expiation
III
Il croula. Dieu changea la chaine de l’Europe.
Il est, au fond des mers que la brume enveloppe.
Un roc hideux, débris des antiques volcans. ;
Le Destin prit des clous, un marteau, des carcans,
Saisit, pâle et vivant, ce voleur du tonnerre,
Et, joyeux, s’en alla sur le pic centenaire
Le clouer, excitant par son rire moqueur
Le vautour Angleterre a lui ronger le cœur.
Evanouissement d’une splendeur immense!
Du soleil qui se lève a la nuit qui commence,
Toujours l’isolement, l’abandon, la prison,
Un soldat rouge au seuil, la mer à horizon,
Des rochers nus, des bois affreux, ]’ennui, lespace,
Des voiles s’enfuyant comme l’espoir qui passe,
Toujours le bruit des flots, toujours le bruit des vents!
Adieu, tente de pourpre aux panaches mouvants,
Adieu, le cheval blanc que César éperonne!
Plus de tambours battant aux champs, plus de couronne,
Plus de rois prosternés dans l’ombre avec terreur,
Plus de manteau traînant sur eux, plus d’empereur !
Napoléon était retombé Bonaparte.
Comme un romain blessé par la flèche du parthe,
Saignant, morne, il songeait à Moscou qui brila.
Un caporal anglais lui disait : halte-la!
Son fils aux mains des rois! sa femme aux bras d’un autre!
Plus vil que le pourceau qui dans l’égoût se vautre,
Son sénat qui l’avait adoré l’insultait.
Au bord des mers, a l’heure oi La bise se tait,
Sur les escarpements croulant en noirs décombres,
Il marchait, seul, rêveur, captif des vagues sombres.
Sur les monts, sur les flots, sur les cieux, triste et fier,
L’œil encore ébloui des batailles d’hier,
I] laissait sa pensée errer a l’aventure.
Grandeur, gloire, ô néant! calme de la nature!
Les aigles qui passaient ne le connaissaient pas.
Les rois, ses guichetiers, avaient pris un compas
Et l’avaient enfermé dans un cercle inflexible.
Il expirait. La mort de plus en plus visible
Se levait dans sa nuit et croissait à ses yeux
Comme le froid matin d’un jour mystérieux.
Son Ame palpitait, déja presque échappée.
Un jour enfin il mit sur son lit son épée,
Et se coucha prés d’elle, et dit : c’est aujourd’hui!
On jeta le manteau de Marengo sur lui.
Ses batailles du Nil, du Danube, du Tibre,
Se penchaient sur son front, il dit :« Me voici libre!
Je suis vainqueur! je vois mes aigles accourir! »
Et, comme il retournait sa tête pour mourir,
Il aperçut, un pied dans la maison déserte,
Hudson Lowe guettant par la porte entr’ouverte.
Alors, géant broyé sous le talon des rois,
Il cria :« La mesure est comble cette fois!
Seigneur! c’est maintenant fini! Dieu que j’implore,
Vous m’avez châtié! » La voix dit : Pas encore!
25-30 novembre. Jersey.
LES CHÂTIMENTS, L’Expiation, XIII, III
Il croula. Dieu changea la chaine de l’Europe.
Il est, au fond des mers que la brume enveloppe.
Un roc hideux, débris des antiques volcans. ;
Le Destin prit des clous, un marteau, des carcans,
Saisit, pâle et vivant, ce voleur du tonnerre,
Et, joyeux, s’en alla sur le pic centenaire
Le clouer, excitant par son rire moqueur
Le vautour Angleterre a lui ronger le cœur.
Evanouissement d’une splendeur immense!
Du soleil qui se lève a la nuit qui commence,
Toujours l’isolement, l’abandon, la prison,
Un soldat rouge au seuil, la mer à horizon,
Des rochers nus, des bois affreux, ]’ennui, lespace,
Des voiles s’enfuyant comme l’espoir qui passe,
Toujours le bruit des flots, toujours le bruit des vents!
Adieu, tente de pourpre aux panaches mouvants,
Adieu, le cheval blanc que César éperonne!
Plus de tambours battant aux champs, plus de couronne,
Plus de rois prosternés dans l’ombre avec terreur,
Plus de manteau traînant sur eux, plus d’empereur !
Napoléon était retombé Bonaparte.
Comme un romain blessé par la flèche du parthe,
Saignant, morne, il songeait à Moscou qui brila.
Un caporal anglais lui disait : halte-la!
