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Poèmes de ce thème

Mort et deuil

Paul Claudel

Paul Claudel

Ballade

Les négociateurs de Tyr et ceux-là qui vont à leurs affaires aujourd’hui sur l’eau dans de grandes imaginations mécaniques,

Ceux que le mouchoir par les ailes de cette mouette encore accompagne quand le bras qui l’agitait a disparu,

Ceux à qui leur vigne et leur champ ne suffisaient pas, mais Monsieur avait son idée personnelle sur l’Amérique,

Ceux qui sont partis pour toujours et qui n’arriveront pas non plus,

Tous ces dévoreurs de la distance, c’est la mer elle-même a présent qu’on leur sert, penses-tu qu’ils en auront assez?

Qui une fois y a mis les lèvres ne lâche point facilement la coupe:

Ce sera long d’en venir à bout, mais on peut tout de même essayer:
Il n’y a que la première gorgée qui coûte.

Equipages des bâtiments torpillés dont on voit les noms dans les statistiques,

Garnisons des cuirassés tout à coup qui s’en vont par le plus court à la terre,

Patrouilleurs de chalutiers poitrinaires, pensionnaires de sous-marins ataxiques,

Et tout ce que décharge un grand transport pêle-mêle quand il se met la quille en l’air,

Pour eux tous voici le devoir autour d’eux à la mesure de cet horizon circulaire.

C’est la mer qui se met en mouvement vers eux, plus besoin d’y chercher sa route.

Il n’y a qu’à ouvrir la bouche toute grande et à se laisser faire:
Ce n’est que la première gorgée qui coûte.

Qu’est-ce qu’ils disaient, la dernière nuit, les passagers des grands transatlantiques,

La nuit même avant le dernier jour où le sans-fil a dit:

“Nous sombrons!”

Pendant que les émigrants de troisième classe là-bas faisaient timidement un peu de musique

Et que la mer inlassablement montait et redescendait à chaque coupée du salon?

“Les choses qu’on a une fois quittées, à quoi bon leur garder son cœur?

“Qui voudrait que la vie recommence quand il sait qu’elle est finie toute?

“Retrouver ceux qu’on aime serait bon, mais l’oubli est encore meilleur:
Il n’y a que la première gorgée qui coûte.”
Paul Éluard

Paul Éluard

Vivante et morte séparée

Vivante et morte séparée j’ai trébuché
Sur une tombe sur un corps
Qui soulève à peine la terre
Sur un corps dont j’étais construit
Sur la bouche qui me parlait
Et sur les yeux pourris de toutes les vertus
Mes mains mes pieds étaient les siens
Et mes désirs et mon poème étaient les siens
J’ai trébuché sur sa gaîté sur sa bonté
Qui maintenant ont les rigueurs de son squelette
Mon amour est de plus en plus concret il est en terre
Et non ailleurs j’imagine son odeur
Mon amour mon petit ma couronne d’odeurs
Tu n’avais rien de rien à faire avec la mort
Ton crâne n’avait pas connu la nuit des temps
Mon éphémère écoute je suis là je l’accompagne
Je te parle notre langue elle est minime et va d’un coup
Du grand soleil au grand soleil et nous mourons d’être vivants
Écoute ici c’est notre chien ici notre maison
Ici c’est notre lit ici ceux qui nous aiment
Tous les produits de notre cœur de notre sang
Et de nos sens et de nos rêves
Je n’oublie rien de ces oiseaux de grande espèce
Qui nous guident qui nous enlèvent
Et qui font des trous dans l’azur
Comme volcans en pleine terre
Ma fille mon garçon petite mère et petit père
Mon poème ce soir aurait pu te distraire
Avec les mots précis que tu es fière de comprendre
Avec les arrêts brusques des péripéties
Et les zibelines vives de la coquetterie
Et l’abasourdissante écume de la mer
Et la réminiscence et l’oubli délétère
Mon corps vivant charmant ma raison ma déraison
Ma séduction ma solitude mon plaisir et ma souffrance
Ma modestie et mon orgueil ma perversion et mon mérite
Toute petite et délabrée parfaite et pure
Pareille à un verre d’eau qui sera toujours bu
Je ne dors pas je suis tombé j’ai trébuché sur ton absence
Je suis sans feu sans force près de toi
Je suis le dessous de la bête je m’accroche
A notre chute à notre ruine
Je suis au-dessous de tes restes
J’aspire à ton néant je voudrais voir mon front
Comme un caillou loin dans la terre
Comme un bateau fondu dans l’eau
Mon petit qui pourtant m’engendras en orage
Me convertis en homme et m’aimas comme un sage
Ma voix n’a pas d’écho j’ai honte de parler
Je souffre pour toujours de ton silence ô mon amour.
Pétrus Borel

