Poèmes de ce thème
Vie et existence
Denis Diderot
Le code Denis
Dans ses États, à tout ce qui respire
Un souverain prétend donner la loi ;
C’est le contraire en mon empire ;
Le sujet règne sur son roi.
Diviser pour régner, la maxime est ancienne ;
Elle fut d’un tyran : ce n’est donc pas la mienne.
Vous unir est mon vœu : j’aime la liberté ;
Et si j’ai quelque volonté,
C’est que chacun fasse la sienne.
Amis, qui composez ma cour,
Au dieu du vin rendez hommage :
Rendez hommage au dieu d’amour :
Aimez et buvez tour à tour,
Buvez pour aimer davantage.
Que j’entende, au gré du désir,
Et les éclats de l’allégresse,
Et l’accent doux de la tendresse,
Le choc du verre et le bruit du soupir.
Au frontispice de mon code
Il est écrit : Sois heureux à ta mode,
Car tel est notre bon plaisir.
Fait l’an septante et mil sept cent,
Au petit Carrousel en la cour de Marsan ;
Assis près d’une femme aimable,
Le cœur nu sur la main, les coudes sur la table.
Signé : Denis, sans terre ni château,
Roi par la grâce du gâteau.
Un souverain prétend donner la loi ;
C’est le contraire en mon empire ;
Le sujet règne sur son roi.
Diviser pour régner, la maxime est ancienne ;
Elle fut d’un tyran : ce n’est donc pas la mienne.
Vous unir est mon vœu : j’aime la liberté ;
Et si j’ai quelque volonté,
C’est que chacun fasse la sienne.
Amis, qui composez ma cour,
Au dieu du vin rendez hommage :
Rendez hommage au dieu d’amour :
Aimez et buvez tour à tour,
Buvez pour aimer davantage.
Que j’entende, au gré du désir,
Et les éclats de l’allégresse,
Et l’accent doux de la tendresse,
Le choc du verre et le bruit du soupir.
Au frontispice de mon code
Il est écrit : Sois heureux à ta mode,
Car tel est notre bon plaisir.
Fait l’an septante et mil sept cent,
Au petit Carrousel en la cour de Marsan ;
Assis près d’une femme aimable,
Le cœur nu sur la main, les coudes sur la table.
Signé : Denis, sans terre ni château,
Roi par la grâce du gâteau.
Jacques Vallée Des Barreaux
Sonnet chrétien
Grand Dieu, tes jugements sont remplis d’équité,
Toujours tu prends plaisir à nous être propice ;
Mais j’ai fait tant de mal que jamais ta bonté
Ne peut me pardonner qu’en choquant ta justice.
Oui, mon Dieu, la grandeur de mon impiété
Ne laisse à ton pouvoir que le choix du supplice :
Ton intérêt s’oppose à ma félicité
Et ta clémence même attend que je périsse.
Contente ton désir puisqu’il t’est glorieux :
Offense-toi des pleurs qui coulent de mes yeux,
Tonne, frappe, il est temps ; rends-moi guerre pour guerre.
J’adore en périssant la raison qui t’aigrit :
Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre
Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ ?
Toujours tu prends plaisir à nous être propice ;
Mais j’ai fait tant de mal que jamais ta bonté
Ne peut me pardonner qu’en choquant ta justice.
Oui, mon Dieu, la grandeur de mon impiété
Ne laisse à ton pouvoir que le choix du supplice :
Ton intérêt s’oppose à ma félicité
Et ta clémence même attend que je périsse.
Contente ton désir puisqu’il t’est glorieux :
Offense-toi des pleurs qui coulent de mes yeux,
Tonne, frappe, il est temps ; rends-moi guerre pour guerre.
J’adore en périssant la raison qui t’aigrit :
Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre
Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ ?
Edouard Glissant
Le poème s’achève lorsque La rive est en
Le poème s’achève lorsque La rive est en
vue, d’oU s’éloignérent jadis les Découvreurs.
Retour au rivage, où l’amarre est toujours
fixée. Quelle richesse a grandi, durant ce
vue, d’oU s’éloignérent jadis les Découvreurs.
Retour au rivage, où l’amarre est toujours
fixée. Quelle richesse a grandi, durant ce
Élisabeth Guibert
L’homme heureux possible
La vie est un instant, il faut en profiter ;
Rejeter avec soin tout préjugé nuisible,
Croire un Dieu bienfaisant, croire un ami possible,
Et connaître le prix du bonheur d’exister.
Caresser la folie, estimer la sagesse ;
Aimer un seul objet, en être un peu jaloux,
Être toujours fidèle et jamais n’être époux ;
Effleurer les talents, les aimer sans faiblesse.
Paraître indifférent sur le mépris des sots,
Avoir le cœur ouvert sur ses propres défauts ;
Être content de soi, mais sans trop le paraître :
Enfin, se croire heureux, c’est le moyen de l’être.
Rejeter avec soin tout préjugé nuisible,
Croire un Dieu bienfaisant, croire un ami possible,
Et connaître le prix du bonheur d’exister.
Caresser la folie, estimer la sagesse ;
Aimer un seul objet, en être un peu jaloux,
Être toujours fidèle et jamais n’être époux ;
Effleurer les talents, les aimer sans faiblesse.
Paraître indifférent sur le mépris des sots,
Avoir le cœur ouvert sur ses propres défauts ;
Être content de soi, mais sans trop le paraître :
Enfin, se croire heureux, c’est le moyen de l’être.
Émile Verhaeren
Chanson de fou
Vous aurez beau crier contre la terre,
La bouche dans le fossé,
Jamais aucun des trépassés
Ne répondra à vos clameurs amères.
Ils sont bien morts, les morts,
Ceux qui firent jadis la campagne féconde;
Ils font l’immense entassement de morts
Qui pourrissent, aux quatre coins du monde,
Les morts.
Alors
Les champs étaient maîtres des villes,
Le même esprit servile
Ployait partout les fronts et les échines,
Et nul encor ne pouvait voir
Dressés, au fond du soir,
Les bras hagards et formidables des machines.
Vous aurez beau crier contre la terre,
La bouche dans le fossé:
Ceux qui jadis étaient les trépassés
Sont aujourd’hui, jusqu’au fond de la terre,
Les morts.
La bouche dans le fossé,
Jamais aucun des trépassés
Ne répondra à vos clameurs amères.
Ils sont bien morts, les morts,
Ceux qui firent jadis la campagne féconde;
Ils font l’immense entassement de morts
Qui pourrissent, aux quatre coins du monde,
Les morts.
Alors
Les champs étaient maîtres des villes,
Le même esprit servile
Ployait partout les fronts et les échines,
Et nul encor ne pouvait voir
Dressés, au fond du soir,
Les bras hagards et formidables des machines.
Vous aurez beau crier contre la terre,
La bouche dans le fossé:
Ceux qui jadis étaient les trépassés
Sont aujourd’hui, jusqu’au fond de la terre,
Les morts.
Émile Verhaeren
Chanson de fou
Vous aurez beau crier contre la terre,
La bouche dans le fossé,
Jamais aucun des trépassés
Ne répondra à vos clameurs amères.
Ils sont bien morts, les morts,
Ceux qui firent jadis la campagne féconde;
Ils font l’immense entassement de morts
Qui pourrissent, aux quatre coins du monde,
Les morts.
Alors
Les champs étaient maîtres des villes,
Le même esprit servile
Ployait partout les fronts et les échines,
Et nul encor ne pouvait voir
Dressés, au fond du soir,
Les bras hagards et formidables des machines.
