Poèmes de ce thème
Mort et deuil
Marguerite Yourcenar
Voici que le silence
Voici que le silence a les seules paroles
Qu’on puisse, près de vous, dire sans vous blesser ;
Laissons pleuvoir sur vous les larmes des corolles ;
Il ne faut que sourire à ce qui doit passer.
À l’heure où fatigués nous déposons nos rôles,
Au même lit secret les dormeurs vont glisser ;
Par chaque doigt tremblant des herbes qui nous frôlent,
Vous pouvez me bénir et moi vous caresser.
C’est à votre douceur que mon sentier m’amène.
De ce sol lentement imprégné d’âme humaine,
L’oubli, lent jardinier, extirpe les remords.
L’impérissable amour erre de veine en veine ;
Je ne veux pas troubler par une plainte vaine
L’éternel rendez-vous de la terre et des morts.
Qu’on puisse, près de vous, dire sans vous blesser ;
Laissons pleuvoir sur vous les larmes des corolles ;
Il ne faut que sourire à ce qui doit passer.
À l’heure où fatigués nous déposons nos rôles,
Au même lit secret les dormeurs vont glisser ;
Par chaque doigt tremblant des herbes qui nous frôlent,
Vous pouvez me bénir et moi vous caresser.
C’est à votre douceur que mon sentier m’amène.
De ce sol lentement imprégné d’âme humaine,
L’oubli, lent jardinier, extirpe les remords.
L’impérissable amour erre de veine en veine ;
Je ne veux pas troubler par une plainte vaine
L’éternel rendez-vous de la terre et des morts.
Marie Noel
Crépuscule
L’heure viendra… l’heure vient… elle est venue
Où je serai l’étrangère en ma maison,
Où j’aurai sous le front une ombre inconnue
Qui cache ma raison aux autres raisons.
Ils diront que j’ai perdu ma lumière
Parce que je vois ce que nul œil n’atteint :
La lueur d’avant mon aube la première
Et d’après mon soir le dernier qui s’éteint.
Ils diront que j’ai perdu ma présence
Parce qu’attentive aux présages épars
Qui m’appellent de derrière ma naissance,
J’entends s’ouvrir les demeures d’autre part.
Ils diront que ma bouche devient folle
Et que les mots n’y savent plus ce qu’ils font
Parce qu’au bord du jour pâle, mes paroles
Sortent d’un silence insolite et profond.
Ils diront que je retombe au bas âge
Qui n’a pas encore appris la vérité
Des ans clairs et leur sagesse de passage,
Parce que je retourne à l’Éternité.
Où je serai l’étrangère en ma maison,
Où j’aurai sous le front une ombre inconnue
Qui cache ma raison aux autres raisons.
Ils diront que j’ai perdu ma lumière
Parce que je vois ce que nul œil n’atteint :
La lueur d’avant mon aube la première
Et d’après mon soir le dernier qui s’éteint.
Ils diront que j’ai perdu ma présence
Parce qu’attentive aux présages épars
Qui m’appellent de derrière ma naissance,
J’entends s’ouvrir les demeures d’autre part.
Ils diront que ma bouche devient folle
Et que les mots n’y savent plus ce qu’ils font
Parce qu’au bord du jour pâle, mes paroles
Sortent d’un silence insolite et profond.
Ils diront que je retombe au bas âge
Qui n’a pas encore appris la vérité
Des ans clairs et leur sagesse de passage,
Parce que je retourne à l’Éternité.
Mathurin Régnier
Épitaphe
J’ai vécu sans nul pensement,
Me laissant aller doucement
À la bonne loi naturelle,
Et si m’étonne fort pourquoi
La mort daigna songer à moi,
Qui n’ai daigné penser à elle.
Me laissant aller doucement
À la bonne loi naturelle,
Et si m’étonne fort pourquoi
La mort daigna songer à moi,
Qui n’ai daigné penser à elle.
Maurice Scève
Arion églogue sur le trépas de feu monsieur le dauphin
. . . . . .
Donc pour plourer une si grande perte
J’habiteray ceste terre deserte,
Ou ce mien corps de peu, à peu, mourra,
Et avec moy seulement demourra
Pour compaignon sus ceste triste rive,
Ung doulx languir jusqu’à la mort tardive.
Donc pour plourer une si grande perte
J’habiteray ceste terre deserte,
Ou ce mien corps de peu, à peu, mourra,
Et avec moy seulement demourra
Pour compaignon sus ceste triste rive,
Ung doulx languir jusqu’à la mort tardive.
Patrice de La Tour du Pin
Cerf à l’abreuvoir
Chant sur ma fosse : qu’il entraîne
Le chant de la fosse elle-même
Comme un nuage lourd de pluie;
Formé non pas aux dépressions
De la peur d’étre en perdition,
Ni au grand large de la vie;
Mais dans le petit jour glacé,
L’haleine d’un cerf redressé
Sur la fosse abrupte aprés boire,
La fosse en cours de fouissement
Ou les hommes du Testament
Se désaltérent en mémoire
Du Seigneur qui en fit un puits :
La mort creuse, le ciel remplit
Inlassablement d’eaux pluviales,
Pour un miroir, dormant d’abord,
Puis la fontaine en pleine mort
Qui remonte jusqu’a l’étale,
Au trait de scie, bien indiqué
Dés la naissance pour marquer
Le lieu d’où attendre lumière,
Maintenant tout engorgé d’eau,
Portant le seul reflet d’en haut,
Comme il n’est plus d’ombre cétiére...
Et je bois le jour au reflet
Dans la vague qui l’a noyé,
Et c’est lui qui devient rivière
Par les durs passages du cœur,
Moitié buée, moitié lueur,
Jusqu’a la bouche dans la mer.
Alors le nuage s’en va
Portant vie au petit jour froid
Ainsi que Vhaleine d’un cerf...
