Poèmes de ce thème
Foi, spiritualité et religion
Honorat de Bueil de Racan
Psaume xlviii
. . . . . .
Justes, ne soyez pas jaloux
De voir qu’au pecheur en ce monde
Le bien de toutes parts abonde,
Il en sort aussi nud que vous ;
Son esprit, plongé dans les vices,
Qui ne croit point d’autres délices
Que celles que goûte son corps,
Ne s’attachant qu’aux choses basses,
Croit que Dieu le comble de graces
Quand il le comble de thresors.
Et, combien que dans les douceurs
Exemptes de trouble et d’envie
Il puisse prolonger sa vie
Autant que ses predecesseurs,
Il a la mesme sepulture
Que les bestes que la Nature
Fait dessous la fange pourrir,
Sinon que l’on verra son ame
Mourir à jamais dans la flame
Du regret de ne point mourir.
Justes, ne soyez pas jaloux
De voir qu’au pecheur en ce monde
Le bien de toutes parts abonde,
Il en sort aussi nud que vous ;
Son esprit, plongé dans les vices,
Qui ne croit point d’autres délices
Que celles que goûte son corps,
Ne s’attachant qu’aux choses basses,
Croit que Dieu le comble de graces
Quand il le comble de thresors.
Et, combien que dans les douceurs
Exemptes de trouble et d’envie
Il puisse prolonger sa vie
Autant que ses predecesseurs,
Il a la mesme sepulture
Que les bestes que la Nature
Fait dessous la fange pourrir,
Sinon que l’on verra son ame
Mourir à jamais dans la flame
Du regret de ne point mourir.
Honorat de Bueil de Racan
Psaume xxii
Loin de moy, tragiques pensées
Dont mes infortunes passées
Nourrissoient mon affliction !
Puisque le Tout-Puissant est touché de mes plaintes,
Dois-je pas esperer sous sa protection
De bannir pour jamais mes ennuis et mes craintes ?
Ce pasteur tout bon et tout sage
Nous conduit dans un pasturage
Plein de délices et d’attraits,
Et là des pures eaux d’une source féconde
Nos esprits en repos en beuvant à longs traits,
Noîront le souvenir des vanitez du monde.
Lorsqu’il voit nostre ame égarée
Et de son troupeau séparée
Se conduire à sa volonté,
Qu’elle est preste à se perdre aux abysmes du vice,
Son soin, pour l’obliger à bénir sa bonté,
La remet au chemin tracé par sa justice.
Aussi, dans l’horreur des tenebres
Et des ennuis les plus funebres
Que la mort presente à nos yeux,
J’iray sans m’effrayer aux antres les plus sombres,
Quand pour guide j’auray le Monarque des cieux,
Qui peut vaincre la mort et dissiper ses ombres.
Il me presente sur sa table
Cette viande delectable
Qu’il appreste pour ses éleus ;
Et de mes ennemis rend l’envie immortelle,
Lors que par leur orgueil ils se verront exclus
De ce mets qui m’eleve à la vie éternelle.
L’exces des graces qu’il me donne
M’honore autant que ma couronne,
Dont il est l’equitable appuy :
Toutes deux m’ont comblé de plaisir et de gloire
Dans son sacré banquet, où, pour m’unir à luy,
Son sang estoit le vin qu’il me versoit à boire.
En la seule misericorde
Que sa clemence nous accorde
Est l’asyle des criminels ;
Sa grace et sa puissance ont nostre ame assurée
De se voir au-dessus des flambeaux éternels
Habiter la maison qu’il nous a préparée.
Dont mes infortunes passées
Nourrissoient mon affliction !
Puisque le Tout-Puissant est touché de mes plaintes,
Dois-je pas esperer sous sa protection
De bannir pour jamais mes ennuis et mes craintes ?
Ce pasteur tout bon et tout sage
Nous conduit dans un pasturage
Plein de délices et d’attraits,
Et là des pures eaux d’une source féconde
Nos esprits en repos en beuvant à longs traits,
Noîront le souvenir des vanitez du monde.
Lorsqu’il voit nostre ame égarée
Et de son troupeau séparée
Se conduire à sa volonté,
Qu’elle est preste à se perdre aux abysmes du vice,
Son soin, pour l’obliger à bénir sa bonté,
La remet au chemin tracé par sa justice.
Aussi, dans l’horreur des tenebres
Et des ennuis les plus funebres
Que la mort presente à nos yeux,
J’iray sans m’effrayer aux antres les plus sombres,
Quand pour guide j’auray le Monarque des cieux,
Qui peut vaincre la mort et dissiper ses ombres.
Il me presente sur sa table
Cette viande delectable
Qu’il appreste pour ses éleus ;
Et de mes ennemis rend l’envie immortelle,
Lors que par leur orgueil ils se verront exclus
De ce mets qui m’eleve à la vie éternelle.
L’exces des graces qu’il me donne
M’honore autant que ma couronne,
Dont il est l’equitable appuy :
Toutes deux m’ont comblé de plaisir et de gloire
Dans son sacré banquet, où, pour m’unir à luy,
Son sang estoit le vin qu’il me versoit à boire.
En la seule misericorde
Que sa clemence nous accorde
Est l’asyle des criminels ;
Sa grace et sa puissance ont nostre ame assurée
De se voir au-dessus des flambeaux éternels
Habiter la maison qu’il nous a préparée.
Jean Amrouche
O cur fou, tu sonnes le vide’...
O cœur fou, tu sonnes le vide!
Loue le Seigneur s’il n’est trop tard.
(Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah.)
Rejoins l’antique tradition ;
Défie-toi des chemins nouveaux.
(Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah.)
Le monde visible est un leurre :
La mort est debout sur le seuil!
(Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah.)
CHANTS BERBÈRES DE KABYLIE, Chants des pèlerins, IT.
Loue le Seigneur s’il n’est trop tard.
(Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah.)
Rejoins l’antique tradition ;
Défie-toi des chemins nouveaux.
(Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah.)
Le monde visible est un leurre :
La mort est debout sur le seuil!
(Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah.)
CHANTS BERBÈRES DE KABYLIE, Chants des pèlerins, IT.
Jean Passerat
Prières de passerat mourant
Je souffre des douleurs qui passent toute rage,
Mais Dieu de les souffrir me preste le courage.
Il tempere l’ardeur et l’inflammation,
Quand je pense à sa mort et à sa passion.
Luy, Fils de l'Eternel, et de la Vierge mere
Mourut pour nous en Croix de douleur tres-amere,
Et monstra le chemin à ses saints bien heureux
De parvenir au Ciel par tourment douloureux.
Souvienne-toy Seigneur de la foiblesse humaine,
Modérant s’il te plaist la rigueur de ma peine.
Je suis sans ton secours de douleur surmonté.
Advienne toutefois ta sainte volonté.
Paix et repos, Seigneur je te demande,
En ma douleur, dont la force est si grande.
Quatre ans passés dans un lict attaché
Et plus encor des liens de peché.
Un plus grand mal que celuy que j’endure,
J’ai mérité : mais la peine est bien dure :
S’il ne te plaist oublier mes forfaits
Je n’en puis plus, et tombe soubs le fais.
Dieu qui as de ton sang lavé tous nos péchés,
Qui les as en mourant à ta croix attachés,
Rends mon ame, ô Seigneur, nette de toute ordure
Luy faisant avoir part au bien qui toujours dure.
Je quitte la vie humaine :
Bon espoir au ciel m’emmeine.
Je ne pense plus à rien
De mortel et terrien.
Mon ame, comme divine
Veut revoir son origine.
A Dieu amis, et ma douce patrie,
Assés content je sors de ceste vie,
Puisqu’en partant ce confort je reçois,
Que j’ay vescu, et suis mort bon François.
Mais Dieu de les souffrir me preste le courage.
Il tempere l’ardeur et l’inflammation,
Quand je pense à sa mort et à sa passion.
Luy, Fils de l'Eternel, et de la Vierge mere
Mourut pour nous en Croix de douleur tres-amere,
Et monstra le chemin à ses saints bien heureux
De parvenir au Ciel par tourment douloureux.
Souvienne-toy Seigneur de la foiblesse humaine,
Modérant s’il te plaist la rigueur de ma peine.
Je suis sans ton secours de douleur surmonté.
Advienne toutefois ta sainte volonté.
Paix et repos, Seigneur je te demande,
En ma douleur, dont la force est si grande.
Quatre ans passés dans un lict attaché
Et plus encor des liens de peché.
Un plus grand mal que celuy que j’endure,
J’ai mérité : mais la peine est bien dure :
S’il ne te plaist oublier mes forfaits
Je n’en puis plus, et tombe soubs le fais.
Dieu qui as de ton sang lavé tous nos péchés,
Qui les as en mourant à ta croix attachés,
Rends mon ame, ô Seigneur, nette de toute ordure
Luy faisant avoir part au bien qui toujours dure.
Je quitte la vie humaine :
Bon espoir au ciel m’emmeine.
Je ne pense plus à rien
De mortel et terrien.
Mon ame, comme divine
Veut revoir son origine.
A Dieu amis, et ma douce patrie,
Assés content je sors de ceste vie,
Puisqu’en partant ce confort je reçois,
Que j’ay vescu, et suis mort bon François.
Jean Racine
A LA LOUANGE DE LA CHARITÉ
Les Méchans m’ont vanté leurs mensonges frivoles
Mais je n’aime que les paroles
De l’éternelle Vérité.
Plein du feu divin qui m’inspire,
Je consacre aujourd’hui ma Lyre
A la celeste Charité.
En vain je parlerois le langage des Anges.
En vain, mon Dieu, de tes louanges
Je remplirais tout l’Univers :
Sans amour, ma gloire n’egale
Que la gloire de la cymbale,
Qui d’un vain bruit frappe les airs.
Que sert à mon esprit de percer les abîmes
Des mystères les plus sublimes,
Et de lire dans l’avenir ?
Sans amour, ma science est vaine,
Comme le songe, dont à peine
Il reste un leger souvenir.
Que me sert que ma Foy transporte les montagnes ?
Que dans les arides campagnes
Les torrens naissent sous mes pas ;
Ou que ranimant la poussiere
Elle rende aux Morts la lumiere,
Si l’amour ne l’anime pas ?
Ouy, mon Dieu, quand mes mains de tout mon héritage
Aux pauvres feroient le partage ;
Quand même pour le nom Chrestien,
Bravant les croix les plus infames,
Je livrerais mon corps aux flames,
Si je n’aime, je ne suis rien.
