Poèmes de ce thème
Mort et deuil
René Guy Cadou
Les fusillés de Chateaubriant
Ils sont appuyés contre le ciel
Ils sont une trentaine appuyés contre le ciel
Avec toute la vie derrière eux
Ils sont pleins d’étonnement pour leur épaule
Qui est un monument d’amour
Ils n’ont pas de recommandations à se faire
Parce qu’ils ne se quitteront jamais plus
L’un d’eux pense à un petit village
Où il allait à l’école
Un autre est assis à sa table
Et ses amis tiennent ses mains
Ils ne sont déjà plus du pays dont ils rêvent
Ils sont bien au-dessus de ces hommes
Qui les regardent mourir
Il y a entre eux la différence du martyre
Parce que le vent est passé là ils chantent
Et leur seul regret est que ceux
Qui vont les tuer n’entendent pas
Le bruit énorme des paroles
Ils sont exacts au rendez-vous
Ils sont même en avance sur les autres
Pourtant ils disent qu’ils ne sont pas des apôtres
Et que tout est simple
Et que la mort surtout est une chose simple
Puisque toute liberté se survit.
Ils sont une trentaine appuyés contre le ciel
Avec toute la vie derrière eux
Ils sont pleins d’étonnement pour leur épaule
Qui est un monument d’amour
Ils n’ont pas de recommandations à se faire
Parce qu’ils ne se quitteront jamais plus
L’un d’eux pense à un petit village
Où il allait à l’école
Un autre est assis à sa table
Et ses amis tiennent ses mains
Ils ne sont déjà plus du pays dont ils rêvent
Ils sont bien au-dessus de ces hommes
Qui les regardent mourir
Il y a entre eux la différence du martyre
Parce que le vent est passé là ils chantent
Et leur seul regret est que ceux
Qui vont les tuer n’entendent pas
Le bruit énorme des paroles
Ils sont exacts au rendez-vous
Ils sont même en avance sur les autres
Pourtant ils disent qu’ils ne sont pas des apôtres
Et que tout est simple
Et que la mort surtout est une chose simple
Puisque toute liberté se survit.
René Ménard
Le rameau gris
Mort as-tu cette couleur de bois
Floigné de la chaleur et du froid ?
Mort as-tu cette pierreuse force
Qui éteint le soleil sur l’écorce ?
Mort as-tu cette droiture négligente
Qui ignore les vents et la pente ?
Fibre oublieuse des racines
A jamais reposée de la sève
Ks-tu cette égalité terne
Et les os définitifs de la liberté ?
Ks-tu l’attente
La plus proche du feu?
Toutes les couleurs de la terre
Floigné de la chaleur et du froid ?
Mort as-tu cette pierreuse force
Qui éteint le soleil sur l’écorce ?
Mort as-tu cette droiture négligente
Qui ignore les vents et la pente ?
Fibre oublieuse des racines
A jamais reposée de la sève
Ks-tu cette égalité terne
Et les os définitifs de la liberté ?
Ks-tu l’attente
La plus proche du feu?
Toutes les couleurs de la terre
Robert Desnos
L’épitaphe
Jais vécu dans ces temps et depuis mille années
Je suis mort. Je vivais, non déchu mais traqué.
Toute noblesse humaine étant emprisonnée
- J’étais libre parmi les esclaves masqués.
J’ai vécu dans ces temps et pourtant j’étais libre.
Je regardais le fleuve et la terre et le ciel.
Tourner autour de moi, garder leur équilibre
Et les saisons fournir leurs oiseaux et leur miel.
Vous qui vivez qu’avez-vous fait de ces fortunes ?
Regrettez-vous les temps ou je me débattais ?
Avez-vous cultivé pour des moissons communes ?
Avez-vous enrichi la ville où j’habitais ?
Vivants, ne craignez iren de moi, car je suis mort.
Rien ne survit de mon esprit ni de mon corps.
CONTRÉE, 1944.
Je suis mort. Je vivais, non déchu mais traqué.
Toute noblesse humaine étant emprisonnée
- J’étais libre parmi les esclaves masqués.
J’ai vécu dans ces temps et pourtant j’étais libre.
Je regardais le fleuve et la terre et le ciel.
Tourner autour de moi, garder leur équilibre
Et les saisons fournir leurs oiseaux et leur miel.
Vous qui vivez qu’avez-vous fait de ces fortunes ?
Regrettez-vous les temps ou je me débattais ?
Avez-vous cultivé pour des moissons communes ?
Avez-vous enrichi la ville où j’habitais ?
Vivants, ne craignez iren de moi, car je suis mort.
Rien ne survit de mon esprit ni de mon corps.
CONTRÉE, 1944.
Robert Garnier
Élégie sur la mort de Ronsard
[…]
Adieu, mon cher Ronsard ; l’abeille en votre tombe
Fasse toujours son miel ;
Que le baume arabique à tout jamais y tombe,
Et la manne du ciel.
Le laurier y verdisse avecque le lierre
Et le myrte amoureux ;
Riche en mille boutons, de toutes parts l’enserre
Le rosier odoreux,
Le thym, le basilic, la franche marguerite,
Et notre lys français
Et cette rouge fleur, où la plainte est écrite
Du malcontent Grégeois.
Les Nymphes de Gastine et les Naïades saintes
Qui habitent le Loir,
Le venant arroser de larmettes empreintes,
Ne cessent de douloir.
Las ! Cloton a tranché le fil de votre vie
D’une piteuse main,
La voyant de vieillesse et de goutte suivie,
Torturage inhumain ;
Voyant la pauvre France en son corps outragée
Par le sanglant effort
De ses enfants, qui l’ont tant de fois ravagée,
Soupirer à la mort ;
Le Suisse aguerri, qui aux combats se loue,
L’Anglais fermé de flots,
Ceux qui boivent le Pau, le Tage et la Danoue
Fondre dessus son dos,
Ainsi que le vautour, qui de griffes bourelles
Va sans fin déchirant
De Prométhée le foie, en pâtures nouvelles
Coup sur coup renaissant.
Les meurtres inhumains se font entre les frères,
Spectacle plein d’horreur,
Et déjà les enfants courent contre leurs pères
D’une aveugle fureur ;
Le cœur des citoyens se remplit de furies ;
Les paysans écartés
Meurent comme une haie ; on ne voit que tueries
Par les champs désertés.
Et puis allez chanter l’honneur de notre France
En siècles si maudits !
Attendez-vous qu’aucun vos labeurs récompense
Comme on faisait jadis ?
La triste pauvreté nos chansons accompagne ;
La Muse, les yeux bas,
Se retire de nous, voyant que l’on dédaigne
Ses antiques ébats.
Vous êtes donque heureux, et votre mort heureuse,
Ô Cygne des Français ;
Ne lamentez que nous, dont la vie ennuyeuse
Meurt le jour mille fois.
Vous errez maintenant aux campagnes d’Élyse,
À l’ombre des vergers,
Où chargent en tout temps, assurés de la bise,
Les jaunes orangers,
Où les prés sont toujours tapissés de verdure,
Les vignes de raisins,
Et les petits oiseaux gazouillants au murmure
Des ruisseaux cristallins.
Là le cèdre gommeux odoreusement sue,
Et l’arbre du Liban,
Et l’ambre, et Myrrhe, au lit de son père reçue,
Pleure le long de l’an.
En grand’foule accourus autour de vous se pressent
Les héros anciens,
Qui boivent le nectar, d’ambroisie se paissent,
Aux bords élysiens.
Sur tous le grand Eumolpe, et le divin Orphée,
Et Line, et Amphion,
Et Musée, et celui dont la plume échauffée
Mit en cendre Ilion ;
Le louangeur thébain, le chantre de Mantoue,
Le lyrique latin,
Et aveques Sénèque, honneur grand de Cordoue,
L’amoureux Florentin.
Tous vont battant des mains, sautellent de liesse,
S’entredisant entre eux :
Voilà celui qui dompte et l’Itale et la Grèce
En poèmes nombreux.
L’un vous donne sa lyre et l’autre sa trompette
L’autre vous veut donner
Son myrte, son lierre ou son laurier prophète,
Pour vous en couronner.
Ainsi vivez heureuse, âme toute divine,
Tandis que le destin
Nous réserve aux malheurs de la France, voisine
De sa dernière fin.
Adieu, mon cher Ronsard ; l’abeille en votre tombe
Fasse toujours son miel ;
Que le baume arabique à tout jamais y tombe,
Et la manne du ciel.
Le laurier y verdisse avecque le lierre
Et le myrte amoureux ;
Riche en mille boutons, de toutes parts l’enserre
Le rosier odoreux,
Le thym, le basilic, la franche marguerite,
Et notre lys français
Et cette rouge fleur, où la plainte est écrite
Du malcontent Grégeois.
Les Nymphes de Gastine et les Naïades saintes
Qui habitent le Loir,
Le venant arroser de larmettes empreintes,
Ne cessent de douloir.
