Poèmes de ce thème
Mort et deuil
Jean de La Fontaine
La Mort et le Mourant
La mort ne surprend point le sage :
Il est toujours prêt à partir,
S’étant su lui-même avertir
Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
Qu’on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n’en est point qu’il ne comprenne
Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
Défendez-vous par la grandeur,
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse :
La mort ravit tout sans pudeur ;
Un jour, le monde entier accroîtra sa richesse.
Il n’est rien de moins ignoré,
Et, puisqu’il faut que je le die,
Rien où l’on soit moins préparé.
Un mourant, qui comptait plus de cent ans de vie,
Se plaignait à la Mort que précipitamment
Elle le contraignait de partir tout à l’heure,
Sans qu’il eût fait son testament,
Sans l’avertir au moins. « Est-il juste qu’on meure
Au pied levé ? dit-il ; attendez quelque peu :
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;
Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile.
Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle !
— Vieillard, lui dit la Mort, je ne t’ai point surpris ;
Tu te plains sans raison de mon impatience :
Eh ! n’as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris
Deux mortels aussi vieux ; trouve-m’en dix en France.
Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose :
J’aurais trouvé ton testament tout fait,
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait.
Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment,
Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d’ouïe ;
Toute chose pour toi semble être évanouie ;
Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus ;
Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
Je t’ai fait voir tes camarades,
Ou morts, ou mourants, ou malades :
Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement ?
Allons, vieillard, et sans réplique.
Il n’importe à la République
Que tu fasses ton testament. »
La Mort avait raison. Je voudrais qu’à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d’un banquet,
Remerciant son hôte, et qu’on fît son paquet :
Car de combien peut-on retarder le voyage ?
Tu murmures, vieillard ! Vois ces jeunes mourir,
Vois-les marcher, vois-les courir
À des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
J’ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
Il est toujours prêt à partir,
S’étant su lui-même avertir
Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
Qu’on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n’en est point qu’il ne comprenne
Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
Défendez-vous par la grandeur,
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse :
La mort ravit tout sans pudeur ;
Un jour, le monde entier accroîtra sa richesse.
Il n’est rien de moins ignoré,
Et, puisqu’il faut que je le die,
Rien où l’on soit moins préparé.
Un mourant, qui comptait plus de cent ans de vie,
Se plaignait à la Mort que précipitamment
Elle le contraignait de partir tout à l’heure,
Sans qu’il eût fait son testament,
Sans l’avertir au moins. « Est-il juste qu’on meure
Au pied levé ? dit-il ; attendez quelque peu :
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;
Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile.
Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle !
— Vieillard, lui dit la Mort, je ne t’ai point surpris ;
Tu te plains sans raison de mon impatience :
Eh ! n’as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris
Deux mortels aussi vieux ; trouve-m’en dix en France.
Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose :
J’aurais trouvé ton testament tout fait,
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait.
Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment,
Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d’ouïe ;
Toute chose pour toi semble être évanouie ;
Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus ;
Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
Je t’ai fait voir tes camarades,
Ou morts, ou mourants, ou malades :
Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement ?
Allons, vieillard, et sans réplique.
Il n’importe à la République
Que tu fasses ton testament. »
La Mort avait raison. Je voudrais qu’à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d’un banquet,
Remerciant son hôte, et qu’on fît son paquet :
Car de combien peut-on retarder le voyage ?
Tu murmures, vieillard ! Vois ces jeunes mourir,
Vois-les marcher, vois-les courir
À des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
J’ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
Jean de Sponde
Sonnet
Qui sont, qui sont ceux-là, dont le cœur idolâtre
Se jette aux pieds du Monde, et flatte ses honneurs,
Et qui sont ces valets, et qui sont ces Seigneurs,
Et ces âmes d’Ébène, et ces faces d’Albâtre ?
Ces masques déguisés, dont la troupe folâtre
S’amuse à caresser je ne sais quels donneurs
De fumées de Cour, et ces entrepreneurs
De vaincre encor le Ciel qu’ils ne peuvent combattre ?
Qui sont ces louvoyeurs qui s’éloignent du Port ?
Hommagers à la Vie, et félons à la Mort,
Dont l’étoile est leur Bien, le Vent leur fantaisie ?
Je vogue en même mer, et craindrais de périr
Si ce n’est que je sais que cette même vie
N’est rien que le fanal qui me guide au mourir.
Se jette aux pieds du Monde, et flatte ses honneurs,
Et qui sont ces valets, et qui sont ces Seigneurs,
Et ces âmes d’Ébène, et ces faces d’Albâtre ?
Ces masques déguisés, dont la troupe folâtre
S’amuse à caresser je ne sais quels donneurs
De fumées de Cour, et ces entrepreneurs
De vaincre encor le Ciel qu’ils ne peuvent combattre ?
Qui sont ces louvoyeurs qui s’éloignent du Port ?
Hommagers à la Vie, et félons à la Mort,
Dont l’étoile est leur Bien, le Vent leur fantaisie ?
Je vogue en même mer, et craindrais de périr
Si ce n’est que je sais que cette même vie
N’est rien que le fanal qui me guide au mourir.
Jean de Sponde
Sonnet sur le mesme subject
Mortels, qui des mortels avez prins vostre vie,
Vie qui meurt encor dans le tombeau du Corps :
Vous qui rammoncelez vos thresors, des thresors
De ceux dont par la mort la vie fust ravie :
Vous qui voyant de morts leur mort entresuyvie,
N’avez point de maisons que les maisons des morts,
Et ne sentez pourtant de la mort un remors,
D’où vient qu’au souvenir son souvenir s’oublie ?
Est-ce que vostre vie adorant ses douceurs
Deteste des pensers de la mort les horreurs,
Et ne puisse envier une contraire vie ?
Mortels, chacun accuse, et j’excuse le tort
Qu’on forge en vostre oubly. Un oubly d’une mort
Vous monstre un souvenir d’une eternelle vie.
Vie qui meurt encor dans le tombeau du Corps :
Vous qui rammoncelez vos thresors, des thresors
De ceux dont par la mort la vie fust ravie :
Vous qui voyant de morts leur mort entresuyvie,
N’avez point de maisons que les maisons des morts,
Et ne sentez pourtant de la mort un remors,
D’où vient qu’au souvenir son souvenir s’oublie ?
Est-ce que vostre vie adorant ses douceurs
Deteste des pensers de la mort les horreurs,
Et ne puisse envier une contraire vie ?
Mortels, chacun accuse, et j’excuse le tort
Qu’on forge en vostre oubly. Un oubly d’une mort
Vous monstre un souvenir d’une eternelle vie.
Jean de Sponde
Stance de la mort
… Je te sens bien esmeu de quelque inquiétude,
Quand tu viens à songer à ceste servitude,
Mais ce songe s’estouffe au sommeil de ce corps :
Que si la voix de Dieu te frappe les oreilles,
De ce profond sommeil soudain tu te resveilles :
Mais quand elle a passé soudain tu te rendors.