Que je voy de Vertus qui brillent sur ta trace,
Charité, fille de la Grace !
Avec toy marche la Douceur,
Que suit avec un air affable
La Patience inseparable
De la Paix son aimable sœur.
Tel que l’Astre du jour écarte les tenebres
De la Nuit compagnes funebres,
Telle tu chasses d’un coup d’œil
L’Envie aux humains si fatale,
Et toute la troupe infernale
Des Vices enfans de l’Orgueil.
Libre d’ambition, simple, et sans artifice,
Autant que tu hais l’Injustice,
Autant la Vérité te plaist.
Que peut la Colere farouche
Sur un cœur, que jamais ne touche
Le soin de son propre interest ?
Aux faiblesses d’autruy loin d’être inexorable,
Toujours d’un voile favorable
Tu t’efforces de les couvrir.
Quel triomphe manque à ta gloire ?
L’amour sçait tout vaincre, tout croire,
Tout espérer, et tout souffrir.
Un jour Dieu cessera d’inspirer les oracles.
Le don des langues, les miracles
La science aura son déclin.
L’amour, la charité divine,
Eternelle en son origine
Ne connoistra jamais de fin.
Nos clartez ici bas ne sont qu’enigmes sombres,
Mais Dieu sans voiles, et sans ombres
Nous éclairera dans les deux.
Et ce Soleil inaccessible,
Comme à ses yeux je suis visible,
Se rendra visible à mes yeux.
L’amour sur tous les Dons l’emporte avec justice,
De nostre celeste édifice
La Foy vive est le fondement.
La sainte Esperance l’élève,
L’ardente Charité l’achève,
Et l’assure éternellement.
Quand pourray-je t’offrir, ô Charité suprême,
Au sein de la lumiere même
Le Cantique de mes soupirs ;
Et toujours brûlant pour ta gloire,
Toujours puiser, et toujours boire
Dans la source des vrais plaisirs !
Mais je n’aime que les paroles
De l’éternelle Vérité.
Plein du feu divin qui m’inspire,
Je consacre aujourd’hui ma Lyre
A la celeste Charité.
En vain je parlerois le langage des Anges.
En vain, mon Dieu, de tes louanges
Je remplirais tout l’Univers :
Sans amour, ma gloire n’egale
Que la gloire de la cymbale,
Qui d’un vain bruit frappe les airs.
Que sert à mon esprit de percer les abîmes
Des mystères les plus sublimes,
Et de lire dans l’avenir ?
Sans amour, ma science est vaine,
Comme le songe, dont à peine
Il reste un leger souvenir.
Que me sert que ma Foy transporte les montagnes ?
Que dans les arides campagnes
Les torrens naissent sous mes pas ;
Ou que ranimant la poussiere
Elle rende aux Morts la lumiere,
Si l’amour ne l’anime pas ?
Ouy, mon Dieu, quand mes mains de tout mon héritage
Aux pauvres feroient le partage ;
Quand même pour le nom Chrestien,
Bravant les croix les plus infames,
Je livrerais mon corps aux flames,
Si je n’aime, je ne suis rien.
Que je voy de Vertus qui brillent sur ta trace,
Charité, fille de la Grace !
Avec toy marche la Douceur,
Que suit avec un air affable
La Patience inseparable
De la Paix son aimable sœur.
Tel que l’Astre du jour écarte les tenebres
De la Nuit compagnes funebres,
Telle tu chasses d’un coup d’œil
L’Envie aux humains si fatale,
Et toute la troupe infernale
Des Vices enfans de l’Orgueil.
Libre d’ambition, simple, et sans artifice,
Autant que tu hais l’Injustice,
Autant la Vérité te plaist.
Que peut la Colere farouche
Sur un cœur, que jamais ne touche
Le soin de son propre interest ?
Aux faiblesses d’autruy loin d’être inexorable,
Toujours d’un voile favorable
Tu t’efforces de les couvrir.
Quel triomphe manque à ta gloire ?
L’amour sçait tout vaincre, tout croire,
Tout espérer, et tout souffrir.
Un jour Dieu cessera d’inspirer les oracles.
Le don des langues, les miracles
La science aura son déclin.
L’amour, la charité divine,
Eternelle en son origine
Ne connoistra jamais de fin.
Nos clartez ici bas ne sont qu’enigmes sombres,
Mais Dieu sans voiles, et sans ombres
Nous éclairera dans les deux.
Et ce Soleil inaccessible,
Comme à ses yeux je suis visible,
Se rendra visible à mes yeux.
L’amour sur tous les Dons l’emporte avec justice,
De nostre celeste édifice
La Foy vive est le fondement.
La sainte Esperance l’élève,
L’ardente Charité l’achève,
Et l’assure éternellement.
Quand pourray-je t’offrir, ô Charité suprême,
Au sein de la lumiere même
Le Cantique de mes soupirs ;
Et toujours brûlant pour ta gloire,
Toujours puiser, et toujours boire
Dans la source des vrais plaisirs !
Jean Racine
Acte III, Scène 7. — Joad, Josabet, Azarias suivi du Chœur
JOAD
Voilà donc quels vengeurs s’arment pour ta querelle !
Des prêtres, des enfants, ô sagesse éternelle !
Mais, si tu les soutiens, qui les peut ébranler ?
Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler ;
Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites.
Ils ne s’assurent point en leurs propres mérites,
Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois,
En tes serments jurés au plus saint de leurs rois,
En ce temple où tu fais ta demeure sacrée,
Et qui doit du soleil égaler la durée.
Mais d’où vient que mon cœur frémit d’un saint effroi ?
Est-ce l’Esprit divin qui s’empare de moi ?
C’est lui-même. Il m’échauffe. Il parle. Mes yeux s’ouvrent,
Et des siècles obscurs devant moi se découvrent.
Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords,
Et de ses mouvements secondez les transports.
LE CHŒUR (chante au son de toute la symphonie des instruments.)
Que du Seigneur la voix se fasse entendre,
Et qu’à nos cœurs son oracle divin
Soit ce qu’à l’herbe tendre
Est, au printemps, la fraîcheur du matin.
JOAD
Cieux, écoutez ma voix ; terre, prête l’oreille.
Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille.
Pécheurs, disparaissez : le Seigneur se réveille.
(Ici recommence la symphonie, et Joad aussitôt reprend la parole.)
Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ?
Quel est dans ce lieu saint ce pontife égorgé ?
Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide,
Des prophètes divins malheureuse homicide.
De son amour pour toi ton Dieu s’est dépouillé.
Ton encens à ses yeux est un encens souillé.
Où menez-vous ces enfants et ces femmes ?
Le Seigneur a détruit la reine des cités :
Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés.
Dieu ne veut plus qu’on vienne à ses solennités.
Temple, renverse-toi ; cèdres, jetez des flammes.
Jérusalem, objet de ma douleur,
Quelle main en ce jour t’a ravi tous tes charmes ?
Qui changera mes yeux en deux sources de larmes
Pour pleurer ton malheur ?
AZARIAS
O saint temple !
JOSABET
O David !
LE CHŒUR
Dieu de Sion, rappelle,
Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.
(La symphonie recommence encore, et Joad, un moment après, l’interrompt.)
JOAD
Quelle Jérusalem nouvelle
Sort du fond du désert brillante de clartés,
Et porte sur le front une marque immortelle ?
Peuples de la terre, chantez.
Jérusalem renaît plus charmante et plus belle.
D’où lui viennent de tous cotés
Ces enfants qu’en son sein elle n’a point portés ?
Lève, Jérusalem, lève ta tête altière ;
Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés :
Les rois des nations, devant toi prosternés,
De tes pieds baisent la poussière ;
Les peuples à l’envi marchent à ta lumière.
Heureux qui pour Sion d’une sainte ferveur
Sentira son âme embrasée !
Cieux, répandez votre rosée,
Et que la terre enfante son Sauveur !
Voilà donc quels vengeurs s’arment pour ta querelle !
Des prêtres, des enfants, ô sagesse éternelle !
Mais, si tu les soutiens, qui les peut ébranler ?
Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler ;
Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites.
Ils ne s’assurent point en leurs propres mérites,
Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois,
En tes serments jurés au plus saint de leurs rois,
En ce temple où tu fais ta demeure sacrée,
Et qui doit du soleil égaler la durée.
Mais d’où vient que mon cœur frémit d’un saint effroi ?
Est-ce l’Esprit divin qui s’empare de moi ?
C’est lui-même. Il m’échauffe. Il parle. Mes yeux s’ouvrent,
Et des siècles obscurs devant moi se découvrent.
Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords,
Et de ses mouvements secondez les transports.
LE CHŒUR (chante au son de toute la symphonie des instruments.)
Que du Seigneur la voix se fasse entendre,
Et qu’à nos cœurs son oracle divin
Soit ce qu’à l’herbe tendre
Est, au printemps, la fraîcheur du matin.
JOAD
Cieux, écoutez ma voix ; terre, prête l’oreille.
Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille.
Pécheurs, disparaissez : le Seigneur se réveille.
(Ici recommence la symphonie, et Joad aussitôt reprend la parole.)
Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ?
Quel est dans ce lieu saint ce pontife égorgé ?
Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide,
Des prophètes divins malheureuse homicide.
De son amour pour toi ton Dieu s’est dépouillé.
Ton encens à ses yeux est un encens souillé.
Où menez-vous ces enfants et ces femmes ?
Le Seigneur a détruit la reine des cités :
Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés.
Dieu ne veut plus qu’on vienne à ses solennités.
Temple, renverse-toi ; cèdres, jetez des flammes.
Jérusalem, objet de ma douleur,
Quelle main en ce jour t’a ravi tous tes charmes ?
Qui changera mes yeux en deux sources de larmes
Pour pleurer ton malheur ?
AZARIAS
O saint temple !
JOSABET
O David !
LE CHŒUR
Dieu de Sion, rappelle,
Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.
(La symphonie recommence encore, et Joad, un moment après, l’interrompt.)
JOAD
Quelle Jérusalem nouvelle
Sort du fond du désert brillante de clartés,
Et porte sur le front une marque immortelle ?
Peuples de la terre, chantez.
Jérusalem renaît plus charmante et plus belle.
D’où lui viennent de tous cotés
Ces enfants qu’en son sein elle n’a point portés ?
Lève, Jérusalem, lève ta tête altière ;
Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés :
Les rois des nations, devant toi prosternés,
De tes pieds baisent la poussière ;
Les peuples à l’envi marchent à ta lumière.
