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Poèmes de ce thème

Vie et existence

Émile Verhaeren

Émile Verhaeren

Un Soir

Celui qui me lira dans les siècles, un soir,
Troublant mes vers, dans leur sommeil et sous leur cendre,
Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
Comment ceux d’aujourd’hui s’étaient armés d’espoir,

Qu’il sache, avec quel violent élan, ma joie
S’est, à travers les cris, les révoltes, les pleurs,
Ruée au combat fier et mâle des douleurs,
Pour en tirer l’amour, comme on conquiert sa proie.

J’aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs,
Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse;
J’aime l’homme et le monde et j’adore la force
Que donne et prend ma force à l’homme et l’univers.

Car vivre, c’est prendre et donner avec liesse.
Mes pairs, ce sont ceux-là qui s’exaltent autant
Que je me sens moi-même avide et haletant
Devant la vie intense et sa rouge sagesse.

Heures de chute ou de grandeur! – tout se confond
Et se transforme en ce brasier qu’est l’existence;
Seul importe que le désir reste en partance
Jusqu’à la mort, devant l’éveil des horizons.

Celui qui trouve est un cerveau qui communie
Avec la fourmillante et large humanité.
L’esprit plonge et s’enivre en pleine immensité:
Il faut aimer, pour dérouvrir avec génie.

Une tendresse énorme emplit l’âpre savoir,
Il exalte la force et la beauté des mondes,
Il devine les liens et les causes profondes;
O vous qui me lirez, dans les siècles, un soir,

Comprenez-vous pourquoi mon vers vous interpelle?
C’est qu’en vos temps quelqu’un d’ardent aura tiré
Du coeur de la nécessité même, le vrai,
Bloc clair, pour y dresser l’entente universelle.
Eugène Guillevic

Eugène Guillevic

Hommes, souvenez-vous...

Hommes, souvenez-vous des marches et des haltes.
Hommes, la gorge en feu, nous bimes aux fontaines.
Hommes penchés dehors, les trains vous emportaient.
Hommes, je vous revois offrir des roses rouges.
Hommes, mes délicats, vous tuiez des oiseaux.
Hommes à tout venant les veillées vous fanèrent.
Hommes descendez l’eau, debout sur les péniches..,
Faites encor vos jeux! clamèrent les forains.
Les roues lancées à bras tournaient, tournesols ivres,
Avec un bruit fou de crécelle. La lumière
Inspirait les joueurs suffisamment pour que
Leurs lèvres parussent murmurer des mots d’or.
Certains criaient : Je mise sur la Liberté.
Il leur fallut rompre les cordons de police.
Hommes nus, c’est déjà vous à la file indienne :
Dockers, coolies chinois, batteurs de tam-tam nègres,
Chémeurs américains, caravaniers arabes,
Iroquois peints sur des mustangs amadoués...
Hommes plongeant les doigts dans les raisins dorés ;
Hommes blottis au creux du foin ; hommes si noirs
Qui visitez les cheminées ; hommes donc a
La belle étoile ; hommes hélant les feux Saint-Elme ;
Hommes de nulle part qui parlez plusieurs langues ;
Camelots, boulangers, marneurs, anachorétes,
Virtuoses, foulons, mosaistes, pilotes ;
Hommes! Anges! Démons! je vous nomme. C’était...