Tu surmontes tantost, mais tantost tu succombes,
Tu vas tantost au Ciel, mais tantost tu retombes,
Et le Monde t’enlasse encore en ses destours :
C’est bien plus, car tu crains ce que plus tu désires,
Ton Esperance mesme a pour toy des martyres,
Et bref tu vois ton Bien, mais tu suis le rebours.
Encor ce peu de temps que tu mets à résoudre
Ton départ de la Terre, un nuage de poudre
Que tu pousses en l’air enveloppe tes pas :
J’ay bien veu sauteler les bouillons de ton zèle,
J’ay veu fendre le vent aux cerceaux de ton aisle,
Mais tu t’es rafroidy pour revoler en bas.
Helas ! que cerches tu dans ces relants abysmes,
Que tu noircis sans fin des horreurs de tes crimes?
He! que tastonnes-tu dans ceste obscureté,
Où ta clarté, du vent de Dieu mesme allumée,
Ne pousse que les flots d’une espaisse fumée,
Et contrainct à la mort son immortalité ?
Quelle plaine en l’Enfer de ces pointus encombres ?
Quel beau jour en la nuict de ces affreuses ombres ?
Quel doux largue au destroit de tant de vents battu?
Repren cœur, mon Esprit, repren nouvelle force,
Toy mouëlle d’un festu perce à travers l’escorce,
Et, vivant, fay mourir l’escorce, et le festu.
Appren mesme du Temps, que tu cerches d’estendre,
Qui coule, qui se perd, et ne te peut attendre,
Tout se haste, se perd, et coule avec ce Temps :
Où trouveras-tu donc quelque longue durée ?
Ailleurs : mais tu ne peux sans la fin musuree
De ton mal, commencer le Bien que tu pretens.
Ton mal c’est ta prison, et ta prison encore
Ce corps dont le soucy jour et nuict te dévore :
Il faut rompre, il faut rompre en fin ceste prison.
Tu seras lors au Calme, au beau jour, à la plaine,
Au lieu de tant de vents, tant de nuict, tant de geine,
Qui battent, qui noircist, qui presse ta raison.
Quand tu viens à songer à ceste servitude,
Mais ce songe s’estouffe au sommeil de ce corps :
Que si la voix de Dieu te frappe les oreilles,
De ce profond sommeil soudain tu te resveilles :
Mais quand elle a passé soudain tu te rendors.
Tu surmontes tantost, mais tantost tu succombes,
Tu vas tantost au Ciel, mais tantost tu retombes,
Et le Monde t’enlasse encore en ses destours :
C’est bien plus, car tu crains ce que plus tu désires,
Ton Esperance mesme a pour toy des martyres,
Et bref tu vois ton Bien, mais tu suis le rebours.
Encor ce peu de temps que tu mets à résoudre
Ton départ de la Terre, un nuage de poudre
Que tu pousses en l’air enveloppe tes pas :
J’ay bien veu sauteler les bouillons de ton zèle,
J’ay veu fendre le vent aux cerceaux de ton aisle,
Mais tu t’es rafroidy pour revoler en bas.
Helas ! que cerches tu dans ces relants abysmes,
Que tu noircis sans fin des horreurs de tes crimes?
He! que tastonnes-tu dans ceste obscureté,
Où ta clarté, du vent de Dieu mesme allumée,
Ne pousse que les flots d’une espaisse fumée,
Et contrainct à la mort son immortalité ?
Quelle plaine en l’Enfer de ces pointus encombres ?
Quel beau jour en la nuict de ces affreuses ombres ?
Quel doux largue au destroit de tant de vents battu?
Repren cœur, mon Esprit, repren nouvelle force,
Toy mouëlle d’un festu perce à travers l’escorce,
Et, vivant, fay mourir l’escorce, et le festu.
Appren mesme du Temps, que tu cerches d’estendre,
Qui coule, qui se perd, et ne te peut attendre,
Tout se haste, se perd, et coule avec ce Temps :
Où trouveras-tu donc quelque longue durée ?
Ailleurs : mais tu ne peux sans la fin musuree
De ton mal, commencer le Bien que tu pretens.
Ton mal c’est ta prison, et ta prison encore
Ce corps dont le soucy jour et nuict te dévore :
Il faut rompre, il faut rompre en fin ceste prison.
Tu seras lors au Calme, au beau jour, à la plaine,
Au lieu de tant de vents, tant de nuict, tant de geine,
Qui battent, qui noircist, qui presse ta raison.
Jean Genet
Le condamné à mort
Gamin, ne chantez pas, posez votre air d’apache !
Soyez la jeune fille au pur cou radieux,
Ou si tu n’as de peur l’enfant mélodieux
Mort en moi bien avant que me tranche la hache.
Enfant d’honneur si beau couronné de lilas !
Penche-toi sur mon lit, laisse ma queue qui monte
Frapper ta joue dorée. Écoute, il te raconte,
Ton amant l’assassin sa geste en mille éclats.
Il chante qu’il avait ton corps et ton visage,
Ton cœur que n’ouvriront jamais les éperons
D’un cavalier massif. Avoir tes genoux ronds !
Ton cou frais, ta main douce, ô môme avoir ton âge !
Voler voler ton ciel éclaboussé de sang
Et faire un seul chef-d’œuvre avec les morts cueillies
Çà et là dans les prés, les haies, morts éblouies
De préparer sa mort, son ciel adolescent…
Les matins solennels, le rhum, la cigarette…
Les ombres du tabac, du bagne et des marins
Visitent ma cellule où me roule et m’étreint
Le spectre d’un tueur à la lourde braguette.
[…]
Soyez la jeune fille au pur cou radieux,
Ou si tu n’as de peur l’enfant mélodieux
Mort en moi bien avant que me tranche la hache.
Enfant d’honneur si beau couronné de lilas !
Penche-toi sur mon lit, laisse ma queue qui monte
Frapper ta joue dorée. Écoute, il te raconte,
Ton amant l’assassin sa geste en mille éclats.
Il chante qu’il avait ton corps et ton visage,
Ton cœur que n’ouvriront jamais les éperons
D’un cavalier massif. Avoir tes genoux ronds !
Ton cou frais, ta main douce, ô môme avoir ton âge !
Voler voler ton ciel éclaboussé de sang
Et faire un seul chef-d’œuvre avec les morts cueillies
Çà et là dans les prés, les haies, morts éblouies
De préparer sa mort, son ciel adolescent…
Les matins solennels, le rhum, la cigarette…
Les ombres du tabac, du bagne et des marins
Visitent ma cellule où me roule et m’étreint
Le spectre d’un tueur à la lourde braguette.