Son fils aux mains des rois! sa femme aux bras d’un autre!
Plus vil que le pourceau qui dans l’égoût se vautre,
Son sénat qui l’avait adoré l’insultait.
Au bord des mers, a l’heure oi La bise se tait,
Sur les escarpements croulant en noirs décombres,
Il marchait, seul, rêveur, captif des vagues sombres.
Sur les monts, sur les flots, sur les cieux, triste et fier,
L’œil encore ébloui des batailles d’hier,
I] laissait sa pensée errer a l’aventure.
Grandeur, gloire, ô néant! calme de la nature!
Les aigles qui passaient ne le connaissaient pas.
Les rois, ses guichetiers, avaient pris un compas
Et l’avaient enfermé dans un cercle inflexible.
Il expirait. La mort de plus en plus visible
Se levait dans sa nuit et croissait à ses yeux
Comme le froid matin d’un jour mystérieux.
Son Ame palpitait, déja presque échappée.
Un jour enfin il mit sur son lit son épée,
Et se coucha prés d’elle, et dit : c’est aujourd’hui!
On jeta le manteau de Marengo sur lui.
Ses batailles du Nil, du Danube, du Tibre,
Se penchaient sur son front, il dit :« Me voici libre!
Je suis vainqueur! je vois mes aigles accourir! »
Et, comme il retournait sa tête pour mourir,
Il aperçut, un pied dans la maison déserte,
Hudson Lowe guettant par la porte entr’ouverte.
Alors, géant broyé sous le talon des rois,
Il cria :« La mesure est comble cette fois!
Seigneur! c’est maintenant fini! Dieu que j’implore,
Vous m’avez châtié! » La voix dit : Pas encore!
25-30 novembre. Jersey.
LES CHÂTIMENTS, L’Expiation, XIII, III
Victor Hugo
La vision d’ou est sorti ce livre
Jours un rêve : le mur des siècles m’apparut.
C’était de la chair vive avec du granit brut,
Une immobilité faite d’inquiétude,
Un édifice ayant un bruit de multitude,
Des trous noirs étoilés par de farouches yeux,
Des évolutions de groupes monstrueux,
De vastes bas-reliefs, des fresques colossales ;
Parfois le mur s’ouvrait et laissait voir des salles,
Des antres où siégeaient des heureux, des puissants,
Des vainqueurs abrutis de crime, ivres d’encens,
Des intérieurs d’or, de jaspe et de porphyre ;
Et ce mur frissonnait comme un arbre au zéphyre ;
Tous les siècles, le front ceint de tours ou d’épis,
Étaient là, mornes sphinx sur l’énigme accroupis ;
Chaque assise avait l’air vaguement animée ;
Cela montait dans l’ombre, on edit dit une armée
Pétrifiée avec le chef qui la conduit
Au moment qu’elle osait escalader la Nuit ;
Ce bloc flottait ainsi qu’un nuage qui roule ;
C’était une muraille et c’était une foule ;
Le marbre avait le sceptre et le glaive au poignet,
La poussière pleurait et l’argile saignait,
Les pierres qui tombaient avaient la forme humaine.
Tout ’homme, avec le souffle inconnu qui le mène,
Eve ondoyante, Adam flottant, un et divers,
Palpitaient sur ce mur, et l’étre, et l’univers,
Et le destin, fil noir que la tombe dévide.
Parfois l’éclair faisait sur la paroi livide
Luire des millions de faces tout à coup.
Je voyais là ce Rien que nous appelons Tout ;
Les rois, les dieux, la gloire et la loi, les passages
Des générations à vau-l’eau dans les Ages ;
Et devant mon regard se prolongeaient sans fin
Les fléaux, les douleurs, l’ignorance, la faim,
La superstition, la science, l’histoire,
Comme a perte de vue une façade noire.
Et ce mur, composé de tout ce qui croula,
Se dressait escarpé, triste, informe. Ou cela ?
Je ne sais. Dans un lieu quelconque des ténèbres.
Il n’est pas de brouillards, comme il n’est point d’algèbres,
Qui résistent, au fond des nombres ou des cieux,
A la fixité calme et profonde des yeux ;
Je regardais ce mur d’abord confus et vague,
Ou la forme semblait flotter comme une vague,
Ou tout semblait vapeur, vertige, illusion ;
Et, sous mon cil pensif, l’étrange vision
Devenait moins brumeuse et plus claire, à mesure
Que ma prunelle était moins troublée et plus sire.
