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Poèmes de ce thème

Mort et deuil

Robert Garnier

Robert Garnier

Élégie sur la mort de Ronsard

[…]
Adieu, mon cher Ronsard ; l’abeille en votre tombe
Fasse toujours son miel ;
Que le baume arabique à tout jamais y tombe,
Et la manne du ciel.
Le laurier y verdisse avecque le lierre
Et le myrte amoureux ;
Riche en mille boutons, de toutes parts l’enserre
Le rosier odoreux,
Le thym, le basilic, la franche marguerite,
Et notre lys français
Et cette rouge fleur, où la plainte est écrite
Du malcontent Grégeois.
Les Nymphes de Gastine et les Naïades saintes
Qui habitent le Loir,
Le venant arroser de larmettes empreintes,
Ne cessent de douloir.
Las ! Cloton a tranché le fil de votre vie
D’une piteuse main,
La voyant de vieillesse et de goutte suivie,
Torturage inhumain ;
Voyant la pauvre France en son corps outragée
Par le sanglant effort
De ses enfants, qui l’ont tant de fois ravagée,
Soupirer à la mort ;
Le Suisse aguerri, qui aux combats se loue,
L’Anglais fermé de flots,
Ceux qui boivent le Pau, le Tage et la Danoue
Fondre dessus son dos,
Ainsi que le vautour, qui de griffes bourelles
Va sans fin déchirant
De Prométhée le foie, en pâtures nouvelles
Coup sur coup renaissant.
Les meurtres inhumains se font entre les frères,
Spectacle plein d’horreur,
Et déjà les enfants courent contre leurs pères
D’une aveugle fureur ;
Le cœur des citoyens se remplit de furies ;
Les paysans écartés
Meurent comme une haie ; on ne voit que tueries
Par les champs désertés.
Et puis allez chanter l’honneur de notre France
En siècles si maudits !
Attendez-vous qu’aucun vos labeurs récompense
Comme on faisait jadis ?
La triste pauvreté nos chansons accompagne ;
La Muse, les yeux bas,
Se retire de nous, voyant que l’on dédaigne
Ses antiques ébats.
Vous êtes donque heureux, et votre mort heureuse,
Ô Cygne des Français ;
Ne lamentez que nous, dont la vie ennuyeuse
Meurt le jour mille fois.
Vous errez maintenant aux campagnes d’Élyse,
À l’ombre des vergers,
Où chargent en tout temps, assurés de la bise,
Les jaunes orangers,
Où les prés sont toujours tapissés de verdure,
Les vignes de raisins,
Et les petits oiseaux gazouillants au murmure
Des ruisseaux cristallins.
Là le cèdre gommeux odoreusement sue,
Et l’arbre du Liban,
Et l’ambre, et Myrrhe, au lit de son père reçue,
Pleure le long de l’an.
En grand’foule accourus autour de vous se pressent
Les héros anciens,
Qui boivent le nectar, d’ambroisie se paissent,
Aux bords élysiens.
Sur tous le grand Eumolpe, et le divin Orphée,
Et Line, et Amphion,
Et Musée, et celui dont la plume échauffée
Mit en cendre Ilion ;
Le louangeur thébain, le chantre de Mantoue,
Le lyrique latin,
Et aveques Sénèque, honneur grand de Cordoue,
L’amoureux Florentin.
Tous vont battant des mains, sautellent de liesse,
S’entredisant entre eux :
Voilà celui qui dompte et l’Itale et la Grèce
En poèmes nombreux.
L’un vous donne sa lyre et l’autre sa trompette
L’autre vous veut donner
Son myrte, son lierre ou son laurier prophète,
Pour vous en couronner.
Ainsi vivez heureuse, âme toute divine,
Tandis que le destin
Nous réserve aux malheurs de la France, voisine
De sa dernière fin.
Stéphane Mallarmé

Stéphane Mallarmé

Les Fenêtres

Las du triste hôpital, et de l’encens fétide
Qui monte en la blancheur banale des rideaux
Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide,
Le moribond sournois y redresse un vieux dos,

Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture
Que pour voir du soleil sur les pierres, coller
Les poils blancs et les os de la maigre figure
Aux fenêtres qu’un beau rayon clair veut hâler,

Et la bouche, fiévreuse et d’azur bleu vorace,
Telle, jeune, elle alla respirer son trésor,
Une peau virginale et de jadis ! encrasse
D’un long baiser amer les tièdes carreaux d’or.