C’était au temps parfait des blés et des bluets,
Orgie de l’existence idéale! Aprés quoi
Les lingères battirent, agenouillées, les
Bleus de fondeurs, les soies d’amants, les tabliers
D’élèves, les draps lourds... Elles oignirent leurs
Mains de la sainte huile du fleuve ; et s’en allèrent.
Sur les chemins, la nuit venue, des dieux frileux,
Le visage en deux coupé par le clair de lune,
Vidaient leurs gourdes pour se donner des couleurs...
Alors roula ’hiver comme un beau tambour blanc.
La symphonie ? n’est qu’une affaire de patience,
Disait-on. Les arbres dépouillés chuchotèrent :
Où se cache le loir ? Il leur vint à mémoire
Des cas désespérés : biche blessée, mésange
Prise à la glu, vanesse aux doigts d’une flirteuse,
Abeille qui se noie dans la bouteille close.
Or le loir somnolait. C’est la tout un poème.
Plus d’une fois les orgues lentes des nuages
Passérent... Travailleurs têtus, vous suspendiez
L’ouvrage pour entendre! hormis les maréchaux
Ferrants... Les écoliers « faisaient pouce». Et la neige
Céline feutrait des pays ou l’arbre est ange.
Mais un soir l’avalanche étouffe nos villages.
Le bruit court que la Mort a ancré dans la terre
Et tendu ses filets. L’horizon est un sac.
Les étoiles catchent. Les chamois ne sont plus
Que des elfes en torche abattus par le sort.
La paraséléne, hier encore si douce,
Fomente contre les nuées. Telle une hélice,
Le ciel coupe la tête à Daigle. Il va pleuvoir.
Le sang gicle et le jour prend place entre les pierres.
Nous pourrons dire qwils sont morts pour la Patrie.
Rescapée, la poésie délire ; tandis
Que les sauveteurs s’épongent. Le Chaos cesse.
Alors une immense minute de silence
Freine toute âme et tout empire dans les mondes...
O montagne fourbue, dors, tes lacs grands ouverts :
Il y a des secrets que je dois m’arracher.
« Un soir que je ressuscitais, une Vierge a
Posé son cœur & mon chevet ; comme il germa!
On eât dit d’une rose en instance de fruit.
Les cascades se jetaient dans le feu pour lui,
Et vers lui s’élançaient les moissons d’un seul flux.
Quelle source mon sang! J’étais le nouveau-né
Dans le giron laiteux de la nuit étoilée,
Et j’étais le vent dans les cheveux blancs du sage.
Ainsi les orgues devenaient des barricades
Où nous allions, par lesprit et ’ amour, combattre.
Les hommes s’éprenaient de femmes, sans paroles.
Ils tournaient le danger comme un oiseau le chat.
La vie avait sur eux la lueur des cristaux... »
Hélas, pour vrai que soit un rêve, il vous délaisse.
Ah! grâces pour la grâce et l’antique innocence.
Le Chaos reprend. Les armées se relapident.
Le ciel couve des couteaux. L’émeute grandit.
Nous renverserons Dieu. Attendez que j’existe!
Puis un canon balance le soleil en l’air.
On met les mains sur les yeux. C’est de la folie.
Le soleil saodl jure dans les peupliers tremblés
Et saigne jusqu’a la Paque sur les cerises.
Devant ce miracle nos ouvriers s’émeuvent.
Il fait bon. Leurs paroles font la chandeleur.
La révolte s’ouvre, comme Christ que l’on cloue.
Les citrons dynamités de l’aurore éclatent.
Les saisons percutent. Je ne me souviens plus.

LES REVENDICATIONS, Apoémes, 3.
François De Malherbe

François De Malherbe

Consolation à M. du Périer sur la mort de sa fille.

Ta douleur, Du Perier, sera donc eternelle,
Et les tristes discours
Que je te met en l’esprit l’amitié paternelle
L’augmenteront tousjours !

Le malheur de ta fille au tombeau descenduë
Par un commun trespas,
Est-ce quelque dedale où ta raison perduë
Ne se retreuve pas ?

Je sçay de quels appas son enfance estoit pleine,
Et n’ay pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mespris.

Mais elle estoit du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et rose elle a vescu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.

Puis quand ainsi seroit, que selon ta priere,
Elle auroit obtenu
D'avoir en cheveux blancs terminé sa carriere,
Qu’en fust-il advenu ?

Penses-tu que, plus vieille, en la maison celeste
Elle eust eu plus d’accueil ?
Ou qu’elle eust moins senti la poussiere funeste
Et les vers du cercueil ?

Non, non, mon Du Périer, aussi-tost que la Parque
Oste l’ame du corps,
L’âge s’évanoüit au deçà de la barque,
Et ne suit point les morts.

Tithon n’a plus les ans qui le firent cigale,
Et Pluton aujourd’huy,
Sans égard du passé, les mérités égale
D’Archemore et de luy.

Ne te lasse donc plus d’inutiles complaintes,
Mais sage à l’advenir,
Aime une ombre comme ombre, et de cendres esteintes
Esteins le souvenir.
. . . . . .

De moy, desja deux fois d’une pareille foudre
Je me suis vu perclus,
Et deux fois la raison m’a si bien fait resoudre
Qu’il ne m’en souvient plus.

Non qu’il ne me soit grief que la tombe possede
Ce qui me fut si cher ;
Mais en un accident qui n’a point de remede,
Il n’en faut point chercher.

La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles :
On a beau la prier,
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses loix,
Et la garde qui veille aux barrieres du Louvre
N’en défend point nos rois.

De murmurer contr’elle et perdre patience,
Il est mal à propos :
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos.
François De Malherbe

François De Malherbe

Les larmes de saint Pierre

… « Que je porte d’envie à la troupe innocente
De ceux qui, massacrés d’une main violente,
Virent dès le matin leur beau jour accourci !
Le fer qui les tua leur donna cette grâce
Que, si de faire bien ils n’eurent pas l’espace,
Ils n’eurent pas le temps de faire mal aussi.