Las ! Cloton a tranché le fil de votre vie
D’une piteuse main,
La voyant de vieillesse et de goutte suivie,
Torturage inhumain ;
Voyant la pauvre France en son corps outragée
Par le sanglant effort
De ses enfants, qui l’ont tant de fois ravagée,
Soupirer à la mort ;
Le Suisse aguerri, qui aux combats se loue,
L’Anglais fermé de flots,
Ceux qui boivent le Pau, le Tage et la Danoue
Fondre dessus son dos,
Ainsi que le vautour, qui de griffes bourelles
Va sans fin déchirant
De Prométhée le foie, en pâtures nouvelles
Coup sur coup renaissant.
Les meurtres inhumains se font entre les frères,
Spectacle plein d’horreur,
Et déjà les enfants courent contre leurs pères
D’une aveugle fureur ;
Le cœur des citoyens se remplit de furies ;
Les paysans écartés
Meurent comme une haie ; on ne voit que tueries
Par les champs désertés.
Et puis allez chanter l’honneur de notre France
En siècles si maudits !
Attendez-vous qu’aucun vos labeurs récompense
Comme on faisait jadis ?
La triste pauvreté nos chansons accompagne ;
La Muse, les yeux bas,
Se retire de nous, voyant que l’on dédaigne
Ses antiques ébats.
Vous êtes donque heureux, et votre mort heureuse,
Ô Cygne des Français ;
Ne lamentez que nous, dont la vie ennuyeuse
Meurt le jour mille fois.
Vous errez maintenant aux campagnes d’Élyse,
À l’ombre des vergers,
Où chargent en tout temps, assurés de la bise,
Les jaunes orangers,
Où les prés sont toujours tapissés de verdure,
Les vignes de raisins,
Et les petits oiseaux gazouillants au murmure
Des ruisseaux cristallins.
Là le cèdre gommeux odoreusement sue,
Et l’arbre du Liban,
Et l’ambre, et Myrrhe, au lit de son père reçue,
Pleure le long de l’an.
En grand’foule accourus autour de vous se pressent
Les héros anciens,
Qui boivent le nectar, d’ambroisie se paissent,
Aux bords élysiens.
Sur tous le grand Eumolpe, et le divin Orphée,
Et Line, et Amphion,
Et Musée, et celui dont la plume échauffée
Mit en cendre Ilion ;
Le louangeur thébain, le chantre de Mantoue,
Le lyrique latin,
Et aveques Sénèque, honneur grand de Cordoue,
L’amoureux Florentin.
Tous vont battant des mains, sautellent de liesse,
S’entredisant entre eux :
Voilà celui qui dompte et l’Itale et la Grèce
En poèmes nombreux.
L’un vous donne sa lyre et l’autre sa trompette
L’autre vous veut donner
Son myrte, son lierre ou son laurier prophète,
Pour vous en couronner.
Ainsi vivez heureuse, âme toute divine,
Tandis que le destin
Nous réserve aux malheurs de la France, voisine
De sa dernière fin.
Robert Garnier
Élégie sur la mort de ronsard
. . . . . .
Si verrez-vous le fleuve où tout le monde arrive,
Et payrez le denier
Que prend pour nous passer jusques à l’autre rive
L’avare nautonier.
Que ne ressemblons-nous aux vagueuses rivieres
Qui ne changent de cours ?
Ou au branle éternel des ondes marinieres,
Qui reflotent toujours ?
Et n’est-ce pas pitié que ces roches pointues,
Qui semblent depiter,
De vents, de flots, d’oraige et de foudres batues,
L’ire de Jupiter,
Vivent incessamment, incessamment demeurent
Dans leurs membres pierreux,
Et que des hommes, tels que ce grand Ronsard, meurent
Par un sort rigoureux ?
O destin lamentable ! un homme qui approche
De la divinité
Est ravy de ce monde, et le front d’une roche
Dure en éternité.
Adieu, mon cher Ronsard ; l’abeille en votre tombe
Face tousjour son miel ;
Que le baume arabic à tout jamais y tombe,
Et la manne du ciel.
. . . . . .
Vous errez maintenant aux campaignes d’Elise,
A l’ombre des vergers,
Où chargent en tout tems, asseurez de la bise,
Les jaunes orengers,
Où les prés sont toujours tapissez de verdure,
Les vignes de raisins,
Et les petits oyseaus gasouillans au murmure
Des ruisseaux cristalins.
Là le cèdre gommeus odoreusement sue,
Et l’arbre du Liban,
Et l’ambre, et Myrrhe, au lit de son père receue
Pleure le long de l’an.
En grand’foule accourus autour de vous se pressent
Les héros anciens,
Qui boyvent le nectar, d’ambrosie se paissent
Aux bords Elisiens.
. . . . . .
Si verrez-vous le fleuve où tout le monde arrive,
Et payrez le denier
Que prend pour nous passer jusques à l’autre rive
L’avare nautonier.
Que ne ressemblons-nous aux vagueuses rivieres
Qui ne changent de cours ?
Ou au branle éternel des ondes marinieres,
Qui reflotent toujours ?
Et n’est-ce pas pitié que ces roches pointues,
Qui semblent depiter,
De vents, de flots, d’oraige et de foudres batues,
L’ire de Jupiter,
Vivent incessamment, incessamment demeurent
Dans leurs membres pierreux,
Et que des hommes, tels que ce grand Ronsard, meurent
Par un sort rigoureux ?
O destin lamentable ! un homme qui approche
De la divinité
Est ravy de ce monde, et le front d’une roche
Dure en éternité.
Adieu, mon cher Ronsard ; l’abeille en votre tombe
Face tousjour son miel ;
Que le baume arabic à tout jamais y tombe,
Et la manne du ciel.
. . . . . .
Vous errez maintenant aux campaignes d’Elise,
A l’ombre des vergers,
Où chargent en tout tems, asseurez de la bise,
Les jaunes orengers,
Où les prés sont toujours tapissez de verdure,
Les vignes de raisins,
Et les petits oyseaus gasouillans au murmure
Des ruisseaux cristalins.
Là le cèdre gommeus odoreusement sue,
Et l’arbre du Liban,
Et l’ambre, et Myrrhe, au lit de son père receue
Pleure le long de l’an.
En grand’foule accourus autour de vous se pressent
Les héros anciens,
Qui boyvent le nectar, d’ambrosie se paissent
Aux bords Elisiens.
. . . . . .
Paul Scarron
Épitaphe
Celui qui ci maintenant dort
Fit plus de pitié que d’envie,
Et souffrit mille fois la mort
Avant que de perdre la vie.
Passant, ne fais ici de bruit,
Prends garde qu’aucun ne l’éveille ;
Car voici la première nuit
Que le pauvre Scarron sommeille.
Fit plus de pitié que d’envie,
Et souffrit mille fois la mort
Avant que de perdre la vie.
Passant, ne fais ici de bruit,
Prends garde qu’aucun ne l’éveille ;
Car voici la première nuit
Que le pauvre Scarron sommeille.
Stéphane Mallarmé
Les Fenêtres
Las du triste hôpital, et de l’encens fétide
Qui monte en la blancheur banale des rideaux
Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide,
Le moribond sournois y redresse un vieux dos,
Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture
Que pour voir du soleil sur les pierres, coller
Les poils blancs et les os de la maigre figure
Aux fenêtres qu’un beau rayon clair veut hâler,
Et la bouche, fiévreuse et d’azur bleu vorace,
Telle, jeune, elle alla respirer son trésor,
Une peau virginale et de jadis ! encrasse
D’un long baiser amer les tièdes carreaux d’or.
Ivre, il vit, oubliant l’horreur des saintes huiles,
Les tisanes, l’horloge et le lit infligé,
La toux ; et quand le soir saigne parmi les tuiles,
Son œil, à l’horizon de lumière gorgé,
Voit des galères d’or, belles comme des cygnes,
Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir
En berçant l’éclair fauve et riche de leurs lignes
Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir !
Ainsi, pris du dégoût de l’homme à l’âme dure
Vautré dans le bonheur, où ses seuls appétits
Mangent, et qui s’entête à chercher cette ordure
Pour l’offrir à la femme allaitant ses petits,
Je fuis et je m’accroche à toutes les croisées
D’où l’on tourne l’épaule à la vie, et, béni,
Dans leur verre, lavé d’éternelles rosées,
Que dore le matin chaste de l’Infini
Je me mire et me vois ange ! et je meurs, et j’aime
— Que la vitre soit l’art, soit la mysticité
— À renaître, portant mon rêve en diadème,
Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !
Mais, hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise
Vient m’écœurer parfois jusqu’en cet abri sûr,
Et le vomissement impur de la Bêtise
Me force à me boucher le nez devant l’azur.
Est-il moyen, ô Moi qui connais l’amertume,
D’enfoncer le cristal par le monstre insulté
Et de m’enfuir, avec mes deux ailes sans plume
— Au risque de tomber pendant l’éternité ?
Qui monte en la blancheur banale des rideaux
Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide,
Le moribond sournois y redresse un vieux dos,
Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture
Que pour voir du soleil sur les pierres, coller
Les poils blancs et les os de la maigre figure
Aux fenêtres qu’un beau rayon clair veut hâler,
Et la bouche, fiévreuse et d’azur bleu vorace,
Telle, jeune, elle alla respirer son trésor,
Une peau virginale et de jadis ! encrasse
D’un long baiser amer les tièdes carreaux d’or.