Ivre, il vit, oubliant l’horreur des saintes huiles,
Les tisanes, l’horloge et le lit infligé,
La toux ; et quand le soir saigne parmi les tuiles,
Son œil, à l’horizon de lumière gorgé,

Voit des galères d’or, belles comme des cygnes,
Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir
En berçant l’éclair fauve et riche de leurs lignes
Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir !

Ainsi, pris du dégoût de l’homme à l’âme dure
Vautré dans le bonheur, où ses seuls appétits
Mangent, et qui s’entête à chercher cette ordure
Pour l’offrir à la femme allaitant ses petits,

Je fuis et je m’accroche à toutes les croisées
D’où l’on tourne l’épaule à la vie, et, béni,
Dans leur verre, lavé d’éternelles rosées,
Que dore le matin chaste de l’Infini

Je me mire et me vois ange ! et je meurs, et j’aime
— Que la vitre soit l’art, soit la mysticité
— À renaître, portant mon rêve en diadème,
Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !

Mais, hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise
Vient m’écœurer parfois jusqu’en cet abri sûr,
Et le vomissement impur de la Bêtise
Me force à me boucher le nez devant l’azur.

Est-il moyen, ô Moi qui connais l’amertume,
D’enfoncer le cristal par le monstre insulté
Et de m’enfuir, avec mes deux ailes sans plume
— Au risque de tomber pendant l’éternité ?
Stéphane Mallarmé

Stéphane Mallarmé

Toast funebre

O pve notre bonheur, toi, le fatal emblème !

Salut de la démence et libation blême,
Ne crois pas qu’au magique espoir du corridor
J offre ma coupe vide où souffre un monstre d’or!
Ton apparition ne va pas me suffire:
Car je t’ai mis, moi-même, en un lieu de porphyre.
Le rite est pour les mains d’éteindre le flambeau
Contre le fer épais des portes du tombeau:
Et l’on ignore mal, élu pour notre fête
Trés simple de chanter l’absence du poète,
Que ce beau monument l’enferme tout entier.
Si ce n’est que la gloire ardente du métier,
Jusqu’a ’heure commune et vile de la cendre,
Par le carreau qu’allume un soir fier d’y descendre,
Retourne vers les feux du pur soleil mortel!
Magnifique, total et solitaire, tel
Tremble de s’exhaler le faux orgueil des hommes.
Cette foule hagarde! elle annonce: Nous sommes
La triste opacité de nos spectres futurs.
Mais le blason des deuils épars sur de vains murs
Jai méprisé Phorreur lucide d’une larme,
Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l’alarme,
Quelqu’un de ces passants, fier, aveugle et muet,
Hôte de son linceul vague, se transmuait
En le vierge héros de l’attente posthume.
Vaste gouffre apporté dans l’amas de la brume
Par l’irascible vent des mots qu’il n’a pas dits,
Le néant à cet Homme aboli de jadis:
‘Souvenirs d’horizons, qu’est-ce, ô toi, que la Terre?’
Hurle ce songe; et, voix dont la clarté s’altéré,
L’espace a pour jouet le cri: Je ne sais pas!’

Le Maitre, par un œil profond, a, sur ses pas,
Apaisé de l’éden l’inquiète merveille
Dont le frisson final, dans sa voix seule, éveille
Pour la Rose et le Lys le mystére d’un nom.
Est-il de ce destin rien qui demeure, non?
O vous tous, oubliez une croyance sombre.
Le splendide génie éternel n’a pas d’ombre.
Moi, de votre désir soucieux, je veux voir,
A qui s’évanouit, hier, dans le devoir
Idéal que nous font les jardins de cet astre,
Survivre pour l’honneur du tranquille désastre
Une agitation solennelle par lair
De paroles, pourpre ivre et grand calice clair,
Que, pluie et diamant, le regard diaphane
Resté là sur ces fleurs dont nulle ne se fane,
Isole parmi l’heure et le rayon du jour!