Le chant de la fosse elle-même
Comme un nuage lourd de pluie;
Formé non pas aux dépressions
De la peur d’étre en perdition,
Ni au grand large de la vie;
Mais dans le petit jour glacé,
L’haleine d’un cerf redressé
Sur la fosse abrupte aprés boire,
La fosse en cours de fouissement
Ou les hommes du Testament
Se désaltérent en mémoire
Du Seigneur qui en fit un puits :
La mort creuse, le ciel remplit
Inlassablement d’eaux pluviales,
Pour un miroir, dormant d’abord,
Puis la fontaine en pleine mort
Qui remonte jusqu’a l’étale,
Au trait de scie, bien indiqué
Dés la naissance pour marquer
Le lieu d’où attendre lumière,
Maintenant tout engorgé d’eau,
Portant le seul reflet d’en haut,
Comme il n’est plus d’ombre cétiére...
Et je bois le jour au reflet
Dans la vague qui l’a noyé,
Et c’est lui qui devient rivière
Par les durs passages du cœur,
Moitié buée, moitié lueur,
Jusqu’a la bouche dans la mer.
Alors le nuage s’en va
Portant vie au petit jour froid
Ainsi que Vhaleine d’un cerf...
Paul Claudel
Ballade
Les négociateurs de Tyr et ceux-là qui vont à leurs affaires aujourd’hui sur l’eau dans de grandes imaginations mécaniques,
Ceux que le mouchoir par les ailes de cette mouette encore accompagne quand le bras qui l’agitait a disparu,
Ceux à qui leur vigne et leur champ ne suffisaient pas, mais Monsieur avait son idée personnelle sur l’Amérique,
Ceux qui sont partis pour toujours et qui n’arriveront pas non plus,
Tous ces dévoreurs de la distance, c’est la mer elle-même a présent qu’on leur sert, penses-tu qu’ils en auront assez?
Qui une fois y a mis les lèvres ne lâche point facilement la coupe:
Ce sera long d’en venir à bout, mais on peut tout de même essayer:
Il n’y a que la première gorgée qui coûte.
Equipages des bâtiments torpillés dont on voit les noms dans les statistiques,
Garnisons des cuirassés tout à coup qui s’en vont par le plus court à la terre,
Patrouilleurs de chalutiers poitrinaires, pensionnaires de sous-marins ataxiques,
Et tout ce que décharge un grand transport pêle-mêle quand il se met la quille en l’air,
Pour eux tous voici le devoir autour d’eux à la mesure de cet horizon circulaire.
C’est la mer qui se met en mouvement vers eux, plus besoin d’y chercher sa route.
Il n’y a qu’à ouvrir la bouche toute grande et à se laisser faire:
Ce n’est que la première gorgée qui coûte.
Qu’est-ce qu’ils disaient, la dernière nuit, les passagers des grands transatlantiques,
La nuit même avant le dernier jour où le sans-fil a dit:
“Nous sombrons!”
Pendant que les émigrants de troisième classe là-bas faisaient timidement un peu de musique
Et que la mer inlassablement montait et redescendait à chaque coupée du salon?
“Les choses qu’on a une fois quittées, à quoi bon leur garder son cœur?
“Qui voudrait que la vie recommence quand il sait qu’elle est finie toute?
“Retrouver ceux qu’on aime serait bon, mais l’oubli est encore meilleur:
Il n’y a que la première gorgée qui coûte.”
Ceux que le mouchoir par les ailes de cette mouette encore accompagne quand le bras qui l’agitait a disparu,
Ceux à qui leur vigne et leur champ ne suffisaient pas, mais Monsieur avait son idée personnelle sur l’Amérique,
Ceux qui sont partis pour toujours et qui n’arriveront pas non plus,
Tous ces dévoreurs de la distance, c’est la mer elle-même a présent qu’on leur sert, penses-tu qu’ils en auront assez?
Qui une fois y a mis les lèvres ne lâche point facilement la coupe:
Ce sera long d’en venir à bout, mais on peut tout de même essayer:
Il n’y a que la première gorgée qui coûte.
Equipages des bâtiments torpillés dont on voit les noms dans les statistiques,
Garnisons des cuirassés tout à coup qui s’en vont par le plus court à la terre,
Patrouilleurs de chalutiers poitrinaires, pensionnaires de sous-marins ataxiques,
Et tout ce que décharge un grand transport pêle-mêle quand il se met la quille en l’air,
Pour eux tous voici le devoir autour d’eux à la mesure de cet horizon circulaire.
C’est la mer qui se met en mouvement vers eux, plus besoin d’y chercher sa route.
Il n’y a qu’à ouvrir la bouche toute grande et à se laisser faire:
Ce n’est que la première gorgée qui coûte.
Qu’est-ce qu’ils disaient, la dernière nuit, les passagers des grands transatlantiques,
La nuit même avant le dernier jour où le sans-fil a dit:
“Nous sombrons!”
Pendant que les émigrants de troisième classe là-bas faisaient timidement un peu de musique
Et que la mer inlassablement montait et redescendait à chaque coupée du salon?
“Les choses qu’on a une fois quittées, à quoi bon leur garder son cœur?
“Qui voudrait que la vie recommence quand il sait qu’elle est finie toute?
“Retrouver ceux qu’on aime serait bon, mais l’oubli est encore meilleur:
Il n’y a que la première gorgée qui coûte.”
Paul Éluard
Mourir
Qui ne veut mourir s’affole
Qui se voit mort se console
Que sortira-t-il de toi
Quelle danseuse immobile
Blanche très exactement
Quelle mendiante d’été
Aux vertus encore vertes
Aux sourires suppliciés
Quelle belle aux gants pudiques
Aux mains vierges au front lisse
Quel jour quel regard quel songe
Aveugle aux ombres terrestres
Tu mourras les yeux ouverts.
