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Poèmes de ce thème

Foi, spiritualité et religion

Paul Verlaine

Paul Verlaine

O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour

O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour
Et la blessure est encore vibrante,
O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour.

O mon Dieu, votre crainte m’a frappé
Et la brûlure est encor là qui tonne,
O mon Dieu, votre crainte m’a frappé.

O mon Dieu, j’ai connu que tout est vil
Et votre gloire en moi s’est installée,
O mon Dieu, j’ai connu que tout est vil.

Noyez mon âme aux flots de votre Vin,
Fondez ma vie au Pain de votre table,
Noyez mon âme aux flots de votre Vin.

Voici mon sang que je n’ai pas versé,
Voici ma chair indigne de souffrance,
Voici mon sang que je n’ai pas versé.

Voici mon front qui n’a pu que rougir,
Pour l’escabeau de vos pieds adorables,
Voici mon front qui n’a pu que rougir.

Voici mes mains qui n’ont pas travaillé,
Pour les charbons ardents et l’encens rare,
Voici mes mains qui n’ont pas travaillé.

Voici mon cœur qui n’a battu qu’en vain,
Pour palpiter aux ronces du Calvaire,
Voici mon cœur qui n’a battu qu’en vain.

Voici mes pieds, frivoles voyageurs,
Pour accourir au cri de votre grâce,
Voici mes pieds, frivoles voyageurs.

Voici ma voix, bruit maussade et menteur,
Pour les reproches de la Pénitence,
Voici ma voix, bruit maussade et menteur.

Voici mes yeux, luminaires d’erreur,
Pour être éteints aux pleurs de la prière,
Voici mes yeux, luminaires d’erreur.

Hélas ! Vous, Dieu d’offrande et de pardon,
Quel est le puits de mon ingratitude,
Hélas ! Vous, Dieu d’offrande et de pardon,

Dieu de terreur et Dieu de sainteté,
Hélas ! ce noir abîme de mon crime,
Dieu de terreur et Dieu de sainteté,

Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

Vous connaissez tout cela, tout cela,
Et que je suis plus pauvre que personne,
Vous connaissez tout cela, tout cela,

Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.
Philippe Desportes

Philippe Desportes

Plainte

Depuis six mois entiers que ta main courroucée
Se retira, Seigneur, de mon âme oppressée,
Et me laissa débile au pouvoir des malheurs,
J’ai tant souffert d’ennuis, qu’hélas ! je ne puis dire
Comment mes tristes yeux aux pleurs ont pu suffire,
Aux complaintes ma bouche et mon cœur aux douleurs.

Je n’y vois point de cesse, et ma peine cruelle,
Que le temps dût vieillir, sans fin se renouvelle,
Poussant maint rejeton épineux et tranchant ;
Une nuit de fureurs rend horrible ma vie,
Le déconfort me suit, encor que je le fuie,
Et la raison me fuit, plus je la vais cherchant.

O Dieu ! mon seul refuge et ma guide assurée,
Peux-tu voir sans pitié la brebis égarée,
Étonnée, abattue, à la merci des sens,
Qui, comme loups cruels, tâchent de s’en repaître ?
Presque le désespoir s’en est rendu le maître,
L’effrayant de regards et de cris menaçants.

N’abandonne ton œuvre, ô Dieu plein de clémence !
Si je t’ai courroucé par trop d’impatience,
Plaignant de mes plus chers l’infortuné trépas ;
Si je me suis maté d’excessive tristesse,
Excuse des mortels l’ordinaire faiblesse :
Seigneur, tu es parfait et l’homme ne l’est pas.

Toi-même, ô souverain, notre unique exemplaire,
Quand tu vis ton ami dans le drap mortuaire,
L’œil clos, les membres froids, pâle et défiguré,
Ne te pus garantir de ces piteux alarmes ;
Les soleils de tes yeux furent baignés de larmes,
Et du Dieu de la vie un corps mort fut pleuré.

Moi donc qui ne suis rien qu’un songe et qu’un ombrage,
Se faut-il étonner en ce terrible orage,
Si ce qui t’a touché m’a du tout emporté ?
Si pour un de tes pleurs, j’ai versé des rivières ?
Toi, soleil flamboyant, seul père des lumières,
Moi, nuage épaissi, moite d’obscurité ?