[…]
Jean Passerat
Épitaphe
Jean Passerat icy sommeille,
Attendant que l’Ange l’esveille :
Et croit qu’il se resveillera
Quand la trompette sonnera.
Attendant que l’Ange l’esveille :
Et croit qu’il se resveillera
Quand la trompette sonnera.
Jean Racine
Acte I, SCENE III — PHEDRE, ŒNONE
PHEDRE
N’allons point plus avant. Demeurons, chère Œnone.
Je ne me soutiens plus, ma force m’abandonne.
Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi,
Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
Hélas !
ŒNONE
Dieux tout-puissants ! que nos pleurs vous apaisent.
PHEDRE
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,
À pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ?
Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire.
ŒNONE
Comme on voit tous ses vœux l’un l’autre se détruire !
Vous-même, condamnant vos injustes desseins,
Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains ;
Vous-même, rappelant votre force première,
Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière.
Vous la voyez, madame, et prête à vous cacher,
Vous haïssez le jour que vous veniez chercher ?
PHEDRE
Noble et brillant auteur d’une triste famille,
Toi, dont ma mère osait se vanter d’être fille,
Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois,
Soleil, je te viens voir pour la dernière fois.
ŒNONE
Quoi ! vous ne perdrez point cette cruelle envie ?
Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie,
Faire de votre mort les funestes apprêts ?
PHEDRE
Dieux ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !
Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière,
Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière ?
ŒNONE
Quoi, Madame ?
PHEDRE
Insensée, où suis-je ? et qu’ai-je dit ?
Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit ?
Je l’ai perdu : les Dieux m’en ont ravi l’usage.
Œnone, la rougeur me couvre le visage :
Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs,
Et mes yeux, malgré moi, se remplissent de pleurs.
ŒNONE
Ah ! s’il vous faut rougir, rougissez d’un silence
Qui de vos maux encore aigrit la violence.
Rebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours,
Voulez-vous sans pitié laisser finir vos jours ?
Quelle fureur les borne au milieu de leur course ?
Quel charme ou quel poison en a tari la source ?
Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux
Depuis que le sommeil n’est entré dans vos yeux ;
Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure
Depuis que votre corps languit sans nourriture.
À quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ?
De quel droit sur vous-même osez-vous attenter ?
Vous offensez les Dieux auteurs de votre vie ;
Vous trahissez l’époux à qui la foi vous lie ;
Vous trahissez enfin vos enfants malheureux,
Que vous précipitez sous un joug rigoureux.
Songez qu’un même jour leur ravira leur mère,
Et rendra l’espérance au fils de l’étrangère,
À ce fier ennemi de vous, de votre sang,
Ce fils qu’une Amazone a porté dans son flanc,
Cet Hippolyte…
PHEDRE
Ah, dieux !
ŒNONE
Ce reproche vous touche.
PHEDRE
Malheureuse, quel nom est sorti de ta bouche ?
ŒNONE
Hé bien ! votre colère éclate avec raison :
J’aime à vous voir frémir à ce funeste nom.
Vivez donc. Que l’amour, le devoir vous excite,
Vivez, ne souffrez pas que le fils d’une Scythe,
Accablant vos enfants d’un empire odieux,
Commande au plus beau sang de la Grèce et des Dieux.
Mais ne différez point : chaque moment vous tue.
Réparez promptement votre force abattue,
Tandis que de vos jours, prêts à se consumer,
Le flambeau dure encore, et peut se rallumer.
PHEDRE
J’en ai trop prolongé la coupable durée.
ŒNONE
Quoi ? de quel remords êtes-vous déchirée ?
Quel crime a pu produire un trouble si pressant ?
Vos mains n’ont point trempé dans le sang innocent ?
PHEDRE
Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.
Plût aux Dieux que mon cœur fût innocent comme elles !
ŒNONE
Et quel affreux projet avez-vous enfanté,
Dont votre cœur encor doive être épouvanté ?
PHEDRE
Je t’en ai dit assez. Épargne-moi le reste.
Je meurs pour ne point faire un aveu si funeste.
ŒNONE
Mourez donc, et gardez un silence inhumain ;
Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.
Quoiqu’il vous reste à peine une faible lumière,
Mon âme chez les morts descendra la première.
Mille chemins ouverts y conduisent toujours,
Et ma juste douleur choisira les plus courts.
Cruelle, quand ma foi vous a-t-elle déçue ?
Songez-vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue ?
Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté.
Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ?
PHEDRE
Quel fruit espères-tu de tant de violence ?
Tu frémiras d’horreur si je romps le silence.
ŒNONE
Et que me direz-vous qui ne cède, grands Dieux !
À l’horreur de vous voir expirer à mes yeux ?
PHEDRE
Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m’accable,
Je n’en mourrai pas moins, j’en mourrai plus coupable.
ŒNONE
Madame, au nom des pleurs que pour vous j’ai versés,
Par vos faibles genoux que je tiens embrassés,
Délivrez mon esprit de ce funeste doute.
PHEDRE
Tu le veux. Lève-toi.
ŒNONE
Parlez : je vous écoute.
PHEDRE
Ciel ! que vais-je lui dire ? Et par où commencer ?
ŒNONE
Par de vaines frayeurs cessez de m’offenser.
PHEDRE
O haine de Vénus ! O fatale colère !
Dans quels égarements l’amour jeta ma mère !
ŒNONE
Oublions-les, Madame. Et qu’à tout l’avenir
Un silence éternel cache ce souvenir.
PHEDRE
Ariane, ma sœur ! de quel amour blessée,
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !
ŒNONE
Que faites-vous, Madame ? Et quel mortel ennui
Contre tout votre sang vous anime aujourd’hui ?
PHEDRE
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable
Je péris la dernière, et la plus misérable.
ŒNONE
Aimez-vous ?
PHEDRE
De l’amour j’ai toutes les fureurs.
ŒNONE
Pour qui ?
PHEDRE
Tu vas ouïr le comble des horreurs.
J’aime… À ce nom fatal, je tremble, je frissonne.
J’aime…
ŒNONE
Qui ?
PHEDRE
Tu connais ce fils de l’Amazone,
Ce prince si longtemps par moi-même opprimé ?
ŒNONE
Hippolyte ! Grands Dieux !
PHEDRE
C’est toi qui l’as nommé.
ŒNONE
Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace.
O désespoir ! ô crime ! ô déplorable race !
Voyage infortuné ! Rivage malheureux,
Fallait-il approcher de tes bords dangereux ?
PHEDRE
Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée
Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait s’être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables.
Par des vœux assidus je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée,
D’un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l’encens :
Quand ma bouche implorait le nom de la Déesse,
J’adorais Hippolyte ; et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J’offrais tout à ce Dieu que je n’osais nommer.