Heureux qui pour Sion d’une sainte ferveur
Sentira son âme embrasée !
Cieux, répandez votre rosée,
Et que la terre enfante son Sauveur !
Jean Racine
Acte V, Scène 6.
ATHALIE
Dieu des Juifs, tu l’emportes !
Oui, c’est Joas ; je cherche en vain à me tromper.
Je reconnais l’endroit où je le fis frapper ;
Je vois d’Okosias et le port et le geste.
Tout me retrace enfin un sang que je déteste.
David, David triomphe : Achab seul est détruit.
Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit.
C’est toi qui, me flattant d’une vengeance aisée,
M’a vingt fois en un jour à moi-même opposée,
Tantôt pour un enfant excitant mes remords,
Tantôt m’éblouissant de tes riches trésors
Que j’ai craint de livrer aux flammes, au pillage.
Qu’il règne donc ce fils, ton soin et ton ouvrage ;
Et que, pour signaler son empire nouveau,
On lui fasse en mon sein enfoncer le couteau !
Voici ce qu’en mourant lui souhaite sa mère :
Que dis-je, souhaiter ! Je me flatte, j’espère
Qu’indocile à ton joug, fatigué de ta loi,
Fidèle au sang d’Achab qu’il a reçu de moi,
Conforme à son aïeul, à son père semblable,
On verra de David l’héritier détestable
Abolir tes honneurs, profaner ton autel,
Et venger Athalie, Achab et Jézabel.
Dieu des Juifs, tu l’emportes !
Oui, c’est Joas ; je cherche en vain à me tromper.
Je reconnais l’endroit où je le fis frapper ;
Je vois d’Okosias et le port et le geste.
Tout me retrace enfin un sang que je déteste.
David, David triomphe : Achab seul est détruit.
Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit.
C’est toi qui, me flattant d’une vengeance aisée,
M’a vingt fois en un jour à moi-même opposée,
Tantôt pour un enfant excitant mes remords,
Tantôt m’éblouissant de tes riches trésors
Que j’ai craint de livrer aux flammes, au pillage.
Qu’il règne donc ce fils, ton soin et ton ouvrage ;
Et que, pour signaler son empire nouveau,
On lui fasse en mon sein enfoncer le couteau !
Voici ce qu’en mourant lui souhaite sa mère :
Que dis-je, souhaiter ! Je me flatte, j’espère
Qu’indocile à ton joug, fatigué de ta loi,
Fidèle au sang d’Achab qu’il a reçu de moi,
Conforme à son aïeul, à son père semblable,
On verra de David l’héritier détestable
Abolir tes honneurs, profaner ton autel,
Et venger Athalie, Achab et Jézabel.
Jean Racine
PLAINTE D’UN CHRÉTIEN
PLAINTE D’UN CHRÉTIEN,
SUR LES CONTRARIÉTÉS QU’IL ÉPROUVE AU DEDANS DE LUI-MÊME
Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moy.
L’un veut que plein d’amour pour toy
Mon cœur te soit toujours fidelle.
L’autre à tes volontez rebelle
Me révolte contre ta loy.
L’un tout esprit, et tout céleste,
Veut qu’au Ciel sans cesse attaché,
Et des biens éternels touché,
Je compte pour rien tout le reste.
Et l’autre par son poids funeste
Me tient vers la Terre panché.
Hélas ! en guerre avec moy-même,
Où pourray-je trouver la paix ?
Je veux, et n’accomply jamais.
Je veux. Mais, ô misère extrême !
Je ne fais pas le bien que j’aime,
Et je fais le mal que je hais.
O Grâce, ô rayon salutaire,
Vien me mettre avec moy d’accord :
Et domtant par un doux effort
Cet homme qui t’est si contraire,
Fay ton esclave volontaire
De cet esclave de la mort.
SUR LES CONTRARIÉTÉS QU’IL ÉPROUVE AU DEDANS DE LUI-MÊME
Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moy.
L’un veut que plein d’amour pour toy
Mon cœur te soit toujours fidelle.
L’autre à tes volontez rebelle
Me révolte contre ta loy.
L’un tout esprit, et tout céleste,
Veut qu’au Ciel sans cesse attaché,
Et des biens éternels touché,
Je compte pour rien tout le reste.
Et l’autre par son poids funeste
Me tient vers la Terre panché.
Hélas ! en guerre avec moy-même,
Où pourray-je trouver la paix ?
Je veux, et n’accomply jamais.
Je veux. Mais, ô misère extrême !
Je ne fais pas le bien que j’aime,
Et je fais le mal que je hais.
O Grâce, ô rayon salutaire,
Vien me mettre avec moy d’accord :
Et domtant par un doux effort
Cet homme qui t’est si contraire,
Fay ton esclave volontaire
De cet esclave de la mort.
Jean Racine
SUR LE BONHEUR DES JUSTES ET SUR LE MALHEUR DES RÉPROUVÉS
SUR LE BONHEUR DES JUSTES ET SUR LE MALHEUR DES RÉPROUVÉS
Heureux, qui de la Sagesse
Attendant tout son secours,
N’a point mis en la Richesse
L’espoir de ses derniers jours.
La mort n’a rien qui l’estonne ;
Et dès que son Dieu l’ordonne,
Son ame prenant l’essor
S’eleve d’un vol rapide
Vers la demeure, où réside
Son veritable thresor.
De quelle douleur profonde
Seront un jour penetrez
es insensez, qui du monde,
Seigneur, vivent enyvrez ;
Quand par une fin soudaine
Détrompez d’une ombre vaine,
Qui passe, et ne revient plus,
Leurs yeux du fond de l’abîme
Près de ton thrône sublime
Verront briller tes Elus !
Infortunez que nous sommes,
Ou s’égaroient nos esprits ?
Voilà, diront-ils, ces hommes,
Vils objets de nos mépris,
Leur sainte et pénible vie
Nous parut une folie.
Mais aujourd’huy triomphans,
Le Ciel chante leur louange,
Et Dieu luy-même les range
Au nombre de ses Enfans.
Pour trouver un bien fragile
Qui nous vient d’estre arraché,
Par quel chemin difficile
Hélas ! nous avons marché !
Dans une route insensée
Nostre ame en vain s’est lassée,
Sans se reposer jamais,
Fermant l’œil à la lumière,
Qui nous monstroit la carriere
De la bien-heureuse Paix.
De nos attentats injustes
Quel fruit nous est-il resté ?
Où sont les titres augustes,
Dont nostre orgueil s’est flatté ?
Sans amis, et sans défense,
Au thrône de la vengeance
Appelez en jugement,
Foibles et tristes victimes
Nous y venons de nos crimes
Accompagnez seulement.
Ainsi d’une voix plaintive
Exprimera ses remords
La Penitence tardive
Des inconsolables Morts.
Ce qui faisoit leurs delices,
Seigneur, fera leurs supplices.
Et par une égale loy,
Tes Saints trouveront des charmes
Dans le souvenir des larmes
Qu’ils versent icy pour toy.
Heureux, qui de la Sagesse
Attendant tout son secours,
N’a point mis en la Richesse
L’espoir de ses derniers jours.
La mort n’a rien qui l’estonne ;
Et dès que son Dieu l’ordonne,
Son ame prenant l’essor
S’eleve d’un vol rapide
Vers la demeure, où réside
Son veritable thresor.
De quelle douleur profonde
Seront un jour penetrez
es insensez, qui du monde,
Seigneur, vivent enyvrez ;
Quand par une fin soudaine
Détrompez d’une ombre vaine,
Qui passe, et ne revient plus,
Leurs yeux du fond de l’abîme
Près de ton thrône sublime
Verront briller tes Elus !
Infortunez que nous sommes,
Ou s’égaroient nos esprits ?
Voilà, diront-ils, ces hommes,
Vils objets de nos mépris,
Leur sainte et pénible vie
Nous parut une folie.
Mais aujourd’huy triomphans,
Le Ciel chante leur louange,
Et Dieu luy-même les range
Au nombre de ses Enfans.
Pour trouver un bien fragile
Qui nous vient d’estre arraché,
Par quel chemin difficile
Hélas ! nous avons marché !
Dans une route insensée
Nostre ame en vain s’est lassée,
Sans se reposer jamais,
Fermant l’œil à la lumière,
Qui nous monstroit la carriere
De la bien-heureuse Paix.
De nos attentats injustes
Quel fruit nous est-il resté ?
Où sont les titres augustes,
Dont nostre orgueil s’est flatté ?
Sans amis, et sans défense,
Au thrône de la vengeance
Appelez en jugement,
Foibles et tristes victimes
Nous y venons de nos crimes
Accompagnez seulement.
Ainsi d’une voix plaintive
Exprimera ses remords
La Penitence tardive
Des inconsolables Morts.
Ce qui faisoit leurs delices,
Seigneur, fera leurs supplices.
Et par une égale loy,
Tes Saints trouveront des charmes
Dans le souvenir des larmes
Qu’ils versent icy pour toy.
Jean Racine
Sur les vaines occupations des gens du siècle
Quel charme vainqueur du monde
Vers Dieu m’élève aujourd’hui ?
Malheureux l’homme qui fonde
Sur les hommes son appui.
Leur gloire fuit, et s’efface
En moins de temps que la trace
Du vaisseau qui fend les mers,
Ou de la flèche rapide,
Qui loin de l’œil qui la guide
Cherche l’oiseau dans les airs.
De la Sagesse immortelle
La voix tonne, et nous instruit.
Enfants des hommes, dit-elle,
De vos soins quel est le fruit ?
Par quelle erreur, Âmes vaines,
Du plus pur sang de vos veines
Achetez-vous si souvent,
Non un pain qui vous repaisse,
Mais une ombre, qui vous laisse
Plus affamés que devant ?
Le pain que je vous propose
Sert aux Anges d’Aliment :
Dieu lui-même le compose
De la fleur de son froment.
C’est ce pain si délectable
Que ne sert point à sa table
Le Monde que vous suivez.
Je l’offre à qui me veut suivre.
Approchez. Voulez-vous vivre ?
Prenez, mangez, et vivez.
Ô Sagesse, ta parole
Fit éclore l’Univers,
Posa sur un double Pôle
La Terre au milieu des Mers.
Tu dis. Et les Cieux parurent,
Et tous les Astres coururent
Dans leur ordre se placer.
Avant les Siècles tu règnes.
Et qui suis-je que tu daignes
Jusqu’à moi te rabaisser ?
Le Verbe, image du Père,
Laissa son trône éternel,
Et d’une mortelle Mère
Voulut naître homme, et mortel.