Quand de marbre ou d’acier mon âme eût été faite,
Las ! eussé-je pu voir tant d’amitié défaite,
Sans me dissoudre en pleurs, sans me déconforter
Voir de mon seul espoir les racines séchées
Et les plus vives parts de moi-même arrachées,
Mon cœur sans se douloir l’eût-il pu supporter ?

Je n’y pense jamais (et j’y pense à toute heure)
Sans maudire la mort, dont la longue demeure
Après vous, chers esprits, me retient tant ici.
J’étais premier entré dans ce val misérable :
Il me semble, ô Seigneur ! qu’il était raisonnable
Que, le premier de tous, j’en délogeasse aussi.

Mais en tous ces discours vainement je me fonde ;
Tu les avais prêtés et non donnés au monde,
Et as pu comme tiens à toi les retirer.
Hélas ! je le sais bien, mais ma faible nature
Trouve pourtant, Seigneur, cette ordonnance dure,
Et ne peut sur son mal d’appareil endurer.

Plaise-toi l’augmenter de force et de courage ;
Sers de guide à mes pas, fends l’ombre et le nuage,
Qui m’a fait égarer si longtemps de mon bien,
Et surtout, ô bon Dieu, donne à mon impuissance
Ou moins de passion, ou plus de patience,
Afin que mon vouloir ne s’éloigne du tien.

Donne que les esprits de ceux que je soupire
N’éprouvent point, Seigneur, ta justice et ton ire ;
Rends-les purifiés par ton sang précieux,
Cancelle leurs péchés et leurs folles jeunesses,
Fais-leur part de ta grâce, et, suivant tes promesses,
Ressuscite leurs corps et les mets dans les cieux.
Philippe Desportes

Philippe Desportes

Plainte

Des abysmes d’ennuis en l’horreur plus extresme,
Sans conseil, sans confort d’autruy, ni de moy-mesme,
(Car, helas ! ma douleur n’en sçauroit recevoir),
Outré d’ame et de corps d’incurables atteintes,
Mon cœur, qui n’en peut plus, s’ouvre en ces tristes plaintes
Puisque ma voix, Seigneur, n’en a pas le pouvoir.
. . . . . .

Depuis quatorze jours je n’ay clos les paupieres,
Et le somme, enchanteur des peines journalières,
De sa liqueur charmée en vain me va mouillant ;
Il est vray que l’effort du mal que je supporte
Rend ma teste assommée, et m’assoupit de sorte
Qu’on me jugeroit mort, ou tousjours sommeillant.

En cest estonnement mille figures vaines,
Tousjours d’effroy, de meurtre et d’horreur toutes pleines,
Reveillent coup sur coup mon esprit agité ;
Je resve incessamment, et ma vague pensée,
Puis deçà, puis delà, sans arrest est poussée,
Comme un vaisseau rompu par les vents emporté.

Helas ! sois-moy propice, ô mon Dieu ! mon refuge !
Puny moy comme pere, et non pas comme juge,
Et modere un petit le martyre où je suis ;
Tu ne veux point la mort du pecheur plein de vice,
Mais qu’il change de vie et qu’il se convertisse ;
Las ! je le veux assez, mais sans toy je ne puis.

Je ressemble en mes maux au passant misérable,
Que des brigans pervers la troupe impitoyable
Au val de Jericho pour mort avoit laissé ;
Il ne pouvoit s’aider, sa fin estoit certaine,
Si le Samaritain, d’une ame toute humaine,
N’eust estanché sa playe et ne l’eust redressé.

Ainsi, sans toy, Seigneur, vainement je m’essaye,
Donne m’en donc la force et resserre ma playe,
Purge et guari mon cœur que ton ire a touché,
Et que la saincte voix qui força la nature,
Arrachant le Lazare hors de la sepulture,
Arrache mon esprit du tombeau de peché.

Fais rentrer dans le parc ta brebis esgarée,
Donne de l’eau vivante à ma bouche alterée,
Chasse l’ombre de mort qui voile autour de moy,
Tu me vois nu de tout, sinon de vitupere ;
Je suis l’enfant prodigue, embrasse-moy, mon pere !
Je le confesse, helas ! j’ay peché devant toy.

Pourquoy se fust offert soy-mesme en sacrifice
Ton enfant bien-aimé, Christ, ma seule justice ?
Pourquoy par tant d’endroits son sang eust-il versé,
Sinon pour nous, pecheurs, et pour te satisfaire ?
Les justes, ô Seigneur ! n’en eussent eu que faire,
Et pour eux son sainct corps n’a pas esté percé.