« De ces jeunes guerriers la flotte vagabonde
Allait courre fortune aux orages du monde,
Et déjà pour voguer abandonnait le bord,
Quand l’aguet d’un pirate arrêta leur voyage ;
Mais leur sort fut si bon, que d’un même naufrage
Ils se virent sous l’onde, et se virent au port.

« Ce furent de beaux lis qui, mieux que la nature,
Mêlant à leur blancheur l’incarnate peinture
Que tira de leur sein le couteau criminel,
Devant que d’un hiver la tempête et l’orage
À leur teint délicat pussent faire dommage,
S’en allèrent fleurir au printemps éternel…

« Le peu qu’ils ont vécu leur fut grand avantage,
Et le trop que je vis ne me fait que dommage,
Cruelle occasion du soucis qui me nuit !
Quand j’avais de ma foi l’innocence première,
Si la nuit de ma mort m’eût privé de la lumière,
Je n’aurais pas la peur d’une immortelle nuit…

« O désirable fin de leurs peines passées !
Leurs pieds, qui n’ont jamais les ordures pressées,
Un superbe plancher des étoiles se font ;
Leur salaire payé les services précède ;
Premier que d’avoir mal ils trouvent le remède,
Et devant le combat ont les palmes au front.

« Que d’applaudissements, de rumeur et de presse !
Que de feux, que de jeux, que de traits de caresse,
Quand là-haut en ce point on les vit arriver !
Et quel plaisir encore à leur courage tendre,
Voyant Dieu devant eux en ses bras les attendre,
Et pour leur faire honneur les Anges se lever !

« Et vous, femmes, trois fois, quatre fois bienheureuses
De ces jeunes Amours les mères amoureuses,
Que faites-vous pour eux, si vous les regrettez ?
Vous fâchez leur repos, et vous rendez coupables,
Ou de n’estimer pas leurs trépas honorables,
Ou de porter envie à leurs félicités.

« Le soir fut avancé de leurs belles journées,
Mais qu’eussent-ils gagné par un siècle d’années ?
Ou que leur advint-il en ce vite départ,
Que laisser promptement une basse demeure,
Qui n’a rien que du mal, pour avoir de bonne heure
Aux plaisirs éternels une éternelle part ?

« Si vos yeux pénétrant jusqu’aux choses futures
Vous pouvaient enseigner leurs belles aventures,
Vous auriez tant de bien en si peu de malheurs,
Que ne voudriez pas, pour l’Empire du monde,
N’avoir eu dans le sein la racine féconde
D’où naquit entre nous ce miracle de fleurs. »

En ces propos mourants ses complaintes se meurent,
Mais vivantes sans fin ses angoisses demeurent,
Pour le faire en langueur à jamais consumer ;
Tandis la nuit s’en va, ses lumières s’éteignent,
Et déjà devant lui les campagnes se peignent
Du safran que le jour apporte de la mer.

L’Aurore d’une main, en sortant de ses portes,
Tient un vase de fleurs languissantes et mortes ;
Elle verse de l’autre une cruche de pleurs,
Et d’un voile tissu de vapeur et d’orage
Couvrant ses cheveux d’or, découvre en son visage
Tout ce qu’une âme sent de cruelles douleurs.
François De Malherbe

François De Malherbe

Ode

. . . . . .
Si quelque avorton de l’envie
Ose encore lever les yeux,
Je veux bander contre sa vie
L’ire de la terre et des cieux ;
Et dans les savantes oreilles
Verser de si douces merveilles
Que ce miserable corbeau,
Comm’ oiseau d’augure sinistre,
Banny des rives de Caïstre,
S’aille cacher dans le tombeau.

Venez donc, non pas habillées,
Comm’ on vous trouve quelquefois,
En jupes dessous les fueillées,
Dansant au silence des bois.
Venez en robes, où l’on voye
Dessus les ouvrages de soye
Les rayons d’or étinceller ;
Et chargez de perles vos testes,
Comme quand vous allez aux festes
Où les dieux vous font appeller.

Quand le sang, boüillant en mes veines,
Me donnoit de jeunes desirs,
Tantost vous souspiriez mes peines,
Tantost vous chantiez mes plaisirs ;
Mais aujourd’huy que mes années
Vers leur fin s’en vont terminées,
Sieroit-il bien à mes écris
D’ennuyer les races futures
Des ridicules adventures
D’un amoureux en cheveux gris ?