Ivre, il vit, oubliant l’horreur des saintes huiles,
Les tisanes, l’horloge et le lit infligé,
La toux ; et quand le soir saigne parmi les tuiles,
Son œil, à l’horizon de lumière gorgé,
Voit des galères d’or, belles comme des cygnes,
Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir
En berçant l’éclair fauve et riche de leurs lignes
Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir !
Ainsi, pris du dégoût de l’homme à l’âme dure
Vautré dans le bonheur, où ses seuls appétits
Mangent, et qui s’entête à chercher cette ordure
Pour l’offrir à la femme allaitant ses petits,
Je fuis et je m’accroche à toutes les croisées
D’où l’on tourne l’épaule à la vie, et, béni,
Dans leur verre, lavé d’éternelles rosées,
Que dore le matin chaste de l’Infini
Je me mire et me vois ange ! et je meurs, et j’aime
— Que la vitre soit l’art, soit la mysticité
— À renaître, portant mon rêve en diadème,
Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !
Mais, hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise
Vient m’écœurer parfois jusqu’en cet abri sûr,
Et le vomissement impur de la Bêtise
Me force à me boucher le nez devant l’azur.
Est-il moyen, ô Moi qui connais l’amertume,
D’enfoncer le cristal par le monstre insulté
Et de m’enfuir, avec mes deux ailes sans plume
— Au risque de tomber pendant l’éternité ?
Stéphane Mallarmé
Sur les bois oubliés quand passe l’hiver sombre
POUR VOTRE CHÈRE MORTE, SON AMI
2 novembre 1877.
— « Sur les bois oubliés quand passe l’hiver sombre
Tu te plains, ô captif solitaire du seuil,
Que ce sépulcre à deux qui fera notre orgueil
Hélas ! du manque seul des lourds bouquets s’encombre
Sans écouter Minuit qui jeta son vain nombre,
Une veille t’exalte à ne pas fermer l’œil
Avant que dans les bras de l’ancien fauteuil
Le suprême tison n’ait éclairé mon Ombre.
Qui veut souvent avoir la Visite ne doit
Par trop de fleurs charger la pierre que mon doigt
Soulève avec l’ennui d’une force défunte.
Âme au si clair foyer tremblante de m’asseoir,
Pour revivre il suffit qu’à tes lèvres j’emprunte
Le souffle de mon nom murmuré tout un soir. »
2 novembre 1877.
— « Sur les bois oubliés quand passe l’hiver sombre
Tu te plains, ô captif solitaire du seuil,
Que ce sépulcre à deux qui fera notre orgueil
Hélas ! du manque seul des lourds bouquets s’encombre
Sans écouter Minuit qui jeta son vain nombre,
Une veille t’exalte à ne pas fermer l’œil
Avant que dans les bras de l’ancien fauteuil
Le suprême tison n’ait éclairé mon Ombre.
Qui veut souvent avoir la Visite ne doit
Par trop de fleurs charger la pierre que mon doigt
Soulève avec l’ennui d’une force défunte.
Âme au si clair foyer tremblante de m’asseoir,
Pour revivre il suffit qu’à tes lèvres j’emprunte
Le souffle de mon nom murmuré tout un soir. »
Stéphane Mallarmé
Toast funebre
O pve notre bonheur, toi, le fatal emblème !
Salut de la démence et libation blême,
Ne crois pas qu’au magique espoir du corridor
J offre ma coupe vide où souffre un monstre d’or!
Ton apparition ne va pas me suffire:
Car je t’ai mis, moi-même, en un lieu de porphyre.
Le rite est pour les mains d’éteindre le flambeau
Contre le fer épais des portes du tombeau:
Et l’on ignore mal, élu pour notre fête
Trés simple de chanter l’absence du poète,
Que ce beau monument l’enferme tout entier.
Si ce n’est que la gloire ardente du métier,
Jusqu’a ’heure commune et vile de la cendre,
Par le carreau qu’allume un soir fier d’y descendre,
Retourne vers les feux du pur soleil mortel!
Magnifique, total et solitaire, tel
Tremble de s’exhaler le faux orgueil des hommes.
Cette foule hagarde! elle annonce: Nous sommes
La triste opacité de nos spectres futurs.
Mais le blason des deuils épars sur de vains murs
Jai méprisé Phorreur lucide d’une larme,
Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l’alarme,
Quelqu’un de ces passants, fier, aveugle et muet,
Hôte de son linceul vague, se transmuait
En le vierge héros de l’attente posthume.
Vaste gouffre apporté dans l’amas de la brume
Par l’irascible vent des mots qu’il n’a pas dits,
Le néant à cet Homme aboli de jadis:
‘Souvenirs d’horizons, qu’est-ce, ô toi, que la Terre?’
Hurle ce songe; et, voix dont la clarté s’altéré,
L’espace a pour jouet le cri: Je ne sais pas!’
Le Maitre, par un œil profond, a, sur ses pas,
Apaisé de l’éden l’inquiète merveille
Dont le frisson final, dans sa voix seule, éveille
Pour la Rose et le Lys le mystére d’un nom.
Est-il de ce destin rien qui demeure, non?
O vous tous, oubliez une croyance sombre.
Le splendide génie éternel n’a pas d’ombre.
Moi, de votre désir soucieux, je veux voir,
A qui s’évanouit, hier, dans le devoir
Idéal que nous font les jardins de cet astre,
Survivre pour l’honneur du tranquille désastre
Une agitation solennelle par lair
De paroles, pourpre ivre et grand calice clair,
Que, pluie et diamant, le regard diaphane
Resté là sur ces fleurs dont nulle ne se fane,
Isole parmi l’heure et le rayon du jour!
C’est de nos vrais bosquets déja tout le séjour,
Où le poète pur a pour geste humble et large
De l’interdire au rêve, ennemi de sa charge:
Afin que le matin de son repos altier,
Quand la mort ancienne est comme pour Gautier
De n’ouvrir pas les yeux sacrés et de se taire,
Surgisse, de l’allée ornement tributaire,
Le sépulcre solide où gît tout ce qui nuit,
Et l’avare silence et la massive nuit.
Salut de la démence et libation blême,
Ne crois pas qu’au magique espoir du corridor
J offre ma coupe vide où souffre un monstre d’or!
Ton apparition ne va pas me suffire:
Car je t’ai mis, moi-même, en un lieu de porphyre.
Le rite est pour les mains d’éteindre le flambeau
Contre le fer épais des portes du tombeau:
Et l’on ignore mal, élu pour notre fête
Trés simple de chanter l’absence du poète,
Que ce beau monument l’enferme tout entier.
Si ce n’est que la gloire ardente du métier,
Jusqu’a ’heure commune et vile de la cendre,
Par le carreau qu’allume un soir fier d’y descendre,
Retourne vers les feux du pur soleil mortel!
Magnifique, total et solitaire, tel
Tremble de s’exhaler le faux orgueil des hommes.
Cette foule hagarde! elle annonce: Nous sommes
La triste opacité de nos spectres futurs.
Mais le blason des deuils épars sur de vains murs
Jai méprisé Phorreur lucide d’une larme,
Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l’alarme,
Quelqu’un de ces passants, fier, aveugle et muet,
Hôte de son linceul vague, se transmuait
En le vierge héros de l’attente posthume.
Vaste gouffre apporté dans l’amas de la brume
Par l’irascible vent des mots qu’il n’a pas dits,
Le néant à cet Homme aboli de jadis:
‘Souvenirs d’horizons, qu’est-ce, ô toi, que la Terre?’
Hurle ce songe; et, voix dont la clarté s’altéré,
L’espace a pour jouet le cri: Je ne sais pas!’
Le Maitre, par un œil profond, a, sur ses pas,
Apaisé de l’éden l’inquiète merveille
Dont le frisson final, dans sa voix seule, éveille
Pour la Rose et le Lys le mystére d’un nom.
Est-il de ce destin rien qui demeure, non?
O vous tous, oubliez une croyance sombre.
Le splendide génie éternel n’a pas d’ombre.
Moi, de votre désir soucieux, je veux voir,
A qui s’évanouit, hier, dans le devoir
Idéal que nous font les jardins de cet astre,
Survivre pour l’honneur du tranquille désastre
Une agitation solennelle par lair
De paroles, pourpre ivre et grand calice clair,
Que, pluie et diamant, le regard diaphane
Resté là sur ces fleurs dont nulle ne se fane,
Isole parmi l’heure et le rayon du jour!
C’est de nos vrais bosquets déja tout le séjour,
Où le poète pur a pour geste humble et large
De l’interdire au rêve, ennemi de sa charge:
Afin que le matin de son repos altier,
Quand la mort ancienne est comme pour Gautier
De n’ouvrir pas les yeux sacrés et de se taire,
Surgisse, de l’allée ornement tributaire,
Le sépulcre solide où gît tout ce qui nuit,
Et l’avare silence et la massive nuit.
Sully Prudhomme
Les Yeux
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l’aurore ;
Ils dorment au fond des tombeaux,
Et le soleil se lève encore.
Les nuits plus douces que les jours
Ont enchanté des yeux sans nombre ;
Les étoiles brillent toujours
Et les yeux se sont remplis d’ombre.
Oh ! qu’ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n’est pas possible !