Vous aurez beau crier contre la terre,
La bouche dans le fossé:
Ceux qui jadis étaient les trépassés
Sont aujourd’hui, jusqu’au fond de la terre,
Les morts.
La bouche dans le fossé,
Jamais aucun des trépassés
Ne répondra à vos clameurs amères.
Ils sont bien morts, les morts,
Ceux qui firent jadis la campagne féconde;
Ils font l’immense entassement de morts
Qui pourrissent, aux quatre coins du monde,
Les morts.
Alors
Les champs étaient maîtres des villes,
Le même esprit servile
Ployait partout les fronts et les échines,
Et nul encor ne pouvait voir
Dressés, au fond du soir,
Les bras hagards et formidables des machines.
Vous aurez beau crier contre la terre,
La bouche dans le fossé:
Ceux qui jadis étaient les trépassés
Sont aujourd’hui, jusqu’au fond de la terre,
Les morts.
Émile Verhaeren
Les Horloges
La nuit, dans le silence en noir de nos demeures,
Béquilles et bâtons qui se cognent, là-bas ;
Montant et dévalant les escaliers des heures,
Les horloges, avec leurs pas ;
Émaux naïfs derrière un verre, emblèmes
Et fleurs d’antan, chiffres maigres et vieux ;
Lunes des corridors vides et blêmes,
Les horloges, avec leurs yeux ;
Sons morts, notes de plomb, marteaux et limes,
Boutique en bois de mots sournois,
Et le babil des secondes minimes,
Les horloges, avec leurs voix ;
Gaines de chêne et bornes d’ombre,
Cercueils scellés dans le mur froid,
Vieux os du temps que grignote le nombre,
Les horloges et leur effroi ;
Les horloges
Volontaires et vigilantes,
Pareilles aux vieilles servantes
Boitant de leurs sabots ou glissant sur leurs bas.
Les horloges que j’interroge
Serrent ma peur en leur compas.
Béquilles et bâtons qui se cognent, là-bas ;
Montant et dévalant les escaliers des heures,
Les horloges, avec leurs pas ;
Émaux naïfs derrière un verre, emblèmes
Et fleurs d’antan, chiffres maigres et vieux ;
Lunes des corridors vides et blêmes,
Les horloges, avec leurs yeux ;
Sons morts, notes de plomb, marteaux et limes,
Boutique en bois de mots sournois,
Et le babil des secondes minimes,
Les horloges, avec leurs voix ;
Gaines de chêne et bornes d’ombre,
Cercueils scellés dans le mur froid,
Vieux os du temps que grignote le nombre,
Les horloges et leur effroi ;
Les horloges
Volontaires et vigilantes,
Pareilles aux vieilles servantes
Boitant de leurs sabots ou glissant sur leurs bas.
Les horloges que j’interroge
Serrent ma peur en leur compas.
Émile Verhaeren
Un Soir
Celui qui me lira dans les siècles, un soir,
Troublant mes vers, dans leur sommeil et sous leur cendre,
Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
Comment ceux d’aujourd’hui s’étaient armés d’espoir,
Qu’il sache, avec quel violent élan, ma joie
S’est, à travers les cris, les révoltes, les pleurs,
Ruée au combat fier et mâle des douleurs,
Pour en tirer l’amour, comme on conquiert sa proie.
J’aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs,
Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse;
J’aime l’homme et le monde et j’adore la force
Que donne et prend ma force à l’homme et l’univers.
Car vivre, c’est prendre et donner avec liesse.
Mes pairs, ce sont ceux-là qui s’exaltent autant
Que je me sens moi-même avide et haletant
Devant la vie intense et sa rouge sagesse.
Heures de chute ou de grandeur! – tout se confond
Et se transforme en ce brasier qu’est l’existence;
Seul importe que le désir reste en partance
Jusqu’à la mort, devant l’éveil des horizons.
Celui qui trouve est un cerveau qui communie
Avec la fourmillante et large humanité.
L’esprit plonge et s’enivre en pleine immensité:
Il faut aimer, pour dérouvrir avec génie.
Une tendresse énorme emplit l’âpre savoir,
Il exalte la force et la beauté des mondes,
Il devine les liens et les causes profondes;
O vous qui me lirez, dans les siècles, un soir,
Comprenez-vous pourquoi mon vers vous interpelle?
C’est qu’en vos temps quelqu’un d’ardent aura tiré
Du coeur de la nécessité même, le vrai,
Bloc clair, pour y dresser l’entente universelle.
Troublant mes vers, dans leur sommeil et sous leur cendre,
Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
Comment ceux d’aujourd’hui s’étaient armés d’espoir,
Qu’il sache, avec quel violent élan, ma joie
S’est, à travers les cris, les révoltes, les pleurs,
Ruée au combat fier et mâle des douleurs,
Pour en tirer l’amour, comme on conquiert sa proie.
J’aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs,
Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse;
J’aime l’homme et le monde et j’adore la force
Que donne et prend ma force à l’homme et l’univers.
Car vivre, c’est prendre et donner avec liesse.
Mes pairs, ce sont ceux-là qui s’exaltent autant
Que je me sens moi-même avide et haletant
Devant la vie intense et sa rouge sagesse.
Heures de chute ou de grandeur! – tout se confond
Et se transforme en ce brasier qu’est l’existence;
Seul importe que le désir reste en partance
Jusqu’à la mort, devant l’éveil des horizons.
Celui qui trouve est un cerveau qui communie
Avec la fourmillante et large humanité.
L’esprit plonge et s’enivre en pleine immensité:
Il faut aimer, pour dérouvrir avec génie.
Une tendresse énorme emplit l’âpre savoir,
Il exalte la force et la beauté des mondes,
Il devine les liens et les causes profondes;
O vous qui me lirez, dans les siècles, un soir,
Comprenez-vous pourquoi mon vers vous interpelle?
C’est qu’en vos temps quelqu’un d’ardent aura tiré
Du coeur de la nécessité même, le vrai,
Bloc clair, pour y dresser l’entente universelle.
Étienne de La Boétie
Reproche moy maintenant, je le veux
Reproche moy maintenant, je le veux,
Si oncq de toy j’ay eu faveur aucune,
Traistre, legere, inconstante fortune,
Reproche moi hardiment, si tu peux.
Depuis le jour qu’en mal’heure mes yeux
Voyent du ciel la lumiere importune,
Je suis le but, la descharge commune
De tous les coups de ton bras furieux.
Bien tost j’auray, desja l’heure s’avance,
J’auray de toy par mort quelque vengence,
Lors que de moy l’ame sera partie.
A toy vrayement le camp demeurera,
Mais, j’en suis seur, ma mort te faschera,
De te laisser, cruelle, sans partie.
Si oncq de toy j’ay eu faveur aucune,
Traistre, legere, inconstante fortune,
Reproche moi hardiment, si tu peux.
Depuis le jour qu’en mal’heure mes yeux
Voyent du ciel la lumiere importune,
Je suis le but, la descharge commune
De tous les coups de ton bras furieux.
Bien tost j’auray, desja l’heure s’avance,
J’auray de toy par mort quelque vengence,
Lors que de moy l’ame sera partie.
A toy vrayement le camp demeurera,
Mais, j’en suis seur, ma mort te faschera,
De te laisser, cruelle, sans partie.
Eugène Guillevic
Hommes, souvenez-vous...
Hommes, souvenez-vous des marches et des haltes.
Hommes, la gorge en feu, nous bimes aux fontaines.
Hommes penchés dehors, les trains vous emportaient.
Hommes, je vous revois offrir des roses rouges.
Hommes, mes délicats, vous tuiez des oiseaux.
Hommes à tout venant les veillées vous fanèrent.