Comme l’orgueil fut le crime,
Dont il naissait la Victime,
Il dépouilla sa splendeur,
Et vint pauvre et misérable,
Apprendre à l’homme coupable
Sa véritable grandeur.
L’âme heureusement captive
Sous ton joug trouve la paix,
Et s’abreuve d’une eau vive
Qui ne s’épuise jamais.
Chacun peut boire en cette onde.
Elle invite tout le monde.
Mais nous courons follement,
Chercher des sources bourbeuses,
Ou des citernes trompeuses
D’où l’eau fuit à tout moment.
Vers Dieu m’élève aujourd’hui ?
Malheureux l’homme qui fonde
Sur les hommes son appui.
Leur gloire fuit, et s’efface
En moins de temps que la trace
Du vaisseau qui fend les mers,
Ou de la flèche rapide,
Qui loin de l’œil qui la guide
Cherche l’oiseau dans les airs.
De la Sagesse immortelle
La voix tonne, et nous instruit.
Enfants des hommes, dit-elle,
De vos soins quel est le fruit ?
Par quelle erreur, Âmes vaines,
Du plus pur sang de vos veines
Achetez-vous si souvent,
Non un pain qui vous repaisse,
Mais une ombre, qui vous laisse
Plus affamés que devant ?
Le pain que je vous propose
Sert aux Anges d’Aliment :
Dieu lui-même le compose
De la fleur de son froment.
C’est ce pain si délectable
Que ne sert point à sa table
Le Monde que vous suivez.
Je l’offre à qui me veut suivre.
Approchez. Voulez-vous vivre ?
Prenez, mangez, et vivez.
Ô Sagesse, ta parole
Fit éclore l’Univers,
Posa sur un double Pôle
La Terre au milieu des Mers.
Tu dis. Et les Cieux parurent,
Et tous les Astres coururent
Dans leur ordre se placer.
Avant les Siècles tu règnes.
Et qui suis-je que tu daignes
Jusqu’à moi te rabaisser ?
Le Verbe, image du Père,
Laissa son trône éternel,
Et d’une mortelle Mère
Voulut naître homme, et mortel.
Comme l’orgueil fut le crime,
Dont il naissait la Victime,
Il dépouilla sa splendeur,
Et vint pauvre et misérable,
Apprendre à l’homme coupable
Sa véritable grandeur.
L’âme heureusement captive
Sous ton joug trouve la paix,
Et s’abreuve d’une eau vive
Qui ne s’épuise jamais.
Chacun peut boire en cette onde.
Elle invite tout le monde.
Mais nous courons follement,
Chercher des sources bourbeuses,
Ou des citernes trompeuses
D’où l’eau fuit à tout moment.
Jules Supervielle
Tristesse de Dieu
Je vous vois aller et venir sur le tremblement de la Terre
Comme aux premiers jours du monde, mais grande est la différence,
Mon oeuvre n’est plus en moi, je vous l’ai toute donnée.
Hommes, mes bien-aimés, je ne puis rien dans vos malheurs,
Je n’ai pu que vous donner votre courage et les larmes,
C’est la preuve chaleureuse de l’existence de Dieu.
L’humidité de votre âme c’est ce qui vous reste de moi.
Je n’ai rien pu faire d’autre.
Je ne puis rien pour la mère dont va s’éteindre le fils
Sinon vous faire allumer, chandelles de l’espérance.
S’il n’en était pas ainsi, est-ce que vous connaîtriez,
Petits lits mal défendus, la paralysie des enfants.
Je suis coupé de mon œuvre,
Ce qui est fini est lointain et s’éloigne chaque jour.
Quand la source descend du mont comment revenir là-dessus?
Je ne sais pas plus vous parler qu’un potier ne parle à son pot,
Des deux il en est un de sourd, l’autre muet devant son œuvre
Et je vous vois avancer vers d’aveuglants précipices
Sans pouvoir vous les nommer,
Et je ne peux vous souffler comment il faudrait s’y prendre,
Il faut vous en tirer tout seuls comme des orphelins dans la neige.
Et je me dis chaque jour au delà d’un grand silence:
‘Encore un qui fait de travers ce qu’il pourrait faire comme il faut,
Encore un qui fait un faux pas pour ne pas regarder où il doit.
Et cet autre qui se penche beaucoup trop sur son balcon,
Oubliant la pesanteur,
Et celui-là qui n’a pas vérifié son moteur,
Adieu avion, adieu homme!’
Je ne puis plus rien pour vous, hélas si je me répète
C’est à force d’en souffrir.
Je suis un souvenir qui descend, vous vivez dans un souvenir,
L’espoir qui gravit vos collines, vous vivez dans une espérance.
Secoué par les prières et les blasphèmes des hommes,
Je suis partout à la fois et ne peux pas me montrer,
Sans bouger je déambule et je vais de ciel en ciel,
Je suis l’errant en soi-même, et le grouillant solitaire,
Habitué des lointains, je suis très loin de moi-même,
Je m’égare au fond de moi comme un enfant dans les bois,
Je m’appelle, je me hale, je me tire vers mon centre.
Homme, si je t’ai créé c’est pour y voir un peu clair
Et pour vivre dans un corps moi qui n’ai mains ni visage.
Je veux te remercier de faire avec sérieux
Tout ce qui n’aura qu’un temps sur la Terre bien-aimée,
O mon enfant, mon chéri, ô courage de ton Dieu,
Mon fils qui t’en es allé courir le monde à ma place
A l’avant-garde de moi dans ton corps si vulnérable
Avec sa grande misère. Pas un petit coin de peau
Où ne puisse se former la profonde pourriture.
Chacun de vous sait faire un mort sans avoir eu besoin d’apprendre,
Un mort parfait qu’on peut tournet et retourner dans tous les sens,
Où il n’y a rien à redire.
Dieu vous survit, lui seul survit entouré par un grand massacre
D’hommes, de femmes et d’enfants
Même vivants, vous mourez un peu continuellement
Arrangez-vous avec la vie, avec vos tremblantes amours.
Vous avez un cerveau, des doigts pour faire le monde à votre goût,
Vous avez des facilités pour faire vivre la raison
Et la folie en votre cage,
Vous avez tous les animaux qui forment la Création,
Vous pouvez courir et nager comme le chien et le poisson,
Avancer comme le tigre ou comme l’agneau de huit jours,
Vous pouvez vous donner la mort comme le renne, le scorpion,
Et moi je reste l’invisible, l’introuvable sur la Terre,
Ayez pitié de votre Dieu qui n’a pas su vous rendre heureux,
Petites parcelles de moi, ô palpitantes étincelles,
Je ne vous offre qu’un brasier où vous retrouverez du feu.
Comme aux premiers jours du monde, mais grande est la différence,
Mon oeuvre n’est plus en moi, je vous l’ai toute donnée.
Hommes, mes bien-aimés, je ne puis rien dans vos malheurs,
Je n’ai pu que vous donner votre courage et les larmes,
C’est la preuve chaleureuse de l’existence de Dieu.
L’humidité de votre âme c’est ce qui vous reste de moi.
Je n’ai rien pu faire d’autre.
Je ne puis rien pour la mère dont va s’éteindre le fils
Sinon vous faire allumer, chandelles de l’espérance.
S’il n’en était pas ainsi, est-ce que vous connaîtriez,
Petits lits mal défendus, la paralysie des enfants.
Je suis coupé de mon œuvre,
Ce qui est fini est lointain et s’éloigne chaque jour.
Quand la source descend du mont comment revenir là-dessus?
Je ne sais pas plus vous parler qu’un potier ne parle à son pot,
Des deux il en est un de sourd, l’autre muet devant son œuvre
Et je vous vois avancer vers d’aveuglants précipices
Sans pouvoir vous les nommer,
Et je ne peux vous souffler comment il faudrait s’y prendre,
Il faut vous en tirer tout seuls comme des orphelins dans la neige.
Et je me dis chaque jour au delà d’un grand silence:
‘Encore un qui fait de travers ce qu’il pourrait faire comme il faut,
Encore un qui fait un faux pas pour ne pas regarder où il doit.
Et cet autre qui se penche beaucoup trop sur son balcon,
Oubliant la pesanteur,
Et celui-là qui n’a pas vérifié son moteur,
Adieu avion, adieu homme!’
Je ne puis plus rien pour vous, hélas si je me répète
C’est à force d’en souffrir.
Je suis un souvenir qui descend, vous vivez dans un souvenir,
L’espoir qui gravit vos collines, vous vivez dans une espérance.
Secoué par les prières et les blasphèmes des hommes,
Je suis partout à la fois et ne peux pas me montrer,
Sans bouger je déambule et je vais de ciel en ciel,
Je suis l’errant en soi-même, et le grouillant solitaire,
Habitué des lointains, je suis très loin de moi-même,
Je m’égare au fond de moi comme un enfant dans les bois,
Je m’appelle, je me hale, je me tire vers mon centre.
Homme, si je t’ai créé c’est pour y voir un peu clair
Et pour vivre dans un corps moi qui n’ai mains ni visage.
Je veux te remercier de faire avec sérieux
Tout ce qui n’aura qu’un temps sur la Terre bien-aimée,
O mon enfant, mon chéri, ô courage de ton Dieu,
Mon fils qui t’en es allé courir le monde à ma place
A l’avant-garde de moi dans ton corps si vulnérable
Avec sa grande misère. Pas un petit coin de peau
Où ne puisse se former la profonde pourriture.
Chacun de vous sait faire un mort sans avoir eu besoin d’apprendre,
Un mort parfait qu’on peut tournet et retourner dans tous les sens,
Où il n’y a rien à redire.
Dieu vous survit, lui seul survit entouré par un grand massacre
D’hommes, de femmes et d’enfants
Même vivants, vous mourez un peu continuellement
Arrangez-vous avec la vie, avec vos tremblantes amours.
Vous avez un cerveau, des doigts pour faire le monde à votre goût,
Vous avez des facilités pour faire vivre la raison
Et la folie en votre cage,
Vous avez tous les animaux qui forment la Création,
Vous pouvez courir et nager comme le chien et le poisson,
Avancer comme le tigre ou comme l’agneau de huit jours,
Vous pouvez vous donner la mort comme le renne, le scorpion,
Et moi je reste l’invisible, l’introuvable sur la Terre,
Ayez pitié de votre Dieu qui n’a pas su vous rendre heureux,
Petites parcelles de moi, ô palpitantes étincelles,
Je ne vous offre qu’un brasier où vous retrouverez du feu.