Je l’évitais partout. O comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi-même enfin j’osai me révolter :
J’excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,
J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L’arrachèrent du sein et des bras paternels.
Je respirais Œnone, et depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence.
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaine précautions ! Cruelle destinée !
Par mon époux lui-même à Trézène amenée,
J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné :
Ma blessure trop vive a aussitôt saigné,
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.
J’ai conçu pour mon crime une juste terreur ;
J’ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur.
Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire ;
Et dérober au jour une flamme si noire :
Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats ;
Je t’ai tout avoué ; je ne m’en repens pas,
Pourvu que de ma mort respectant les approches,
Tu ne m’affliges plus par d’injustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur tout prêt à s’exhaler.
N’allons point plus avant. Demeurons, chère Œnone.
Je ne me soutiens plus, ma force m’abandonne.
Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi,
Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
Hélas !
ŒNONE
Dieux tout-puissants ! que nos pleurs vous apaisent.
PHEDRE
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,
À pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ?
Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire.
ŒNONE
Comme on voit tous ses vœux l’un l’autre se détruire !
Vous-même, condamnant vos injustes desseins,
Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains ;
Vous-même, rappelant votre force première,
Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière.
Vous la voyez, madame, et prête à vous cacher,
Vous haïssez le jour que vous veniez chercher ?
PHEDRE
Noble et brillant auteur d’une triste famille,
Toi, dont ma mère osait se vanter d’être fille,
Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois,
Soleil, je te viens voir pour la dernière fois.
ŒNONE
Quoi ! vous ne perdrez point cette cruelle envie ?
Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie,
Faire de votre mort les funestes apprêts ?
PHEDRE
Dieux ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !
Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière,
Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière ?
ŒNONE
Quoi, Madame ?
PHEDRE
Insensée, où suis-je ? et qu’ai-je dit ?
Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit ?
Je l’ai perdu : les Dieux m’en ont ravi l’usage.
Œnone, la rougeur me couvre le visage :
Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs,
Et mes yeux, malgré moi, se remplissent de pleurs.
ŒNONE
Ah ! s’il vous faut rougir, rougissez d’un silence
Qui de vos maux encore aigrit la violence.
Rebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours,
Voulez-vous sans pitié laisser finir vos jours ?
Quelle fureur les borne au milieu de leur course ?
Quel charme ou quel poison en a tari la source ?
Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux
Depuis que le sommeil n’est entré dans vos yeux ;
Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure
Depuis que votre corps languit sans nourriture.
À quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ?
De quel droit sur vous-même osez-vous attenter ?
Vous offensez les Dieux auteurs de votre vie ;
Vous trahissez l’époux à qui la foi vous lie ;
Vous trahissez enfin vos enfants malheureux,
Que vous précipitez sous un joug rigoureux.
Songez qu’un même jour leur ravira leur mère,
Et rendra l’espérance au fils de l’étrangère,
À ce fier ennemi de vous, de votre sang,
Ce fils qu’une Amazone a porté dans son flanc,
Cet Hippolyte…
PHEDRE
Ah, dieux !
ŒNONE
Ce reproche vous touche.
PHEDRE
Malheureuse, quel nom est sorti de ta bouche ?
ŒNONE
Hé bien ! votre colère éclate avec raison :
J’aime à vous voir frémir à ce funeste nom.
Vivez donc. Que l’amour, le devoir vous excite,
Vivez, ne souffrez pas que le fils d’une Scythe,
Accablant vos enfants d’un empire odieux,
Commande au plus beau sang de la Grèce et des Dieux.
Mais ne différez point : chaque moment vous tue.
Réparez promptement votre force abattue,
Tandis que de vos jours, prêts à se consumer,
Le flambeau dure encore, et peut se rallumer.
PHEDRE
J’en ai trop prolongé la coupable durée.
ŒNONE
Quoi ? de quel remords êtes-vous déchirée ?
Quel crime a pu produire un trouble si pressant ?
Vos mains n’ont point trempé dans le sang innocent ?
PHEDRE
Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.
Plût aux Dieux que mon cœur fût innocent comme elles !
ŒNONE
Et quel affreux projet avez-vous enfanté,
Dont votre cœur encor doive être épouvanté ?
PHEDRE
Je t’en ai dit assez. Épargne-moi le reste.
Je meurs pour ne point faire un aveu si funeste.
ŒNONE
Mourez donc, et gardez un silence inhumain ;
Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.
Quoiqu’il vous reste à peine une faible lumière,
Mon âme chez les morts descendra la première.
Mille chemins ouverts y conduisent toujours,
Et ma juste douleur choisira les plus courts.
Cruelle, quand ma foi vous a-t-elle déçue ?
Songez-vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue ?
Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté.
Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ?
PHEDRE
Quel fruit espères-tu de tant de violence ?
Tu frémiras d’horreur si je romps le silence.
ŒNONE
Et que me direz-vous qui ne cède, grands Dieux !
À l’horreur de vous voir expirer à mes yeux ?
PHEDRE
Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m’accable,
Je n’en mourrai pas moins, j’en mourrai plus coupable.
ŒNONE
Madame, au nom des pleurs que pour vous j’ai versés,
Par vos faibles genoux que je tiens embrassés,
Délivrez mon esprit de ce funeste doute.
PHEDRE
Tu le veux. Lève-toi.
ŒNONE
Parlez : je vous écoute.
PHEDRE
Ciel ! que vais-je lui dire ? Et par où commencer ?
ŒNONE
Par de vaines frayeurs cessez de m’offenser.
PHEDRE
O haine de Vénus ! O fatale colère !
Dans quels égarements l’amour jeta ma mère !
ŒNONE
Oublions-les, Madame. Et qu’à tout l’avenir
Un silence éternel cache ce souvenir.
PHEDRE
Ariane, ma sœur ! de quel amour blessée,
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !
ŒNONE
Que faites-vous, Madame ? Et quel mortel ennui
Contre tout votre sang vous anime aujourd’hui ?
PHEDRE
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable
Je péris la dernière, et la plus misérable.
ŒNONE
Aimez-vous ?
PHEDRE
De l’amour j’ai toutes les fureurs.
ŒNONE
Pour qui ?
PHEDRE
Tu vas ouïr le comble des horreurs.
J’aime… À ce nom fatal, je tremble, je frissonne.
J’aime…
ŒNONE
Qui ?
PHEDRE
Tu connais ce fils de l’Amazone,
Ce prince si longtemps par moi-même opprimé ?
ŒNONE
Hippolyte ! Grands Dieux !
PHEDRE
C’est toi qui l’as nommé.
ŒNONE
Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace.
O désespoir ! ô crime ! ô déplorable race !
Voyage infortuné ! Rivage malheureux,
Fallait-il approcher de tes bords dangereux ?
PHEDRE
Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée
Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait s’être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables.