Hommes descendez l’eau, debout sur les péniches..,
Faites encor vos jeux! clamèrent les forains.
Les roues lancées à bras tournaient, tournesols ivres,
Avec un bruit fou de crécelle. La lumière
Inspirait les joueurs suffisamment pour que
Leurs lèvres parussent murmurer des mots d’or.
Certains criaient : Je mise sur la Liberté.
Il leur fallut rompre les cordons de police.
Hommes nus, c’est déjà vous à la file indienne :
Dockers, coolies chinois, batteurs de tam-tam nègres,
Chémeurs américains, caravaniers arabes,
Iroquois peints sur des mustangs amadoués...
Hommes plongeant les doigts dans les raisins dorés ;
Hommes blottis au creux du foin ; hommes si noirs
Qui visitez les cheminées ; hommes donc a
La belle étoile ; hommes hélant les feux Saint-Elme ;
Hommes de nulle part qui parlez plusieurs langues ;
Camelots, boulangers, marneurs, anachorétes,
Virtuoses, foulons, mosaistes, pilotes ;
Hommes! Anges! Démons! je vous nomme. C’était...
C’était au temps parfait des blés et des bluets,
Orgie de l’existence idéale! Aprés quoi
Les lingères battirent, agenouillées, les
Bleus de fondeurs, les soies d’amants, les tabliers
D’élèves, les draps lourds... Elles oignirent leurs
Mains de la sainte huile du fleuve ; et s’en allèrent.
Sur les chemins, la nuit venue, des dieux frileux,
Le visage en deux coupé par le clair de lune,
Vidaient leurs gourdes pour se donner des couleurs...
Alors roula ’hiver comme un beau tambour blanc.
La symphonie ? n’est qu’une affaire de patience,
Disait-on. Les arbres dépouillés chuchotèrent :
Où se cache le loir ? Il leur vint à mémoire
Des cas désespérés : biche blessée, mésange
Prise à la glu, vanesse aux doigts d’une flirteuse,
Abeille qui se noie dans la bouteille close.
Or le loir somnolait. C’est la tout un poème.
Plus d’une fois les orgues lentes des nuages
Passérent... Travailleurs têtus, vous suspendiez
L’ouvrage pour entendre! hormis les maréchaux
Ferrants... Les écoliers « faisaient pouce». Et la neige
Céline feutrait des pays ou l’arbre est ange.
Mais un soir l’avalanche étouffe nos villages.
Le bruit court que la Mort a ancré dans la terre
Et tendu ses filets. L’horizon est un sac.
Les étoiles catchent. Les chamois ne sont plus
Que des elfes en torche abattus par le sort.
La paraséléne, hier encore si douce,
Fomente contre les nuées. Telle une hélice,
Le ciel coupe la tête à Daigle. Il va pleuvoir.
Le sang gicle et le jour prend place entre les pierres.
Nous pourrons dire qwils sont morts pour la Patrie.
Rescapée, la poésie délire ; tandis
Que les sauveteurs s’épongent. Le Chaos cesse.
Alors une immense minute de silence
Freine toute âme et tout empire dans les mondes...
O montagne fourbue, dors, tes lacs grands ouverts :
Il y a des secrets que je dois m’arracher.
« Un soir que je ressuscitais, une Vierge a
Posé son cœur & mon chevet ; comme il germa!
On eât dit d’une rose en instance de fruit.
Les cascades se jetaient dans le feu pour lui,
Et vers lui s’élançaient les moissons d’un seul flux.
Quelle source mon sang! J’étais le nouveau-né
Dans le giron laiteux de la nuit étoilée,
Et j’étais le vent dans les cheveux blancs du sage.
Ainsi les orgues devenaient des barricades
Où nous allions, par lesprit et ’ amour, combattre.
Les hommes s’éprenaient de femmes, sans paroles.
Ils tournaient le danger comme un oiseau le chat.
La vie avait sur eux la lueur des cristaux... »
Hélas, pour vrai que soit un rêve, il vous délaisse.
Ah! grâces pour la grâce et l’antique innocence.
Le Chaos reprend. Les armées se relapident.
Le ciel couve des couteaux. L’émeute grandit.
Nous renverserons Dieu. Attendez que j’existe!
Puis un canon balance le soleil en l’air.
On met les mains sur les yeux. C’est de la folie.
Le soleil saodl jure dans les peupliers tremblés
Et saigne jusqu’a la Paque sur les cerises.
Devant ce miracle nos ouvriers s’émeuvent.
Il fait bon. Leurs paroles font la chandeleur.
La révolte s’ouvre, comme Christ que l’on cloue.
Les citrons dynamités de l’aurore éclatent.
Les saisons percutent. Je ne me souviens plus.
LES REVENDICATIONS, Apoémes, 3.
Hommes, la gorge en feu, nous bimes aux fontaines.
Hommes penchés dehors, les trains vous emportaient.
Hommes, je vous revois offrir des roses rouges.
Hommes, mes délicats, vous tuiez des oiseaux.
Hommes à tout venant les veillées vous fanèrent.
Hommes descendez l’eau, debout sur les péniches..,
Faites encor vos jeux! clamèrent les forains.
Les roues lancées à bras tournaient, tournesols ivres,
Avec un bruit fou de crécelle. La lumière
Inspirait les joueurs suffisamment pour que
Leurs lèvres parussent murmurer des mots d’or.
Certains criaient : Je mise sur la Liberté.
Il leur fallut rompre les cordons de police.
Hommes nus, c’est déjà vous à la file indienne :
Dockers, coolies chinois, batteurs de tam-tam nègres,
Chémeurs américains, caravaniers arabes,
Iroquois peints sur des mustangs amadoués...
Hommes plongeant les doigts dans les raisins dorés ;
Hommes blottis au creux du foin ; hommes si noirs
Qui visitez les cheminées ; hommes donc a
La belle étoile ; hommes hélant les feux Saint-Elme ;
Hommes de nulle part qui parlez plusieurs langues ;
Camelots, boulangers, marneurs, anachorétes,
Virtuoses, foulons, mosaistes, pilotes ;
Hommes! Anges! Démons! je vous nomme. C’était...
C’était au temps parfait des blés et des bluets,
Orgie de l’existence idéale! Aprés quoi
Les lingères battirent, agenouillées, les
Bleus de fondeurs, les soies d’amants, les tabliers
D’élèves, les draps lourds... Elles oignirent leurs
Mains de la sainte huile du fleuve ; et s’en allèrent.
Sur les chemins, la nuit venue, des dieux frileux,
Le visage en deux coupé par le clair de lune,
Vidaient leurs gourdes pour se donner des couleurs...
Alors roula ’hiver comme un beau tambour blanc.
La symphonie ? n’est qu’une affaire de patience,
Disait-on. Les arbres dépouillés chuchotèrent :
Où se cache le loir ? Il leur vint à mémoire
Des cas désespérés : biche blessée, mésange
Prise à la glu, vanesse aux doigts d’une flirteuse,
Abeille qui se noie dans la bouteille close.
Or le loir somnolait. C’est la tout un poème.
Plus d’une fois les orgues lentes des nuages
Passérent... Travailleurs têtus, vous suspendiez
L’ouvrage pour entendre! hormis les maréchaux
Ferrants... Les écoliers « faisaient pouce». Et la neige
Céline feutrait des pays ou l’arbre est ange.
Mais un soir l’avalanche étouffe nos villages.
Le bruit court que la Mort a ancré dans la terre
Et tendu ses filets. L’horizon est un sac.
Les étoiles catchent. Les chamois ne sont plus
Que des elfes en torche abattus par le sort.