Qui se voit mort se console
Que sortira-t-il de toi
Quelle danseuse immobile
Blanche très exactement
Quelle mendiante d’été
Aux vertus encore vertes
Aux sourires suppliciés
Quelle belle aux gants pudiques
Aux mains vierges au front lisse
Quel jour quel regard quel songe
Aveugle aux ombres terrestres
Tu mourras les yeux ouverts.
Paul Éluard
Notre vie
Notre vie tu l’as faite elle est ensevelie
Aurore d’une ville un beau matin de mai
Sur laquelle la terre a refermé son poing
Aurore en moi dix-sept années toujours plus claires
Et la mort entre en moi comme dans un moulin
Notre vie disais-tu si contente de vivre
Et de donner la vie à ce que nous aimions
Mais la mort a rompu l’équilibre du temps
La mort qui vient la mort qui va la mort vécue
La mort visible boit et mange à mes dépens
Morte visible Nusch invisible et plus dure
Que la soif et la faim à mon corps épuisé
Masque de neige sur la terre et sous la terre
Source des larmes dans la nuit masque d’aveugle
Mon passé se dissout je fais place au silence.
Aurore d’une ville un beau matin de mai
Sur laquelle la terre a refermé son poing
Aurore en moi dix-sept années toujours plus claires
Et la mort entre en moi comme dans un moulin
Notre vie disais-tu si contente de vivre
Et de donner la vie à ce que nous aimions
Mais la mort a rompu l’équilibre du temps
La mort qui vient la mort qui va la mort vécue
La mort visible boit et mange à mes dépens
Morte visible Nusch invisible et plus dure
Que la soif et la faim à mon corps épuisé
Masque de neige sur la terre et sous la terre
Source des larmes dans la nuit masque d’aveugle
Mon passé se dissout je fais place au silence.
Paul Éluard
Vivante et morte séparée
Vivante et morte séparée j’ai trébuché
Sur une tombe sur un corps
Qui soulève à peine la terre
Sur un corps dont j’étais construit
Sur la bouche qui me parlait
Et sur les yeux pourris de toutes les vertus
Mes mains mes pieds étaient les siens
Et mes désirs et mon poème étaient les siens
J’ai trébuché sur sa gaîté sur sa bonté
Qui maintenant ont les rigueurs de son squelette
Mon amour est de plus en plus concret il est en terre
Et non ailleurs j’imagine son odeur
Mon amour mon petit ma couronne d’odeurs
Tu n’avais rien de rien à faire avec la mort
Ton crâne n’avait pas connu la nuit des temps
Mon éphémère écoute je suis là je l’accompagne
Je te parle notre langue elle est minime et va d’un coup
Du grand soleil au grand soleil et nous mourons d’être vivants
Écoute ici c’est notre chien ici notre maison
Ici c’est notre lit ici ceux qui nous aiment
Tous les produits de notre cœur de notre sang
Et de nos sens et de nos rêves
Je n’oublie rien de ces oiseaux de grande espèce
Qui nous guident qui nous enlèvent
Et qui font des trous dans l’azur
Comme volcans en pleine terre
Ma fille mon garçon petite mère et petit père
Mon poème ce soir aurait pu te distraire
Avec les mots précis que tu es fière de comprendre
Avec les arrêts brusques des péripéties
Et les zibelines vives de la coquetterie
Et l’abasourdissante écume de la mer
Et la réminiscence et l’oubli délétère
Mon corps vivant charmant ma raison ma déraison
Ma séduction ma solitude mon plaisir et ma souffrance
Ma modestie et mon orgueil ma perversion et mon mérite
Toute petite et délabrée parfaite et pure
Pareille à un verre d’eau qui sera toujours bu
Je ne dors pas je suis tombé j’ai trébuché sur ton absence
Je suis sans feu sans force près de toi
Je suis le dessous de la bête je m’accroche
A notre chute à notre ruine
Je suis au-dessous de tes restes
J’aspire à ton néant je voudrais voir mon front
Comme un caillou loin dans la terre
Comme un bateau fondu dans l’eau
Mon petit qui pourtant m’engendras en orage
Me convertis en homme et m’aimas comme un sage
Ma voix n’a pas d’écho j’ai honte de parler
Je souffre pour toujours de ton silence ô mon amour.
Sur une tombe sur un corps
Qui soulève à peine la terre
Sur un corps dont j’étais construit
Sur la bouche qui me parlait
Et sur les yeux pourris de toutes les vertus
Mes mains mes pieds étaient les siens
Et mes désirs et mon poème étaient les siens
J’ai trébuché sur sa gaîté sur sa bonté
Qui maintenant ont les rigueurs de son squelette
Mon amour est de plus en plus concret il est en terre
Et non ailleurs j’imagine son odeur
Mon amour mon petit ma couronne d’odeurs
Tu n’avais rien de rien à faire avec la mort
Ton crâne n’avait pas connu la nuit des temps
Mon éphémère écoute je suis là je l’accompagne
Je te parle notre langue elle est minime et va d’un coup
Du grand soleil au grand soleil et nous mourons d’être vivants
Écoute ici c’est notre chien ici notre maison
Ici c’est notre lit ici ceux qui nous aiment
Tous les produits de notre cœur de notre sang
Et de nos sens et de nos rêves
Je n’oublie rien de ces oiseaux de grande espèce
Qui nous guident qui nous enlèvent
Et qui font des trous dans l’azur
Comme volcans en pleine terre
Ma fille mon garçon petite mère et petit père
Mon poème ce soir aurait pu te distraire
Avec les mots précis que tu es fière de comprendre
Avec les arrêts brusques des péripéties
Et les zibelines vives de la coquetterie
Et l’abasourdissante écume de la mer
Et la réminiscence et l’oubli délétère
Mon corps vivant charmant ma raison ma déraison
Ma séduction ma solitude mon plaisir et ma souffrance
Ma modestie et mon orgueil ma perversion et mon mérite
Toute petite et délabrée parfaite et pure
Pareille à un verre d’eau qui sera toujours bu
Je ne dors pas je suis tombé j’ai trébuché sur ton absence
Je suis sans feu sans force près de toi
Je suis le dessous de la bête je m’accroche
A notre chute à notre ruine
Je suis au-dessous de tes restes
J’aspire à ton néant je voudrais voir mon front
Comme un caillou loin dans la terre
Comme un bateau fondu dans l’eau
Mon petit qui pourtant m’engendras en orage
Me convertis en homme et m’aimas comme un sage
Ma voix n’a pas d’écho j’ai honte de parler
Je souffre pour toujours de ton silence ô mon amour.