Par des vœux assidus je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée,
D’un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l’encens :
Quand ma bouche implorait le nom de la Déesse,
J’adorais Hippolyte ; et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J’offrais tout à ce Dieu que je n’osais nommer.
Je l’évitais partout. O comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi-même enfin j’osai me révolter :
J’excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,
J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L’arrachèrent du sein et des bras paternels.
Je respirais Œnone, et depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence.
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaine précautions ! Cruelle destinée !
Par mon époux lui-même à Trézène amenée,
J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné :
Ma blessure trop vive a aussitôt saigné,
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.
J’ai conçu pour mon crime une juste terreur ;
J’ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur.
Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire ;
Et dérober au jour une flamme si noire :
Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats ;
Je t’ai tout avoué ; je ne m’en repens pas,
Pourvu que de ma mort respectant les approches,
Tu ne m’affliges plus par d’injustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur tout prêt à s’exhaler.
Jean Racine
Acte III, Scène 8.
ANDROMAQUE
… Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,
Ensanglantant l’autel qu’il tenait embrassé ?
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
Figure toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants, Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
Peins toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;
Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.
… Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,
Ensanglantant l’autel qu’il tenait embrassé ?
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
Figure toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants, Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
Peins toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;
Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.
Jean Racine
Acte IV, Scène 4.
IPHIGENIE
Mon père,
Cessez de vous troubler, vous n’êtes point trahi.
Quand vous commanderez, vous serez obéi.
Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre
Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre.
D’un œil aussi content, d’un cœur aussi soumis,
Que j’acceptais l’époux que vous m’aviez promis,
Je saurai, s’il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente,
Et respectant le coup par vous-même ordonné,
Vous rendre tout le sang que vous m’avez donné.
Si pourtant ce respect, si cette obéissance,
Paraît digne à vos yeux d’une autre récompense,
Si d’une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,
J’ose vous dire ici qu’en l’état où je suis
Peut-être assez d’honneurs environnaient ma vie
Pour ne pas souhaiter qu’elle me fût ravie,
Ni qu’en me l’arrachant un sévère destin
Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Fille d’Agamemnon, c’est moi qui la première,
Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père.
C’est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux,
Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux,
Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses,
Vous n’avez point du sang dédaigné les faiblesses.
Hélas ! avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter ;
Et déjà d’Ilion présageant la conquête,
D’un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m’attendais pas que pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
Non que la peur du coup, dont je suis menacée,
Me fasse rappeler votre bonté passée.
Ne craignez rien. Mon cœur, de votre honneur jaloux,
Ne fera point rougir un père tel que vous,
Et si je n’avais eu que ma vie à défendre,
J’aurais su renfermer un souvenir si tendre.
Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,
Une mère, un amant attachaient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyménée.
Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis,
Il s’estimait heureux, vous me l’aviez permis.
Il sait votre dessein, jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
Mon père,
Cessez de vous troubler, vous n’êtes point trahi.
Quand vous commanderez, vous serez obéi.
Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre
Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre.
D’un œil aussi content, d’un cœur aussi soumis,
Que j’acceptais l’époux que vous m’aviez promis,
Je saurai, s’il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente,
Et respectant le coup par vous-même ordonné,
Vous rendre tout le sang que vous m’avez donné.
Si pourtant ce respect, si cette obéissance,
Paraît digne à vos yeux d’une autre récompense,
Si d’une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,
J’ose vous dire ici qu’en l’état où je suis
Peut-être assez d’honneurs environnaient ma vie
Pour ne pas souhaiter qu’elle me fût ravie,
Ni qu’en me l’arrachant un sévère destin
Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Fille d’Agamemnon, c’est moi qui la première,
Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père.
C’est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux,
Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux,
Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses,
Vous n’avez point du sang dédaigné les faiblesses.
Hélas ! avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter ;
Et déjà d’Ilion présageant la conquête,
D’un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m’attendais pas que pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
Non que la peur du coup, dont je suis menacée,
Me fasse rappeler votre bonté passée.
Ne craignez rien. Mon cœur, de votre honneur jaloux,
Ne fera point rougir un père tel que vous,
Et si je n’avais eu que ma vie à défendre,
J’aurais su renfermer un souvenir si tendre.
Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,
Une mère, un amant attachaient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyménée.
Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis,
Il s’estimait heureux, vous me l’aviez permis.
Il sait votre dessein, jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
Jean Racine
Acte V, scène vi (récit de Théramène)
À peine nous sortions des portes de Trézène,
Il était sur son char. Ses gardes affligés
Imitaient son silence, autour de lui rangés.
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes.
Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes.
Ses superbes Coursiers, qu’on voyait autrefois
Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix,
L’œil morne maintenant, et la tête baissée
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri sorti du fond des flots
Des airs en ce moment a troublé le repos.
Et du sein de la terre une voix formidable
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu’au fond de nos cœurs notre sang s’est glacé.
Des Coursiers attentifs le crin s’est hérissé.
Cependant sur le dos de la plaine liquide
S’élève à gros bouillons une montagne humide.
L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux
Parmi des flots d’écume un Monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes.
Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes.
Indomptable Taureau, Dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce Monstre sauvage,
La terre s’en émeut, l’air en est infecté ;
Le flot, qui l’apporta, recule épouvanté.
Tout fuit, et sans s’armer d’un courage inutile
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne Fils d’un Héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au Monstre, et d’un dard lancé d’une main sûre
Il lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le Monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, et leur présente une gueule enflammée,
Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.
La frayeur les emporte, et sourds à cette fois,
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.
En efforts impuissants leur maître se consume.
Ils rougissent le mors d’une sanglante écume.
On dit qu’on a vu même en ce désordre affreux
Un Dieu, qui d’aiguillons pressait leur flanc poudreux.
À travers les rochers la peur les précipite.
L’essieu crie, et se rompt. L’intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé.
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur. Cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux Fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraye.
Ils courent. Tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.
Ils s’arrêtent, non loin de ces tombeaux antiques,
Où des Rois ses Aïeux sont les froides reliques.
J’y cours en soupirant, et sa garde me suit.
De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints. Les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J’arrive, je l’appelle, et me tendant la main
Il ouvre un œil mourant, qu’il referme soudain.
Le Ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie.
Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
Cher Ami, si mon Père un jour désabusé
Plaint le malheur d’un Fils faussement accusé,
Pour apaiser mon sang, et mon Ombre plaintive,
Dis-lui, qu’avec douceur il traite sa Captive,
Qu’il lui rende… À ce mot ce Héros expiré
N’a laissé dans mes bras qu’un corps défiguré,
Triste objet, où des Dieux triomphe la colère,
Et que méconnaîtrait l’œil même de son Père.
Il était sur son char. Ses gardes affligés
Imitaient son silence, autour de lui rangés.
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes.
Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes.