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu’on nomme l’invisible ;
Et comme les astres penchants
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent :
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l’autre côté des tombeaux
Les yeux qu’on ferme voient encore.
Des yeux sans nombre ont vu l’aurore ;
Ils dorment au fond des tombeaux,
Et le soleil se lève encore.
Les nuits plus douces que les jours
Ont enchanté des yeux sans nombre ;
Les étoiles brillent toujours
Et les yeux se sont remplis d’ombre.
Oh ! qu’ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n’est pas possible !
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu’on nomme l’invisible ;
Et comme les astres penchants
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent :
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l’autre côté des tombeaux
Les yeux qu’on ferme voient encore.
Théophile de Viau
Ode
Un fier démon qui me menace,
De son triste et funeste accent,
Contre mon amour innocent
Ne bruit que hayne et que disgrâce.
On m’a rapporté que tes yeux,
Dans leurs paupières languissantes,
N’avaient plus ces flammes puissantes
Qui blessoient les âmes des Dieux.
Nature est vraiement bien hardie
Et le sort bien faux et malin,
D’assubjectir le sang divin
A l’effort d’une maladie.
En détestant ses cruautés,
Quelque peur qui m’en divertisse,
Je crie contre l’injustice
Que le Ciel fait à tes beautés.
Depuis ce mal-heureux message
Qui m’a privé de tout repos,
La tristesse a mis dans mes os
Un tourment d’amour et de rage.
Malade au lict, d’où je ne sors,
Je songe que je vois la Parque,
Et que dans une mesme barque
Nous passons le fleuve des morts.
Si tu te deuils de mon absence,
C’est un supplice d’amitié
Qui mérite autant de pitié
Qu’elle a de peine et d’innocence.
Je mourray si tu meurs pour moi ;
Autrement je serois un traistre,
Car le destin ne m’a faict naistre
Que pour mourir avecques toi.
De son triste et funeste accent,
Contre mon amour innocent
Ne bruit que hayne et que disgrâce.
On m’a rapporté que tes yeux,
Dans leurs paupières languissantes,
N’avaient plus ces flammes puissantes
Qui blessoient les âmes des Dieux.
Nature est vraiement bien hardie
Et le sort bien faux et malin,
D’assubjectir le sang divin
A l’effort d’une maladie.
En détestant ses cruautés,
Quelque peur qui m’en divertisse,
Je crie contre l’injustice
Que le Ciel fait à tes beautés.
Depuis ce mal-heureux message
Qui m’a privé de tout repos,
La tristesse a mis dans mes os
Un tourment d’amour et de rage.
Malade au lict, d’où je ne sors,
Je songe que je vois la Parque,
Et que dans une mesme barque
Nous passons le fleuve des morts.
Si tu te deuils de mon absence,
C’est un supplice d’amitié
Qui mérite autant de pitié
Qu’elle a de peine et d’innocence.
Je mourray si tu meurs pour moi ;
Autrement je serois un traistre,
Car le destin ne m’a faict naistre
Que pour mourir avecques toi.
Théophile Gautier
Buchers et tombeaux
Le squelette était invisible
Au temps heureux de l’art païen ;
L’homme, sous la forme sensible,
Content du beau, ne cherchait rien.
Pas de cadavre sous la tombe,
Spectre hideux de l’être cher,
Comme d’un vêtement qui tombe
Se déshabillant de sa chair,
Et, quand la pierre se lézarde,
Parmi les épouvantements,
Montrant à l’œil qui s’y hasarde
Line armature d’ossements ;
Mais au feu du bûcher ravie
Une pincée entre les doigts,
Résidu léger de la vie,
Qu’enserrait l’urne aux flancs étroits
Ce que le papillon de l’âme
Laisse de poussière après lui,
Et ce qui reste de la flamme
Sur le trépied, quand elle a lui !
Entre les fleurs et les acanthes,
Dans le marbre joyeusement,
Amours, ægipans et bacchantes
Dansaient autour du monument ;
Tout au plus un petit génie
Du pied éteignait un flambeau ;
Et l’art versait son harmonie
Sur la tristesse du tombeau.
Les tombes étaient attrayantes ;
Comme on fait d’un enfant qui dort,
D’images douces et riantes
La vie enveloppait la mort ;
La Mort dissimulait sa face
Aux trous profonds, au nez camard,
Dont la hideur railleuse efface
Les chimères du cauchemar.
Le monstre, sous la chair splendide
Cachait son fantôme inconnu,
Et l’œil de la vierge candide
Allait au bel éphèbe nu.
Seulement pour pousser à boire,
Au banquet de Trimalcion,
Une larve, joujou d’ivoire,
Faisait son apparition ;
Des dieux que l’art toujours révère
Trônaient au ciel marmoréen ;
Mais l’Olympe cède au Calvaire,
Jupiter au Nazaréen ;
Une voix dit : Pan est mort ! — L’ombre
S’étend. — Comme sur un drap noir,
Sur la tristesse immense et sombre
Le blanc squelette se fait voir ;
Il signe des pierres funèbres
De son paraphe de fémurs,
Pend son chapelet de vertèbres
Dans les charniers, le long des murs ;
Des cercueils lève le couvercle
Avec ses bras aux os pointus ;
Dessine ses côtes en cercle
Et rit de son large rictus ;
Il pousse à la danse macabre,
L’empereur, le pape et le roi,
Et de son cheval qui se cabre
Jette bas le preux plein d’effroi ;
Il entre chez la courtisane
Et fait des mines au miroir,
Du malade il boit la tisane,
De l’avare ouvre le tiroir ;
Piquant l’attelage qui rue
Avec un os pour aiguillon,
Du laboureur à la charrue
Termine en fosse le sillon ;
Et, parmi la foule priée,
Hôte inattendu, sous le banc,
Vole à la pâle mariée
Sa jarretière de ruban.
A chaque pas grossit la bande
Le jeune au vieux donne la main ;
L’irrésistible sarabande
Met en branle le genre humain.
Le spectre en tête se déhanche,
Dansant et jouant du rebec,
Et sur fond noir, en couleur blanche,
Holbein l’esquisse d’un trait sec.
Quand le siècle devient frivole
Il suit la mode, en tonnelet
Retrousse son linceul et vole
Comme un Cupidon de ballet,
Au tombeau-sofa des marquises
Qui reposent, lasses d’amour,
En des attitudes exquises,
Dans les chapelles Pompadour.
Mais voile-toi, masque sans joues,
Comédien que le ver mord,
Depuis assez longtemps tu joues
Le mélodrame de la Mort.
Reviens, reviens, bel art antique,
De ton paros étincelant
Couvrir ce squelette gothique ;
Dévore-le, bûcher brûlant !
Si nous sommes une statue
Sculptée à l’image de Dieu,
Quand cette image est abattue,
Jetons-en les débris au feu.
Toi, forme immortelle, remonte
Dans la flamme aux sources du beau,
Sans que ton argile ait la honte
Et les misères du tombeau !
Au temps heureux de l’art païen ;
L’homme, sous la forme sensible,
Content du beau, ne cherchait rien.
Pas de cadavre sous la tombe,
Spectre hideux de l’être cher,
Comme d’un vêtement qui tombe
Se déshabillant de sa chair,
Et, quand la pierre se lézarde,
Parmi les épouvantements,
Montrant à l’œil qui s’y hasarde
Line armature d’ossements ;
Mais au feu du bûcher ravie
Une pincée entre les doigts,
Résidu léger de la vie,
Qu’enserrait l’urne aux flancs étroits
Ce que le papillon de l’âme
Laisse de poussière après lui,
Et ce qui reste de la flamme
Sur le trépied, quand elle a lui !
Entre les fleurs et les acanthes,
Dans le marbre joyeusement,
Amours, ægipans et bacchantes
Dansaient autour du monument ;
Tout au plus un petit génie
Du pied éteignait un flambeau ;
Et l’art versait son harmonie
Sur la tristesse du tombeau.
Les tombes étaient attrayantes ;
Comme on fait d’un enfant qui dort,
D’images douces et riantes
La vie enveloppait la mort ;
La Mort dissimulait sa face
Aux trous profonds, au nez camard,
Dont la hideur railleuse efface
Les chimères du cauchemar.
Le monstre, sous la chair splendide
Cachait son fantôme inconnu,
Et l’œil de la vierge candide
Allait au bel éphèbe nu.
Seulement pour pousser à boire,
Au banquet de Trimalcion,
Une larve, joujou d’ivoire,
Faisait son apparition ;
Des dieux que l’art toujours révère
Trônaient au ciel marmoréen ;
Mais l’Olympe cède au Calvaire,
Jupiter au Nazaréen ;
Une voix dit : Pan est mort ! — L’ombre
S’étend. — Comme sur un drap noir,
Sur la tristesse immense et sombre
Le blanc squelette se fait voir ;
Il signe des pierres funèbres
De son paraphe de fémurs,
Pend son chapelet de vertèbres
Dans les charniers, le long des murs ;
Des cercueils lève le couvercle
Avec ses bras aux os pointus ;
Dessine ses côtes en cercle
Et rit de son large rictus ;
Il pousse à la danse macabre,
L’empereur, le pape et le roi,
Et de son cheval qui se cabre
Jette bas le preux plein d’effroi ;
Il entre chez la courtisane
Et fait des mines au miroir,
Du malade il boit la tisane,
De l’avare ouvre le tiroir ;
Piquant l’attelage qui rue
Avec un os pour aiguillon,
Du laboureur à la charrue
Termine en fosse le sillon ;
Et, parmi la foule priée,
Hôte inattendu, sous le banc,
Vole à la pâle mariée
Sa jarretière de ruban.