Paul Fort
Complainte du petit cheval blanc
Le petit cheval dans le mauvais temps, qu’il avait donc du courage !
C’était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant.
Il n’y avait jamais de beau temps dans ce pauvre paysage.
Il n’y avait jamais de printemps, ni derrière ni devant.
Mais toujours il était content, menant les gars du village,
À travers la pluie noire des champs, tous derrière et lui devant.
Sa voiture allait poursuivant sa belle petite queue sauvage.
C’est alors qu’il était content, eux derrière et lui devant.
Mais un jour, dans le mauvais temps, un jour qu’il était si sage,
Il est mort par un éclair blanc, tous derrière et lui devant.
Il est mort sans voir le beau temps, qu’il avait donc du courage !
Il est mort sans voir le printemps ni derrière ni devant.
C’était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant.
Il n’y avait jamais de beau temps dans ce pauvre paysage.
Il n’y avait jamais de printemps, ni derrière ni devant.
Mais toujours il était content, menant les gars du village,
À travers la pluie noire des champs, tous derrière et lui devant.
Sa voiture allait poursuivant sa belle petite queue sauvage.
C’est alors qu’il était content, eux derrière et lui devant.
Mais un jour, dans le mauvais temps, un jour qu’il était si sage,
Il est mort par un éclair blanc, tous derrière et lui devant.
Il est mort sans voir le beau temps, qu’il avait donc du courage !
Il est mort sans voir le printemps ni derrière ni devant.
Paul Verlaine
“ mort ”
Les Armes ont tu leurs ordres en attendant
De vibrer à nouveau dans des mains admirables
Ou scélérates, et, tristes, le bras pendant,
Nous allons, mal rêveurs, dans le vague des Fables.
Les Armes ont tu leurs ordres qu’on attendait
Même chez les rêveurs mensongers que nous sommes,
Honteux de notre bras qui pendait et tardait,
Et nous allons, désappointés, parmi les hommes.
Armes, vibrez! mains admirables, prenez-les,
Mains scélérates à défaut des admirables!
Prenez-les donc et faites signe aux En-allés
Dans les fables plus incertaines que les sables.
Tirez du rêve notre exode, voulez-vous ?
Nous mourons d’étre ainsi languides, presque infames!
Armes parlez! Vos ordres vont étre pour nous
La vie enfin fleurie au bout, s’il faut, des lames.
La mort que nous aimons, que nous eûmes toujours
Pour but de ce chemin ow prospérent la ronce
Et lortie, ô la mort sans plus ces émois lourds,
Délicieuse et dont la victoire est l’annonce!
Décembre 1895, Derniers Poèmes
De vibrer à nouveau dans des mains admirables
Ou scélérates, et, tristes, le bras pendant,
Nous allons, mal rêveurs, dans le vague des Fables.
Les Armes ont tu leurs ordres qu’on attendait
Même chez les rêveurs mensongers que nous sommes,
Honteux de notre bras qui pendait et tardait,
Et nous allons, désappointés, parmi les hommes.
Armes, vibrez! mains admirables, prenez-les,
Mains scélérates à défaut des admirables!
Prenez-les donc et faites signe aux En-allés
Dans les fables plus incertaines que les sables.
Tirez du rêve notre exode, voulez-vous ?
Nous mourons d’étre ainsi languides, presque infames!
Armes parlez! Vos ordres vont étre pour nous
La vie enfin fleurie au bout, s’il faut, des lames.
La mort que nous aimons, que nous eûmes toujours
Pour but de ce chemin ow prospérent la ronce
Et lortie, ô la mort sans plus ces émois lourds,
Délicieuse et dont la victoire est l’annonce!
Décembre 1895, Derniers Poèmes
Pétrus Borel
Rêveries
La mort sert de morale aux fables de la vie.
La vie est un champ clos de milliaires semé,
Où souvent le champion se brise tout armé
A l’unième… Or, voilà le destin que j’envie !
Le monde est une mer où l’humble caboteur,
Pauvre, va se traînant du cirque au promontoire ;
Où le hardi forban croise sous l’équateur,
Gorgé du sang du faible, et d’or expiatoire. —
Mort, suprême bourreau !.….. non, plutôt vide, rien,
Basse fosse où tout va. mort sourde au cri du lâche !
Tous les êtres sont pairs devant ta juste hache,
L’homme et le chien !
Tous, oui ! tous, du grand œuvre, œuvre faible et pâture :
Du détriment jaillit la reproduction
Qui si tôt sachemine à la destruction.
Naître, souffrir, mourir, c’est tout dans la nature
Ce que l’homme perçoit ; car elle est un bouquin
Qu’on ne peut déchiffrer ; un manuscrit arabe
Aux mains d’un muletier : hors le titre et la fin,
Il n’interprète rien, rien, pas une syllabe.
On dit l’homme, ici-bas, pèlerin aspirant :
Soit ! mais quelle est sa Mecque ou bien son Compostelle ?
Les cieux ?.. auberge ouverte à son âme immortelle ?...
Non ! le néant !
Autour de moi voyez la foule sourcilleuse
S’ameuter, du néant son haut cœur est marri. —
Dites, de ce vieux chêne où va le tronc pourri ?