Laurent Drelincourt
Sur le voyage de la madeleine au sépulcre de notre-seigneur
Où t’emporte ton Zèle, aveugle Madeleine !
L’excès de ton Amour a-t-il fermé tes yeux ?
Laisse de ton Projet les Soins injurieux :
Ton travail est sans fruit, ta prévoyance est vaine.
Tu perds, également, ta Dépense et ta Peine ;
Garde, garde pour toi, tes Parfums précieux :
Et viens plutôt, d’un Pas saintement curieux,
Admirer du Sauveur la Vertu souveraine.
Quoi, tu crains que le Corps du Roi de l’Univers
Souffre la Pourriture et soit rongé des Vers !
Songe à sa Pureté, songe à son Origine.
Jésus, le Saint de Dieu, bannissant ton Erreur,
Parfume le Tombeau de son Odeur divine :
Et lors qu’il y descend, il en ôte l’Horreur.
L’excès de ton Amour a-t-il fermé tes yeux ?
Laisse de ton Projet les Soins injurieux :
Ton travail est sans fruit, ta prévoyance est vaine.
Tu perds, également, ta Dépense et ta Peine ;
Garde, garde pour toi, tes Parfums précieux :
Et viens plutôt, d’un Pas saintement curieux,
Admirer du Sauveur la Vertu souveraine.
Quoi, tu crains que le Corps du Roi de l’Univers
Souffre la Pourriture et soit rongé des Vers !
Songe à sa Pureté, songe à son Origine.
Jésus, le Saint de Dieu, bannissant ton Erreur,
Parfume le Tombeau de son Odeur divine :
Et lors qu’il y descend, il en ôte l’Horreur.
Leconte de Lisle
Le nazaréen
Quand le Nazaréen, en croix les mains clouées,
Sentit venir son heure et but le vin amer,
Plein d’angoisse il cria vers les sourdes nuées,
Et la sueur de sang ruissela de sa chair.
Mais dans le ciel muet de l’infâme colline
Nul n’ayant entendu ce lamentable cri,
Comme un dernier sanglot soulevait sa poitrine,
L’homme désespéré courba son front meurtri.
Toi qui mourais ainsi dans ces jours implacables,
Plus tremblant mille fois et plus épouvanté,
O vivante Vertu ! que les deux misérables
Qui, sans penser à rien, râlaient à ton côté ;
Que pleurais-tu, grande âme, avec ton agonie ?
Ce n’était pas ton corps sur la croix desséché ;
La jeunesse et l’amour, ta force et ton génie,
Ni l’empire du siècle à tes mains arraché.
Non ! Une voix parlait dans ton rêve, ô Victime !
La voix d’un monde entier, immense désaveu,
Qui te disait : — Descends de ton gibet sublime,
Pâle crucifié, tu n’étais pas un Dieu !
Tu n’étais ni le pain céleste, ni l’eau vive !
Inhabile pasteur, ton joug est délié !
Dans nos cœurs épuisés, sans que rien lui survive,
Le Dieu s’est refait homme, et l’homme est oublié !
Cadavre suspendu vingt siècles sur nos têtes,
Dans ton sépulcre vide il faut enfin rentrer.
Ta tristesse et ton sang assombrissent nos fêtes ;
L’humanité virile est lasse de pleurer. —
Voilà ce que disait, à ton heure suprême,
L’écho des temps futurs, de l’abîme sorti ;
Mais tu sais aujourd’hui ce que vaut ce blasphème ;
O fils du charpentier, tu n’avais pas menti !
Tu n’avais pas menti ! Ton Église et ta gloire
Peuvent, ô Rédempteur, sombrer aux flots mouvants ;
L’homme peut sans frémir rejeter ta mémoire,
Comme on livre une cendre inerte aux quatre vents ;
Tu peux, sur les débris des saintes cathédrales,
Entendre et voir, livide et le front ceint de fleurs,
Se ruer le troupeau des folles saturnales,
Et son rire insulter tes divines douleurs !
Car tu sièges auprès de tes Égaux antiques,
Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu ;
Les âmes, en essaims de colombes mystiques,
Vont boire la rosée à tes lèvres de Dieu !
Et comme aux temps altiers de la force romaine,
Comme au déclin d’un siècle aveugle et révolté,
Tu n’auras pas menti, tant que la race humaine
Pleurera dans le temps et dans l’éternité.
Sentit venir son heure et but le vin amer,
Plein d’angoisse il cria vers les sourdes nuées,
Et la sueur de sang ruissela de sa chair.
Mais dans le ciel muet de l’infâme colline
Nul n’ayant entendu ce lamentable cri,
Comme un dernier sanglot soulevait sa poitrine,
L’homme désespéré courba son front meurtri.
Toi qui mourais ainsi dans ces jours implacables,
Plus tremblant mille fois et plus épouvanté,
O vivante Vertu ! que les deux misérables
Qui, sans penser à rien, râlaient à ton côté ;
Que pleurais-tu, grande âme, avec ton agonie ?
Ce n’était pas ton corps sur la croix desséché ;
La jeunesse et l’amour, ta force et ton génie,
Ni l’empire du siècle à tes mains arraché.
Non ! Une voix parlait dans ton rêve, ô Victime !
La voix d’un monde entier, immense désaveu,
Qui te disait : — Descends de ton gibet sublime,
Pâle crucifié, tu n’étais pas un Dieu !
Tu n’étais ni le pain céleste, ni l’eau vive !
Inhabile pasteur, ton joug est délié !
Dans nos cœurs épuisés, sans que rien lui survive,
Le Dieu s’est refait homme, et l’homme est oublié !
Cadavre suspendu vingt siècles sur nos têtes,
Dans ton sépulcre vide il faut enfin rentrer.
Ta tristesse et ton sang assombrissent nos fêtes ;
L’humanité virile est lasse de pleurer. —
Voilà ce que disait, à ton heure suprême,
L’écho des temps futurs, de l’abîme sorti ;
Mais tu sais aujourd’hui ce que vaut ce blasphème ;
O fils du charpentier, tu n’avais pas menti !
Tu n’avais pas menti ! Ton Église et ta gloire
Peuvent, ô Rédempteur, sombrer aux flots mouvants ;
L’homme peut sans frémir rejeter ta mémoire,
Comme on livre une cendre inerte aux quatre vents ;
Tu peux, sur les débris des saintes cathédrales,
Entendre et voir, livide et le front ceint de fleurs,
Se ruer le troupeau des folles saturnales,
Et son rire insulter tes divines douleurs !
Car tu sièges auprès de tes Égaux antiques,
Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu ;
Les âmes, en essaims de colombes mystiques,
Vont boire la rosée à tes lèvres de Dieu !
Et comme aux temps altiers de la force romaine,
Comme au déclin d’un siècle aveugle et révolté,
Tu n’auras pas menti, tant que la race humaine
Pleurera dans le temps et dans l’éternité.
Marie Noel
Improperes et chant du linceul
Qu’ai-je di faire pour toi que je n’aie
pas fait?... Et toi, tu m/’as livré a la
mort.
pas fait?... Et toi, tu m/’as livré a la
mort.
Marie Noel
Prière du poète
Mon Dieu qui donnes l’eau tous les jours à la source,
Et la source coule, et la source fuit ;
Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course,
Et le vent galope à travers la nuit ;
Donne de quoi rêver à moi dont l’esprit erre
Du songe de l’aube au songe du soir
Et qui sans fin écoute en moi parler la terre
Avec le ciel rose, avec le ciel noir.
Donne de quoi chanter à moi pauvre poète
Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont
Et qui n’ont pas le temps d’entendre dans leur tête
Les airs que la vie et la mort y font.
L’herbe qui croît, le son inquiet de la route,
L’oiseau, le vent m’apprennent mon métier,
Mais en vain je les suis, en vain je les écoute,
Je ne le sais pas encor tout entier.
J’ai vu quelqu’un passer, un fantôme, homme ou femme…
Mon cœur appelait sur la fin du jour…
Les rossignols des bois sont entrés dans mon âme
Et j’ai su chanter des chansons d’amour.
J’ai vu quelqu’un passer, s’approcher, disparaître ;
Et les chiens plaintifs qui rôdent le soir
Ont hurlé dans mon cœur à la mort de leur maître.
J’ai su depuis chanter le désespoir.
J’ai vu les morts passer et s’en aller en terre,
Leur glas au cou, lamentable troupeau,
Et leurs yeux dans mes yeux ont fixé leur mystère.
J’ai su depuis la chanson du tombeau…
Mais si tu veux mon Dieu que pour d’autres je dise
La chanson du bonheur, la plus belle chanson,
Comment ferai-je moi qui ne l’ai pas apprise ?
Je n’en inventerai que la contrefaçon.
Donne-moi du bonheur, s’il faut que je le chante,
De quoi juste entrevoir ce que chacun en sait,
Juste de quoi rendre ma voix assez touchante,
Rien qu’un peu, presque rien, pour savoir ce que c’est.
Un peu – si peu – ce qui demeure d’or en poudre
Ou de fleur de farine au bout du petit doigt,
Rien, pas même de quoi remplir mon dé à coudre…
Pourtant de quoi remplir le monde par surcroît.
Car pour moi, qui n’en ai jamais eu l’habitude,
Un semblant de bonheur au bonheur est pareil,
Sa trace au loin éclairera ma solitude
Et je prendrai son ombre en moi pour le soleil.
Donne-m’en ! Ce n’est pas, mon Dieu, pour être heureuse
Que je demande ainsi de la joie à goûter,
C’est que, pour bercer l’homme en la cité nombreuse,
La nourrice qu’il faut doit savoir tout chanter.
Prête-m’en… Ne crains rien, à l’heure de le rendre,
Mes mains pour le garder ne le serreront pas,
Et je te laisserai, Seigneur, me le reprendre
Demain, ce soir, tout de suite, quand tu voudras…
Ô Toi qui donnes l’eau tous les jours à la source,
Et la source coule, et la source fuit ;
Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course
Et le vent galope à travers la nuit,
Donne de quoi chanter à moi pauvre poète,
Ton petit oiseau plus fou que savant
Qui ne découvre rien de nouveau dans sa tête
Si dans son cœur tu ne l’as mis avant.
Vous qui passez par là, si vous voulez que j’ose
Vous rapporter du ciel la plus belle chanson,
Douce comme un duvet, rose comme la rose,
Gaie au soleil comme un jour de moisson,
Si vous voulez que je la trouve toute faite,
Vite, aimez-moi, vous tous, aimez-moi bien
Avant que mon cœur las d’attendre un peu de fête
Ne soit un vieux cœur, un cœur bon à rien.