C’est de nos vrais bosquets déja tout le séjour,
Où le poète pur a pour geste humble et large
De l’interdire au rêve, ennemi de sa charge:
Afin que le matin de son repos altier,
Quand la mort ancienne est comme pour Gautier
De n’ouvrir pas les yeux sacrés et de se taire,
Surgisse, de l’allée ornement tributaire,
Le sépulcre solide où gît tout ce qui nuit,
Et l’avare silence et la massive nuit.
Théophile Gautier

Théophile Gautier

Buchers et tombeaux

Le squelette était invisible
Au temps heureux de l’art païen ;
L’homme, sous la forme sensible,
Content du beau, ne cherchait rien.

Pas de cadavre sous la tombe,
Spectre hideux de l’être cher,
Comme d’un vêtement qui tombe
Se déshabillant de sa chair,

Et, quand la pierre se lézarde,
Parmi les épouvantements,
Montrant à l’œil qui s’y hasarde
Line armature d’ossements ;

Mais au feu du bûcher ravie
Une pincée entre les doigts,
Résidu léger de la vie,
Qu’enserrait l’urne aux flancs étroits

Ce que le papillon de l’âme
Laisse de poussière après lui,
Et ce qui reste de la flamme
Sur le trépied, quand elle a lui !

Entre les fleurs et les acanthes,
Dans le marbre joyeusement,
Amours, ægipans et bacchantes
Dansaient autour du monument ;

Tout au plus un petit génie
Du pied éteignait un flambeau ;
Et l’art versait son harmonie
Sur la tristesse du tombeau.

Les tombes étaient attrayantes ;
Comme on fait d’un enfant qui dort,
D’images douces et riantes
La vie enveloppait la mort ;

La Mort dissimulait sa face
Aux trous profonds, au nez camard,
Dont la hideur railleuse efface
Les chimères du cauchemar.

Le monstre, sous la chair splendide
Cachait son fantôme inconnu,
Et l’œil de la vierge candide
Allait au bel éphèbe nu.

Seulement pour pousser à boire,
Au banquet de Trimalcion,
Une larve, joujou d’ivoire,
Faisait son apparition ;

Des dieux que l’art toujours révère
Trônaient au ciel marmoréen ;
Mais l’Olympe cède au Calvaire,
Jupiter au Nazaréen ;

Une voix dit : Pan est mort ! — L’ombre
S’étend. — Comme sur un drap noir,
Sur la tristesse immense et sombre
Le blanc squelette se fait voir ;

Il signe des pierres funèbres
De son paraphe de fémurs,
Pend son chapelet de vertèbres
Dans les charniers, le long des murs ;

Des cercueils lève le couvercle
Avec ses bras aux os pointus ;
Dessine ses côtes en cercle
Et rit de son large rictus ;

Il pousse à la danse macabre,
L’empereur, le pape et le roi,
Et de son cheval qui se cabre
Jette bas le preux plein d’effroi ;

Il entre chez la courtisane
Et fait des mines au miroir,
Du malade il boit la tisane,
De l’avare ouvre le tiroir ;

Piquant l’attelage qui rue
Avec un os pour aiguillon,
Du laboureur à la charrue
Termine en fosse le sillon ;

Et, parmi la foule priée,
Hôte inattendu, sous le banc,
Vole à la pâle mariée
Sa jarretière de ruban.

A chaque pas grossit la bande
Le jeune au vieux donne la main ;
L’irrésistible sarabande
Met en branle le genre humain.

Le spectre en tête se déhanche,
Dansant et jouant du rebec,
Et sur fond noir, en couleur blanche,
Holbein l’esquisse d’un trait sec.

Quand le siècle devient frivole
Il suit la mode, en tonnelet
Retrousse son linceul et vole
Comme un Cupidon de ballet,

Au tombeau-sofa des marquises
Qui reposent, lasses d’amour,
En des attitudes exquises,
Dans les chapelles Pompadour.

Mais voile-toi, masque sans joues,
Comédien que le ver mord,
Depuis assez longtemps tu joues
Le mélodrame de la Mort.

Reviens, reviens, bel art antique,
De ton paros étincelant
Couvrir ce squelette gothique ;
Dévore-le, bûcher brûlant !