Poudre grossir la glèbe. — Et vous, souche orgueilleuse !
Un ogre appelé Dieu vous garde un autre sort !
Moins de prétentions, allons, race servile,
Peut-être avant longtemps, votre tête de mort
Servira de jouet aux enfants par la ville !..
Peu vous importe, au fait, votre vil ossement ;
Qu’on le traîne au bourbier, qu’on le frappe et l’écorne…
Il renaîtra tout neuf, quand sonnera la corne
Du jugement !
La vie est un champ clos de milliaires semé,
Où souvent le champion se brise tout armé
A l’unième… Or, voilà le destin que j’envie !
Le monde est une mer où l’humble caboteur,
Pauvre, va se traînant du cirque au promontoire ;
Où le hardi forban croise sous l’équateur,
Gorgé du sang du faible, et d’or expiatoire. —
Mort, suprême bourreau !.….. non, plutôt vide, rien,
Basse fosse où tout va. mort sourde au cri du lâche !
Tous les êtres sont pairs devant ta juste hache,
L’homme et le chien !
Tous, oui ! tous, du grand œuvre, œuvre faible et pâture :
Du détriment jaillit la reproduction
Qui si tôt sachemine à la destruction.
Naître, souffrir, mourir, c’est tout dans la nature
Ce que l’homme perçoit ; car elle est un bouquin
Qu’on ne peut déchiffrer ; un manuscrit arabe
Aux mains d’un muletier : hors le titre et la fin,
Il n’interprète rien, rien, pas une syllabe.
On dit l’homme, ici-bas, pèlerin aspirant :
Soit ! mais quelle est sa Mecque ou bien son Compostelle ?
Les cieux ?.. auberge ouverte à son âme immortelle ?...
Non ! le néant !
Autour de moi voyez la foule sourcilleuse
S’ameuter, du néant son haut cœur est marri. —
Dites, de ce vieux chêne où va le tronc pourri ?
Poudre grossir la glèbe. — Et vous, souche orgueilleuse !
Un ogre appelé Dieu vous garde un autre sort !
Moins de prétentions, allons, race servile,
Peut-être avant longtemps, votre tête de mort
Servira de jouet aux enfants par la ville !..
Peu vous importe, au fait, votre vil ossement ;
Qu’on le traîne au bourbier, qu’on le frappe et l’écorne…
Il renaîtra tout neuf, quand sonnera la corne
Du jugement !
Pierre de Ronsard
Celuy qui est mort aujourd’huy
Celuy qui est mort aujourd’huy,
Est aussi bien mort que celuy
Qui mourut aux jours du Deluge :
Autant vaut aller le premier,
Que de sejourner le dernier
Devant le parquet du grand Juge.
Incontinent que l’homme est mort,
Ou jamais ou long temps il dort
Au creux d’une tombe enfouye,
Sans plus parler, ouyr ne voir :
Hé ! quel bien sçauroit-on avoir
En perdant les yeux et l’ouye ?
Or l’ame, selon le bien-fait
Qu’hostesse du corps elle a fait,
Monte au ciel, sa maison natale ;
Mais le corps, nourriture à vers,
Dissoult de veines et de nerfs,
N’est plus qu’une ombre sepulcrale.
Il n’a plus esprit ny raison,
Emboiture ne liaison,
Artere, poux, ny veine tendre,
Cheveul en teste ne luy tient,
Et qui plus est, ne luy souvient
D’avoir jadis aimé Cassandre.
La mort ne desire plus rien.
Donc ce-pendant que j’ay le bien
De desirer vif, je demande
Estre tousjours sain et dispos,
Puis quand je n’auray que les os
La reste à Dieu je recommande.
Homere est mort, Anacreon,
Pindare, Hesiode et Bion,
Et plus n’ont soucy de s’enquerre
Du bien et du mal qu’on dit d’eux :
Ainsi apres un siecle ou deux
Plus ne sentiray rien sous terre.
Mais dequoy sert le desirer
Sinon pour l’homme martirer ?
Le desir n’est rien que martire.
Content ne vit le desireux,
Et l’homme mort est bien-heureux :
Heureux qui plus rien ne desire !
Est aussi bien mort que celuy
Qui mourut aux jours du Deluge :
Autant vaut aller le premier,
Que de sejourner le dernier
Devant le parquet du grand Juge.
Incontinent que l’homme est mort,
Ou jamais ou long temps il dort
Au creux d’une tombe enfouye,
Sans plus parler, ouyr ne voir :
Hé ! quel bien sçauroit-on avoir
En perdant les yeux et l’ouye ?
Or l’ame, selon le bien-fait
Qu’hostesse du corps elle a fait,
Monte au ciel, sa maison natale ;
Mais le corps, nourriture à vers,
Dissoult de veines et de nerfs,
N’est plus qu’une ombre sepulcrale.
Il n’a plus esprit ny raison,
Emboiture ne liaison,
Artere, poux, ny veine tendre,
Cheveul en teste ne luy tient,
Et qui plus est, ne luy souvient
D’avoir jadis aimé Cassandre.
La mort ne desire plus rien.
Donc ce-pendant que j’ay le bien
De desirer vif, je demande
Estre tousjours sain et dispos,
Puis quand je n’auray que les os
La reste à Dieu je recommande.
Homere est mort, Anacreon,
Pindare, Hesiode et Bion,
Et plus n’ont soucy de s’enquerre
Du bien et du mal qu’on dit d’eux :
Ainsi apres un siecle ou deux
Plus ne sentiray rien sous terre.
Mais dequoy sert le desirer
Sinon pour l’homme martirer ?
Le desir n’est rien que martire.
Content ne vit le desireux,
Et l’homme mort est bien-heureux :
Heureux qui plus rien ne desire !