Ses superbes Coursiers, qu’on voyait autrefois
Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix,
L’œil morne maintenant, et la tête baissée
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri sorti du fond des flots
Des airs en ce moment a troublé le repos.
Et du sein de la terre une voix formidable
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu’au fond de nos cœurs notre sang s’est glacé.
Des Coursiers attentifs le crin s’est hérissé.
Cependant sur le dos de la plaine liquide
S’élève à gros bouillons une montagne humide.
L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux
Parmi des flots d’écume un Monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes.
Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes.
Indomptable Taureau, Dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce Monstre sauvage,
La terre s’en émeut, l’air en est infecté ;
Le flot, qui l’apporta, recule épouvanté.
Tout fuit, et sans s’armer d’un courage inutile
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne Fils d’un Héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au Monstre, et d’un dard lancé d’une main sûre
Il lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le Monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, et leur présente une gueule enflammée,
Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.
La frayeur les emporte, et sourds à cette fois,
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.
En efforts impuissants leur maître se consume.
Ils rougissent le mors d’une sanglante écume.
On dit qu’on a vu même en ce désordre affreux
Un Dieu, qui d’aiguillons pressait leur flanc poudreux.
À travers les rochers la peur les précipite.
L’essieu crie, et se rompt. L’intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé.
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur. Cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux Fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraye.
Ils courent. Tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.
Ils s’arrêtent, non loin de ces tombeaux antiques,
Où des Rois ses Aïeux sont les froides reliques.
J’y cours en soupirant, et sa garde me suit.
De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints. Les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J’arrive, je l’appelle, et me tendant la main
Il ouvre un œil mourant, qu’il referme soudain.
Le Ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie.
Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
Cher Ami, si mon Père un jour désabusé
Plaint le malheur d’un Fils faussement accusé,
Pour apaiser mon sang, et mon Ombre plaintive,
Dis-lui, qu’avec douceur il traite sa Captive,
Qu’il lui rende… À ce mot ce Héros expiré
N’a laissé dans mes bras qu’un corps défiguré,
Triste objet, où des Dieux triomphe la colère,
Et que méconnaîtrait l’œil même de son Père.
Jean-Baptiste Chassignet
Comme petits enfans…
Comme petis enfans d’une larve outrageuse,
D’un fantosme, ou d’un masque, ainsi nous avons peur,
Et redoutons la mort, la concevant au ceur
Telle comme on la fait, have, triste, et affreuse :
Comme il plait à la main ou loyale, ou trompeuse
Du graveur, du tailleur, ou du peintre flatteur
La nous représenter sur un tableau menteur,
Nous l’imaginons telle, agreable, ou hideuse :
Ces apprehensions torturant nos cerveaus
Nous chassent devant elle, ainsi comme bouveaus
Courent devant le loup, et n’avons pas l’espace
De la bien remarquer : ostons le masque feint,
Lors nous la treuverons autre qu’on ne la peint,
Gracieuse à toucher, et plaisante de face.
D’un fantosme, ou d’un masque, ainsi nous avons peur,
Et redoutons la mort, la concevant au ceur
Telle comme on la fait, have, triste, et affreuse :
Comme il plait à la main ou loyale, ou trompeuse
Du graveur, du tailleur, ou du peintre flatteur
La nous représenter sur un tableau menteur,
Nous l’imaginons telle, agreable, ou hideuse :
Ces apprehensions torturant nos cerveaus
Nous chassent devant elle, ainsi comme bouveaus
Courent devant le loup, et n’avons pas l’espace
De la bien remarquer : ostons le masque feint,
Lors nous la treuverons autre qu’on ne la peint,
Gracieuse à toucher, et plaisante de face.
Jean-Baptiste Chassignet
Mortel pense quel est dessous la couverture
Mortel pense quel est dessous la couverture
D’un charnier mortuaire un cors mangé de vers,
Descharné, desnervé, où les os descouverts,
Depoulpez, desnouez, delaissent leur jointure :
Icy l’une des mains tombe de pourriture,
Les yeus d’autre costé destournez à l’envers
Se distillent en glaire, et les muscles divers
Servent aux vers goulus d’ordinaire pasture :
Le ventre deschiré cornant de puanteur
Infecte l’air voisin de mauvaise senteur,
Et le né my-rongé difforme le visage ;
Puis connoissant l’estat de ta fragilité,
Fonde en DIEU seulement, estimant vanité
Tout ce qui ne te rend plus scavant et plus sage.
D’un charnier mortuaire un cors mangé de vers,
Descharné, desnervé, où les os descouverts,
Depoulpez, desnouez, delaissent leur jointure :
Icy l’une des mains tombe de pourriture,
Les yeus d’autre costé destournez à l’envers
Se distillent en glaire, et les muscles divers
Servent aux vers goulus d’ordinaire pasture :
Le ventre deschiré cornant de puanteur
Infecte l’air voisin de mauvaise senteur,
Et le né my-rongé difforme le visage ;
Puis connoissant l’estat de ta fragilité,
Fonde en DIEU seulement, estimant vanité
Tout ce qui ne te rend plus scavant et plus sage.
Jean-Baptiste Chassignet
Tantost la crampe au piés…
Tantost la crampe aus piés, tantost la goûte aus mains,
Le muscle, le tendon, et le nerf te travaille ;
Tantost un pleuresis te livre la bataille,
Et la fièvre te poingt de ses trais inhumains ;
Tantost l’aspre gravelle espaissie en tes reins
Te pince les boyaus de trenchante tenaille :
Tantost une apostume aus deus poumons t’assaille,
Et l’esbat de Venus trouble tes yeux serains.
Ainsi en advient il à quiconque demeure
En la maison d’autruy, mais s’il faut que tu meure,
Tu deviens aussi tost pensif et soucieus :
Helas aimes tu mieus mourir tousjours en doute
Que vivre par la mort? celuy qui la redoute
Ne fera jamais rien digne d’un homme preus.
Le muscle, le tendon, et le nerf te travaille ;
Tantost un pleuresis te livre la bataille,
Et la fièvre te poingt de ses trais inhumains ;
Tantost l’aspre gravelle espaissie en tes reins
Te pince les boyaus de trenchante tenaille :
Tantost une apostume aus deus poumons t’assaille,
Et l’esbat de Venus trouble tes yeux serains.
Ainsi en advient il à quiconque demeure
En la maison d’autruy, mais s’il faut que tu meure,
Tu deviens aussi tost pensif et soucieus :
Helas aimes tu mieus mourir tousjours en doute
Que vivre par la mort? celuy qui la redoute
Ne fera jamais rien digne d’un homme preus.
Jean-Baptiste Rousseau
Ode tirée du Cantique d’Ézéchias pour une personne convalescente
J’ai vu mes tristes journées
Décliner vers leur penchant ;
Au midi de mes années
Je touchais à mon couchant :
La Mort, déployant ses ailes,
Couvrait d’ombres éternelles
La clarté dont je jouis ;
Et, dans cette nuit funeste,
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis.
