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Poèmes de ce thème

Le temps et son passage

Jean de Sponde

Jean de Sponde

Stance de la mort

… Je te sens bien esmeu de quelque inquiétude,
Quand tu viens à songer à ceste servitude,
Mais ce songe s’estouffe au sommeil de ce corps :
Que si la voix de Dieu te frappe les oreilles,
De ce profond sommeil soudain tu te resveilles :
Mais quand elle a passé soudain tu te rendors.
Tu surmontes tantost, mais tantost tu succombes,
Tu vas tantost au Ciel, mais tantost tu retombes,
Et le Monde t’enlasse encore en ses destours :
C’est bien plus, car tu crains ce que plus tu désires,
Ton Esperance mesme a pour toy des martyres,
Et bref tu vois ton Bien, mais tu suis le rebours.
Encor ce peu de temps que tu mets à résoudre
Ton départ de la Terre, un nuage de poudre
Que tu pousses en l’air enveloppe tes pas :
J’ay bien veu sauteler les bouillons de ton zèle,
J’ay veu fendre le vent aux cerceaux de ton aisle,
Mais tu t’es rafroidy pour revoler en bas.
Helas ! que cerches tu dans ces relants abysmes,
Que tu noircis sans fin des horreurs de tes crimes?
He! que tastonnes-tu dans ceste obscureté,
Où ta clarté, du vent de Dieu mesme allumée,
Ne pousse que les flots d’une espaisse fumée,
Et contrainct à la mort son immortalité ?

Quelle plaine en l’Enfer de ces pointus encombres ?
Quel beau jour en la nuict de ces affreuses ombres ?
Quel doux largue au destroit de tant de vents battu?
Repren cœur, mon Esprit, repren nouvelle force,
Toy mouëlle d’un festu perce à travers l’escorce,
Et, vivant, fay mourir l’escorce, et le festu.

Appren mesme du Temps, que tu cerches d’estendre,
Qui coule, qui se perd, et ne te peut attendre,
Tout se haste, se perd, et coule avec ce Temps :
Où trouveras-tu donc quelque longue durée ?
Ailleurs : mais tu ne peux sans la fin musuree
De ton mal, commencer le Bien que tu pretens.

Ton mal c’est ta prison, et ta prison encore
Ce corps dont le soucy jour et nuict te dévore :
Il faut rompre, il faut rompre en fin ceste prison.
Tu seras lors au Calme, au beau jour, à la plaine,
Au lieu de tant de vents, tant de nuict, tant de geine,
Qui battent, qui noircist, qui presse ta raison.
Jean Moréas

Jean Moréas

Stances

Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ;
Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.
Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;
C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.

Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;
Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.

Le coq chante là-bas ; un faible jour tranquille
Blanchit autour de moi ;
Une dernière flamme aux portes de la ville
Brille au mur de l’octroi.

O mon second berceau, Paris, tu dors encore
Quand je suis éveillé
Et que j’entends le pouls de mon grand cœur sonore
Sombre et dépareillé.

Que veut-il, que veut-il, ce cœur ? malgré la cendre
Du temps, malgré les maux,
Pense-t-il reverdir, comme la tige tendre
Se couvre de rameaux ?

Adieu, la vapeur siffle, on active le feu ;
Dans la nuit le train passe ou c’est l’ancre qu’on lève.
Qu’importe ! on vient, on part ; le flot soupire : adieu !
Qu’il arrive du large ou qu’il quitte la grève.

Les roses vont éclore, et nous les cueillerons ;
Les feuilles du jardin vont tomber une à une.
Adieu ! quand nous naissons, adieu ! quand nous mourons
Et comme le bonheur s’envole l’infortune.

Lieux où mes lentes nuits aiment à s’écouler,
O chère porte
De mon Paris, déjà le vent a fait rouler
La feuille morte.

Bientôt sous la lueur de la lampe, aux reflets
Du brasier sombre,
Pensif, j’écouterai heurter à mes volets
L’aile du Nombre.

Et moi, que l’amitié, l’amour et la douceur,
Tout abandonne,
Je veux goûter, avec le tabac, le berceur
Extrême automne.

Quand reviendra l’automne avec les feuilles mortes
Qui couvriront l’étang du moulin ruiné,
Quand le vent remplira le trou béant des portes
Et l’inutile espace où la meule a tourné,

Je veux aller encor m’asseoir sur cette borne,
Contre le mur tissé d’un vieux lierre vermeil,
Et regarder longtemps dans l’eau glacée et morne
S’éteindre mon image et le pâle soleil.
Jules Romains

Jules Romains

Jesined eus ras; oublier

Je ne puis pas oublier la misére de ce temps.
O siècle pareil à ceux qui campérent sous les tentes!
Un orage inépuisable est devenu l’horizon,
Et l’espoir est remplacé par une espèce de songe.
Tous les vins are-boutés n’abritent qu’une heure la joie.
Mille sentiments mortels passent quand même et se joignent.
Peu À peu notre destin nous ruisselle sur le dos.