Aimez-moi, hâtez-vous… J’entends le temps qui passe…
Le temps passera… le temps est passé…
Bientôt fétu qui sèche et que nul ne ramasse
Mon cœur roulera par le vent poussé,
Sans voix, sans cœur, avec les feuilles dans l’espace.
Et la source coule, et la source fuit ;
Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course,
Et le vent galope à travers la nuit ;
Donne de quoi rêver à moi dont l’esprit erre
Du songe de l’aube au songe du soir
Et qui sans fin écoute en moi parler la terre
Avec le ciel rose, avec le ciel noir.
Donne de quoi chanter à moi pauvre poète
Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont
Et qui n’ont pas le temps d’entendre dans leur tête
Les airs que la vie et la mort y font.
L’herbe qui croît, le son inquiet de la route,
L’oiseau, le vent m’apprennent mon métier,
Mais en vain je les suis, en vain je les écoute,
Je ne le sais pas encor tout entier.
J’ai vu quelqu’un passer, un fantôme, homme ou femme…
Mon cœur appelait sur la fin du jour…
Les rossignols des bois sont entrés dans mon âme
Et j’ai su chanter des chansons d’amour.
J’ai vu quelqu’un passer, s’approcher, disparaître ;
Et les chiens plaintifs qui rôdent le soir
Ont hurlé dans mon cœur à la mort de leur maître.
J’ai su depuis chanter le désespoir.
J’ai vu les morts passer et s’en aller en terre,
Leur glas au cou, lamentable troupeau,
Et leurs yeux dans mes yeux ont fixé leur mystère.
J’ai su depuis la chanson du tombeau…
Mais si tu veux mon Dieu que pour d’autres je dise
La chanson du bonheur, la plus belle chanson,
Comment ferai-je moi qui ne l’ai pas apprise ?
Je n’en inventerai que la contrefaçon.
Donne-moi du bonheur, s’il faut que je le chante,
De quoi juste entrevoir ce que chacun en sait,
Juste de quoi rendre ma voix assez touchante,
Rien qu’un peu, presque rien, pour savoir ce que c’est.
Un peu – si peu – ce qui demeure d’or en poudre
Ou de fleur de farine au bout du petit doigt,
Rien, pas même de quoi remplir mon dé à coudre…
Pourtant de quoi remplir le monde par surcroît.
Car pour moi, qui n’en ai jamais eu l’habitude,
Un semblant de bonheur au bonheur est pareil,
Sa trace au loin éclairera ma solitude
Et je prendrai son ombre en moi pour le soleil.
Donne-m’en ! Ce n’est pas, mon Dieu, pour être heureuse
Que je demande ainsi de la joie à goûter,
C’est que, pour bercer l’homme en la cité nombreuse,
La nourrice qu’il faut doit savoir tout chanter.
Prête-m’en… Ne crains rien, à l’heure de le rendre,
Mes mains pour le garder ne le serreront pas,
Et je te laisserai, Seigneur, me le reprendre
Demain, ce soir, tout de suite, quand tu voudras…
Ô Toi qui donnes l’eau tous les jours à la source,
Et la source coule, et la source fuit ;
Des espaces au vent pour qu’il prenne sa course
Et le vent galope à travers la nuit,
Donne de quoi chanter à moi pauvre poète,
Ton petit oiseau plus fou que savant
Qui ne découvre rien de nouveau dans sa tête
Si dans son cœur tu ne l’as mis avant.
Vous qui passez par là, si vous voulez que j’ose
Vous rapporter du ciel la plus belle chanson,
Douce comme un duvet, rose comme la rose,
Gaie au soleil comme un jour de moisson,
Si vous voulez que je la trouve toute faite,
Vite, aimez-moi, vous tous, aimez-moi bien
Avant que mon cœur las d’attendre un peu de fête
Ne soit un vieux cœur, un cœur bon à rien.
Aimez-moi, hâtez-vous… J’entends le temps qui passe…
Le temps passera… le temps est passé…
Bientôt fétu qui sèche et que nul ne ramasse
Mon cœur roulera par le vent poussé,
Sans voix, sans cœur, avec les feuilles dans l’espace.
Mathurin Régnier
Sonnet
O Dieu, si mes péchés irritent ta fureur,
Contrit, morne et dolent, j’espère en ta clémence.
Si mon deuil ne suffit à purger mon offense,
Que ta grâce y supplée et serve à mon erreur.
Mes esprits éperdus frissonnent de terreur,
Et, ne voyant salut que par la pénitence,
Mon cœur, comme mes yeux, s’ouvre à la repentance,
Et me hais tellement que je m’en fais horreur.
Je pleure le présent, le passé je regrette ;
Je crains à l’avenir la faute que j’ai faite ;
Dans mes rébellions je lis ton jugement.
Seigneur, dont la bonté nos injures surpasse,
Comme de père à fils uses-en doucement,
Si j’avais moins failli, moindre serait ta grâce.
Contrit, morne et dolent, j’espère en ta clémence.
Si mon deuil ne suffit à purger mon offense,
Que ta grâce y supplée et serve à mon erreur.
Mes esprits éperdus frissonnent de terreur,
Et, ne voyant salut que par la pénitence,
Mon cœur, comme mes yeux, s’ouvre à la repentance,
Et me hais tellement que je m’en fais horreur.
Je pleure le présent, le passé je regrette ;
Je crains à l’avenir la faute que j’ai faite ;
Dans mes rébellions je lis ton jugement.
Seigneur, dont la bonté nos injures surpasse,
Comme de père à fils uses-en doucement,
Si j’avais moins failli, moindre serait ta grâce.
Max Jacob
Etablissement d’une communauté au Brésil
On fut reçu par la fougère et l’ananas
L’antilope craintif sous l’ipécacuanha.
Le moine enlumineur quitta son aquarelle
Et le vaisseau n’avait pas replié son aile
Que cent abris légers fleurissaient la forêt.
Les nonnes labouraient. L’une d’elles pleurait
Trouvant dans une lettre un sujet de chagrin.
Un moine intempérant s’enivrait de raisin
Et l’on priait pour le pardon de ce péché.
On cueillait des poisons à la cime des branches
Et les moines vanniers tressaient des urnes blanches.
Un forçat évadé qui vivait de la chasse
Fut guéri de ses plaies et touché de la grâce:
Devenu saint, de tous les autres adoré,
Il obligeait les fauves à leur lécher les pieds.
Et les oiseaux du ciel, les bêtes de la terre
Leurs apportaient à tous les objets nécessaires.
Un jour on eut un orgue au creux de murs crépis
Des troupeaux de moutons qui mordaient les épis
Un moine est bourrelier, l’autre est distillateur
Le dimanche après vêpre on herborise en chœur.
Saluez le manguier et bénissez la mangue
La flûte du crapaud vous parle dans sa langue
Les autels sont parés de fleurs vraiment étranges
Leurs parfums attiraient le sourire des anges,
Des sylphes, des esprits blottis dans la forêt
Autour des murs carrés de la communauté.
Or voici qu’un matin quand l’Aurore saignante
Fit la nuée plus pure et plus fraîche la plante
La forêt où la vigne au cèdre s’unissait,
Parut avoir la teigne. Un négre paraissait
Puis deux, puis cent, puis mille et l’herbe en était teinte
Et le Saint qui pouvait dompter les animaux
Ne put rien sur ces gens qui furent ses bourreaux.
La tête du couvent roula dans l’herbe verte
Et des moines détruits la place fut déserte
Sans que rien dans l’azur frémît de la mort.
C’est ainsi que vêtu d’innocence et d’amour
J’avançais en traçant mon travail chaque jour
Priant Dieu et croyant à la beauté des choses.
Mais le rire cruel, les soucis qu’on m’impose
L’argent et l’opinion, la bêtise d’autrui
Ont fait de moi le dur bourgeois qui signe ici.
L’antilope craintif sous l’ipécacuanha.
Le moine enlumineur quitta son aquarelle
Et le vaisseau n’avait pas replié son aile
Que cent abris légers fleurissaient la forêt.
Les nonnes labouraient. L’une d’elles pleurait
Trouvant dans une lettre un sujet de chagrin.
Un moine intempérant s’enivrait de raisin
Et l’on priait pour le pardon de ce péché.
On cueillait des poisons à la cime des branches
Et les moines vanniers tressaient des urnes blanches.
Un forçat évadé qui vivait de la chasse
Fut guéri de ses plaies et touché de la grâce:
Devenu saint, de tous les autres adoré,
Il obligeait les fauves à leur lécher les pieds.
Et les oiseaux du ciel, les bêtes de la terre
Leurs apportaient à tous les objets nécessaires.
Un jour on eut un orgue au creux de murs crépis
Des troupeaux de moutons qui mordaient les épis
Un moine est bourrelier, l’autre est distillateur
Le dimanche après vêpre on herborise en chœur.
Saluez le manguier et bénissez la mangue
La flûte du crapaud vous parle dans sa langue
Les autels sont parés de fleurs vraiment étranges
Leurs parfums attiraient le sourire des anges,
Des sylphes, des esprits blottis dans la forêt
Autour des murs carrés de la communauté.
Or voici qu’un matin quand l’Aurore saignante
Fit la nuée plus pure et plus fraîche la plante
La forêt où la vigne au cèdre s’unissait,
Parut avoir la teigne. Un négre paraissait
Puis deux, puis cent, puis mille et l’herbe en était teinte
Et le Saint qui pouvait dompter les animaux
Ne put rien sur ces gens qui furent ses bourreaux.
La tête du couvent roula dans l’herbe verte
Et des moines détruits la place fut déserte
Sans que rien dans l’azur frémît de la mort.
C’est ainsi que vêtu d’innocence et d’amour
J’avançais en traçant mon travail chaque jour
Priant Dieu et croyant à la beauté des choses.
Mais le rire cruel, les soucis qu’on m’impose
L’argent et l’opinion, la bêtise d’autrui
Ont fait de moi le dur bourgeois qui signe ici.
Max Jacob
Passe et present
Poète et ténor
L’oriflamme au nord
Je chante la mort.
Poète et tambour
Natif de Colliour
Je chante l’amour.
Poète et marin
Versez-moi du vin
Versez! versez! Je divulgue
Le secret des algues.
Poète et chrétien
Le Christ est mon bien
Je ne dis plus rien.