La paraséléne, hier encore si douce,
Fomente contre les nuées. Telle une hélice,
Le ciel coupe la tête à Daigle. Il va pleuvoir.
Le sang gicle et le jour prend place entre les pierres.
Nous pourrons dire qwils sont morts pour la Patrie.
Rescapée, la poésie délire ; tandis
Que les sauveteurs s’épongent. Le Chaos cesse.
Alors une immense minute de silence
Freine toute âme et tout empire dans les mondes...
O montagne fourbue, dors, tes lacs grands ouverts :
Il y a des secrets que je dois m’arracher.
« Un soir que je ressuscitais, une Vierge a
Posé son cœur & mon chevet ; comme il germa!
On eât dit d’une rose en instance de fruit.
Les cascades se jetaient dans le feu pour lui,
Et vers lui s’élançaient les moissons d’un seul flux.
Quelle source mon sang! J’étais le nouveau-né
Dans le giron laiteux de la nuit étoilée,
Et j’étais le vent dans les cheveux blancs du sage.
Ainsi les orgues devenaient des barricades
Où nous allions, par lesprit et ’ amour, combattre.
Les hommes s’éprenaient de femmes, sans paroles.
Ils tournaient le danger comme un oiseau le chat.
La vie avait sur eux la lueur des cristaux... »
Hélas, pour vrai que soit un rêve, il vous délaisse.
Ah! grâces pour la grâce et l’antique innocence.
Le Chaos reprend. Les armées se relapident.
Le ciel couve des couteaux. L’émeute grandit.
Nous renverserons Dieu. Attendez que j’existe!
Puis un canon balance le soleil en l’air.
On met les mains sur les yeux. C’est de la folie.
Le soleil saodl jure dans les peupliers tremblés
Et saigne jusqu’a la Paque sur les cerises.
Devant ce miracle nos ouvriers s’émeuvent.
Il fait bon. Leurs paroles font la chandeleur.
La révolte s’ouvre, comme Christ que l’on cloue.
Les citrons dynamités de l’aurore éclatent.
Les saisons percutent. Je ne me souviens plus.
LES REVENDICATIONS, Apoémes, 3.
Eustache Deschamps
Ballade sur la mort de Du Guesclin
Estoc d’honneur et arbre de vaillance,
Cœur de lion épris de hardement,
La fleur des preux et la gloire de France,
Victorieux et hardi combattant,
Sage en vos faits et bien entreprenant,
Souverain homme de guerre,
Vainqueur de gens et conquéreur de terre,
Le plus vaillant qui jamais fût en vie,
Chacun pour vous doit noir vêtir et querre :
Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie !
O Bretagne, pleure ton espérance !
Normandie, fais son enterrement,
Guyenne aussi, et Auvergne, or t’avance,
Et Languedoc, quier lui son monument !
Picardie, Champagne et Occident
Doivent pour pleurer acquerre
Tragédiens, Arethusa requerre
Qui en eaue fut par pleur convertie,
Afin qu’à tous de sa mort les cœurs serre.
Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie !
Hé, gens d’armes, ayez en remembrance
Votre père, vous étiez ses enfants,
Le bon Bertrand, qui tant eut de puissance,
Qui vous aimait si amoureusement :
Guesclin priait : priez dévotement
Qu’il puist Paradis conquerre.
Qui deuil n’en fait et qui n’en prie, il erre,
Car du monde est la lumière faillie.
De tout honneur était la droite serre.
Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie !
Cœur de lion épris de hardement,
La fleur des preux et la gloire de France,
Victorieux et hardi combattant,
Sage en vos faits et bien entreprenant,
Souverain homme de guerre,
Vainqueur de gens et conquéreur de terre,
Le plus vaillant qui jamais fût en vie,
Chacun pour vous doit noir vêtir et querre :
Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie !
O Bretagne, pleure ton espérance !
Normandie, fais son enterrement,
Guyenne aussi, et Auvergne, or t’avance,
Et Languedoc, quier lui son monument !
Picardie, Champagne et Occident
Doivent pour pleurer acquerre
Tragédiens, Arethusa requerre
Qui en eaue fut par pleur convertie,
Afin qu’à tous de sa mort les cœurs serre.
Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie !
Hé, gens d’armes, ayez en remembrance
Votre père, vous étiez ses enfants,
Le bon Bertrand, qui tant eut de puissance,
Qui vous aimait si amoureusement :
Guesclin priait : priez dévotement
Qu’il puist Paradis conquerre.
Qui deuil n’en fait et qui n’en prie, il erre,
Car du monde est la lumière faillie.
De tout honneur était la droite serre.
Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie !
Francis Jammes
Les cinq Mystères douloureux
[…]
Agonie.
Par le petit garçon qui meurt près de sa mère
tandis que des enfants s’amusent au parterre ;
et par l’oiseau blessé qui ne sait pas comment
son aile tout à coup s’ensanglante et descend ;
par la soif et la faim et le délire ardent :
Je vous salue, Marie.
Flagellation.
Par les gosses battus par l’ivrogne qui rentre,
par l’âne qui reçoit des coups de pied au ventre,
par l’humiliation de l’innocent châtié,
par la vierge vendue qu’on a déshabillée,
par le fils dont la mère a été insultée :
Je vous salue, Marie.
Couronnement d’épines.
Par le mendiant qui n’eut jamais d’autre couronne
que le vol des frelons, amis des vergers jaunes,
et d’autre sceptre qu’un bâton contre les chiens ;
par le poète dont saigne le front qui est ceint
des ronces des désirs que jamais il n’atteint :
Je vous salue, Marie.
Portement de Croix.
Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids,
s’écrie « Mon Dieu ! » Par le malheureux dont les bras
ne purent s’appuyer sur une amour humaine
comme la Croix du Fils sur Simon de Cyrène ;
par le cheval tombé sous le chariot qu’il traîne :
Je vous salue, Marie.
Crucifiement.
Par les quatre horizons qui crucifient le Monde,
par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe,
par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains,
par le malade que l’on opère et qui geint
et par le juste mis au rang des assassins :
Je vous salue, Marie.
Agonie.
Par le petit garçon qui meurt près de sa mère
tandis que des enfants s’amusent au parterre ;
et par l’oiseau blessé qui ne sait pas comment
son aile tout à coup s’ensanglante et descend ;
par la soif et la faim et le délire ardent :
Je vous salue, Marie.
Flagellation.
Par les gosses battus par l’ivrogne qui rentre,
par l’âne qui reçoit des coups de pied au ventre,
par l’humiliation de l’innocent châtié,
par la vierge vendue qu’on a déshabillée,
par le fils dont la mère a été insultée :
Je vous salue, Marie.
Couronnement d’épines.
Par le mendiant qui n’eut jamais d’autre couronne
que le vol des frelons, amis des vergers jaunes,
et d’autre sceptre qu’un bâton contre les chiens ;
par le poète dont saigne le front qui est ceint
des ronces des désirs que jamais il n’atteint :
Je vous salue, Marie.
Portement de Croix.
Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids,
s’écrie « Mon Dieu ! » Par le malheureux dont les bras
ne purent s’appuyer sur une amour humaine
comme la Croix du Fils sur Simon de Cyrène ;
par le cheval tombé sous le chariot qu’il traîne :
Je vous salue, Marie.
Crucifiement.
Par les quatre horizons qui crucifient le Monde,
par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe,
par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains,
par le malade que l’on opère et qui geint
et par le juste mis au rang des assassins :
Je vous salue, Marie.