Grand Dieu, votre main réclame
Les dons que j’en ai reçus ;
Elle vient couper la trame
Des jours qu’elle m’a tissus :
Mon dernier soleil se lève
Et votre souffle m’enlève
De la terre des vivants,
Comme la feuille séchée,
Qui, de sa tige arrachée,
Devient le jouet des vents…
Ainsi, de cris et d’alarmes,
Mon mal semblait se nourrir ;
Et mes yeux, noyés de larmes,
Étaient lassés de s’ouvrir.
Je disais à la nuit sombre :
Ô nuit, tu vas dans ton ombre
M’ensevelir pour toujours !
Je redisais à l’aurore :
Le jour que tu fais éclore
Est le dernier de mes jours !
Décliner vers leur penchant ;
Au midi de mes années
Je touchais à mon couchant :
La Mort, déployant ses ailes,
Couvrait d’ombres éternelles
La clarté dont je jouis ;
Et, dans cette nuit funeste,
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis.
Grand Dieu, votre main réclame
Les dons que j’en ai reçus ;
Elle vient couper la trame
Des jours qu’elle m’a tissus :
Mon dernier soleil se lève
Et votre souffle m’enlève
De la terre des vivants,
Comme la feuille séchée,
Qui, de sa tige arrachée,
Devient le jouet des vents…
Ainsi, de cris et d’alarmes,
Mon mal semblait se nourrir ;
Et mes yeux, noyés de larmes,
Étaient lassés de s’ouvrir.
Je disais à la nuit sombre :
Ô nuit, tu vas dans ton ombre
M’ensevelir pour toujours !
Je redisais à l’aurore :
Le jour que tu fais éclore
Est le dernier de mes jours !
Jean-Claude Renard
O corps pétrifiés
O corps pétrifiés dans la dernière mort,
corps qui vous étes seuls scellés et condamnés
a n’étre plus sans Dieu que l’absence des corps,
que des corps interdits, que des corps étrangers,
que des corps de refus refusés à la vie,
ô grands corps descendus dans votre éternité
hors de la vigne mire et du seul corps qui lie
pour n’avoir fait de vous que des corps possédés,
que des corps investis du terrible pouvoir
de diviser la chair, la lumière et le monde,
corps maintenant pareils à des corps sans espoir,
à cette nuit de corps que plus rien ne féconde
et pour qui même Dieu, Père, ne peut plus rien,
corps absolus, corps séparés des corps vivants,
corps fixés dans la mort, corps sans eau et sans pain,
voici que maintenant vous n’avez plus de sens,
voici que vous dormez d’un sommeil infini,
de l’effrayante paix d’un sommeil sans amour
comme des arbres morts et des corps sans esprit,
voici que vous dormez comme des corps si lourds,
voici que vous dormez d’un sommeil si profond
que vous ne voyez plus le Père qui vous voit,
corps qui vous étes seuls scellés et condamnés
a n’étre plus sans Dieu que l’absence des corps,
que des corps interdits, que des corps étrangers,
que des corps de refus refusés à la vie,
ô grands corps descendus dans votre éternité
hors de la vigne mire et du seul corps qui lie
pour n’avoir fait de vous que des corps possédés,
que des corps investis du terrible pouvoir
de diviser la chair, la lumière et le monde,
corps maintenant pareils à des corps sans espoir,
à cette nuit de corps que plus rien ne féconde
et pour qui même Dieu, Père, ne peut plus rien,
corps absolus, corps séparés des corps vivants,
corps fixés dans la mort, corps sans eau et sans pain,
voici que maintenant vous n’avez plus de sens,
voici que vous dormez d’un sommeil infini,
de l’effrayante paix d’un sommeil sans amour
comme des arbres morts et des corps sans esprit,
voici que vous dormez comme des corps si lourds,
voici que vous dormez d’un sommeil si profond
que vous ne voyez plus le Père qui vous voit,
Joachim Du Bellay
Tombeau de marguerite de navarre
. . . . . .
Devant le Siege eternel
Du grand Throne de viâoire
Au SEUL qui est supernel
Tu chantes salut et gloire.
Ores tu as en ta main
Les offrandes qui sont sainctes,
Le vrai encens, le vrai pain,
Et les prieres non faintes.
La fain, la soif, et le chault,
Et les froidures malignes
Ne te suyvront point la hault
Parmy les trouppes divines.
. . . . . .
Ja l’AIGNAU qui va devant
Te guide aux fontaines vives.
Ja du Pain qui est vivant
L’ETERNEL veult que tu vives.
Qui contera les plaisirs
De la couche composée
Qui joinct d’eternelz désirs
Et l’EPOUX et l’EPOUSÉE ?
Qui contera les baisers
Conjoinctz d’une saincte flâme,
Et les delices tant chers
De l'ETERNEL et de l’AME ?
Qui dira combien seront
De faveurs applaudissantes,
Qui par tout resonneront
Aux salles resplendissantes ?
Tu orras la saincte voix
De la feste nuptiale,
Et le SAINCT dit par trois fois
Sera la voix geniale.
Chante Lumiere et Honneur,
Grace, Vertu et Sagesse,
Ainsi qu’elle est au SEIGNEUR,
Estoit, et sera sans cesse.
Devant le Siege eternel
Du grand Throne de viâoire
Au SEUL qui est supernel
Tu chantes salut et gloire.
Ores tu as en ta main
Les offrandes qui sont sainctes,
Le vrai encens, le vrai pain,
Et les prieres non faintes.
La fain, la soif, et le chault,
Et les froidures malignes
Ne te suyvront point la hault
Parmy les trouppes divines.
. . . . . .
Ja l’AIGNAU qui va devant
Te guide aux fontaines vives.
Ja du Pain qui est vivant
L’ETERNEL veult que tu vives.
Qui contera les plaisirs
De la couche composée
Qui joinct d’eternelz désirs
Et l’EPOUX et l’EPOUSÉE ?
Qui contera les baisers
Conjoinctz d’une saincte flâme,
Et les delices tant chers
De l'ETERNEL et de l’AME ?
Qui dira combien seront
De faveurs applaudissantes,
Qui par tout resonneront
Aux salles resplendissantes ?
Tu orras la saincte voix
De la feste nuptiale,
Et le SAINCT dit par trois fois
Sera la voix geniale.
Chante Lumiere et Honneur,
Grace, Vertu et Sagesse,
Ainsi qu’elle est au SEIGNEUR,
Estoit, et sera sans cesse.
Jules Laforgue
Complainte
De l’oubli des morts
MESDAMES et Messieurs, «
Vous dont la mère est morte,
C’est le bon fossoyeux
Qui gratte à votre porte.