Pierre de Ronsard
Épitaphe de François Rabelais
Si d’un mort qui pourri repose
Nature engendre quelque chose,
Et si la génération
Est faite de corruption,
Une vigne prendra naissance
De l’estomac et de la panse
Du bon Rabelais, qui buvait
Toujours cependant qu’il vivait,
Car d’un seul trait sa grande gueule
Eut plus bu de vin toute seule,
L’épuisant du nez en deux coups,
Qu’un porc ne hume de lait doux,
Qu’Iris de fleuves, ni qu’encore
De vagues le rivage more.
Jamais le Soleil ne l’a vu,
Tant fût-il matin, qu’il n’eût bu,
Et jamais au soir la nuit noire,
Tant fût tard, ne l’a vu sans boire.
Car, altéré, sans nul séjour,
Le galant buvait nuit et jour.
Mais quand l’ardente Canicule
Ramenait la saison qui brûle,
Demi-nus se troussait les bras,
Et se couchait tout plat à bas
Sur la jonchée entre les tasses,
Et parmi des écuelles grasses
Sans nulle honte se touillant,
Allait dans le vin barbouillant
Comme une grenouille en la fange :
Puis ivre chantait la louange
De son ami le bon Bacchus,
Comme sous lui furent vaincus
Les Thébains, et comme sa mère
Trop chaudement reçut son père,
Qui en lieu de faire cela,
Las ! toute vive la brûla.
Il chantait la grande massue,
Et la jument de Gargantue,
Le grand Panurge, et le pays
Des Papimanes ébahis,
Leurs lois, leurs façons et demeures,
Et frère Jean des Entommeures,
Et d’Épistème les combats.
Mais la Mort, qui ne buvait pas,
Tira le buveur de ce monde,
Et ores le fait boire en l’onde
Qui fuit trouble dans le giron
Du large fleuve d’Achéron.
Or toi, quiconque sois, qui passes,
Sur sa fosse répands des tasses,
Répands du bril et des flacons,
Des cervelas et des jambons :
Car si encor dessous la lame
Quelque sentiment a son âme,
Il les aime mieux que des lys,
Tant soient-ils fraîchement cueillis.
Nature engendre quelque chose,
Et si la génération
Est faite de corruption,
Une vigne prendra naissance
De l’estomac et de la panse
Du bon Rabelais, qui buvait
Toujours cependant qu’il vivait,
Car d’un seul trait sa grande gueule
Eut plus bu de vin toute seule,
L’épuisant du nez en deux coups,
Qu’un porc ne hume de lait doux,
Qu’Iris de fleuves, ni qu’encore
De vagues le rivage more.
Jamais le Soleil ne l’a vu,
Tant fût-il matin, qu’il n’eût bu,
Et jamais au soir la nuit noire,
Tant fût tard, ne l’a vu sans boire.
Car, altéré, sans nul séjour,
Le galant buvait nuit et jour.
Mais quand l’ardente Canicule
Ramenait la saison qui brûle,
Demi-nus se troussait les bras,
Et se couchait tout plat à bas
Sur la jonchée entre les tasses,
Et parmi des écuelles grasses
Sans nulle honte se touillant,
Allait dans le vin barbouillant
Comme une grenouille en la fange :
Puis ivre chantait la louange
De son ami le bon Bacchus,
Comme sous lui furent vaincus
Les Thébains, et comme sa mère
Trop chaudement reçut son père,
Qui en lieu de faire cela,
Las ! toute vive la brûla.
Il chantait la grande massue,
Et la jument de Gargantue,
Le grand Panurge, et le pays
Des Papimanes ébahis,
Leurs lois, leurs façons et demeures,
Et frère Jean des Entommeures,
Et d’Épistème les combats.
Mais la Mort, qui ne buvait pas,
Tira le buveur de ce monde,
Et ores le fait boire en l’onde
Qui fuit trouble dans le giron
Du large fleuve d’Achéron.
Or toi, quiconque sois, qui passes,
Sur sa fosse répands des tasses,
Répands du bril et des flacons,
Des cervelas et des jambons :
Car si encor dessous la lame
Quelque sentiment a son âme,
Il les aime mieux que des lys,
Tant soient-ils fraîchement cueillis.
Pierre de Ronsard
Hymne de la mort
… Que ta puissance, ô Mort, est grande et admirable !
Rien au monde par toi ne se dit perdurable,
Mais, tout ainsi que l’onde à val des ruisseaux fuit
Le pressant coulement de l’autre qui la suit,
Ainsi le temps se coule, et le présent fait place
Au futur importun qui les talons lui trace.
Ce qui fut, se refait ; tout coule, comme une eau,
Et rien dessous le Ciel ne se voit de nouveau,
Mais la forme se change en une autre nouvelle,
Et ce changement-là, Vivre, au monde s’appelle,
Et mourir, quand la forme en une autre s’en va.
Ainsi, avec Vénus, la Nature trouva
Moyen de ranimer, par longs et divers changes,
La matière restant, tout cela que tu manges ;
Mais notre âme immortelle est toujours en un lieu,
Au change non sujette, assise auprès de Dieu,
Citoyenne à jamais de la ville éthérée,
Qu’elle avait si longtemps en ce corps désirée.
Je te salue, heureuse et profitable Mort,
Des extrêmes douleurs médecin et confort.
Quand mon heure viendra, Déesse, je te prie,
Ne me laisse longtemps languir en maladie,
Tourmenté dans un lit ; mais puisqu’il faut mourir,
Donne-moi que soudain je te puisse encourir,
Ou pour l’honneur de Dieu, ou pour servir mon Prince,
Navré d’une grand plaie au bord de ma province.
Rien au monde par toi ne se dit perdurable,
Mais, tout ainsi que l’onde à val des ruisseaux fuit
Le pressant coulement de l’autre qui la suit,
Ainsi le temps se coule, et le présent fait place
Au futur importun qui les talons lui trace.