Francis Jammes
Lorsque je serai mort, toi qui as des yeux bleus
Lorsque je serai mort, toi qui as des yeux bleus
couleur de ces petits coléoptères bleu de feu
des eaux, petite jeune fille que j’ai bien aimée
et qui as l’air d’un iris dans Les fleurs animées,
tu viendras me prendre doucement par la main.
Tu me mèneras sur ce petit chemin.
Tu ne seras pas nue, mais, Ô ma rose,
ton col chaste fleurira dans ton corsage mauve.
Nous ne nous baiserons même pas au front.
Mais, la main dans la main, le long des fraîches ronces
où la grise araignée file des arcs-en-ciel,
nous ferons un silence aussi doux que du miel;
et, par moments, quand tu me sentiras plus triste,
tu presseras plus fort sur ma main ta main fine
— et, tous les deux, émus comme des lilas sous l’orage,
nous ne comprendrons pas… nous ne comprendrons pas…
couleur de ces petits coléoptères bleu de feu
des eaux, petite jeune fille que j’ai bien aimée
et qui as l’air d’un iris dans Les fleurs animées,
tu viendras me prendre doucement par la main.
Tu me mèneras sur ce petit chemin.
Tu ne seras pas nue, mais, Ô ma rose,
ton col chaste fleurira dans ton corsage mauve.
Nous ne nous baiserons même pas au front.
Mais, la main dans la main, le long des fraîches ronces
où la grise araignée file des arcs-en-ciel,
nous ferons un silence aussi doux que du miel;
et, par moments, quand tu me sentiras plus triste,
tu presseras plus fort sur ma main ta main fine
— et, tous les deux, émus comme des lilas sous l’orage,
nous ne comprendrons pas… nous ne comprendrons pas…
Francis Ponge
Assèchement de la plaie
Aux morts
La lune, pas délicate, ne touchait que des choses mûres.
La lune, à force, n’entend plus le chuchotement.
Le soleil a peur des sources rouies des yeux.
Le soleil s’apure au sommeil des évanouis.
Le feu a fait bombance dans les poils et les cuisses.
Le feu a fait sa part, il a lâché les cendres.
La terre a récuré tout ce qui reluisait.
La terre s’est requinquée et sourit d’une mousse.
L’eau molletonnée s’empâtait de graisses chaudes.
L’eau se mire, ne rougit plus, glisse, flâne.
Le vent a bien flairé que ce n’était pas propre.
Il va, jette les graines, le vent oublie les noms.
La lune, pas délicate, ne touchait que des choses mûres.
La lune, à force, n’entend plus le chuchotement.
Le soleil a peur des sources rouies des yeux.
Le soleil s’apure au sommeil des évanouis.
Le feu a fait bombance dans les poils et les cuisses.
Le feu a fait sa part, il a lâché les cendres.
La terre a récuré tout ce qui reluisait.
La terre s’est requinquée et sourit d’une mousse.
L’eau molletonnée s’empâtait de graisses chaudes.
L’eau se mire, ne rougit plus, glisse, flâne.
Le vent a bien flairé que ce n’était pas propre.
Il va, jette les graines, le vent oublie les noms.
Francis Ponge
Jambe papillote ou mouchoir
Jambe papillote ou mouchoir
Torchon de luxe a belles dents
Chiffon
Du satin froid a belles dents
Odorant hors de lui fouetté
A bout de tige bambou vert
A renflement d’ongle poli
Se gonfle un gland souple de feuilles
Sachets multiples odorants
Torchon de luxe a belles dents
Chiffon
Du satin froid a belles dents
Odorant hors de lui fouetté
A bout de tige bambou vert
A renflement d’ongle poli
Se gonfle un gland souple de feuilles
Sachets multiples odorants
Francis Ponge
Naissance
à Charles Singevin
La mer qui avait tant navigué, ma mer noire,
enfin s’est approchée de la terre ma mère,
la vieille depuis si longtemps d’avec moi séparée.
La frange, où l’œil du cheval hagard
perce à travers la crinière,
s’est aplatie sur les pierres et le sel.
O silence assourdissant de ce jour!
L’homme se relève hébété.
Une statue de marbre pur
s’éveille entre ses bras.
J’emporte ma naissance et je vais chez les hommes,
je chante.
La mer qui avait tant navigué, ma mer noire,
enfin s’est approchée de la terre ma mère,
la vieille depuis si longtemps d’avec moi séparée.
La frange, où l’œil du cheval hagard
perce à travers la crinière,
s’est aplatie sur les pierres et le sel.
O silence assourdissant de ce jour!
L’homme se relève hébété.
Une statue de marbre pur
s’éveille entre ses bras.
J’emporte ma naissance et je vais chez les hommes,
je chante.
François Cheng
Au sein du désert…
Au sein du désert, te voilà aveugle et sourd,
Ne voyant rien, n’entendant rien. Un coup de vent,
Et l’immense Présence vient à toi, te hélant :
« Tout d’ici t’est offert, offre-toi à ton tour ! »
Ne voyant rien, n’entendant rien. Un coup de vent,
Et l’immense Présence vient à toi, te hélant :
« Tout d’ici t’est offert, offre-toi à ton tour ! »
François Cheng
Égaré au cœur de l’immense…
Égaré au cœur de l’immense,
Le moindre arbre en vie est pivot
Autour duquel l’univers tourne.
Point de lointain qui ne soit proche.
Le moindre arbre en vie est pivot
Autour duquel l’univers tourne.
Point de lointain qui ne soit proche.
François Cheng
Nous avons bu tant de rosées…
Nous avons bu tant de rosées
En échange de notre sang
Que la terre cent fois brûlée
Nous sait bon gré d’être vivants.
En échange de notre sang
Que la terre cent fois brûlée
Nous sait bon gré d’être vivants.
François Coppée
La Mort des oiseaux
Le soir, au coin du feu, j’ai pensé bien des fois
A la mort d’un oiseau, quelque part, dans les bois.
Pendant les tristes jours de l’hiver monotone,
Les pauvres nids déserts, les nids qu’on abandonne,
Se balancent au vent sur le ciel gris de fer.
Oh ! comme les oiseaux doivent mourir l’hiver !
Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes,
Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettes
Dans le gazon d’avril où nous irons courir.
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?
A la mort d’un oiseau, quelque part, dans les bois.
Pendant les tristes jours de l’hiver monotone,
Les pauvres nids déserts, les nids qu’on abandonne,
Se balancent au vent sur le ciel gris de fer.
Oh ! comme les oiseaux doivent mourir l’hiver !
Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes,
Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettes
Dans le gazon d’avril où nous irons courir.
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?
François De Malherbe
Consolation à M. du Périer sur la mort de sa fille.
Ta douleur, Du Perier, sera donc eternelle,
Et les tristes discours
Que je te met en l’esprit l’amitié paternelle
L’augmenteront tousjours !
Le malheur de ta fille au tombeau descenduë
Par un commun trespas,
Est-ce quelque dedale où ta raison perduë
Ne se retreuve pas ?
Je sçay de quels appas son enfance estoit pleine,
Et n’ay pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mespris.
Mais elle estoit du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et rose elle a vescu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
Puis quand ainsi seroit, que selon ta priere,
Elle auroit obtenu
D'avoir en cheveux blancs terminé sa carriere,
Qu’en fust-il advenu ?
Penses-tu que, plus vieille, en la maison celeste
Elle eust eu plus d’accueil ?
Ou qu’elle eust moins senti la poussiere funeste
Et les vers du cercueil ?
Non, non, mon Du Périer, aussi-tost que la Parque
Oste l’ame du corps,
L’âge s’évanoüit au deçà de la barque,
Et ne suit point les morts.