L’oriflamme au nord
Je chante la mort.
Poète et tambour
Natif de Colliour
Je chante l’amour.
Poète et marin
Versez-moi du vin
Versez! versez! Je divulgue
Le secret des algues.
Poète et chrétien
Le Christ est mon bien
Je ne dis plus rien.
Max Jacob
Présence de Dieu
Une nuit que je parcourais le ciel amour
une nuit de douce mère
où les étoiles étaient les feux du retour
et diaprées comme l’arc-en-ciel
une nuit que les étoiles disaient: ‘Je reviens!’
Leur pitié saignait de mon sans repos
Car le malheur a percé mes pieds et mes mains
O résignation, c’est toi qui chantes le laus
Une nuit que les étoiles couvaient mon vol
j’aperçus un astre qui m’approchait
et il me versait un opium qui rend fol
et l’astre me séduisait avec son oeil épais.
Tes caresses désenchevêtrent mes membres.
L’amour n’attend pas, il n’attend pas.
Il est astre et je suis plante: nous sommes ensemble
Tu me feras pousser comme un panorama.
Et quand je fus près de l’astre-événement,
je vis que c’ètait le Beau Dieu, le Concepteur
du monde, le Seigneur, le Génie-Gentleman.
Alors il m’absorba comme une liqueur:
c’est un secret et il n’y a pas de mots pour dire
que mon sang en Lui Dieu se retire
comme en un seul cœur.
une nuit de douce mère
où les étoiles étaient les feux du retour
et diaprées comme l’arc-en-ciel
une nuit que les étoiles disaient: ‘Je reviens!’
Leur pitié saignait de mon sans repos
Car le malheur a percé mes pieds et mes mains
O résignation, c’est toi qui chantes le laus
Une nuit que les étoiles couvaient mon vol
j’aperçus un astre qui m’approchait
et il me versait un opium qui rend fol
et l’astre me séduisait avec son oeil épais.
Tes caresses désenchevêtrent mes membres.
L’amour n’attend pas, il n’attend pas.
Il est astre et je suis plante: nous sommes ensemble
Tu me feras pousser comme un panorama.
Et quand je fus près de l’astre-événement,
je vis que c’ètait le Beau Dieu, le Concepteur
du monde, le Seigneur, le Génie-Gentleman.
Alors il m’absorba comme une liqueur:
c’est un secret et il n’y a pas de mots pour dire
que mon sang en Lui Dieu se retire
comme en un seul cœur.
Nicolas Gilbert
Ode imitée de plusieurs psaumes
J’ai révélé mon cœur au Dieu de l’innocence ;
Il a vu mes pleurs pénitents :
Il guérit mes remords, il m’arme de constance ;
Les malheureux sont ses enfants.
Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère :
Qu’il meure et sa gloire avec lui !
Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père :
Leur haine sera ton appui…
Soyez béni, mon Dieu ! vous qui daignez me rendre
L’innocence et son noble orgueil ;
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
Veillerez près de mon cercueil !
Au banquet de la vie, infortuné convive,
J’apparus un jour, et je meurs !
Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j’arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j’aimais, et vous, douce verdure,
Et vous, riant exil des bois !
Ciel, pavillon de l’homme, admirable nature,
Salut pour la dernière fois !
Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
Tant d’amis sourds à mes adieux !
Qu’ils meurent pleins de jours, que leur mort soit plurée,
Qu’un ami leur ferme les yeux !
Il a vu mes pleurs pénitents :
Il guérit mes remords, il m’arme de constance ;
Les malheureux sont ses enfants.
Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère :
Qu’il meure et sa gloire avec lui !
Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père :
Leur haine sera ton appui…
Soyez béni, mon Dieu ! vous qui daignez me rendre
L’innocence et son noble orgueil ;
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
Veillerez près de mon cercueil !
Au banquet de la vie, infortuné convive,
J’apparus un jour, et je meurs !
Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j’arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j’aimais, et vous, douce verdure,
Et vous, riant exil des bois !
Ciel, pavillon de l’homme, admirable nature,
Salut pour la dernière fois !
Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
Tant d’amis sourds à mes adieux !
Qu’ils meurent pleins de jours, que leur mort soit plurée,
Qu’un ami leur ferme les yeux !
Patrice de La Tour du Pin
Bien-aimé, si dans la haute nuit pascale tu m’élèves
Bien-aimé, si dans la haute nuit Pascale Tu m’élèves,
Cette nuit prodigieuse entre les nuits du monde,
Cette nuit qui rassemble les temps et les mondes,
Si tu veux accorder à l’homme de louange
Pour Toi qui es Louange, et non pour ce qu’il est,
Une grâce de plus que la paix de confiance,
Une infime clarté qui puisse l’exalter,
Si Tu veux soutenir son cœur dans ce mnystére,
Dans l’explosion montant du sein de cette nuit,
Du feu qu’elle a couvé jusqu’a son incendie,
En consommant en Toi ce qui vient de la terre,
Sans le juger déjà, car il serait détruit...
Bien-aimé, si Tu daignes serrer sur tes lèvres
Sa bouche tout le temps de cette traversée,
Pour sacrer la salive et l’air a respirer,
Si Tu daignes lever à l’orient de Pâques
Un 4a un les reflets des grands signes du ciel
Sur l’histoire du monde, un à un les appels
Du dimanche éternel sur la semaine d’ombre,
Si Tu touches enfin les eaux de son baptême
Pour qu’elles rendent flamme et splendeur sans briler,
Et souffles ton Esprit sans faire chanceler
Ce tabernacle fait de vieille chair humaine
Qu’a feu doux de l’amour Tu as renouvelé...
Bien-aimé dans la nuit bénie, s’il est possible
Que du ventre en douleurs de la création
Sa voix suive ton hymne et magnifie ton Nom,
Et rien qu’en ordonnant aux anges de cet hymne
De tenir ton chanteur, Tu l’accordes d’amour
Au travers de cette ombre enceinte de ton Jour,
Et l’entourés de tant de ta joie qu’il l’exprime,
O Bienfaisant, Seigneur bienfaisant du passage
Du germe de la Vie jusqu’a sa floraison,
Le seul qui n’ouvre pas sur la désolation
Et qui ait traversé l’effroyable naufrage,
Permets-lui le cantique à ta bénédiction!
Sites de l’Eternel, levez-vous ’un de J’autre!
Laissez-nous contempler l’âge où le Sanctuaire
Dans la chair d’homme fut formé!
Levez-vous de la nuit fermée des millénaires
Et que nous appuyions le Préface à voix haute
Au-delà de ce siècle où: nous sommes semés!
LE SECOND JEU, 1959.
Cette nuit prodigieuse entre les nuits du monde,
Cette nuit qui rassemble les temps et les mondes,
Si tu veux accorder à l’homme de louange
Pour Toi qui es Louange, et non pour ce qu’il est,
Une grâce de plus que la paix de confiance,
Une infime clarté qui puisse l’exalter,
Si Tu veux soutenir son cœur dans ce mnystére,
Dans l’explosion montant du sein de cette nuit,
Du feu qu’elle a couvé jusqu’a son incendie,
En consommant en Toi ce qui vient de la terre,
Sans le juger déjà, car il serait détruit...
Bien-aimé, si Tu daignes serrer sur tes lèvres
Sa bouche tout le temps de cette traversée,
Pour sacrer la salive et l’air a respirer,
Si Tu daignes lever à l’orient de Pâques
Un 4a un les reflets des grands signes du ciel
Sur l’histoire du monde, un à un les appels
Du dimanche éternel sur la semaine d’ombre,
Si Tu touches enfin les eaux de son baptême
Pour qu’elles rendent flamme et splendeur sans briler,
Et souffles ton Esprit sans faire chanceler
Ce tabernacle fait de vieille chair humaine
Qu’a feu doux de l’amour Tu as renouvelé...
Bien-aimé dans la nuit bénie, s’il est possible
Que du ventre en douleurs de la création
Sa voix suive ton hymne et magnifie ton Nom,
Et rien qu’en ordonnant aux anges de cet hymne
De tenir ton chanteur, Tu l’accordes d’amour
Au travers de cette ombre enceinte de ton Jour,
Et l’entourés de tant de ta joie qu’il l’exprime,
O Bienfaisant, Seigneur bienfaisant du passage
Du germe de la Vie jusqu’a sa floraison,
Le seul qui n’ouvre pas sur la désolation
Et qui ait traversé l’effroyable naufrage,
Permets-lui le cantique à ta bénédiction!
Sites de l’Eternel, levez-vous ’un de J’autre!
Laissez-nous contempler l’âge où le Sanctuaire
Dans la chair d’homme fut formé!
Levez-vous de la nuit fermée des millénaires
Et que nous appuyions le Préface à voix haute
Au-delà de ce siècle où: nous sommes semés!
LE SECOND JEU, 1959.
Patrice de La Tour du Pin
Psaume xxviii
1 Je vois bien le péché de l’origine, — mais le ferais-je,
Seigneur, jusqu’au bout?
2 De la semence de celui qui tentait l’aventure divine dans le
Seigneur, jusqu’au bout?
2 De la semence de celui qui tentait l’aventure divine dans le
Paul Claudel
SCÈNE PREMIÈRE
LE PERE JESUITE.
— Seigneur, je vous remercie de m’avoir ainsi attaché ! Et parfois il m’est arrivé de trouver vos commandements pénibles
Et ma volonté en présence de votre règle
Perplexe, rétive.
Mais aujourd’hui il n’y a pas moyen d’être plus serré à Vous que je ne le suis et j’ai beau vérifier chacun de mes membres, il n’y en a plus un seul qui de Vous soit capable de s’écarter si peu.
Et c’est vrai que je suis attaché à la croix, mais la croix où je suis n’est plus attachée à rien. Elle flotte sur la mer.
La mer libre à ce point où la limite du ciel connu s’efface
Et qui est à égale distance de ce monde ancien que j’ai quitté
Et de l’autre nouveau.
Tout a expiré autour de moi, tout a été consommé sur cet étroit autel qu’encombrent les corps de mes sœurs l’une sur l’autre, la vendange sans doute ne pouvait se faire sans désordre,
Mais tout, après un peu de mouvement, est rentré dans la grande paix paternelle.
Et si je me croyais abandonné, je n’ai qu’à attendre le retour de cette puissance immanquable sous moi qui me reprend et me remonte avec elle comme si pour un moment je ne faisais plus qu’un avec le réjouissement de l’abîme,
Cette vague, voici bientôt la dernière pour m’emporter.