Ce qui fut, se refait ; tout coule, comme une eau,
Et rien dessous le Ciel ne se voit de nouveau,
Mais la forme se change en une autre nouvelle,
Et ce changement-là, Vivre, au monde s’appelle,
Et mourir, quand la forme en une autre s’en va.
Ainsi, avec Vénus, la Nature trouva
Moyen de ranimer, par longs et divers changes,
La matière restant, tout cela que tu manges ;
Mais notre âme immortelle est toujours en un lieu,
Au change non sujette, assise auprès de Dieu,
Citoyenne à jamais de la ville éthérée,
Qu’elle avait si longtemps en ce corps désirée.
Je te salue, heureuse et profitable Mort,
Des extrêmes douleurs médecin et confort.
Quand mon heure viendra, Déesse, je te prie,
Ne me laisse longtemps languir en maladie,
Tourmenté dans un lit ; mais puisqu’il faut mourir,
Donne-moi que soudain je te puisse encourir,
Ou pour l’honneur de Dieu, ou pour servir mon Prince,
Navré d’une grand plaie au bord de ma province.
Pierre de Ronsard
Il faut laisser maisons et vergers et jardins
Il faut laisser maisons et vergers et jardins,
Vaisselles et vaisseaux que l’artisan burine,
Et chanter son obsèque en la façon du Cygne
Qui chante son trépas sur les bords Méandrins.
C’est fait, j’ai dévidé le cours de mes destins,
J’ai vécu, j’ai rendu mon nom assez insigne :
Ma plume vole au Ciel pour être quelque signe,
Loin des appâts mondains qui trompent les plus fins.
Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne
En rien comme il était, plus heureux qui séjourne
D’homme fait nouvel ange auprès de Jésus-Christ,
Laissant pourrir çà-bas sa dépouille de boue,
Dont le sort, la fortune et le destin se joue,
Franc des liens du corps pour n’être qu’un esprit.
Vaisselles et vaisseaux que l’artisan burine,
Et chanter son obsèque en la façon du Cygne
Qui chante son trépas sur les bords Méandrins.
C’est fait, j’ai dévidé le cours de mes destins,
J’ai vécu, j’ai rendu mon nom assez insigne :
Ma plume vole au Ciel pour être quelque signe,
Loin des appâts mondains qui trompent les plus fins.
Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne
En rien comme il était, plus heureux qui séjourne
D’homme fait nouvel ange auprès de Jésus-Christ,
Laissant pourrir çà-bas sa dépouille de boue,
Dont le sort, la fortune et le destin se joue,
Franc des liens du corps pour n’être qu’un esprit.
Pierre de Ronsard
Je n’ai plus que les os, un squelette je semble
Je n’ai plus que les os, un squelette je semble,
Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé,
Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.
Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,
Ne me sauraient guérir, leur métier m’a trompé,
Adieu, plaisant Soleil, mon œil est étoupé,
Mon corps s’en va descendre où tout se désassemble.
Quel ami me voyant en ce point dépouillé
Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,
Me consolant au lit et me baisant la face,
En essuyant mes yeux par la mort endormis ?
Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,
Je m’en vais le premier vous préparer la place.
Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé,
Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.
Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,
Ne me sauraient guérir, leur métier m’a trompé,
Adieu, plaisant Soleil, mon œil est étoupé,
Mon corps s’en va descendre où tout se désassemble.
Quel ami me voyant en ce point dépouillé
Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,
Me consolant au lit et me baisant la face,
En essuyant mes yeux par la mort endormis ?
Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,
Je m’en vais le premier vous préparer la place.
Pierre de Ronsard
Sur la mort de Marie
Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’aube de ses pleurs au point du jour l’arrose ;
La grâce dans sa feuille, et l’amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d’odeur ;
Mais, battue ou de pluie, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt, feuille à feuille déclose.
Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la Terre et le Ciel honoraient ta beauté,
La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes.
Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’aube de ses pleurs au point du jour l’arrose ;
La grâce dans sa feuille, et l’amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d’odeur ;
Mais, battue ou de pluie, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt, feuille à feuille déclose.
Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la Terre et le Ciel honoraient ta beauté,
La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes.
Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.
Pierre Reverdy
Drame
Le rond qui s’agrandit
Est-ce la guillotine
Réalité du film
mystère dans le crime
Il passait à ton cou une corde plus fine
Les yeux sont plus vivants
Ton âme est étalée
Tu ne t’en doutais pas
c’est l’électricité
Les traits en grossissant se sont presque effacés
La passion fait remuer toutes les têtes de la salle
Mais dans l’obscurité
où personne ne crie
Un coup de pistolet qui ne fait pas de bruit
Comment pourra-t-il sortir
Mystère acrobatique
Le pouvoir surhumain du courant électrique
L’a fait partir
Le policier déçu meurt devant la fenêtre
Est-ce la guillotine
Réalité du film
mystère dans le crime
Il passait à ton cou une corde plus fine
Les yeux sont plus vivants
Ton âme est étalée
Tu ne t’en doutais pas
c’est l’électricité
Les traits en grossissant se sont presque effacés
La passion fait remuer toutes les têtes de la salle
Mais dans l’obscurité
où personne ne crie
Un coup de pistolet qui ne fait pas de bruit
Comment pourra-t-il sortir
Mystère acrobatique
Le pouvoir surhumain du courant électrique
L’a fait partir
Le policier déçu meurt devant la fenêtre
Pierre Jean Jouve
La Femme et la terre
Quand elle était, ce cœur était plus fort que la lumière
Son sang sous l’influence de la lune était plus ouvert
Que le sang répandu, et sa nuit plus obscure et velue
Que la nuit mais aussi scintillante et dure
Un sexe plus qu’une âme un astre plus qu’un sexe
Une église la chevelure la surmontait
Et vous qui dormez! autre granit et vieilles roses
Qui passez et disparaissez dans un bain pur
Sans faiblesse comme sans distance
Hautes hautes terres étranger azur
Pesez sur elle qui n’est plus
Dans le temps ni sein ni spasmes ni larmes
Qui s’est retournée sous la terre
Vers l’autre plus cendreux soleil.