Tithon n’a plus les ans qui le firent cigale,
Et Pluton aujourd’huy,
Sans égard du passé, les mérités égale
D’Archemore et de luy.
Ne te lasse donc plus d’inutiles complaintes,
Mais sage à l’advenir,
Aime une ombre comme ombre, et de cendres esteintes
Esteins le souvenir.
. . . . . .
De moy, desja deux fois d’une pareille foudre
Je me suis vu perclus,
Et deux fois la raison m’a si bien fait resoudre
Qu’il ne m’en souvient plus.
Non qu’il ne me soit grief que la tombe possede
Ce qui me fut si cher ;
Mais en un accident qui n’a point de remede,
Il n’en faut point chercher.
La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles :
On a beau la prier,
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses loix,
Et la garde qui veille aux barrieres du Louvre
N’en défend point nos rois.
De murmurer contr’elle et perdre patience,
Il est mal à propos :
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos.
Et les tristes discours
Que je te met en l’esprit l’amitié paternelle
L’augmenteront tousjours !
Le malheur de ta fille au tombeau descenduë
Par un commun trespas,
Est-ce quelque dedale où ta raison perduë
Ne se retreuve pas ?
Je sçay de quels appas son enfance estoit pleine,
Et n’ay pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mespris.
Mais elle estoit du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et rose elle a vescu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
Puis quand ainsi seroit, que selon ta priere,
Elle auroit obtenu
D'avoir en cheveux blancs terminé sa carriere,
Qu’en fust-il advenu ?
Penses-tu que, plus vieille, en la maison celeste
Elle eust eu plus d’accueil ?
Ou qu’elle eust moins senti la poussiere funeste
Et les vers du cercueil ?
Non, non, mon Du Périer, aussi-tost que la Parque
Oste l’ame du corps,
L’âge s’évanoüit au deçà de la barque,
Et ne suit point les morts.
Tithon n’a plus les ans qui le firent cigale,
Et Pluton aujourd’huy,
Sans égard du passé, les mérités égale
D’Archemore et de luy.
Ne te lasse donc plus d’inutiles complaintes,
Mais sage à l’advenir,
Aime une ombre comme ombre, et de cendres esteintes
Esteins le souvenir.
. . . . . .
De moy, desja deux fois d’une pareille foudre
Je me suis vu perclus,
Et deux fois la raison m’a si bien fait resoudre
Qu’il ne m’en souvient plus.
Non qu’il ne me soit grief que la tombe possede
Ce qui me fut si cher ;
Mais en un accident qui n’a point de remede,
Il n’en faut point chercher.
La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles :
On a beau la prier,
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses loix,
Et la garde qui veille aux barrieres du Louvre
N’en défend point nos rois.
De murmurer contr’elle et perdre patience,
Il est mal à propos :
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos.
François De Malherbe
Les larmes de saint Pierre
… « Que je porte d’envie à la troupe innocente
De ceux qui, massacrés d’une main violente,
Virent dès le matin leur beau jour accourci !
Le fer qui les tua leur donna cette grâce
Que, si de faire bien ils n’eurent pas l’espace,
Ils n’eurent pas le temps de faire mal aussi.
« De ces jeunes guerriers la flotte vagabonde
Allait courre fortune aux orages du monde,
Et déjà pour voguer abandonnait le bord,
Quand l’aguet d’un pirate arrêta leur voyage ;
Mais leur sort fut si bon, que d’un même naufrage
Ils se virent sous l’onde, et se virent au port.
« Ce furent de beaux lis qui, mieux que la nature,
Mêlant à leur blancheur l’incarnate peinture
Que tira de leur sein le couteau criminel,
Devant que d’un hiver la tempête et l’orage
À leur teint délicat pussent faire dommage,
S’en allèrent fleurir au printemps éternel…
« Le peu qu’ils ont vécu leur fut grand avantage,
Et le trop que je vis ne me fait que dommage,
Cruelle occasion du soucis qui me nuit !
Quand j’avais de ma foi l’innocence première,
Si la nuit de ma mort m’eût privé de la lumière,
Je n’aurais pas la peur d’une immortelle nuit…
« O désirable fin de leurs peines passées !
Leurs pieds, qui n’ont jamais les ordures pressées,
Un superbe plancher des étoiles se font ;
Leur salaire payé les services précède ;
Premier que d’avoir mal ils trouvent le remède,
Et devant le combat ont les palmes au front.
« Que d’applaudissements, de rumeur et de presse !
Que de feux, que de jeux, que de traits de caresse,
Quand là-haut en ce point on les vit arriver !
Et quel plaisir encore à leur courage tendre,
Voyant Dieu devant eux en ses bras les attendre,
Et pour leur faire honneur les Anges se lever !
« Et vous, femmes, trois fois, quatre fois bienheureuses
De ces jeunes Amours les mères amoureuses,
Que faites-vous pour eux, si vous les regrettez ?
Vous fâchez leur repos, et vous rendez coupables,
Ou de n’estimer pas leurs trépas honorables,
Ou de porter envie à leurs félicités.
« Le soir fut avancé de leurs belles journées,
Mais qu’eussent-ils gagné par un siècle d’années ?
Ou que leur advint-il en ce vite départ,
Que laisser promptement une basse demeure,
Qui n’a rien que du mal, pour avoir de bonne heure
Aux plaisirs éternels une éternelle part ?
« Si vos yeux pénétrant jusqu’aux choses futures
Vous pouvaient enseigner leurs belles aventures,
Vous auriez tant de bien en si peu de malheurs,
Que ne voudriez pas, pour l’Empire du monde,
N’avoir eu dans le sein la racine féconde
D’où naquit entre nous ce miracle de fleurs. »
En ces propos mourants ses complaintes se meurent,
Mais vivantes sans fin ses angoisses demeurent,
Pour le faire en langueur à jamais consumer ;
Tandis la nuit s’en va, ses lumières s’éteignent,
Et déjà devant lui les campagnes se peignent
Du safran que le jour apporte de la mer.
L’Aurore d’une main, en sortant de ses portes,
Tient un vase de fleurs languissantes et mortes ;
Elle verse de l’autre une cruche de pleurs,
Et d’un voile tissu de vapeur et d’orage
Couvrant ses cheveux d’or, découvre en son visage
Tout ce qu’une âme sent de cruelles douleurs.
De ceux qui, massacrés d’une main violente,
Virent dès le matin leur beau jour accourci !
Le fer qui les tua leur donna cette grâce
Que, si de faire bien ils n’eurent pas l’espace,
Ils n’eurent pas le temps de faire mal aussi.
« De ces jeunes guerriers la flotte vagabonde
Allait courre fortune aux orages du monde,
Et déjà pour voguer abandonnait le bord,
Quand l’aguet d’un pirate arrêta leur voyage ;
Mais leur sort fut si bon, que d’un même naufrage
Ils se virent sous l’onde, et se virent au port.
« Ce furent de beaux lis qui, mieux que la nature,
Mêlant à leur blancheur l’incarnate peinture
Que tira de leur sein le couteau criminel,
Devant que d’un hiver la tempête et l’orage
À leur teint délicat pussent faire dommage,
S’en allèrent fleurir au printemps éternel…
« Le peu qu’ils ont vécu leur fut grand avantage,
Et le trop que je vis ne me fait que dommage,
Cruelle occasion du soucis qui me nuit !
Quand j’avais de ma foi l’innocence première,
Si la nuit de ma mort m’eût privé de la lumière,
Je n’aurais pas la peur d’une immortelle nuit…
« O désirable fin de leurs peines passées !