Chaos d’êtres, montant du gouffre au firmament!
Tous les monstres, chacun dans son compartiment ;
Le siècle ingrat, le siècle affreux, le siècle immonde ;
Brume et réalité! nuée et mappemonde!
Ce rêve était histoire ouverte à deux battants ;
Tous les peuples ayant pour gradins tous les temps ;
Tous les temples ayant tous les songes pour marches ;
Ici les paladins et la les patriarches ;
Dodone chuchotant tout bas avec Membré ;
Et Thébe, et Raphidim, et son rocher sacré
Ou, sur les juifs luttant pour la terre promise,
Aaron et Hur levaient les deux mains de Moïse ;
Le char de feu d’Amos parmi les ouragans ;
Tous ces hommes, moitié princes, moitié brigands,
Transformés par la fable avec grace ou colère,
Noyés dans les rayons du récit populaire,
Archanges, demi-dieux, chasseurs d’hommes, héros
Des Eddas, des Védas et des Romanceros ;
Hélas ! et j’entendais sous mes pieds, dans le gouffre,
Sangloter la misére aux gémissements sourds,
Sombre bouche incurable et qui se plaint toujours.
Et sur la vision lugubre, et sur moi-même
Que j’y voyais ainsi qu’au fond d’un miroir blême,
La vie immense ouvrait ses difformes rameaux ;
Je contemplais les fers, les voluptés, les maux,
La mort, les avatars et les métempsycoses,
Et dans l’obscur taillis des êtres et des choses
Je regardais réder, noir, riant, l’œil en feu,
Satan, ce braconnier de la forêt de Dieu,
Guernesey. 26 avril 1857.
C’était de la chair vive avec du granit brut,
Une immobilité faite d’inquiétude,
Un édifice ayant un bruit de multitude,
Des trous noirs étoilés par de farouches yeux,
Des évolutions de groupes monstrueux,
De vastes bas-reliefs, des fresques colossales ;
Parfois le mur s’ouvrait et laissait voir des salles,
Des antres où siégeaient des heureux, des puissants,
Des vainqueurs abrutis de crime, ivres d’encens,
Des intérieurs d’or, de jaspe et de porphyre ;
Et ce mur frissonnait comme un arbre au zéphyre ;
Tous les siècles, le front ceint de tours ou d’épis,
Étaient là, mornes sphinx sur l’énigme accroupis ;
Chaque assise avait l’air vaguement animée ;
Cela montait dans l’ombre, on edit dit une armée
Pétrifiée avec le chef qui la conduit
Au moment qu’elle osait escalader la Nuit ;
Ce bloc flottait ainsi qu’un nuage qui roule ;
C’était une muraille et c’était une foule ;
Le marbre avait le sceptre et le glaive au poignet,
La poussière pleurait et l’argile saignait,
Les pierres qui tombaient avaient la forme humaine.
Tout ’homme, avec le souffle inconnu qui le mène,
Eve ondoyante, Adam flottant, un et divers,
Palpitaient sur ce mur, et l’étre, et l’univers,
Et le destin, fil noir que la tombe dévide.
Parfois l’éclair faisait sur la paroi livide
Luire des millions de faces tout à coup.
Je voyais là ce Rien que nous appelons Tout ;
Les rois, les dieux, la gloire et la loi, les passages
Des générations à vau-l’eau dans les Ages ;
Et devant mon regard se prolongeaient sans fin
Les fléaux, les douleurs, l’ignorance, la faim,
La superstition, la science, l’histoire,
Comme a perte de vue une façade noire.
Et ce mur, composé de tout ce qui croula,
Se dressait escarpé, triste, informe. Ou cela ?
Je ne sais. Dans un lieu quelconque des ténèbres.
Il n’est pas de brouillards, comme il n’est point d’algèbres,
Qui résistent, au fond des nombres ou des cieux,
A la fixité calme et profonde des yeux ;
Je regardais ce mur d’abord confus et vague,
Ou la forme semblait flotter comme une vague,
Ou tout semblait vapeur, vertige, illusion ;
Et, sous mon cil pensif, l’étrange vision
Devenait moins brumeuse et plus claire, à mesure
Que ma prunelle était moins troublée et plus sire.
Chaos d’êtres, montant du gouffre au firmament!
Tous les monstres, chacun dans son compartiment ;
Le siècle ingrat, le siècle affreux, le siècle immonde ;
Brume et réalité! nuée et mappemonde!