A chaque pas grossit la bande
Le jeune au vieux donne la main ;
L’irrésistible sarabande
Met en branle le genre humain.
Le spectre en tête se déhanche,
Dansant et jouant du rebec,
Et sur fond noir, en couleur blanche,
Holbein l’esquisse d’un trait sec.
Quand le siècle devient frivole
Il suit la mode, en tonnelet
Retrousse son linceul et vole
Comme un Cupidon de ballet,
Au tombeau-sofa des marquises
Qui reposent, lasses d’amour,
En des attitudes exquises,
Dans les chapelles Pompadour.
Mais voile-toi, masque sans joues,
Comédien que le ver mord,
Depuis assez longtemps tu joues
Le mélodrame de la Mort.
Reviens, reviens, bel art antique,
De ton paros étincelant
Couvrir ce squelette gothique ;
Dévore-le, bûcher brûlant !
Si nous sommes une statue
Sculptée à l’image de Dieu,
Quand cette image est abattue,
Jetons-en les débris au feu.
Toi, forme immortelle, remonte
Dans la flamme aux sources du beau,
Sans que ton argile ait la honte
Et les misères du tombeau !
Tristan Corbière
Petite Mort pour rire
Va vite, léger peigneur de comètes!
Les herbes au vent seront tes cheveux;
De ton oeil béant jailliront les feux
Follets, prisonniers dans les pauvres têtes…
Les fleurs de tombeau qu’on nomme Amourettes
Foisonneront plein ton rire terreux…
Et les myosotis, ces fleurs d’oubliettes…
Ne fais pas le lourd: cercueils de poètes
Pour les croque-morts sont de simples jeux,
Boîtes à violon qui sonnent le creux…
Ils te croiront mort! – Les bourgeois sont bêtes–
Va vite, léger peigneur de comètes!
Les herbes au vent seront tes cheveux;
De ton oeil béant jailliront les feux
Follets, prisonniers dans les pauvres têtes…
Les fleurs de tombeau qu’on nomme Amourettes
Foisonneront plein ton rire terreux…
Et les myosotis, ces fleurs d’oubliettes…
Ne fais pas le lourd: cercueils de poètes
Pour les croque-morts sont de simples jeux,
Boîtes à violon qui sonnent le creux…
Ils te croiront mort! – Les bourgeois sont bêtes–
Va vite, léger peigneur de comètes!
Tristan Corbière
Rondel
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours ;
Dors… en attendant venir toutes celles
Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours !
Entends-tu leurs pas ?… Ils ne sont pas lourds :
Oh ! les pieds légers ! – l’Amour a des ailes…
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Entends-tu leurs voix ?… Les caveaux sont sourds.
Dors : il pèse peu, ton faix d’immortelles ;
Ils ne viendront pas, tes amis les ours,
Jeter leur pavé sur tes demoiselles…
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours ;
Dors… en attendant venir toutes celles
Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours !
Entends-tu leurs pas ?… Ils ne sont pas lourds :
Oh ! les pieds légers ! – l’Amour a des ailes…
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Entends-tu leurs voix ?… Les caveaux sont sourds.
Dors : il pèse peu, ton faix d’immortelles ;
Ils ne viendront pas, tes amis les ours,
Jeter leur pavé sur tes demoiselles…
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Tristan L'Hermite
Consolation à Idalie sur la mort d’un Parent
Si la Mort connaissait le prix de la valeur
Ou se laissait surprendre aux plus aimables charmes,
Sans doute que Daphnis garanti du malheur,
En conservant sa vie, eût épargné vos larmes.
Mais la Parque sujette à la Fatalité,
Ayant les yeux bandés et l’oreille fermée,
Ne sait pas discerner les traits de la Beauté,
Et n’entend point le bruit que fait la Renommée.
Alexandre n’est plus, lui dont Mars fut jaloux,
César est dans la tombe aussi bien qu’un infâme :
Et la noble Camille aimable comme vous,
Est au fond du cercueil ainsi qu’une autre femme.
Bien que vous méritiez des devoirs si constants,
Et que vous paraissiez si charmante et si sage,
On ne vous verra plus avant qu’il soit cent ans,
Si ce n’est dans mes vers qui vivront davantage.
Par un ordre éternel qu’on voit en l’univers
Les plus dignes objets sont frêles comme verre,
Et le Ciel embelli de tant d’Astres divers
Dérobe tous les jours des Astres à la Terre.
Sitôt que notre esprit raisonne tant soit peu
En l’Avril de nos ans, en l’âge le plus tendre,
Nous rencontrons l’Amour qui met nos cœurs en feu,
Puis nous trouvons la Mort qui met nos corps en cendre.
Le Temps qui, sans repos, va d’un pas si léger,
Emporte avecque lui toutes les belles choses :
C’est pour nous avertir de le bien ménager
Et faire des bouquets en la saison des roses.
Ou se laissait surprendre aux plus aimables charmes,
Sans doute que Daphnis garanti du malheur,
En conservant sa vie, eût épargné vos larmes.
Mais la Parque sujette à la Fatalité,
Ayant les yeux bandés et l’oreille fermée,
Ne sait pas discerner les traits de la Beauté,
Et n’entend point le bruit que fait la Renommée.
Alexandre n’est plus, lui dont Mars fut jaloux,
César est dans la tombe aussi bien qu’un infâme :
Et la noble Camille aimable comme vous,
Est au fond du cercueil ainsi qu’une autre femme.
Bien que vous méritiez des devoirs si constants,
Et que vous paraissiez si charmante et si sage,
On ne vous verra plus avant qu’il soit cent ans,
Si ce n’est dans mes vers qui vivront davantage.
Par un ordre éternel qu’on voit en l’univers
Les plus dignes objets sont frêles comme verre,
Et le Ciel embelli de tant d’Astres divers
Dérobe tous les jours des Astres à la Terre.
Sitôt que notre esprit raisonne tant soit peu
En l’Avril de nos ans, en l’âge le plus tendre,
Nous rencontrons l’Amour qui met nos cœurs en feu,
Puis nous trouvons la Mort qui met nos corps en cendre.
Le Temps qui, sans repos, va d’un pas si léger,
Emporte avecque lui toutes les belles choses :
C’est pour nous avertir de le bien ménager
Et faire des bouquets en la saison des roses.
Tristan Tzara
À une morte
tu avances toujours aux confins de la nuit
le feu s’est éteint où finit la patience
même les pas sur des chemins imprévus
n’éveillent plus la magie des buts
braises braises
l’amour s’en souvient
rien ne nous distrait de l’attente assise
sur les genoux enfant aux plénitudes chaudes
pourrais-je oublier le son de cette voix
qui contribue à répandre la lumière
au-delà de toute présence
fraises fraises
à l’appel des lèvres
comme la mer contenue
toute une vie enlacée
et sur les innombrables poitrines des vagues
l’incessant froissement des jours effleurés
rêves rêves
aux silences de braise
pourrais-je oublier l’attente comblée
le temps ramassé sur lui-même
le jour jaillissant de chaque parole dite
le long embrasement de la durée conquise
sèves sèves
ma soif s’en souvient
le feu s’est éteint où finit la patience
même les pas sur des chemins imprévus
n’éveillent plus la magie des buts
braises braises
l’amour s’en souvient
rien ne nous distrait de l’attente assise
sur les genoux enfant aux plénitudes chaudes
pourrais-je oublier le son de cette voix
qui contribue à répandre la lumière
au-delà de toute présence
fraises fraises
à l’appel des lèvres
comme la mer contenue
toute une vie enlacée
et sur les innombrables poitrines des vagues
l’incessant froissement des jours effleurés
rêves rêves
aux silences de braise
pourrais-je oublier l’attente comblée
le temps ramassé sur lui-même
le jour jaillissant de chaque parole dite
le long embrasement de la durée conquise
sèves sèves
ma soif s’en souvient
Tristan Tzara
La Mort de Guillaume Apollinaire
nous ne savons rien
nous ne savions rien de la douleur
la saison amère du froid
creuse de longues traces dans nos muscles
il aurait plutôt aimé la joie de la victoire
sages sous les tristesses calmes en cage
ne pouvoir rien faire
si la neige tombait en haut
si le soleil montait chez nous pendant la nuit
pour nous chauffer
et les arbres pendaient avec leur couronne
– unique pleur–
si les oiseaux étaient parmi nous pour se mirer
dans le lac tranquille au-dessus de nos têtes
la mort serait un beau long voyage
et les vacances illimitées de la chair des structures et des os
nous ne savions rien de la douleur
la saison amère du froid
creuse de longues traces dans nos muscles
il aurait plutôt aimé la joie de la victoire
sages sous les tristesses calmes en cage
ne pouvoir rien faire
si la neige tombait en haut
si le soleil montait chez nous pendant la nuit
pour nous chauffer
et les arbres pendaient avec leur couronne
– unique pleur–
si les oiseaux étaient parmi nous pour se mirer
dans le lac tranquille au-dessus de nos têtes
la mort serait un beau long voyage
et les vacances illimitées de la chair des structures et des os
Victoire Babois
Deuxième élégie
En vain toujours errante, et toujours inquiète,
Je crois fuir ma douleur en fuyant ma retraite.