Leurs pieds, qui n’ont jamais les ordures pressées,
Un superbe plancher des étoiles se font ;
Leur salaire payé les services précède ;
Premier que d’avoir mal ils trouvent le remède,
Et devant le combat ont les palmes au front.
« Que d’applaudissements, de rumeur et de presse !
Que de feux, que de jeux, que de traits de caresse,
Quand là-haut en ce point on les vit arriver !
Et quel plaisir encore à leur courage tendre,
Voyant Dieu devant eux en ses bras les attendre,
Et pour leur faire honneur les Anges se lever !
« Et vous, femmes, trois fois, quatre fois bienheureuses
De ces jeunes Amours les mères amoureuses,
Que faites-vous pour eux, si vous les regrettez ?
Vous fâchez leur repos, et vous rendez coupables,
Ou de n’estimer pas leurs trépas honorables,
Ou de porter envie à leurs félicités.
« Le soir fut avancé de leurs belles journées,
Mais qu’eussent-ils gagné par un siècle d’années ?
Ou que leur advint-il en ce vite départ,
Que laisser promptement une basse demeure,
Qui n’a rien que du mal, pour avoir de bonne heure
Aux plaisirs éternels une éternelle part ?
« Si vos yeux pénétrant jusqu’aux choses futures
Vous pouvaient enseigner leurs belles aventures,
Vous auriez tant de bien en si peu de malheurs,
Que ne voudriez pas, pour l’Empire du monde,
N’avoir eu dans le sein la racine féconde
D’où naquit entre nous ce miracle de fleurs. »
En ces propos mourants ses complaintes se meurent,
Mais vivantes sans fin ses angoisses demeurent,
Pour le faire en langueur à jamais consumer ;
Tandis la nuit s’en va, ses lumières s’éteignent,
Et déjà devant lui les campagnes se peignent
Du safran que le jour apporte de la mer.
L’Aurore d’une main, en sortant de ses portes,
Tient un vase de fleurs languissantes et mortes ;
Elle verse de l’autre une cruche de pleurs,
Et d’un voile tissu de vapeur et d’orage
Couvrant ses cheveux d’or, découvre en son visage
Tout ce qu’une âme sent de cruelles douleurs.
François De Malherbe
Ode
. . . . . .
Si quelque avorton de l’envie
Ose encore lever les yeux,
Je veux bander contre sa vie
L’ire de la terre et des cieux ;
Et dans les savantes oreilles
Verser de si douces merveilles
Que ce miserable corbeau,
Comm’ oiseau d’augure sinistre,
Banny des rives de Caïstre,
S’aille cacher dans le tombeau.
Venez donc, non pas habillées,
Comm’ on vous trouve quelquefois,
En jupes dessous les fueillées,
Dansant au silence des bois.
Venez en robes, où l’on voye
Dessus les ouvrages de soye
Les rayons d’or étinceller ;
Et chargez de perles vos testes,
Comme quand vous allez aux festes
Où les dieux vous font appeller.
Quand le sang, boüillant en mes veines,
Me donnoit de jeunes desirs,
Tantost vous souspiriez mes peines,
Tantost vous chantiez mes plaisirs ;
Mais aujourd’huy que mes années
Vers leur fin s’en vont terminées,
Sieroit-il bien à mes écris
D’ennuyer les races futures
Des ridicules adventures
D’un amoureux en cheveux gris ?
Non, vierges, non ; je me retire
De tous ces frivoles discours :
Ma Reine est un but à ma lire
Plus juste que nulles amours ;
Et, quand j’auray, comme j’espere,
Fait ouïr, du Gange à l’Ibere,
Sa loüange à tout l’univers,
Permesse me soit un Cocyte,
Si jamais je vous sollicite
De m’aider à faire des vers !
Aussi-bien chanter d’autre chose,
Ayant chanté de sa grandeur,
Seroit-ce pas, après la rose,
Aux pavots chercher de l’odeur,
Et des loüanges de la lune
Descendre à la clairté commune
D’un de ces feux du firmament
Qui, sans profiter et sans nuire,
N’ont receu l’usage de luire
Que par le nombre seulement ?
. . . . . .
Ce n’est point aux rives d’un fleuve
Où dorment les vents et les eaux
Que fait sa veritable preuve
L’art de conduire les vaisseaux ;
Il faut, en la plaine salée,
Avoir lutté contre Malée,
Et près du naufrage dernier
S’estre vu dessous les Pléiades,
Éloigné de ports et de rades,
Pour estre creu bon marinier.
Ainsi, quand la Grece, partie
D’où le mol Anaure couloit,
Traversa les mers de Scithie
En la navire qui parloit,
Pour avoir sceu des Cyanées
Tromper les vagues forcenées,
Les pilotes du fils d’Eson,
Dont le nom jamais ne s’efface,
Ont gaigné la premiere place
En la fable de la Toison.
Ainsi, conservant cet empire
Où l’infidélité du sort,
Jointe à la nostre, encore pire,
Alloit faire un dernier effort,
Ma Reine acquiert à ses mérités
Un nom qui n’a point de limites,
Et ternissant le souvenir
Des reines qui l’ont precedée,
Devient une eternelle idée
De celles qui sont à venir.
Aussi-tost que le coup tragique,
Dont nous fusmes presque abbatus,
Eust fait la fortune publique
L’exercice de ses vertus,
En quelle nouveauté d’orage
Ne fut éprouvé son courage,
Et quelles malices de flots,
Par des murmures effroyables,
A des vœux à peine payables
N’obligerent les matelots ?
Qui n’ouït la voix de Bellonne,
Lasse d’un repos de douze ans,
Telle que d’un foudre qui tonne,
Appeller tous ses partisans,
Et déjà les rages extremes,
Par qui tombent les diademes,
Faire apprehender le retour
De ces combats dont la manie
Est l’eternelle ignominie
De Jarnac et de Moncontour ?
Qui ne voit encor à cette heure
Tous les infidelles cerveaux
Dont la fortune est la meilleure
Ne chercher que troubles nouveaux,
Et ressembler à ces fontaines
Dont les conduites souterraines
Passent par un plomb si gasté
Que, tousjours ayant quelque tare,
Au mesme temps qu’on les repare,
L’eau s’enfuit d’un autre costé ?
La paix ne voit rien qui menace
De faire renaistre nos pleurs,
Tout s’accorde à notre bonace,
Les hivers nous donnent des fleurs ;
Et, si les pasles Eumenides,
Pour réveiller nos parricides,
Toutes trois ne sortent d’enfer,
Le repos du siecle où nous sommes
Va faire à la moitié des hommes
Ignorer que c’est que le fer.
Themis, capitale ennemie
Des ennemis de leur devoir,
Comme un rocher est affermie
En son redoutable pouvoir ;
Elle va d’un pas et d’un ordre
Où la censure n’a que mordre ;
Et les loix, qui n’exceptent rien
De leur glaive et de leur balance,
Font tout perdre à la violance
Qui veut avoir plus que le sien.
Nos champs mesme ont leur abondance
Hors de l’outrage des voleurs ;
Les festins, les jeux et la danse
En bannissent toutes douleurs.
Rien n’y gemit, rien n’y souspire ;
Chaque Amarille a son Tityre ;
Et, sous l’épaisseur des rameaux,
Il n’est place où l’ombre soit bonne
Qui soir et matin ne resonne
Ou de voix ou de chalumeaux.
Puis, quand ces deux grands hymenées,
Dont le fatal embrassement
Doit applanir les Pyrenées,
Auront leur accomplissement,
Devons-nous douter qu’on ne voye,
Pour accompagner cette joye,
L’encens germer en nos buissons,
La myrrhe couler en nos rues,
Et, sans l’usage des charrues,
Nos plaines jaunir de moissons ?