Je prends, je me sers de toute cette œuvre indivisible que Dieu a faite toute à la fois et à laquelle je suis étroitement amalgamé à l’intérieur de Sa sainte volonté, ayant renoncé la mienne,
De ce passé dont avec l’avenir est faite une seule étoffe indéchirable,
De cette mer qui a été mise à ma disposition,
Du souffle que je ressens tour à tour avec sa cessation sur ma face, de ces deux mondes amis, et là-haut dans le ciel de ces grandes constellations incontestables,
Pour bénir cette terre que mon cœur devinait là-bas dans la nuit, tant désirée !
Que la bénédiction sur elle soit celle d’Abel le pasteur au milieu de ses fleuves et de ses forêts ! Que la guerre et la dissension l’épargnent ! Que l’Islam ne souille point ses rives, et cette peste encore pire qu’est l’hérésie !
Je me suis donné à Dieu et maintenant le jour du repos et de la détente est venu et je puis me confier à ces liens qui m’attachent.
On parle d’un sacrifice quand à chaque choix à faire il ne s’agit que de ce mouvement presque imperceptible comme de la main.
C’est le mal seul à dire vrai qui exige un effort, puisqu’il est contre la réalité, se disjoindre à ces grandes forces continues qui de toutes parts nous adoptent et nous engagent.
Et maintenant voici la dernière oraison de cette messe que mêlé déjà à la mort je célèbre par le moyen de moi-même : Mon Dieu, je Vous prie pour mon frère Rodrigue ! Mon Dieu, je Vous supplie pour mon fils Rodrigue !
Je n’ai pas d’autre enfant, ô mon Dieu, et lui sait bien qu’il n’aura pas d’autre frère.
Vous le voyez qui d’abord s’était engagé sur mes pas sous l’étendard qui porte Votre monogramme, et maintenant sans doute parce qu’il a quitté Votre noviciat il se figure qu’il Vous tourne le dos,
Son affaire à ce qu’il imagine n’étant pas d’attendre, mais de conquérir et de posséder
Ce qu’il peut, comme s’il y avait rien qui ne Vous appartînt et comme s’il pouvait être ailleurs que là où Vous êtes.
Mais, Seigneur, il n’est pas si facile de Vous échapper, et s’il ne va pas à Vous par ce qu’il a de clair, qu’il y aille par ce qu’il a d’obscur ; et par ce qu’il a de direct, qu’il y aille par ce qu’il a d’indirect ; et par ce qu’il a de simple,
Qu’il y aille par ce qu’il a en lui de nombreux, et de laborieux et d’entremêlé,
Et s’il désire le mal, que ce soit un tel mal qu’il ne soit compatible qu’avec le bien,
Et s’il désire le désordre, un tel désordre qu’il implique l’ébranlement et la fissure de ces murailles autour de lui qui lui barraient le salut,
Je dis à lui et à cette multitude avec lui qu’il implique obscurément.
Car il est de ceux-là qui ne peuvent se sauver qu’en sauvant toute cette masse qui prend leur forme derrière eux.
Et déjà Vous lui avez appris le désir, mais il ne se doute pas encore ce que c’est que d’être désiré.
Apprenez-lui que Vous n’êtes pas le seul à pouvoir être absent ! Liez-le par le poids de cet autre être sans lui si beau qui l’appelle à travers l’intervalle !
Faites de lui un homme blessé parce qu’une fois en cette vie il a vu la figure d’un ange !
Remplissez ces amants d’un tel désir qu’il implique à l’exclusion de leur présence dans le hasard journalier
L’intégrité primitive et leur essence même telle que Dieu les a conçus autrefois dans un rapport inextinguible !
Et ce qu’il essayera de dire misérablement sur la terre, je suis là pour le traduire dans le Ciel.
— Seigneur, je vous remercie de m’avoir ainsi attaché ! Et parfois il m’est arrivé de trouver vos commandements pénibles
Et ma volonté en présence de votre règle
Perplexe, rétive.
Mais aujourd’hui il n’y a pas moyen d’être plus serré à Vous que je ne le suis et j’ai beau vérifier chacun de mes membres, il n’y en a plus un seul qui de Vous soit capable de s’écarter si peu.
Et c’est vrai que je suis attaché à la croix, mais la croix où je suis n’est plus attachée à rien. Elle flotte sur la mer.
La mer libre à ce point où la limite du ciel connu s’efface
Et qui est à égale distance de ce monde ancien que j’ai quitté
Et de l’autre nouveau.
Tout a expiré autour de moi, tout a été consommé sur cet étroit autel qu’encombrent les corps de mes sœurs l’une sur l’autre, la vendange sans doute ne pouvait se faire sans désordre,
Mais tout, après un peu de mouvement, est rentré dans la grande paix paternelle.
Et si je me croyais abandonné, je n’ai qu’à attendre le retour de cette puissance immanquable sous moi qui me reprend et me remonte avec elle comme si pour un moment je ne faisais plus qu’un avec le réjouissement de l’abîme,
Cette vague, voici bientôt la dernière pour m’emporter.
Je prends, je me sers de toute cette œuvre indivisible que Dieu a faite toute à la fois et à laquelle je suis étroitement amalgamé à l’intérieur de Sa sainte volonté, ayant renoncé la mienne,
De ce passé dont avec l’avenir est faite une seule étoffe indéchirable,
De cette mer qui a été mise à ma disposition,
Du souffle que je ressens tour à tour avec sa cessation sur ma face, de ces deux mondes amis, et là-haut dans le ciel de ces grandes constellations incontestables,
Pour bénir cette terre que mon cœur devinait là-bas dans la nuit, tant désirée !
Que la bénédiction sur elle soit celle d’Abel le pasteur au milieu de ses fleuves et de ses forêts ! Que la guerre et la dissension l’épargnent ! Que l’Islam ne souille point ses rives, et cette peste encore pire qu’est l’hérésie !
Je me suis donné à Dieu et maintenant le jour du repos et de la détente est venu et je puis me confier à ces liens qui m’attachent.
On parle d’un sacrifice quand à chaque choix à faire il ne s’agit que de ce mouvement presque imperceptible comme de la main.
C’est le mal seul à dire vrai qui exige un effort, puisqu’il est contre la réalité, se disjoindre à ces grandes forces continues qui de toutes parts nous adoptent et nous engagent.
Et maintenant voici la dernière oraison de cette messe que mêlé déjà à la mort je célèbre par le moyen de moi-même : Mon Dieu, je Vous prie pour mon frère Rodrigue ! Mon Dieu, je Vous supplie pour mon fils Rodrigue !
Je n’ai pas d’autre enfant, ô mon Dieu, et lui sait bien qu’il n’aura pas d’autre frère.
Vous le voyez qui d’abord s’était engagé sur mes pas sous l’étendard qui porte Votre monogramme, et maintenant sans doute parce qu’il a quitté Votre noviciat il se figure qu’il Vous tourne le dos,
Son affaire à ce qu’il imagine n’étant pas d’attendre, mais de conquérir et de posséder
Ce qu’il peut, comme s’il y avait rien qui ne Vous appartînt et comme s’il pouvait être ailleurs que là où Vous êtes.
Mais, Seigneur, il n’est pas si facile de Vous échapper, et s’il ne va pas à Vous par ce qu’il a de clair, qu’il y aille par ce qu’il a d’obscur ; et par ce qu’il a de direct, qu’il y aille par ce qu’il a d’indirect ; et par ce qu’il a de simple,
Qu’il y aille par ce qu’il a en lui de nombreux, et de laborieux et d’entremêlé,
Et s’il désire le mal, que ce soit un tel mal qu’il ne soit compatible qu’avec le bien,
Et s’il désire le désordre, un tel désordre qu’il implique l’ébranlement et la fissure de ces murailles autour de lui qui lui barraient le salut,
Je dis à lui et à cette multitude avec lui qu’il implique obscurément.
Car il est de ceux-là qui ne peuvent se sauver qu’en sauvant toute cette masse qui prend leur forme derrière eux.
Et déjà Vous lui avez appris le désir, mais il ne se doute pas encore ce que c’est que d’être désiré.
Apprenez-lui que Vous n’êtes pas le seul à pouvoir être absent ! Liez-le par le poids de cet autre être sans lui si beau qui l’appelle à travers l’intervalle !
Faites de lui un homme blessé parce qu’une fois en cette vie il a vu la figure d’un ange !
Remplissez ces amants d’un tel désir qu’il implique à l’exclusion de leur présence dans le hasard journalier
L’intégrité primitive et leur essence même telle que Dieu les a conçus autrefois dans un rapport inextinguible !
Et ce qu’il essayera de dire misérablement sur la terre, je suis là pour le traduire dans le Ciel.
Paul Verlaine
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.
Tous les autres amours sont de commandement.
Nécessaires qu’ils sont, ma mère seulement
Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie.
C’est pour Elle qu’il faut chérir mes ennemis,
C’est par Elle que j’ai voué ce sacrifice,
Et la douceur de cœur et le zèle au service,
Comme je la priais, Elle les a permis…
C’est par Elle que j’ai voulu de ces chagrins,
C’est pour Elle que j’ai mon cœur dans les Cinq Plaies,
Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies,
Comme je l’invoquais, Elle en ceignit mes reins.
Je ne veux plus penser qu’à ma mère Marie,
Siège de la Sagesse et source des pardons,
Mère de France aussi, de qui nous attendons
Inébranlablement l’honneur de la patrie.
Marie Immaculée, amour essentiel,
Logique de la foi cordiale et vivace,
En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse,
En vous aimant du seul amour, Porte du ciel ?
Tous les autres amours sont de commandement.
Nécessaires qu’ils sont, ma mère seulement
Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie.
C’est pour Elle qu’il faut chérir mes ennemis,
C’est par Elle que j’ai voué ce sacrifice,
Et la douceur de cœur et le zèle au service,
Comme je la priais, Elle les a permis…
C’est par Elle que j’ai voulu de ces chagrins,
C’est pour Elle que j’ai mon cœur dans les Cinq Plaies,
Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies,
Comme je l’invoquais, Elle en ceignit mes reins.
Je ne veux plus penser qu’à ma mère Marie,
Siège de la Sagesse et source des pardons,
Mère de France aussi, de qui nous attendons
Inébranlablement l’honneur de la patrie.
Marie Immaculée, amour essentiel,
Logique de la foi cordiale et vivace,
En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse,
En vous aimant du seul amour, Porte du ciel ?