Si nous sommes une statue
Sculptée à l’image de Dieu,
Quand cette image est abattue,
Jetons-en les débris au feu.

Toi, forme immortelle, remonte
Dans la flamme aux sources du beau,
Sans que ton argile ait la honte
Et les misères du tombeau !
Victoire Babois

Victoire Babois

Deuxième élégie

En vain toujours errante, et toujours inquiète,
Je crois fuir ma douleur en fuyant ma retraite.
Ici pour mes yeux seuls la nature est en deuil,
Et tout semble avec moi gémir sur un cercueil.
Malgré moi-même, hélas ! de ma fille expirante
Je retrouve en tous lieux l’image déchirante ;
Je sens encor ses maux, je la revois en pleurs,
Tour à tour résistant, succombant aux douleurs,
S’attacher à mon sein, et d’une main débile
Sur ce sein malheureux se chercher un asile.
Le nom de mère, hélas ! qui fit tout mon bonheur,
Ses accents douloureux l’ont gravé dans mon cœur.
Par un dernier effort où survit sa tendresse,
Je la vois surmonter ses tourments, sa faiblesse ;
Ses yeux cherchent mes yeux, sa main cherche ma main ;
Elle m’appelle encore, et tombe sur mon sein…
Dieu puissant, Dieu cruel, tu combles ma misère ;
C’en est fait, elle expire, et je ne suis plus mère !
Ses yeux, ses yeux si doux sont fermés pour toujours.
Ma fille !… Non, le sort n’a pas tranché tes jours ;
Me séparer de toi n’est pas en sa puissance :
La preuve de ta vie est dans mon existence.
Oh ! reste dans mes bras ; pour combattre tes maux
J’inventerai des soins et des secours nouveaux ;
Tout deviendra possible au transport qui m’inspire :
Ma fille, tu vivras, puisqu’enfin je respire.
Accusant, menaçant, implorant tous les dieux,
J’invoquerai pour toi les enfers et les cieux ;
Palpitante d’effroi ta mère infortunée
Ose te disputer à la Mort étonnée ;
Entends, entends mes cris… Tu ne me réponds plus…
Ô trop aveugle espoir ! ô tourments inconnus !…
Dieu, rends-moi mon erreur et ce transport funeste ;
Mon délire est, hélas ! le seul bien qui me reste.
Victor Hugo

Victor Hugo

À Théophile Gautier

Je te salue au seuil sévère du tombeau !
Va chercher le vrai, toi qui sus trouver le beau.
Monte l’âpre escalier. Du haut des sombres marches,
Du noir pont de l’abîme on entrevoit les arches ;
Va ! meurs ! la dernière heure est le dernier degré !
Pars, aigle, tu vas voir des gouffres à ton gré ;
Tu vas voir l’absolu, le réel, le sublime,
Tu vas sentir le vent sinistre de la cime
Et l’éblouissement du prodige éternel.
Ton olympe, tu vas le voir du haut du ciel ;
Tu vas, du haut du vrai, voir l’humaine chimère,
Même celle de Job, même celle d’Homère,
Âme, et du haut de Dieu tu vas voir Jéhovah.
Monte ! esprit ! Grandis, plane, ouvre tes ailes, va !
Lorsqu’un vivant nous quitte, ému, je le contemple ;
Car, entrer dans la mort, c’est entrer dans le temple ;
Et, quand un homme meurt, je vois distinctement
Dans son ascension mon propre avènement.
Ami, je sens du sort la sombre plénitude ;
J’ai commencé la mort par de la solitude ;
Je vois mon profond soir vaguement s’étoiler ;
Voici l’heure où je vais aussi, moi, m’en aller.
Mon fil, trop long, frissonne et touche presque au glaive ;
Le vent qui t’emporta doucement me soulève,
Et je vais suivre ceux qui m’aimaient, moi, banni.
Leur œil fixe m’attire au fond de l’infini.
J’y cours. Ne fermez pas la porte funéraire.
Passons, car c’est la loi ; nul ne peut s’y soustraire ;
Tout penche, et ce grand siècle, avec tous ses rayons,
Entre en cette ombre immense, où pâles, nous fuyons.
Oh ! quel farouche bruit font dans le crépuscule
Les chênes qu’on abat pour le bûcher d’Hercule !
Les chevaux de la Mort se mettent à hennir
Et sont joyeux, car l’âge éclatant va finir ;
Ce siècle altier, qui sut dompter le vent contraire,
Expire… O Gautier ! toi, leur égal et leur frère,
Tu pars après Dumas, Lamartine et Musset.
L’onde antique est tarie où l’on rajeunissait ;
Comme il n’est plus de Styx, il n’est plus de Jouvence.
Le dur faucheur avec sa large lame avance,
Pensif et pas à pas, vers le reste du blé ;
C’est mon tour ; et la nuit emplit mon œil troublé
Qui, devinant, hélas ! l’avenir des colombes,
Pleure sur des berceaux et sourit à des tombes.
Victor Hugo