Ciel des Villes tressé de câbles, armure des démes,
Ciments durcis autour d’une ferraille chevelue,
Demeures boulonnées, églises faites sur l’enclume,
Rues triples dont la rumeur rebondit sur un tunnel,
A quoi bon!
Dans la forêt scythique et les joncs de l’Elbe
Des hommes velus rampaient mieux réfugiés que nous.

Hommes, hommes d’autrefois, pauvres yeux cruels et troubles,
Dormeurs mal détendus que tourmente une odeur de l’air,
Tribus des monts perforés, peuples des lacs et des herbes,
Nous vous croyions si loin! Vous n’étiez même plus des morts
Le sol vous avait perdus dans le grain de son écorce
Ne pouvant faire du roc avec vos seuls ossements.
Et soudain de vous a nous le temps se contracte et manque ;
L’histoire se racornit comme un carton calciné.
Je vous regarde approcher et grandir, pères funestes,
Ainsi qu’un homme à la mer aperçoit en étouffant
Le passé qui se recourbe et qui lui tend son enfance.

Je ne puis pas oublier la misére de ce temps ;
Mais j’ai le coeur adouci de recours et de tendresse
A cause de cette ville et de sa vieille épaisseur.
Elle sait me faire croire à des époques heureuses
Ou le royaume de homme était un rubis creusé.
Juste point de notre course. Équilibre des étoiles.
L’esprit de Dieu dans les ris d’une savante voilure.
Les forces comme des sucs qui ont monté pour miarir.
Des villes aux murs nacrés dont la coquille miroite
Sur un peuple bien roulé dans son bruit et sa moiteur.
Les rues, grappes de métiers, fondeurs, foulons, batteurs d’or.
Des joies nocturnes frélant les maisons mi-endormies.
Et le monde, À horizon, chaine et rempart de mystères,
Le monde, forêts et monts, a horizon du terroir.

Je ne puis pas oublier la misére de ce temps.
Je ne puis pas oublier que trop d’hommes sont puissants
Pour avoir beaucoup menti et beaucoup versé le sang.

Je crois que conduire un peuple est un métier difficile.
Les citoyens sont couards, les parlements, imbéciles.
Un vieux crime gonfle au coeur des nations et des villes.
Cette guerre dont le siècle à jamais suppure et pue,
Les ministres et les rois ne !’ont qu’À peine voulue.
Je le dis, bien qu’ils l’aient dit ; je le crois, bien qu’ils le jurent.

Ils ne demandaient pas mieux que de vaincre sans canons,
Que d’écraser l’ennemi du poids des bonnes raisons.
Ils n’avaient pas invité tant de morts dans leur maison.

Mais puisque l’événement les a soudain confondus,
Qwils ils déb débarrassent le le sol, sol, qu’ils qu’il rentrent dans des des fi fissures! !
Ils ne seraient beaux a voir que raccourcis ou pendus.

ONDE GENOISE, 1923, Chants des dix
années.
Mathurin Régnier

Mathurin Régnier

Stances

Quand sur moy je jette les yeux,
A trente ans me voyant tout vieux.
Mon cœur de frayeur diminue :
Estant vieilli dans un moment,
Je ne puis dire seulement
Que ma jeunesse est devenue.

Du berceau courant au cercueil,
Le jour se dérobe à mon œil,
Mes sens troublez s’évanouissent.
Les hommes sont comme des fleurs,
Qui naissent et vivent en pleurs,
Et d’heure en heure se fanissent.

Leur âge à l’instant écoulé,
Comme un trait qui s’est envolé
Ne laisse après soy nulle marque ;
Et leur nom si fameux icy,
Si-tost qu’ils sont morts, meurt aussi,
Du pauvre autant que du Monarque.

N’agueres, verd, sain et puissant,
Comme un aubespin florissant,
Mon printemps estoit délectable.
Les plaisirs logeoient en mon sein ;
Et lors estoit tout mon dessein
Du jeu d’Amour et de la table.

Mais, las ! mon sort est bien tourné ;
Mon age en un rien s’est borné,
Foible languit mon esperance :
En une nuit, à mon malheur,
De la joye et de la douleur
J’ay bien appris la difference !

La douleur aux traits veneneux,
Comme d’un habit épineux
Me ceint d’une horrible torture.
Mes beaux jours sont changés en nuits ;
Et mon cœur tout flestry d’ennuis
N’attend plus que la sepulture.