Par le fruict de sa mort j’attends vie eternelle ;
Lavée en son pur sang, mon ame sera belle.
Arriere, ô desespoirs ! qui m’avez transporté !
Que toute desfiance hors de moy se retire.
L’œil bénin du Seigneur pour moy commence à luire
Mes soupirs à la fin ont esmeu sa bonté.

O Dieu ! tousjours vivant, j’ay ferme confiance
Qu’en l’extreme des jours, par ta toute-puissance,
Ce corps couvert de terre, à ta voix se dressant,
Prendra nouvelle vie et, par ta pure grace,
J'auray l’heur de te voir de mes yeux face à face,
Avec les bien-heureux ton sainct nom bénissant.
Pierre Corneille

Pierre Corneille

Acte IV, Scène 2. — Polyeucte

Source délicieuse, en misères féconde,
Que voulez vous de moi, flatteuses voluptés ?
Honteux attachements de la chair et du monde,
Que ne me quittez vous quand je vous ai quittés ?
Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre :
Toute votre félicité,
Sujette à l’instabilité,
En moins de rien tombe par terre,
Et comme elle a l’éclat du verre,
Elle en a la fragilité.

Ainsi n’espérez pas qu’après vous je soupire :
Vous étalez en vain vos charmes impuissants,
Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire
Les ennemis de Dieu pompeux et florissants.
Il étale à son tour des revers équitables
Par qui les grands sont confondus,
Et les glaives qu’il tient pendus
Sur les plus fortunés coupables
Sont d’autant plus inévitables
Que leurs coups sont moins attendus.

Tigre altéré de sang, Décie impitoyable,
Ce Dieu t’a trop longtemps abandonné les siens ;
De ton heureux destin vois la suite effroyable,
Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens.
Encore un peu plus outre et ton heure est venue ;
Rien ne t’en saurait garantir,
Et la foudre qui va partir,
Toute prête à crever la nue,
Ne peut plus être retenue
Par l’attente du repentir.

Que cependant Félix m’immole à ta colère,
Qu’un rival plus puissant éblouisse ses yeux,
Qu’aux dépens de ma vie il s’en fasse beau père,
Et qu’à titre d’esclave il commande en ces lieux.
Je consens, ou plutôt j’aspire à ma ruine :
Monde, pour moi tu n’as plus rien ;
Je porte en un cœur tout chrétien
Une flamme toute divine,
Et je ne regarde Pauline
Que comme un obstacle à mon bien.

Saintes douceurs du ciel, adorables idées,
Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir ;
De vos sacrés attraits les âmes possédées
Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir.
Vous promettez beaucoup, et donnez davantage,
Vos biens ne sont point inconstants,
Et l’heureux trépas que j’attends
Ne vous sert que d’un doux passage
Pour nous introduire au partage
Qui nous rend à jamais contents.

C’est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre,
Qui m’allez faire voir Pauline sans la craindre.
Je la vois, mais mon cœur, d’un saint zèle enflammé,
N’en goûte plus l’appas dont il était charmé ;
Et mes yeux éclairés des célestes lumières,
Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières.
Pierre Emmanuel

Pierre Emmanuel

Connaissance de dieu

Consolateur! quand j’allais ramener le soir
Sur mon visage pour m’éteindre avec ma race,
Une musique m’éveilla. C’était le vent
Qui chantait dans mes os : ou peut-être la terre
Otée du four et que pénètre le serein
Craquelant la chaleur du sol. Ainsi des siècles
Se plaignent-ils quand on défourne des tombeaux
Couvés par les déserts d’une brilante Asie,
Les vases des Empires morts. Si je suspends
La harpe de David dans les saules, je vois
Le roi danser autour de l’arche : et quand le Livre
S’ouvre aux commandements du vent, voici gémir
Jérémie sur Moab comme une flite. Aucune
Parole grande ne se meurt. Je sais alors
Que le verbe est la seule éternité : promesse
D’âme, et qu’un jour viendront des hommes en esprit
Fondés sur la très sire assise du langage,
Qui prieront à visage ouvert sans se cacher
Honteux, derrière leur chapeau
Car si le chant
Kst obscur, et la voix du Baptiste enrouée,
C’est que ’homme de lourde argile n’est poreux
Que par blessure, et non saisi d’égale flamme :
Tous parlent, mais bien peu savent chanter. Leur âme
Est rare comme l’air prisonnier des murs :
Rien ne porte le son au-delà de lui-même,
Le poète a les pierres seules pour écho.
Mais ils respirent cette voix s’ils ne l’entendent,
Et quelque jour des poumons d’homme connaîtront
Que la Parole était leur souffle, aussi commune
Que l’air ou le soleil sur la peau nue. Ce jour
Verra la terre s’arrêter comme la roue
Du potier quand le vase a reçu forme. Et Toi
Consolateur! Tu saisiras dans ton brasier
De Pentecéte l’Ame unique de ce monde,
Tous les hommes en un seul Verbe réunis
Un seul temple votif, un seul sépulcre vide
Un seul vase où fera libation l’Esprit.