Ici pour mes yeux seuls la nature est en deuil,
Et tout semble avec moi gémir sur un cercueil.
Malgré moi-même, hélas ! de ma fille expirante
Je retrouve en tous lieux l’image déchirante ;
Je sens encor ses maux, je la revois en pleurs,
Tour à tour résistant, succombant aux douleurs,
S’attacher à mon sein, et d’une main débile
Sur ce sein malheureux se chercher un asile.
Le nom de mère, hélas ! qui fit tout mon bonheur,
Ses accents douloureux l’ont gravé dans mon cœur.
Par un dernier effort où survit sa tendresse,
Je la vois surmonter ses tourments, sa faiblesse ;
Ses yeux cherchent mes yeux, sa main cherche ma main ;
Elle m’appelle encore, et tombe sur mon sein…
Dieu puissant, Dieu cruel, tu combles ma misère ;
C’en est fait, elle expire, et je ne suis plus mère !
Ses yeux, ses yeux si doux sont fermés pour toujours.
Ma fille !… Non, le sort n’a pas tranché tes jours ;
Me séparer de toi n’est pas en sa puissance :
La preuve de ta vie est dans mon existence.
Oh ! reste dans mes bras ; pour combattre tes maux
J’inventerai des soins et des secours nouveaux ;
Tout deviendra possible au transport qui m’inspire :
Ma fille, tu vivras, puisqu’enfin je respire.
Accusant, menaçant, implorant tous les dieux,
J’invoquerai pour toi les enfers et les cieux ;
Palpitante d’effroi ta mère infortunée
Ose te disputer à la Mort étonnée ;
Entends, entends mes cris… Tu ne me réponds plus…
Ô trop aveugle espoir ! ô tourments inconnus !…
Dieu, rends-moi mon erreur et ce transport funeste ;
Mon délire est, hélas ! le seul bien qui me reste.
Je crois fuir ma douleur en fuyant ma retraite.
Ici pour mes yeux seuls la nature est en deuil,
Et tout semble avec moi gémir sur un cercueil.
Malgré moi-même, hélas ! de ma fille expirante
Je retrouve en tous lieux l’image déchirante ;
Je sens encor ses maux, je la revois en pleurs,
Tour à tour résistant, succombant aux douleurs,
S’attacher à mon sein, et d’une main débile
Sur ce sein malheureux se chercher un asile.
Le nom de mère, hélas ! qui fit tout mon bonheur,
Ses accents douloureux l’ont gravé dans mon cœur.
Par un dernier effort où survit sa tendresse,
Je la vois surmonter ses tourments, sa faiblesse ;
Ses yeux cherchent mes yeux, sa main cherche ma main ;
Elle m’appelle encore, et tombe sur mon sein…
Dieu puissant, Dieu cruel, tu combles ma misère ;
C’en est fait, elle expire, et je ne suis plus mère !
Ses yeux, ses yeux si doux sont fermés pour toujours.
Ma fille !… Non, le sort n’a pas tranché tes jours ;
Me séparer de toi n’est pas en sa puissance :
La preuve de ta vie est dans mon existence.
Oh ! reste dans mes bras ; pour combattre tes maux
J’inventerai des soins et des secours nouveaux ;
Tout deviendra possible au transport qui m’inspire :
Ma fille, tu vivras, puisqu’enfin je respire.
Accusant, menaçant, implorant tous les dieux,
J’invoquerai pour toi les enfers et les cieux ;
Palpitante d’effroi ta mère infortunée
Ose te disputer à la Mort étonnée ;
Entends, entends mes cris… Tu ne me réponds plus…
Ô trop aveugle espoir ! ô tourments inconnus !…
Dieu, rends-moi mon erreur et ce transport funeste ;
Mon délire est, hélas ! le seul bien qui me reste.
Victor Hugo
À Théophile Gautier
Je te salue au seuil sévère du tombeau !
Va chercher le vrai, toi qui sus trouver le beau.
Monte l’âpre escalier. Du haut des sombres marches,
Du noir pont de l’abîme on entrevoit les arches ;
Va ! meurs ! la dernière heure est le dernier degré !
Pars, aigle, tu vas voir des gouffres à ton gré ;
Tu vas voir l’absolu, le réel, le sublime,
Tu vas sentir le vent sinistre de la cime
Et l’éblouissement du prodige éternel.
Ton olympe, tu vas le voir du haut du ciel ;
Tu vas, du haut du vrai, voir l’humaine chimère,
Même celle de Job, même celle d’Homère,
Âme, et du haut de Dieu tu vas voir Jéhovah.
Monte ! esprit ! Grandis, plane, ouvre tes ailes, va !
Lorsqu’un vivant nous quitte, ému, je le contemple ;
Car, entrer dans la mort, c’est entrer dans le temple ;
Et, quand un homme meurt, je vois distinctement
Dans son ascension mon propre avènement.
Ami, je sens du sort la sombre plénitude ;
J’ai commencé la mort par de la solitude ;
Je vois mon profond soir vaguement s’étoiler ;
Voici l’heure où je vais aussi, moi, m’en aller.
Mon fil, trop long, frissonne et touche presque au glaive ;
Le vent qui t’emporta doucement me soulève,
Et je vais suivre ceux qui m’aimaient, moi, banni.
Leur œil fixe m’attire au fond de l’infini.
J’y cours. Ne fermez pas la porte funéraire.
Passons, car c’est la loi ; nul ne peut s’y soustraire ;
Tout penche, et ce grand siècle, avec tous ses rayons,
Entre en cette ombre immense, où pâles, nous fuyons.
Oh ! quel farouche bruit font dans le crépuscule
Les chênes qu’on abat pour le bûcher d’Hercule !
Les chevaux de la Mort se mettent à hennir
Et sont joyeux, car l’âge éclatant va finir ;
Ce siècle altier, qui sut dompter le vent contraire,
Expire… O Gautier ! toi, leur égal et leur frère,
Tu pars après Dumas, Lamartine et Musset.
L’onde antique est tarie où l’on rajeunissait ;
Comme il n’est plus de Styx, il n’est plus de Jouvence.
Le dur faucheur avec sa large lame avance,
Pensif et pas à pas, vers le reste du blé ;
C’est mon tour ; et la nuit emplit mon œil troublé
Qui, devinant, hélas ! l’avenir des colombes,
Pleure sur des berceaux et sourit à des tombes.
Va chercher le vrai, toi qui sus trouver le beau.
Monte l’âpre escalier. Du haut des sombres marches,
Du noir pont de l’abîme on entrevoit les arches ;
Va ! meurs ! la dernière heure est le dernier degré !
Pars, aigle, tu vas voir des gouffres à ton gré ;
Tu vas voir l’absolu, le réel, le sublime,
Tu vas sentir le vent sinistre de la cime
Et l’éblouissement du prodige éternel.
Ton olympe, tu vas le voir du haut du ciel ;
Tu vas, du haut du vrai, voir l’humaine chimère,
Même celle de Job, même celle d’Homère,
Âme, et du haut de Dieu tu vas voir Jéhovah.
Monte ! esprit ! Grandis, plane, ouvre tes ailes, va !
Lorsqu’un vivant nous quitte, ému, je le contemple ;
Car, entrer dans la mort, c’est entrer dans le temple ;
Et, quand un homme meurt, je vois distinctement
Dans son ascension mon propre avènement.
Ami, je sens du sort la sombre plénitude ;
J’ai commencé la mort par de la solitude ;
Je vois mon profond soir vaguement s’étoiler ;
Voici l’heure où je vais aussi, moi, m’en aller.
Mon fil, trop long, frissonne et touche presque au glaive ;
Le vent qui t’emporta doucement me soulève,
Et je vais suivre ceux qui m’aimaient, moi, banni.
Leur œil fixe m’attire au fond de l’infini.
J’y cours. Ne fermez pas la porte funéraire.
Passons, car c’est la loi ; nul ne peut s’y soustraire ;
Tout penche, et ce grand siècle, avec tous ses rayons,
Entre en cette ombre immense, où pâles, nous fuyons.
Oh ! quel farouche bruit font dans le crépuscule
Les chênes qu’on abat pour le bûcher d’Hercule !
Les chevaux de la Mort se mettent à hennir
Et sont joyeux, car l’âge éclatant va finir ;
Ce siècle altier, qui sut dompter le vent contraire,
Expire… O Gautier ! toi, leur égal et leur frère,
Tu pars après Dumas, Lamartine et Musset.
L’onde antique est tarie où l’on rajeunissait ;
Comme il n’est plus de Styx, il n’est plus de Jouvence.
Le dur faucheur avec sa large lame avance,
Pensif et pas à pas, vers le reste du blé ;
C’est mon tour ; et la nuit emplit mon œil troublé
Qui, devinant, hélas ! l’avenir des colombes,
Pleure sur des berceaux et sourit à des tombes.