Son sang sous l’influence de la lune était plus ouvert
Que le sang répandu, et sa nuit plus obscure et velue
Que la nuit mais aussi scintillante et dure
Un sexe plus qu’une âme un astre plus qu’un sexe
Une église la chevelure la surmontait
Et vous qui dormez! autre granit et vieilles roses
Qui passez et disparaissez dans un bain pur
Sans faiblesse comme sans distance
Hautes hautes terres étranger azur
Pesez sur elle qui n’est plus
Dans le temps ni sein ni spasmes ni larmes
Qui s’est retournée sous la terre
Vers l’autre plus cendreux soleil.
Raymond Queneau
A d’autres
Puisque vous appréciez ces os dans la tempête
ces os brisés broyés brassés par les cailloux
ces os tapés de froid plus secs que des arêtes
puisque nous n’apprécions pas
puisque vous accordez la vermine infernale
et les démons surgis au-dessus des étangs
les masques cramoisis les danses sépulcrales
puisque nous n’accordons pas
ces os brisés broyés brassés par les cailloux
ces os tapés de froid plus secs que des arêtes
puisque nous n’apprécions pas
puisque vous accordez la vermine infernale
et les démons surgis au-dessus des étangs
les masques cramoisis les danses sépulcrales
puisque nous n’accordons pas
Raymond Queneau
Je crains pas ça tellment
Je crains pas ça tellment la mort de mes entrailles
et la mort de mon nez et celle de mes os
Je crains pas ça tellment moi cette moustiquaille
qu’on baptisa Raymond d’un père dit Queneau
Je crains pas ça tellment où va la bouquinaille
les quais les cabinets la poussière et l’ennui
Je crains pas ça tellment moi qui tant écrivaille
et distille la mort en quelques poésies
Je crains pas ça tellment La nuit se coule douce
entre les bords teigneux des paupières des morts
Elle est douce la nuit caresse d’une rousse
le miel des méridiens des pôles sud et nord
Je crains pas cette nuit Je crains pas le sommeil
absolu Ça doit être aussi lourd que le plomb
aussi sec que la lave aussi noir que le ciel
aussi sourd qu’un mendiant bélant au coin d’un pont
Je crains bien le malheur le deuil et la souffrance
et l’angoisse et la guigne et l’excès de l’absence
Je crains l’abîme obèse où gît la maladie
et le temps et l’espace et les torts de l’esprit
Mais je crains pas tellment ce lugubre.imbécile
qui viendra me cueillir au bout de son curdent
lorsque vaincu j’aurai d’un œil vague et placide
cédé tout mon courage aux rongeurs du présent
Un jour je chanterai Ulysse ou bien Achille
Enée ou bien Didon Quichotte ou bien Pansa
Un jour je chanterai le bonheur des tranquilles
les plaisirs de la pêche ou la paix des villas
et la mort de mon nez et celle de mes os
Je crains pas ça tellment moi cette moustiquaille
qu’on baptisa Raymond d’un père dit Queneau
Je crains pas ça tellment où va la bouquinaille
les quais les cabinets la poussière et l’ennui
Je crains pas ça tellment moi qui tant écrivaille
et distille la mort en quelques poésies
Je crains pas ça tellment La nuit se coule douce
entre les bords teigneux des paupières des morts
Elle est douce la nuit caresse d’une rousse
le miel des méridiens des pôles sud et nord
Je crains pas cette nuit Je crains pas le sommeil
absolu Ça doit être aussi lourd que le plomb
aussi sec que la lave aussi noir que le ciel
aussi sourd qu’un mendiant bélant au coin d’un pont
Je crains bien le malheur le deuil et la souffrance
et l’angoisse et la guigne et l’excès de l’absence
Je crains l’abîme obèse où gît la maladie
et le temps et l’espace et les torts de l’esprit
Mais je crains pas tellment ce lugubre.imbécile
qui viendra me cueillir au bout de son curdent
lorsque vaincu j’aurai d’un œil vague et placide
cédé tout mon courage aux rongeurs du présent
Un jour je chanterai Ulysse ou bien Achille
Enée ou bien Didon Quichotte ou bien Pansa
Un jour je chanterai le bonheur des tranquilles
les plaisirs de la pêche ou la paix des villas
René Char
Chant du refus
Le poète est retourné pour de longues années dans le néant du père. Ne l’appelez pas, vous tous qui l’aimez. S’il vous semble que l’aile de l’hirondelle n’a plus de miroir sur terre, oubliez ce bonheur. Celui qui panifiait la souffrance n’est pas visible dans sa léthargie rougeoyante.
Ah! beauté et vérité fassent que vous soyez présents nombreux aux salves de la délivrance!
Ah! beauté et vérité fassent que vous soyez présents nombreux aux salves de la délivrance!
René Guy Cadou
La nuit la mort
Écoute
Il y a celui qu’on attend
Et qui est mort en route
Celle qui prie
La porte se referme
Ah les premiers soucis
Les mains qui saignent
Les orphelins dans l’ombre qui se plaignent
La nuit
Les fleurs de réverbères qui s’ouvrent
Sous la pluie
C’est elle
On entend rire tout bas
La rue fermée sur les derniers pas
Celui qui dort l’échappe belle.
Il y a celui qu’on attend
Et qui est mort en route
Celle qui prie
La porte se referme
Ah les premiers soucis
Les mains qui saignent
Les orphelins dans l’ombre qui se plaignent
La nuit
Les fleurs de réverbères qui s’ouvrent
Sous la pluie
C’est elle
On entend rire tout bas
La rue fermée sur les derniers pas
Celui qui dort l’échappe belle.