Non, vierges, non ; je me retire
De tous ces frivoles discours :
Ma Reine est un but à ma lire
Plus juste que nulles amours ;
Et, quand j’auray, comme j’espere,
Fait ouïr, du Gange à l’Ibere,
Sa loüange à tout l’univers,
Permesse me soit un Cocyte,
Si jamais je vous sollicite
De m’aider à faire des vers !

Aussi-bien chanter d’autre chose,
Ayant chanté de sa grandeur,
Seroit-ce pas, après la rose,
Aux pavots chercher de l’odeur,
Et des loüanges de la lune
Descendre à la clairté commune
D’un de ces feux du firmament
Qui, sans profiter et sans nuire,
N’ont receu l’usage de luire
Que par le nombre seulement ?
. . . . . .

Ce n’est point aux rives d’un fleuve
Où dorment les vents et les eaux
Que fait sa veritable preuve
L’art de conduire les vaisseaux ;
Il faut, en la plaine salée,
Avoir lutté contre Malée,
Et près du naufrage dernier
S’estre vu dessous les Pléiades,
Éloigné de ports et de rades,
Pour estre creu bon marinier.

Ainsi, quand la Grece, partie
D’où le mol Anaure couloit,
Traversa les mers de Scithie
En la navire qui parloit,
Pour avoir sceu des Cyanées
Tromper les vagues forcenées,
Les pilotes du fils d’Eson,
Dont le nom jamais ne s’efface,
Ont gaigné la premiere place
En la fable de la Toison.

Ainsi, conservant cet empire
Où l’infidélité du sort,
Jointe à la nostre, encore pire,
Alloit faire un dernier effort,
Ma Reine acquiert à ses mérités
Un nom qui n’a point de limites,
Et ternissant le souvenir
Des reines qui l’ont precedée,
Devient une eternelle idée
De celles qui sont à venir.

Aussi-tost que le coup tragique,
Dont nous fusmes presque abbatus,
Eust fait la fortune publique
L’exercice de ses vertus,
En quelle nouveauté d’orage
Ne fut éprouvé son courage,
Et quelles malices de flots,
Par des murmures effroyables,
A des vœux à peine payables
N’obligerent les matelots ?

Qui n’ouït la voix de Bellonne,
Lasse d’un repos de douze ans,
Telle que d’un foudre qui tonne,
Appeller tous ses partisans,
Et déjà les rages extremes,
Par qui tombent les diademes,
Faire apprehender le retour
De ces combats dont la manie
Est l’eternelle ignominie
De Jarnac et de Moncontour ?

Qui ne voit encor à cette heure
Tous les infidelles cerveaux
Dont la fortune est la meilleure
Ne chercher que troubles nouveaux,
Et ressembler à ces fontaines
Dont les conduites souterraines
Passent par un plomb si gasté
Que, tousjours ayant quelque tare,
Au mesme temps qu’on les repare,
L’eau s’enfuit d’un autre costé ?

La paix ne voit rien qui menace
De faire renaistre nos pleurs,
Tout s’accorde à notre bonace,
Les hivers nous donnent des fleurs ;
Et, si les pasles Eumenides,
Pour réveiller nos parricides,
Toutes trois ne sortent d’enfer,
Le repos du siecle où nous sommes
Va faire à la moitié des hommes
Ignorer que c’est que le fer.

Themis, capitale ennemie
Des ennemis de leur devoir,
Comme un rocher est affermie
En son redoutable pouvoir ;
Elle va d’un pas et d’un ordre
Où la censure n’a que mordre ;
Et les loix, qui n’exceptent rien
De leur glaive et de leur balance,
Font tout perdre à la violance
Qui veut avoir plus que le sien.

Nos champs mesme ont leur abondance
Hors de l’outrage des voleurs ;
Les festins, les jeux et la danse
En bannissent toutes douleurs.
Rien n’y gemit, rien n’y souspire ;
Chaque Amarille a son Tityre ;
Et, sous l’épaisseur des rameaux,
Il n’est place où l’ombre soit bonne
Qui soir et matin ne resonne
Ou de voix ou de chalumeaux.

Puis, quand ces deux grands hymenées,
Dont le fatal embrassement
Doit applanir les Pyrenées,
Auront leur accomplissement,
Devons-nous douter qu’on ne voye,
Pour accompagner cette joye,
L’encens germer en nos buissons,
La myrrhe couler en nos rues,
Et, sans l’usage des charrues,
Nos plaines jaunir de moissons ?
. . . . . .