. . . . . .
Si quelque avorton de l’envie
Ose encore lever les yeux,
Je veux bander contre sa vie
L’ire de la terre et des cieux ;
Et dans les savantes oreilles
Verser de si douces merveilles
Que ce miserable corbeau,
Comm’ oiseau d’augure sinistre,
Banny des rives de Caïstre,
S’aille cacher dans le tombeau.
Venez donc, non pas habillées,
Comm’ on vous trouve quelquefois,
En jupes dessous les fueillées,
Dansant au silence des bois.
Venez en robes, où l’on voye
Dessus les ouvrages de soye
Les rayons d’or étinceller ;
Et chargez de perles vos testes,
Comme quand vous allez aux festes
Où les dieux vous font appeller.
Quand le sang, boüillant en mes veines,
Me donnoit de jeunes desirs,
Tantost vous souspiriez mes peines,
Tantost vous chantiez mes plaisirs ;
Mais aujourd’huy que mes années
Vers leur fin s’en vont terminées,
Sieroit-il bien à mes écris
D’ennuyer les races futures
Des ridicules adventures
D’un amoureux en cheveux gris ?
Non, vierges, non ; je me retire
De tous ces frivoles discours :
Ma Reine est un but à ma lire
Plus juste que nulles amours ;
Et, quand j’auray, comme j’espere,
Fait ouïr, du Gange à l’Ibere,
Sa loüange à tout l’univers,
Permesse me soit un Cocyte,
Si jamais je vous sollicite
De m’aider à faire des vers !
Aussi-bien chanter d’autre chose,
Ayant chanté de sa grandeur,
Seroit-ce pas, après la rose,
Aux pavots chercher de l’odeur,
Et des loüanges de la lune
Descendre à la clairté commune
D’un de ces feux du firmament
Qui, sans profiter et sans nuire,
N’ont receu l’usage de luire
Que par le nombre seulement ?
. . . . . .
Ce n’est point aux rives d’un fleuve
Où dorment les vents et les eaux
Que fait sa veritable preuve
L’art de conduire les vaisseaux ;
Il faut, en la plaine salée,
Avoir lutté contre Malée,
Et près du naufrage dernier
S’estre vu dessous les Pléiades,
Éloigné de ports et de rades,
Pour estre creu bon marinier.
Ainsi, quand la Grece, partie
D’où le mol Anaure couloit,
Traversa les mers de Scithie
En la navire qui parloit,
Pour avoir sceu des Cyanées
Tromper les vagues forcenées,
Les pilotes du fils d’Eson,
Dont le nom jamais ne s’efface,
Ont gaigné la premiere place
En la fable de la Toison.
Ainsi, conservant cet empire
Où l’infidélité du sort,
Jointe à la nostre, encore pire,
Alloit faire un dernier effort,
Ma Reine acquiert à ses mérités
Un nom qui n’a point de limites,
Et ternissant le souvenir
Des reines qui l’ont precedée,
Devient une eternelle idée
De celles qui sont à venir.
Aussi-tost que le coup tragique,
Dont nous fusmes presque abbatus,
Eust fait la fortune publique
L’exercice de ses vertus,
En quelle nouveauté d’orage
Ne fut éprouvé son courage,
Et quelles malices de flots,
Par des murmures effroyables,
A des vœux à peine payables
N’obligerent les matelots ?
Qui n’ouït la voix de Bellonne,
Lasse d’un repos de douze ans,
Telle que d’un foudre qui tonne,
Appeller tous ses partisans,
Et déjà les rages extremes,
Par qui tombent les diademes,
Faire apprehender le retour
De ces combats dont la manie
Est l’eternelle ignominie
De Jarnac et de Moncontour ?
Qui ne voit encor à cette heure
Tous les infidelles cerveaux
Dont la fortune est la meilleure
Ne chercher que troubles nouveaux,
Et ressembler à ces fontaines
Dont les conduites souterraines
Passent par un plomb si gasté
Que, tousjours ayant quelque tare,
Au mesme temps qu’on les repare,
L’eau s’enfuit d’un autre costé ?
La paix ne voit rien qui menace
De faire renaistre nos pleurs,
Tout s’accorde à notre bonace,
Les hivers nous donnent des fleurs ;
Et, si les pasles Eumenides,
Pour réveiller nos parricides,
Toutes trois ne sortent d’enfer,
Le repos du siecle où nous sommes
Va faire à la moitié des hommes
Ignorer que c’est que le fer.
Themis, capitale ennemie
Des ennemis de leur devoir,
Comme un rocher est affermie
En son redoutable pouvoir ;
Elle va d’un pas et d’un ordre
Où la censure n’a que mordre ;
Et les loix, qui n’exceptent rien
De leur glaive et de leur balance,
Font tout perdre à la violance
Qui veut avoir plus que le sien.
Nos champs mesme ont leur abondance
Hors de l’outrage des voleurs ;
Les festins, les jeux et la danse
En bannissent toutes douleurs.
Rien n’y gemit, rien n’y souspire ;
Chaque Amarille a son Tityre ;
Et, sous l’épaisseur des rameaux,
Il n’est place où l’ombre soit bonne
Qui soir et matin ne resonne
Ou de voix ou de chalumeaux.
Puis, quand ces deux grands hymenées,
Dont le fatal embrassement
Doit applanir les Pyrenées,
Auront leur accomplissement,
Devons-nous douter qu’on ne voye,
Pour accompagner cette joye,
L’encens germer en nos buissons,
La myrrhe couler en nos rues,
Et, sans l’usage des charrues,
Nos plaines jaunir de moissons ?
. . . . . .
François De Malherbe
Paraphrase du psaume CXLV
N’espérons plus, mon âme, aux promesses du monde ;
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde
Que toujours quelque vent empêche de calmer.
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre ;
C’est Dieu qui nous fait vivre,
C’est Dieu qu’il faut aimer.
En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons près des rois tout le temps de nos vies
À souffrir des mépris et ployer les genoux :
Ce qu’ils peuvent n’est rien ; ils sont, comme nous sommes,
Véritablement hommes,
Et meurent comme nous.
Ont-ils rendu l’esprit, ce n’est plus que poussière
Que cette majesté si pompeuse et si fière,
Dont l’éclat orgueilleux étonnait l’univers ;
Et, dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines
Font encore les vaines,
Ils sont mangés des vers.
Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D’arbitres de la paix, de foudres de la guerre ;
Comme ils n’ont plus de sceptre, ils n’ont plus de flatteurs ;
Et tombent avec eux d’une chute commune
Tous ceux que leur fortune
Faisait leurs serviteurs.
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde
Que toujours quelque vent empêche de calmer.
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre ;
C’est Dieu qui nous fait vivre,
C’est Dieu qu’il faut aimer.
En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons près des rois tout le temps de nos vies
À souffrir des mépris et ployer les genoux :
Ce qu’ils peuvent n’est rien ; ils sont, comme nous sommes,
Véritablement hommes,
Et meurent comme nous.
Ont-ils rendu l’esprit, ce n’est plus que poussière
Que cette majesté si pompeuse et si fière,
Dont l’éclat orgueilleux étonnait l’univers ;
Et, dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines
Font encore les vaines,
Ils sont mangés des vers.
Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D’arbitres de la paix, de foudres de la guerre ;
Comme ils n’ont plus de sceptre, ils n’ont plus de flatteurs ;
Et tombent avec eux d’une chute commune
Tous ceux que leur fortune
Faisait leurs serviteurs.