Ce rêve était histoire ouverte à deux battants ;
Tous les peuples ayant pour gradins tous les temps ;
Tous les temples ayant tous les songes pour marches ;
Ici les paladins et la les patriarches ;
Dodone chuchotant tout bas avec Membré ;
Et Thébe, et Raphidim, et son rocher sacré
Ou, sur les juifs luttant pour la terre promise,
Aaron et Hur levaient les deux mains de Moïse ;
Le char de feu d’Amos parmi les ouragans ;
Tous ces hommes, moitié princes, moitié brigands,
Transformés par la fable avec grace ou colère,
Noyés dans les rayons du récit populaire,
Archanges, demi-dieux, chasseurs d’hommes, héros
Des Eddas, des Védas et des Romanceros ;
Hélas ! et j’entendais sous mes pieds, dans le gouffre,
Sangloter la misére aux gémissements sourds,
Sombre bouche incurable et qui se plaint toujours.
Et sur la vision lugubre, et sur moi-même
Que j’y voyais ainsi qu’au fond d’un miroir blême,
La vie immense ouvrait ses difformes rameaux ;
Je contemplais les fers, les voluptés, les maux,
La mort, les avatars et les métempsycoses,
Et dans l’obscur taillis des êtres et des choses
Je regardais réder, noir, riant, l’œil en feu,
Satan, ce braconnier de la forêt de Dieu,
Guernesey. 26 avril 1857.
Victor Hugo
Non, l’avenir n’est à personne !
Non, l’avenir n’est à personne !
Sire, l’avenir est à Dieu !
À chaque fois que l’heure sonne,
Tout ici-bas nous dit adieu.
L’avenir ! l’avenir ! mystère !
Toutes les choses de la terre,
Gloire, fortune militaire,
Couronne éclatante des rois,
Victoire aux ailes embrasées,
Ambitions réalisées,
Ne sont jamais sur nous posées
Que comme l’oiseau sur nos toits !
Non, si puissant qu’on soit, non, qu’on rie ou qu’on pleure,
Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l’heure
Ouvrir ta froide main,
O fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte,
Spectre toujours masqué qui nous suis côte à côte,
Et qu’on nomme demain !
Oh ! demain, c’est la grande chose !
De quoi demain sera-t-il fait ?
L’homme aujourd’hui sème la cause,
Demain Dieu fait mûrir l’effet.
Demain, c’est l’éclair dans la voile.
C’est le nuage sur l’étoile,
C’est un traître qui se dévoile,
C’est le bélier qui bat les tours,
C’est l’astre qui change de zone,
C’est Paris qui suit Babylone ;
Demain, c’est le sapin du trône,
Aujourd’hui, c’en est le velours !
Demain, c’est le cheval qui s’abat blanc d’écume.
Demain, ô conquérant, c’est Moscou qui s’allume,
La nuit, comme un flambeau.
C’est votre vieille garde au loin jonchant la plaine.
Demain, c’est Waterloo ! demain, c’est Sainte-Hélène !
Demain, c’est le tombeau !
Vous pouvez entrer dans les villes
Au galop de votre coursier,
Dénouer les guerres civiles
Avec le tranchant de l’acier ;
Vous pouvez, ô mon capitaine,
Barrer la Tamise hautaine,
Rendre la victoire incertaine
Amoureuse de vos clairons,
Briser toutes portes fermées,
Dépasser toutes renommées,
Donner pour astre à des armées
L’étoile de vos éperons !
Dieu garde la durée et vous laisse l’espace ;
Vous pouvez sur la terre avoir toute la place,
Être aussi grand qu’un front peut l’être sous le ciel ;
Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie,
L’Europe à Charlemagne, à Mahomet l’Asie ;
— Mais tu ne prendras pas demain à l’Éternel !
Sire, l’avenir est à Dieu !
À chaque fois que l’heure sonne,
Tout ici-bas nous dit adieu.
L’avenir ! l’avenir ! mystère !
Toutes les choses de la terre,
Gloire, fortune militaire,
Couronne éclatante des rois,
Victoire aux ailes embrasées,
Ambitions réalisées,
Ne sont jamais sur nous posées
Que comme l’oiseau sur nos toits !
Non, si puissant qu’on soit, non, qu’on rie ou qu’on pleure,
Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l’heure
Ouvrir ta froide main,
O fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte,
Spectre toujours masqué qui nous suis côte à côte,
Et qu’on nomme demain !
Oh ! demain, c’est la grande chose !
De quoi demain sera-t-il fait ?