Enyvré de cent maux divers,
Je chancelle et vay de travers.
Tant mon ame en regorge pleine ;
J’en ay l’esprit tout hebété,
Et si peu qui m’en est resté,
Encor me fait-il de la peine.

La memoire du temps passé,
Que j’ay follement dépencé,
Espand du fiel en mes ulcères :
Si peu que j’ay de jugement,
Semble animer mon sentiment,
Me rendant plus vif aux misères.

Ha ! pitoyable souvenir !
Enfin, que dois-je devenir ?
Où se reduira ma constance ?
Estant ja defailly de cœur,
Qui me donira de la vigueur,
Pour durer en la penitence ?

Qu’est-ce de moy ? foible est ma main,
Mon courage, helas ! est humain,
Je ne suis de fer ni de pierre ;
En mes maux monstre-toy plus doux ;
Seigneur ; aux traits de ton courroux
Je suis plus fragile que verre.

Je ne suis à tes yeux, sinon
Qu’un festu sans force et sans nom,
Qu’un hibou qui n’ose paroistre ;
Qu’un fantosme icy bas errant,
Qu’une orde escume de torrent,
Qui semble fondre avant que naistre.

Où toy, tu peux faire trembler
L’Univers, et desassembler
Du Firmament le riche ouvrage ;
Tarir les flots audacieux,
Ou, les elevant jusqu’aux Cieux,
Faire de la Terre un naufrage.

Le Soleil fléchit devant toy,
De toy les Astres prennent loy,
Tout fait joug dessous ta parole,
Et cependant tu vas dardant
Dessus moy ton courroux ardent,
Qui ne suis qu’un bourrier qui vole.

Mais quoy ! si je suis imparfait,
Pour me defaire m’as-tu fait ?
Ne sois aux pecheurs si sévère.
Je suis homme, et toi Dieu Clement
Sois donc plus doux au châtiment,
Et punis les tiens comme Père.
Paul Valéry

Paul Valéry

Le Cimetière marin

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
O récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
O mon silence !… Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te rends pure à ta place première :
Regarde-toi !… Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse ?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

Chienne splendide, écarte l’idolâtre !
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux !

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
À je ne sais quelle sévère essence…
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même…
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes !
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant…
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
À pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient des pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu !

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi !

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse !
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel !

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas !

Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir !
Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir !

Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Élée !
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil… Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas !

Non, non !… Debout ! Dans l’ère successive !
Brisez, mon corps, cette forme pensive !
Buvez, mon sein, la naissance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme… O puissance salée !
Courons à l’onde en rejaillir vivant !

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !
Pierre de Ronsard

Pierre de Ronsard

Ah Dieu ! que malheureux nous sommes !

Ah Dieu ! que malheureux nous sommes !
Ah Dieu ! que de maux en un temps
Offensent la race des hommes
Semblable aux fueilles du Printemps,
Qui vertes dessus l’arbre croissent,
Puis elles l’Automne suivant,
Seiches à terre n’apparoissent
Qu’un jouët remoqué du vent !

Vrayment l’esperance est meschante
D’apparence elle nous deçoit,
Et tous jours pipant elle enchante
Le pauvre sot qui la reçoit.
Mais le sage qui ne se fie
Qu’en la plus seure verité,
Sçait que le tout de nostre vie
N’est rien que pure vanité.

Tandis que la crespe jouvence
La fleur des beaux ans nous produit,
Jamais le jeune enfant ne pense
A la vieillesse qui le suit,
Ne jamais l’homme heureux n’espere
De se voir tomber en mechef,
Sinon alors que la misere
Desja luy pend dessus le chef.

Homme chetif et miserable,
Pauvre abusé, ne sçais-tu pas
Que la jeunesse est peu durable,
Et que la mort guide nos pas,
Et que nostre fangeuse masse
Si tost s’esvanouït en rien,
Qu’à grand’peine avons-nous l’espace
D’apprendre le mal et le bien ?

Le Destin et la Parque noire
En tous âges sillent nos yeux :
Jeunes et vieux ils meinent boire
Les flots du lac oblivieux.
Mesmes les Rois foudres de guerre,
Despouillez de veines et d’os,
Ainsi que vachers, sous la terre
Viendront au throne de Minos.
. . . . . .

Ah ! que maudite soit l’asnesse,
Laquelle pour trouver de l’eau,
Au serpent donna la jeunesse,
Qui tous les ans change de peau !
Jeunesse que le populaire
De Jupiter avoit receu
Pour loyer de n’avoir sceu taire
Le secret larrecin du feu.

Des ce jour devint enlaidie
Par luy la santé des humains
De vieillesse et de maladie,
Des hommes hostes inhumains,
Et des ce jour il fist entendre
Le bruit de son foudre nouveau,
Et depuis n’a cessé d’espandre
Les dons de son mauvais tonneau.