BABEL, IV, Commencement de homme.
Pierre Emmanuel

Pierre Emmanuel

Mais l’aigle de patmos...

Mais l’aigle de Patmos, oi est-il? La chouette
Chuinte des hymnes sur sa tombe. On a rogné
Les ailes de ton Livre et cloué le lutrin
Qui jadis avait forme d’ange. De ta chaire
Pendent par grappes des vampires. Quand tes clercs
Discourent, il se fait un remous d’ailes molles
Comme un chuchillement spongieux de paroles
Et des chauve-souris s’abattent d’oi montaient
Les colombes de feu sur les siècles. L’échine
Des Ames sous vos mains d’eunuques onctueux
Moutonne, et leur troupeau bêle d’aise

Mais qui
N’aurait honte a leur vue d’être une Ame? L’esprit,
Lion que vous frisez en vain comme une agnelle
Etripe vos propos laineux : voici le sang
Qui coule. Vous n’en saviez plus l’odeur, ministres
D’un culte dont le vin chichement mesuré
Ne saoule plus d’un saint délire. Il faudra boire
Ce sang et son odeur de chaos, abreuver
Vos brebis à la plaie du monde, baptiser
Dans les entrailles du martyre vos témoins,
Ou bien crever auprès de vos calices vides,
Comme des rats dans un tabernacle scellé.

Certes nous n’avons plus de prêtres parmi nous,
Ils ont laissé leur Dieu s’aigrir dans leur peau rance
Et nous, dans ce désert qui boucane nos cœurs
La soif est notre enfer, — notre Ciel! Quand le feu
De la damnation nous tisse de ses fibres
Ce feu qui d’un grand Non surcharge le soleil
Ce seul orgueil que nous gardions celui de croire
Que né du Rien ’homme y retourne librement,
Se nomme Dieu contre nous-mêmes et louange
En nous plus haut qu’au temps des cathédrales : nous
Qui n’avons plus assez de foi pour cimenter
Deux pierres en ton Nom qui n’est plus qu’une idole
Nous bâtissons de flamme atroce et de refus
De feu grégeois bralant la barque de l’Apétre
Une Kglise, une nef dont la voile et le vent
Seront l’aigle qui s’ouvre aux futurs comme un Livre.
Nous ne le lirons pas, qu’importe ? I] nous suffit
Que l’aigle monte de nos cendres et se tienne
Comme un miroir devant ta Face, illuminant
Ta gloire d’un éclat qui la nie et lavive
Concentrant ton amour que son cœur réfléchit
Jusques au cœur de ton absence à forme d’homme,
Abîme de ta mort, creuset de ton Esprit!

BABEL, IV, Commencement de homme.
Pierre Jean Jouve

Pierre Jean Jouve

Vrai Corps

Salut vrai corps de dieu. Salut Resplendissant
Corps de la chair engagé par la tombe et qui naît
Corps, ô Ruisselant de bontés et de chairs
Salut corps tout de jour!
Divinité aux très larges épaules
Enfantine et marchante, salut toute beauté,
Aux boucles, aux épines
Inouï corps très dur de la miséricorde,
Salut vrai corps de dieu éblouissant aux larmes
Qui renaît, salut vrai corps de l’homme
Enfanté du triple esprit par la charité.

Témoin des lieux insensés de mon cœur
Tu es né d’une vierge absolue et tu es né
Parce que Dieu avait posé les mains sur sa poitrine,
Et tu es né
Homme de nerfs et de douleur et de semence
Pour marcher sur la magnifique dalle de chagrin
Et ton flanc mort fut percé pour la preuve
Et jaillit sur l’obscur et extérieur nuage
Du sang avec de l’eau.