L’homme aujourd’hui sème la cause,
Demain Dieu fait mûrir l’effet.
Demain, c’est l’éclair dans la voile.
C’est le nuage sur l’étoile,
C’est un traître qui se dévoile,
C’est le bélier qui bat les tours,
C’est l’astre qui change de zone,
C’est Paris qui suit Babylone ;
Demain, c’est le sapin du trône,
Aujourd’hui, c’en est le velours !
Demain, c’est le cheval qui s’abat blanc d’écume.
Demain, ô conquérant, c’est Moscou qui s’allume,
La nuit, comme un flambeau.
C’est votre vieille garde au loin jonchant la plaine.
Demain, c’est Waterloo ! demain, c’est Sainte-Hélène !
Demain, c’est le tombeau !
Vous pouvez entrer dans les villes
Au galop de votre coursier,
Dénouer les guerres civiles
Avec le tranchant de l’acier ;
Vous pouvez, ô mon capitaine,
Barrer la Tamise hautaine,
Rendre la victoire incertaine
Amoureuse de vos clairons,
Briser toutes portes fermées,
Dépasser toutes renommées,
Donner pour astre à des armées
L’étoile de vos éperons !
Dieu garde la durée et vous laisse l’espace ;
Vous pouvez sur la terre avoir toute la place,
Être aussi grand qu’un front peut l’être sous le ciel ;
Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie,
L’Europe à Charlemagne, à Mahomet l’Asie ;
— Mais tu ne prendras pas demain à l’Éternel !
Victor Hugo
Oh ! quand il bâtissait, de sa main colossale
Oh ! quand il bâtissait, de sa main colossale,
Pour son trône, appuyé sur l’Europe vassale,
Ce pilier souverain,
Ce bronze, devant qui tout n’est que poudre et sable,
Sublime monument, deux fois impérissable,
Fait de gloire et d’airain ;
Quand il le bâtissait, pour qu’un jour dans la ville
Ou la guerre étrangère ou la guerre civile
Y brisassent leur char,
Et pour qu’il fît pâlir sur nos places publiques
Les frêles héritiers de vos noms magnifiques,
Alexandre et César !
C’était un beau spectacle ! — Il parcourait la terre
Avec ses vétérans, nation militaire
Dont il savait les noms ;
Les rois fuyaient ; les rois n’étaient point de sa taille ;
Et, vainqueur, il allait par les champs de bataille
Glanant tous leurs canons
Et puis, il revenait avec la grande armée,
Encombrant de butin sa France bien-aimée,
Son Louvre de granit,
Et les Parisiens poussaient des cris de joie,
Comme font les aiglons, alors qu’avec sa proie
L’aigle rentre à son nid !
Et lui, poussant du pied tout ce métal sonore,
Il courait à la cuve où bouillonnait encore
Le monument promis.
Le moule en était fait d’une de ses pensées.
Dans la fournaise ardente il jetait à brassées
Les canons ennemis !
Puis il s’en revenait gagner quelque bataille.
Il dépouillait encore à travers la mitraille
Maints affûts dispersés ;
Et, rapportant ce bronze à la Rome française,
Il disait aux fondeurs penchés sur la fournaise :
— En avez-vous assez ?
. . . . . .
Pour son trône, appuyé sur l’Europe vassale,
Ce pilier souverain,
Ce bronze, devant qui tout n’est que poudre et sable,
Sublime monument, deux fois impérissable,
Fait de gloire et d’airain ;
Quand il le bâtissait, pour qu’un jour dans la ville
Ou la guerre étrangère ou la guerre civile
Y brisassent leur char,
Et pour qu’il fît pâlir sur nos places publiques
Les frêles héritiers de vos noms magnifiques,
Alexandre et César !
C’était un beau spectacle ! — Il parcourait la terre
Avec ses vétérans, nation militaire
Dont il savait les noms ;
Les rois fuyaient ; les rois n’étaient point de sa taille ;
Et, vainqueur, il allait par les champs de bataille
Glanant tous leurs canons
Et puis, il revenait avec la grande armée,
Encombrant de butin sa France bien-aimée,
Son Louvre de granit,
Et les Parisiens poussaient des cris de joie,
Comme font les aiglons, alors qu’avec sa proie
L’aigle rentre à son nid !
Et lui, poussant du pied tout ce métal sonore,
Il courait à la cuve où bouillonnait encore
Le monument promis.
Le moule en était fait d’une de ses pensées.
Dans la fournaise ardente il jetait à brassées
Les canons ennemis !