Victor Hugo
A Villequier
Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
Et que je puis songer à la beauté des cieux ;
Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure
Je sors, pâle et vainqueur,
Et que je sens la paix de la grande nature
Qui m’entre dans le cœur ;
Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
Ému par ce superbe et tranquille horizon,
Examiner en moi les vérités profondes
Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;
Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre
De pouvoir désormais
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
Elle dort pour jamais ;
Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,
Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
Je reprends ma raison devant l’immensité ;
Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;
Je vous porte, apaisé,
Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire
Que vous avez brisé ;
Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes
Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !
Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent ;
Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
Ouvre le firmament ;
Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme
Est le commencement ;
Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,
Possédez l’infini, le réel, l’absolu ;
Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste
Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu !
Je ne résiste plus à tout ce qui m’arrive
Par votre volonté.
L’âme de deuils en deuils, l’homme de rive en rive,
Roule à l’éternité.
Nous ne voyons jamais qu’un seul côté des choses ;
L’autre plonge en la nuit d’un mystère effrayant.
L’homme subit le joug sans connaître les causes.
Tout ce qu’il voit est court, inutile et fuyant.
Vous faites revenir toujours la solitude
Autour de tous ses pas.
Vous n’avez pas voulu qu’il eût la certitude
Ni la joie ici-bas !
Dès qu’il possède un bien, le sort le lui retire.
Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,
Pour qu’il s’en puisse faire une demeure, et dire :
C’est ici ma maison, mon champ et mes amours !
Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;
Il vieillit sans soutiens.
Puisque ces choses sont, c’est qu’il faut qu’elles soient ;
J’en conviens, j’en conviens !
Le monde est sombre, ô Dieu ! l’immuable harmonie
Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;
L’homme n’est qu’un atome en cette ombre infinie,
Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.
Je sais que vous avez bien autre chose à faire
Que de nous plaindre tous,
Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
Ne vous fait rien, à vous !
Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue ;
Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;
Que la création est une grande roue
Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un ;
Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
Passent sous le ciel bleu ;
Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ;
Je le sais, ô mon Dieu !
Dans vos cieux, au-delà de la sphère des nues,
Au fond de cet azur immobile et dormant,
Peut-être faites-vous des choses inconnues
Où la douleur de l’homme entre comme élément.
Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre
Que des êtres charmants
S’en aillent, emportés par le tourbillon sombre
Des noirs événements.
Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses
Que rien ne déconcerte et que rien n’attendrit,
Vous ne pouvez avoir de subites clémences
Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !
Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme,
Et de considérer
Qu’humble comme un enfant et doux comme une femme,
Je viens vous adorer !
Considérez encor que j’avais, dès l’aurore,
Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,
Expliquant la nature à l’homme qui l’ignore,
Éclairant toute chose avec votre clarté ;
Que j’avais, affrontant la haine et la colère,
Fait ma tâche ici-bas,
Que je ne pouvais pas m’attendre à ce salaire,
Que je ne pouvais pas
Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie
Vous appesantiriez votre bras triomphant,
Et que, vous qui voyiez comme j’ai peu de joie,
Vous me reprendriez si vite mon enfant !
Qu’une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,
Que j’ai pu blasphémer,
Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette
Une pierre à la mer !
Considérez qu’on doute, ô mon Dieu, quand on souffre
Que l’œil qui pleure trop finit par s’aveugler,
Qu’un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,
Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,
Et qu’il ne se peut pas que l’homme, lorsqu’il sombre
Dans les afflictions,
Ait présente à l’esprit la sérénité sombre
Des constellations !
Aujourd’hui, moi qui fus faible comme une mère,
Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.
Je me sens éclairé dans ma douleur amère
Par un meilleur regard jeté sur l’univers.
Seigneur, je reconnais que l’homme est en délire
S’il ose murmurer ;
Je cesse d’accuser, je cesse de maudire,
Mais laissez-moi pleurer !
Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,
Puisque vous avez fait les hommes pour cela !
Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?
Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
Le soir, quand tout se tait,
Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,
Cet ange m’écoutait !
Hélas ! vers le passé tournant un œil d’envie,
Sans que rien ici-bas puisse m’en consoler,
Je regarde toujours ce moment de ma vie
Où je l’ai vue ouvrir son aile et s’envoler !
Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure,
L’instant, pleurs superflus !
Où je criai : L’enfant que j’avais tout à l’heure,
Quoi donc ! je ne l’ai plus !
Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
O mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !
L’angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
Et mon cœur est soumis, mais n’est pas résigné.
Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,
Mortels sujets aux pleurs,
Il nous est malaisé de retirer notre âme
De ces grandes douleurs.
Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,
Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin,
Au milieu des ennuis, des peines, des misères,
Et de l’ombre que fait sur nous notre destin,
Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
Petit être joyeux,
Si beau, qu’on a cru voir s’ouvrir à son entrée
Une porte des cieux ;
Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même
Croître la grâce aimable et la douce raison,
Lorsqu’on a reconnu que cet enfant qu’on aime,
Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,
Que c’est la seule joie ici-bas qui persiste
De tout ce qu’on rêva,
Considérez que c’est une chose bien triste
De le voir qui s’en va !
Villequier, 4 septembre 1847.
Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
Et que je puis songer à la beauté des cieux ;
Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure
Je sors, pâle et vainqueur,
Et que je sens la paix de la grande nature
Qui m’entre dans le cœur ;
Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
Ému par ce superbe et tranquille horizon,
Examiner en moi les vérités profondes
Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;
Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre
De pouvoir désormais
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
Elle dort pour jamais ;
Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,
Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
Je reprends ma raison devant l’immensité ;
Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;
Je vous porte, apaisé,
Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire
Que vous avez brisé ;
Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes
Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !
Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent ;
Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
Ouvre le firmament ;
Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme
Est le commencement ;
Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,
Possédez l’infini, le réel, l’absolu ;
Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste
Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu !
Je ne résiste plus à tout ce qui m’arrive
Par votre volonté.
L’âme de deuils en deuils, l’homme de rive en rive,
Roule à l’éternité.
Nous ne voyons jamais qu’un seul côté des choses ;
L’autre plonge en la nuit d’un mystère effrayant.
L’homme subit le joug sans connaître les causes.
Tout ce qu’il voit est court, inutile et fuyant.
Vous faites revenir toujours la solitude
Autour de tous ses pas.
Vous n’avez pas voulu qu’il eût la certitude
Ni la joie ici-bas !
Dès qu’il possède un bien, le sort le lui retire.
Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,
Pour qu’il s’en puisse faire une demeure, et dire :
C’est ici ma maison, mon champ et mes amours !
Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;
Il vieillit sans soutiens.
Puisque ces choses sont, c’est qu’il faut qu’elles soient ;
J’en conviens, j’en conviens !
Le monde est sombre, ô Dieu ! l’immuable harmonie
Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;
L’homme n’est qu’un atome en cette ombre infinie,
Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.
Je sais que vous avez bien autre chose à faire
Que de nous plaindre tous,
Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
Ne vous fait rien, à vous !
Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue ;
Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;
Que la création est une grande roue
Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un ;
Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
Passent sous le ciel bleu ;
Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ;
Je le sais, ô mon Dieu !
Dans vos cieux, au-delà de la sphère des nues,
Au fond de cet azur immobile et dormant,
Peut-être faites-vous des choses inconnues
Où la douleur de l’homme entre comme élément.
Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre
Que des êtres charmants
S’en aillent, emportés par le tourbillon sombre
Des noirs événements.
Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses
Que rien ne déconcerte et que rien n’attendrit,
Vous ne pouvez avoir de subites clémences
Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !
Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme,
Et de considérer
Qu’humble comme un enfant et doux comme une femme,
Je viens vous adorer !
Considérez encor que j’avais, dès l’aurore,
Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,
Expliquant la nature à l’homme qui l’ignore,
Éclairant toute chose avec votre clarté ;
Que j’avais, affrontant la haine et la colère,
Fait ma tâche ici-bas,
Que je ne pouvais pas m’attendre à ce salaire,
Que je ne pouvais pas
Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie
Vous appesantiriez votre bras triomphant,
Et que, vous qui voyiez comme j’ai peu de joie,
Vous me reprendriez si vite mon enfant !
Qu’une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,
Que j’ai pu blasphémer,
Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette
Une pierre à la mer !
Considérez qu’on doute, ô mon Dieu, quand on souffre
Que l’œil qui pleure trop finit par s’aveugler,
Qu’un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,
Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,
Et qu’il ne se peut pas que l’homme, lorsqu’il sombre
Dans les afflictions,
Ait présente à l’esprit la sérénité sombre
Des constellations !
Aujourd’hui, moi qui fus faible comme une mère,
Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.
Je me sens éclairé dans ma douleur amère
Par un meilleur regard jeté sur l’univers.
Seigneur, je reconnais que l’homme est en délire
S’il ose murmurer ;
Je cesse d’accuser, je cesse de maudire,
Mais laissez-moi pleurer !
Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,
Puisque vous avez fait les hommes pour cela !
Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?
Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
Le soir, quand tout se tait,
Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,
Cet ange m’écoutait !
Hélas ! vers le passé tournant un œil d’envie,
Sans que rien ici-bas puisse m’en consoler,
Je regarde toujours ce moment de ma vie
Où je l’ai vue ouvrir son aile et s’envoler !
Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure,
L’instant, pleurs superflus !
Où je criai : L’enfant que j’avais tout à l’heure,
Quoi donc ! je ne l’ai plus !
Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
O mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !
L’angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
Et mon cœur est soumis, mais n’est pas résigné.
Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,
Mortels sujets aux pleurs,
Il nous est malaisé de retirer notre âme
De ces grandes douleurs.
Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,
Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin,
Au milieu des ennuis, des peines, des misères,
Et de l’ombre que fait sur nous notre destin,
Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
Petit être joyeux,
Si beau, qu’on a cru voir s’ouvrir à son entrée
Une porte des cieux ;
Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même
Croître la grâce aimable et la douce raison,
Lorsqu’on a reconnu que cet enfant qu’on aime,
Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,
Que c’est la seule joie ici-bas qui persiste
De tout ce qu’on rêva,
Considérez que c’est une chose bien triste
De le voir qui s’en va !
Villequier, 4 septembre 1847.
Victor Hugo
Claire
. . . . . .
Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres.
Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit,
Tristes ; et la lueur de leurs charmants sourires
Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.
Car ils sont revenus, et c’est là le mystère ;
Nous entendons quelqu’un flotter, un souffle errer,
Des robes effleurer notre seuil solitaire,
Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.
Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre ;
Nous sentons, lorsqu’ayant la lassitude en nous,
Nous nous levons après quelque prière sombre,
Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.
Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre :
— Mon père, encore un peu ! Ma mère, encore un jour !
M’entends-tu ? Je suis là. Je reste pour t’attendre
Sur l’échelon d’en bas de l’échelle d’amour.
Je t’attends pour pouvoir nous en aller ensemble.
Cette vie est amère, et tu vas en sortir.
Pauvre cœur, ne crains rien, Dieu vit ! la mort rassemble.
Tu redeviendras ange ayant été martyr. —
Oh ! quand donc viendrez-vous ? Vous retrouver, c’est naître
Quand verrons-nous, ainsi qu’un idéal flambeau,
La douce étoile mort, rayonnante, apparaître
A ce noir horizon qu’on nomme le tombeau ?
Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes !
Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,
Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,
Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits ?
. . . . . .
Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres.
Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit,
Tristes ; et la lueur de leurs charmants sourires
Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.
Car ils sont revenus, et c’est là le mystère ;
Nous entendons quelqu’un flotter, un souffle errer,
Des robes effleurer notre seuil solitaire,
Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.
Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre ;
Nous sentons, lorsqu’ayant la lassitude en nous,
Nous nous levons après quelque prière sombre,
Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.
Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre :
— Mon père, encore un peu ! Ma mère, encore un jour !
M’entends-tu ? Je suis là. Je reste pour t’attendre
Sur l’échelon d’en bas de l’échelle d’amour.
Je t’attends pour pouvoir nous en aller ensemble.
Cette vie est amère, et tu vas en sortir.
Pauvre cœur, ne crains rien, Dieu vit ! la mort rassemble.
Tu redeviendras ange ayant été martyr. —
Oh ! quand donc viendrez-vous ? Vous retrouver, c’est naître
Quand verrons-nous, ainsi qu’un idéal flambeau,
La douce étoile mort, rayonnante, apparaître
A ce noir horizon qu’on nomme le tombeau ?
Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes !
Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,
Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,
Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits ?
. . . . . .
Victor Hugo
Demain, dès l’aube…
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
3 septembre 1847.
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
3 septembre 1847.
Victor Hugo
Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;
Ellé entrait, et disait : « Bonjour, mon petit père » ;
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.
Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
Et mainte page blanche entre ses mains froissée
Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
Et c’était un esprit avant d’être une femme.
Son regard reflétait la clarté de son âme.
Elle me consultait sur tout à tous moments.
Oh! que de soirs d’hiver radieux et charmants
Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
Tout près, quelques amis causant au coin du feu!
J’appelais cette vie être content de peu!
Et dire qu’elle est morte! hélas! que Dieu m’assiste !
Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;
J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux
Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;
Ellé entrait, et disait : « Bonjour, mon petit père » ;
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.
Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
Et mainte page blanche entre ses mains froissée
Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
Et c’était un esprit avant d’être une femme.
Son regard reflétait la clarté de son âme.
Elle me consultait sur tout à tous moments.
Oh! que de soirs d’hiver radieux et charmants
Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
Tout près, quelques amis causant au coin du feu!
J’appelais cette vie être content de peu!
Et dire qu’elle est morte! hélas! que Dieu m’assiste !
Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;
J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux
Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
Victor Hugo
La fin de Satan
Le soleil était là qui mourait dans l’abîme.
L’astre, au fond du brouillard, sans air qui le ranime,
Se refroidissait, morne et lentement détruit.
On voyait sa rondeur sinistre dans la nuit ;
Et l’on voyait décroître, en ce silence sombre,
Ses ulcères de feu sous une lèpre d’ombre.
Charbon d’un monde éteint ! flambeau soufflé par Dieu !
Ses crevasses montraient encore un peu de feu,
Comme si par les trous du crâne on eût vu l’âme.
Au centre palpitait et rampait une flamme
Qui par instants léchait les bords extérieurs,
Et de chaque cratère il sortait des lueurs
Qui frissonnaient ainsi que de flamboyants glaives,
Et s’évanouissaient sans bruit comme des rêves.
L’astre était presque noir. L’archange était si las
Qu’il n’avait plus de voix et plus de souffle, hélas !
Et l’astre agonisait sous ses regards farouches.
Il mourait, il luttait. Avec ses sombres bouches
Dans l’obscurité froide il lançait par moments
Des flots ardents, des blocs rougis, des monts fumants,
Des rocs tout écumants de sa clarté première ;
Comme si ce géant de vie et de lumière,
Englouti par la brume où tout s’évanouit,
N’eût pas voulu mourir sans insulter la nuit
Et sans cracher sa lave à la face de l’ombre.
Autour de lui le temps et l’espace et le nombre
Et la forme et le bruit expiraient, en créant
L’unité formidable et noire du néant.
Le spectre
Rien levait sa tête hors du gouffre.
Soudain, du cœur de l’astre, un âpre jet de soufre,
Pareil à la clameur du mourant éperdu,
Sortit, brusque, éclatant, splendide, inattendu,
Et, découpant au loin mille formes funèbres,
Énorme, illumina, jusqu’au fond des ténèbres,
Les porches monstrueux de l’infini profond.
Les angles que la nuit et l’immensité font
Apparurent. Satan, égaré, sans haleine,
La prunelle éblouie et de cet éclair pleine,
Battit de l’aile, ouvrit les mains, puis tressaillit
Et cria : — Désespoir ! le voilà qui pâlit ! –
Et l’archange comprit, pareil au mât qui sombre,
Qu’il était le noyé du déluge de l’ombre ;
Il reploya son aile aux ongles de granit
Et se tordit les bras.
— Et l’astre s’éteignit.
L’astre, au fond du brouillard, sans air qui le ranime,
Se refroidissait, morne et lentement détruit.
On voyait sa rondeur sinistre dans la nuit ;
Et l’on voyait décroître, en ce silence sombre,
Ses ulcères de feu sous une lèpre d’ombre.
Charbon d’un monde éteint ! flambeau soufflé par Dieu !
Ses crevasses montraient encore un peu de feu,
Comme si par les trous du crâne on eût vu l’âme.
Au centre palpitait et rampait une flamme
Qui par instants léchait les bords extérieurs,
Et de chaque cratère il sortait des lueurs
Qui frissonnaient ainsi que de flamboyants glaives,
Et s’évanouissaient sans bruit comme des rêves.
L’astre était presque noir. L’archange était si las
Qu’il n’avait plus de voix et plus de souffle, hélas !
Et l’astre agonisait sous ses regards farouches.
Il mourait, il luttait. Avec ses sombres bouches
Dans l’obscurité froide il lançait par moments
Des flots ardents, des blocs rougis, des monts fumants,
Des rocs tout écumants de sa clarté première ;
Comme si ce géant de vie et de lumière,
Englouti par la brume où tout s’évanouit,
N’eût pas voulu mourir sans insulter la nuit
Et sans cracher sa lave à la face de l’ombre.
Autour de lui le temps et l’espace et le nombre
Et la forme et le bruit expiraient, en créant
L’unité formidable et noire du néant.
Le spectre
Rien levait sa tête hors du gouffre.
Soudain, du cœur de l’astre, un âpre jet de soufre,
Pareil à la clameur du mourant éperdu,
Sortit, brusque, éclatant, splendide, inattendu,
Et, découpant au loin mille formes funèbres,
Énorme, illumina, jusqu’au fond des ténèbres,
Les porches monstrueux de l’infini profond.
Les angles que la nuit et l’immensité font
Apparurent. Satan, égaré, sans haleine,
La prunelle éblouie et de cet éclair pleine,
Battit de l’aile, ouvrit les mains, puis tressaillit
Et cria : — Désespoir ! le voilà qui pâlit ! –
Et l’archange comprit, pareil au mât qui sombre,
Qu’il était le noyé du déluge de l’ombre ;
Il reploya son aile aux ongles de granit
Et se tordit les bras.
— Et l’astre s’éteignit.