Sur le flanc la lèvre s’ouvre en méditant
Lèvre de la plaie mâle, et c’est la lèvre aussi
De la fille commune
Dont les cheveux nous éblouissent de long amour;
Elle baise les pieds
Verdâtres, décomposés comme la rose
Trop dévorée par la chaleur amoureuse du ciel d’en haut,
Et sur elle jaillit, sur l’extérieur nuage
Du sang avec de l’eau car tu étais né.

Lorsque couchés sur le lit tiède de la mort
Tous les bijoux ôtés avec les oeuvres
Tous les paysages décomposés
Tous les ciels noirs et tous les livres brûlés
Enfin nous approcherons avec majesté de nous-même,
Quand nous rejetterons les fleurs finales
Et les étoiles seront expliquées parmi notre âme,
Souris alors et donne un sourire de ton corps
Permets que nous te goûtions d’abord le jour de la mort
Qui est un grand jour de calme d’épousés,
Le monde heureux, les fils réconciliés.
Tristan Corbière

Tristan Corbière

Et les fidèles, en chemise

… Et les fidèles, en chemise,
— Sainte Anne, ayez pitié de nous !
Font trois fois le tour de l’église
En se traînant sur leurs genoux ;

Et boivent l’eau miraculeuse
Où les Job teigneux ont lavé
Leur nudité contagieuse…
— Allez : la Foi vous a sauvé ! –

C’est là que tiennent leurs cénacles
Les pauvres, frères de Jésus.
— Ce n’est pas la cour des miracles,
Les trous sont vrais : Vide latus !

Sont-ils pas divins sur leurs claies,
Qu’auréole un nimbe vermeil,
Ces propriétaires de plaies,
Rubis vivants sous le soleil !…

…………………………………

C’est qu’ils chassent là sur leurs terres !
Leurs peaux sont leurs blasons béants :
— Le droit-du-seigneur à leurs serres !…
Le Droit du Seigneur de céans ! –

Tas d’ex-voto de carne impure,
Charnier d’élus pour les deux,
Chez le Seigneur ils sont chez eux !
— Ne sont-ils pas sa créature…

Ils grouillent dans le cimetière :
On dirait des morts déroutés
N’ayant tiré de sous la pierre
Que des membres mal reboutés.

— Nous, taisons-nous !… Ils sont sacrés,
C’est la faute d’Adam punie ;
Le doigt d’En-haut les a marqués :
— La droite d’En-haut soit bénie !

Du grand troupeau, boucs émissaires
Chargés des forfaits d’ici-bas,
Sur eux Dieu purge ses colères !…
— Le pasteur de Sainte-Aime est gras. –

……………………………………

Mais une note pantelante,
Écho grelottant dans le vent
Vient battre la rumeur bêlante
De ce purgatoire ambulant.

Une forme humaine qui beugle
Contre le calvaire se tient ;
C’est comme une moitié d’aveugle :
Elle est borgne, et n’a pas de chien…

C’est une rapsode foraine
Qui donne aux gens pour un liard
Vlstoyre de la Magdalayne,
Du Juif-Errant ou d’Abaylar.

Elle haie comme une plainte,
Comme une plainte de la faim,
Et, longue comme un jour sans pain,
Lamentablement, sa complainte…

— Ça chante comme ça respire,
Triste oiseau sans plume et sans nid
Vaguant où son instinct l’attire :
Autour des Bon Dieu de granit…

Ça peut parler aussi, sans doute.
Ça peut penser comme ça voit :
Toujours devant soi la grand-route…
— Et, quand c’a deux sous… ça les boit.

— Femme : on dirait hélas – sa nippe
Lui pend, ficelée en jupon ;
Sa dent noire serre une pipe
Éteinte… — Oh, la vie a du bon ! –

Son nom ?… ça se nomme
Misère. Ça s’est trouvé né par hasard.
Ça sera trouvé mort par terre…
La même chose – quelque part.

— Si tu la rencontres, Poète,
Avec son vieux sac de soldat ;
C’est notre sœur… donne – c’est fête
— Pour sa pipe, un peu de tabac !…

Tu verras dans sa face creuse
Se creuser, comme dans du bois,
Un sourire ; et sa main galeuse
Te faire un vrai signe de croix.