Puis il s’en revenait gagner quelque bataille.
Il dépouillait encore à travers la mitraille
Maints affûts dispersés ;
Et, rapportant ce bronze à la Rome française,
Il disait aux fondeurs penchés sur la fournaise :
— En avez-vous assez ?
. . . . . .
Victor Hugo
Soleils couchants
… Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées.
Demain viendra l’orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l’aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit !
Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.
Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S’iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.
Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde immense et radieux !
Demain viendra l’orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l’aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit !
Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.
Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S’iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.
Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde immense et radieux !
Victor Segalen
Ordre au soleil
Mâ, duc de Lou, ne pouvant consommer sa victoire, donna ordre au soleil de remonter jusqu’au sommet du Ciel.
Il le tenait là, fixe, au bout de sa lance: et le jour fut long comme une année et plein d’une ivresse sans nuit.
O
Laisse-moi, ô joie qui déborde, commander à mon soleil et le ramener à mon aube: Que j’épuise ce bonheur d’aujourd’hui!
Las! il échappe à mon doigt tremblant. Il a peur de toi, ô joie. Il s’enfuit, il se dérobe, un nuage l’étreint et l’avale,
Et dans tout mon cœur il fait nuit.
Il le tenait là, fixe, au bout de sa lance: et le jour fut long comme une année et plein d’une ivresse sans nuit.
O
Laisse-moi, ô joie qui déborde, commander à mon soleil et le ramener à mon aube: Que j’épuise ce bonheur d’aujourd’hui!
Las! il échappe à mon doigt tremblant. Il a peur de toi, ô joie. Il s’enfuit, il se dérobe, un nuage l’étreint et l’avale,
Et dans tout mon cœur il fait nuit.
Voltaire
À Madame du Châtelet
« Si vous voulez que j’aime encore,
Rendez-moi l’âge des amours ;
Au crépuscule de mes jours
Rejoignez, s’il se peut, l’aurore.
Des beaux lieux où le dieu du vin
Avec l’Amour tient son empire,
Le Temps, qui me prend par la main,
M’avertit que je me retire.
De son inflexible rigueur
Tirons au moins quelque avantage.
Qui n’a pas l’esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur.
Laissons à la belle jeunesse
Ses folâtres emportements.
Nous ne vivons que deux moments :
Qu’il en soit un pour la sagesse.
Quoi ! pour toujours vous me fuyez,
Tendresse, illusion, folie,
Dons du ciel, qui me consoliez
Des amertumes de la vie !
On meurt deux fois, je le vois bien :
Cesser d’aimer et d’être aimable,
C’est une mort insupportable ;
Cesser de vivre, ce n’est rien."
Ainsi je déplorais la perte
Des erreurs de mes premiers ans ;
Et mon âme, aux désirs ouverte,
Regrettait ses égarements.
Du ciel alors daignant descendre,
L’Amitié vint à mon secours ;
Elle était peut-être aussi tendre,
Mais moins vive que les Amours.
Touché de sa beauté nouvelle,
Et de sa lumière éclairé,
Je la suivis ; mais je pleurai
De ne pouvoir plus suivre qu’elle.
Rendez-moi l’âge des amours ;
Au crépuscule de mes jours
Rejoignez, s’il se peut, l’aurore.
Des beaux lieux où le dieu du vin
Avec l’Amour tient son empire,
Le Temps, qui me prend par la main,
M’avertit que je me retire.
De son inflexible rigueur
Tirons au moins quelque avantage.
Qui n’a pas l’esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur.
Laissons à la belle jeunesse
Ses folâtres emportements.
Nous ne vivons que deux moments :
Qu’il en soit un pour la sagesse.
Quoi ! pour toujours vous me fuyez,
Tendresse, illusion, folie,
Dons du ciel, qui me consoliez
Des amertumes de la vie !
On meurt deux fois, je le vois bien :
Cesser d’aimer et d’être aimable,
C’est une mort insupportable ;
Cesser de vivre, ce n’est rien."
Ainsi je déplorais la perte
Des erreurs de mes premiers ans ;
Et mon âme, aux désirs ouverte,
Regrettait ses égarements.
Du ciel alors daignant descendre,
L’Amitié vint à mon secours ;
Elle était peut-être aussi tendre,
Mais moins vive que les Amours.
Touché de sa beauté nouvelle,
Et de sa lumière éclairé,
Je la suivis ; mais je pleurai
De ne pouvoir plus suivre qu’elle.
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