Pétrus Borel

Rêveries

La mort sert de morale aux fables de la vie.
La vie est un champ clos de milliaires semé,
Où souvent le champion se brise tout armé
A l’unième… Or, voilà le destin que j’envie !
Le monde est une mer où l’humble caboteur,
Pauvre, va se traînant du cirque au promontoire ;
Où le hardi forban croise sous l’équateur,
Gorgé du sang du faible, et d’or expiatoire. —
Mort, suprême bourreau !.….. non, plutôt vide, rien,
Basse fosse où tout va. mort sourde au cri du lâche !
Tous les êtres sont pairs devant ta juste hache,
L’homme et le chien !

Tous, oui ! tous, du grand œuvre, œuvre faible et pâture :
Du détriment jaillit la reproduction
Qui si tôt sachemine à la destruction.
Naître, souffrir, mourir, c’est tout dans la nature
Ce que l’homme perçoit ; car elle est un bouquin
Qu’on ne peut déchiffrer ; un manuscrit arabe
Aux mains d’un muletier : hors le titre et la fin,
Il n’interprète rien, rien, pas une syllabe.
On dit l’homme, ici-bas, pèlerin aspirant :
Soit ! mais quelle est sa Mecque ou bien son Compostelle ?
Les cieux ?.. auberge ouverte à son âme immortelle ?...
Non ! le néant !

Autour de moi voyez la foule sourcilleuse
S’ameuter, du néant son haut cœur est marri. —
Dites, de ce vieux chêne où va le tronc pourri ?
Poudre grossir la glèbe. — Et vous, souche orgueilleuse !
Un ogre appelé Dieu vous garde un autre sort !
Moins de prétentions, allons, race servile,
Peut-être avant longtemps, votre tête de mort
Servira de jouet aux enfants par la ville !..
Peu vous importe, au fait, votre vil ossement ;
Qu’on le traîne au bourbier, qu’on le frappe et l’écorne…
Il renaîtra tout neuf, quand sonnera la corne
Du jugement !
Pierre de Ronsard

Pierre de Ronsard

Épitaphe de François Rabelais

Si d’un mort qui pourri repose
Nature engendre quelque chose,
Et si la génération
Est faite de corruption,
Une vigne prendra naissance
De l’estomac et de la panse
Du bon Rabelais, qui buvait
Toujours cependant qu’il vivait,
Car d’un seul trait sa grande gueule
Eut plus bu de vin toute seule,
L’épuisant du nez en deux coups,
Qu’un porc ne hume de lait doux,
Qu’Iris de fleuves, ni qu’encore
De vagues le rivage more.
Jamais le Soleil ne l’a vu,
Tant fût-il matin, qu’il n’eût bu,
Et jamais au soir la nuit noire,
Tant fût tard, ne l’a vu sans boire.
Car, altéré, sans nul séjour,
Le galant buvait nuit et jour.
Mais quand l’ardente Canicule
Ramenait la saison qui brûle,
Demi-nus se troussait les bras,
Et se couchait tout plat à bas
Sur la jonchée entre les tasses,
Et parmi des écuelles grasses
Sans nulle honte se touillant,
Allait dans le vin barbouillant
Comme une grenouille en la fange :
Puis ivre chantait la louange
De son ami le bon Bacchus,
Comme sous lui furent vaincus
Les Thébains, et comme sa mère
Trop chaudement reçut son père,
Qui en lieu de faire cela,
Las ! toute vive la brûla.
Il chantait la grande massue,
Et la jument de Gargantue,
Le grand Panurge, et le pays
Des Papimanes ébahis,
Leurs lois, leurs façons et demeures,
Et frère Jean des Entommeures,
Et d’Épistème les combats.
Mais la Mort, qui ne buvait pas,
Tira le buveur de ce monde,
Et ores le fait boire en l’onde
Qui fuit trouble dans le giron
Du large fleuve d’Achéron.
Or toi, quiconque sois, qui passes,
Sur sa fosse répands des tasses,
Répands du bril et des flacons,
Des cervelas et des jambons :
Car si encor dessous la lame
Quelque sentiment a son âme,
Il les aime mieux que des lys,
Tant soient-ils fraîchement cueillis.