Victor Hugo

A Villequier

Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
Et que je puis songer à la beauté des cieux ;

Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure
Je sors, pâle et vainqueur,
Et que je sens la paix de la grande nature
Qui m’entre dans le cœur ;

Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
Ému par ce superbe et tranquille horizon,
Examiner en moi les vérités profondes
Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;

Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre
De pouvoir désormais
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
Elle dort pour jamais ;

Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,
Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
Je reprends ma raison devant l’immensité ;

Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;
Je vous porte, apaisé,
Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire
Que vous avez brisé ;

Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes
Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !
Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent ;

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
Ouvre le firmament ;
Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme
Est le commencement ;

Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,
Possédez l’infini, le réel, l’absolu ;
Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste
Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu !

Je ne résiste plus à tout ce qui m’arrive
Par votre volonté.
L’âme de deuils en deuils, l’homme de rive en rive,
Roule à l’éternité.

Nous ne voyons jamais qu’un seul côté des choses ;
L’autre plonge en la nuit d’un mystère effrayant.
L’homme subit le joug sans connaître les causes.
Tout ce qu’il voit est court, inutile et fuyant.

Vous faites revenir toujours la solitude
Autour de tous ses pas.
Vous n’avez pas voulu qu’il eût la certitude
Ni la joie ici-bas !

Dès qu’il possède un bien, le sort le lui retire.
Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,
Pour qu’il s’en puisse faire une demeure, et dire :
C’est ici ma maison, mon champ et mes amours !

Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;
Il vieillit sans soutiens.
Puisque ces choses sont, c’est qu’il faut qu’elles soient ;
J’en conviens, j’en conviens !

Le monde est sombre, ô Dieu ! l’immuable harmonie
Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;
L’homme n’est qu’un atome en cette ombre infinie,
Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.

Je sais que vous avez bien autre chose à faire
Que de nous plaindre tous,
Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
Ne vous fait rien, à vous !

Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue ;
Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;
Que la création est une grande roue
Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un ;

Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
Passent sous le ciel bleu ;
Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ;
Je le sais, ô mon Dieu !

Dans vos cieux, au-delà de la sphère des nues,
Au fond de cet azur immobile et dormant,
Peut-être faites-vous des choses inconnues
Où la douleur de l’homme entre comme élément.

Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre
Que des êtres charmants
S’en aillent, emportés par le tourbillon sombre
Des noirs événements.

Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses
Que rien ne déconcerte et que rien n’attendrit,
Vous ne pouvez avoir de subites clémences
Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !

Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme,
Et de considérer
Qu’humble comme un enfant et doux comme une femme,
Je viens vous adorer !

Considérez encor que j’avais, dès l’aurore,
Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,
Expliquant la nature à l’homme qui l’ignore,
Éclairant toute chose avec votre clarté ;

Que j’avais, affrontant la haine et la colère,
Fait ma tâche ici-bas,
Que je ne pouvais pas m’attendre à ce salaire,
Que je ne pouvais pas

Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie
Vous appesantiriez votre bras triomphant,
Et que, vous qui voyiez comme j’ai peu de joie,
Vous me reprendriez si vite mon enfant !

Qu’une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,
Que j’ai pu blasphémer,
Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette
Une pierre à la mer !

Considérez qu’on doute, ô mon Dieu, quand on souffre
Que l’œil qui pleure trop finit par s’aveugler,
Qu’un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,
Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,

Et qu’il ne se peut pas que l’homme, lorsqu’il sombre
Dans les afflictions,
Ait présente à l’esprit la sérénité sombre
Des constellations !

Aujourd’hui, moi qui fus faible comme une mère,
Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.
Je me sens éclairé dans ma douleur amère
Par un meilleur regard jeté sur l’univers.

Seigneur, je reconnais que l’homme est en délire
S’il ose murmurer ;
Je cesse d’accuser, je cesse de maudire,
Mais laissez-moi pleurer !

Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,
Puisque vous avez fait les hommes pour cela !
Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?

Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
Le soir, quand tout se tait,
Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,
Cet ange m’écoutait !

Hélas ! vers le passé tournant un œil d’envie,
Sans que rien ici-bas puisse m’en consoler,
Je regarde toujours ce moment de ma vie
Où je l’ai vue ouvrir son aile et s’envoler !

Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure,
L’instant, pleurs superflus !
Où je criai : L’enfant que j’avais tout à l’heure,
Quoi donc ! je ne l’ai plus !

Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
O mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !
L’angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
Et mon cœur est soumis, mais n’est pas résigné.

Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,
Mortels sujets aux pleurs,
Il nous est malaisé de retirer notre âme
De ces grandes douleurs.

Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,
Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin,
Au milieu des ennuis, des peines, des misères,
Et de l’ombre que fait sur nous notre destin,

Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
Petit être joyeux,
Si beau, qu’on a cru voir s’ouvrir à son entrée
Une porte des cieux ;

Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même
Croître la grâce aimable et la douce raison,
Lorsqu’on a reconnu que cet enfant qu’on aime,
Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,

Que c’est la seule joie ici-bas qui persiste
De tout ce qu’on rêva,
Considérez que c’est une chose bien triste
De le voir qui s’en va !
Villequier, 4 septembre 1847.
Victor Hugo

Victor Hugo

La fin de Satan

Le soleil était là qui mourait dans l’abîme.

L’astre, au fond du brouillard, sans air qui le ranime,
Se refroidissait, morne et lentement détruit.
On voyait sa rondeur sinistre dans la nuit ;
Et l’on voyait décroître, en ce silence sombre,
Ses ulcères de feu sous une lèpre d’ombre.
Charbon d’un monde éteint ! flambeau soufflé par Dieu !
Ses crevasses montraient encore un peu de feu,
Comme si par les trous du crâne on eût vu l’âme.
Au centre palpitait et rampait une flamme
Qui par instants léchait les bords extérieurs,
Et de chaque cratère il sortait des lueurs
Qui frissonnaient ainsi que de flamboyants glaives,
Et s’évanouissaient sans bruit comme des rêves.
L’astre était presque noir. L’archange était si las
Qu’il n’avait plus de voix et plus de souffle, hélas !
Et l’astre agonisait sous ses regards farouches.
Il mourait, il luttait. Avec ses sombres bouches
Dans l’obscurité froide il lançait par moments
Des flots ardents, des blocs rougis, des monts fumants,
Des rocs tout écumants de sa clarté première ;
Comme si ce géant de vie et de lumière,
Englouti par la brume où tout s’évanouit,
N’eût pas voulu mourir sans insulter la nuit
Et sans cracher sa lave à la face de l’ombre.
Autour de lui le temps et l’espace et le nombre
Et la forme et le bruit expiraient, en créant
L’unité formidable et noire du néant.
Le spectre
Rien levait sa tête hors du gouffre.
Soudain, du cœur de l’astre, un âpre jet de soufre,
Pareil à la clameur du mourant éperdu,
Sortit, brusque, éclatant, splendide, inattendu,
Et, découpant au loin mille formes funèbres,
Énorme, illumina, jusqu’au fond des ténèbres,
Les porches monstrueux de l’infini profond.
Les angles que la nuit et l’immensité font
Apparurent. Satan, égaré, sans haleine,
La prunelle éblouie et de cet éclair pleine,
Battit de l’aile, ouvrit les mains, puis tressaillit
Et cria : — Désespoir ! le voilà qui pâlit ! –

Et l’archange comprit, pareil au mât qui sombre,
Qu’il était le noyé du déluge de l’ombre ;
Il reploya son aile aux ongles de granit
Et se tordit les bras.
— Et l’astre s’éteignit.