Les morts
C’est sous terre;
Ca n’en sort
Guère.
Vous fumez dans vos bocks,
Vous soldez quelque idylle,
La-bas chante le coq,
Pauvres morts hors des villes !
Grand-papa se penchait,
La, le doigt sur la tempe,
Soeur faisait du crochet,
Mère montait la lampe.
Les morts
C’est discret,
Ca dort
Trop au frais.
Vous avez bien dîné,
Comment va cette affaire?
Ah! les petits morts-nés
Ne se dorlotent guère!
Notez, d’un trait égal,
Au livre de la caisse,
Entre deux frais de bal:
Entretien tombe et messe.
C’est gai,
Cette vie;
Hein, ma mie,
O gué?
Mesdames et Messieurs,
Vous dont la sœur est morte,
Ouvrez au fossoyeux
Qui claque à votre porte;
Si vous n’avez pitié,
Il viendra (sans rancune)
Vous tirer par les pieds,
Une nuit de grand’lune!
Importun
Vent qui rage!
Les défunts ?
Ca voyage...
MESDAMES et Messieurs, «
Vous dont la mère est morte,
C’est le bon fossoyeux
Qui gratte à votre porte.
Les morts
C’est sous terre;
Ca n’en sort
Guère.
Vous fumez dans vos bocks,
Vous soldez quelque idylle,
La-bas chante le coq,
Pauvres morts hors des villes !
Grand-papa se penchait,
La, le doigt sur la tempe,
Soeur faisait du crochet,
Mère montait la lampe.
Les morts
C’est discret,
Ca dort
Trop au frais.
Vous avez bien dîné,
Comment va cette affaire?
Ah! les petits morts-nés
Ne se dorlotent guère!
Notez, d’un trait égal,
Au livre de la caisse,
Entre deux frais de bal:
Entretien tombe et messe.
C’est gai,
Cette vie;
Hein, ma mie,
O gué?
Mesdames et Messieurs,
Vous dont la sœur est morte,
Ouvrez au fossoyeux
Qui claque à votre porte;
Si vous n’avez pitié,
Il viendra (sans rancune)
Vous tirer par les pieds,
Une nuit de grand’lune!
Importun
Vent qui rage!
Les défunts ?
Ca voyage...
Jules Laforgue
Epitre falote et testamentaire pour régler l’ordre et la marche de mes funérailles
Allons donner nos ordres & des Pompes funèbres
A Végal de son nom, illustres et célèbres.
A Végal de son nom, illustres et célèbres.
Jules Supervielle
Le mort en peine
Perdu parmi les pas et les ruines des astres
Et porté sur l’abîme ow s’engouffre le ciel,
J’entends le souffle en moi des étoiles en marche
Au fond d’un ceeur, hélas, que je sais éternel.
J’arrive de la Terre avec ma charge humaine
D’espoirs pris de panique et d’abrupts souvenirs,
Mais que faire en plein ciel d’un cœur qui se démène
Comme sous le soleil et n’a pas su mourir.
Avez-vous vu mes yeux errer dans ces parages
Od le loin et le prés ignorent les rivages.
Aveugle sans bâton et sans force et sans foi,
Je cherche un corps, celui que j’avais autrefois.
Puissé-je préserver des avides espaces
Mes souvenirs rédant autour de la maison,
Les visages chéris et ma pauvre raison
D’ou je me surveillais comme d’une terrasse.
Que je sauve du moins ce vacillant trésor
Comme un chien aux longs poils sous l’écume marine
Qui tient entre ses dents son petit presque mort.
Mais voici s’avancer l’écume des abîmes...
L’univers ow je suis pousse un cruel soupir
Et la gorge du ciel profonde se soulève.
Puisque tout me rejette ici, même le rêve,
Ces lieux sans terre, à quoi pourraient-ils consentir ?
Ah! même dans la mort je souffre d’insomnies,
Je veux de l’éternel faire un peu de présent,
Je me sens encor vert pour entrer au néant
Et chante mal dans l’universelle harmonie.
Comment renoncerais-je à tant de souvenirs
Quand l’esprit encombré d’invisibles bagages
Je suis plus affairé dans la mort qu’en voyage
Et je flotte au lieu de sombrer dans le mourir.
Les quatre bouts de bois qui me tenaient sous terre
N’empéchaient pas le ciel d’entrer au cimetière,
Le monde me devient un immense radeau
Ou l’Ame va et vient sans trouver son niveau.
Tout se relève avec la pierre de la tombe,
Notre premier regard délivre cent colombes.
Pour qui ne possédait que sa longueur de bois,
Les arbres, c’est déja le plus bel au-delà.
Et porté sur l’abîme ow s’engouffre le ciel,
J’entends le souffle en moi des étoiles en marche
Au fond d’un ceeur, hélas, que je sais éternel.
J’arrive de la Terre avec ma charge humaine
D’espoirs pris de panique et d’abrupts souvenirs,
Mais que faire en plein ciel d’un cœur qui se démène
Comme sous le soleil et n’a pas su mourir.
Avez-vous vu mes yeux errer dans ces parages
Od le loin et le prés ignorent les rivages.
Aveugle sans bâton et sans force et sans foi,
Je cherche un corps, celui que j’avais autrefois.
Puissé-je préserver des avides espaces
Mes souvenirs rédant autour de la maison,
Les visages chéris et ma pauvre raison
D’ou je me surveillais comme d’une terrasse.
Que je sauve du moins ce vacillant trésor
Comme un chien aux longs poils sous l’écume marine
Qui tient entre ses dents son petit presque mort.
Mais voici s’avancer l’écume des abîmes...
L’univers ow je suis pousse un cruel soupir
Et la gorge du ciel profonde se soulève.
Puisque tout me rejette ici, même le rêve,
Ces lieux sans terre, à quoi pourraient-ils consentir ?
Ah! même dans la mort je souffre d’insomnies,
Je veux de l’éternel faire un peu de présent,
Je me sens encor vert pour entrer au néant
Et chante mal dans l’universelle harmonie.
Comment renoncerais-je à tant de souvenirs
Quand l’esprit encombré d’invisibles bagages
Je suis plus affairé dans la mort qu’en voyage
Et je flotte au lieu de sombrer dans le mourir.
Les quatre bouts de bois qui me tenaient sous terre
N’empéchaient pas le ciel d’entrer au cimetière,
Le monde me devient un immense radeau
Ou l’Ame va et vient sans trouver son niveau.
Tout se relève avec la pierre de la tombe,
Notre premier regard délivre cent colombes.
Pour qui ne possédait que sa longueur de bois,
Les arbres, c’est déja le plus bel au-delà.
Jules Supervielle
Les yeux de la morte
Cette morte que je sais
Et qui s’est tant méconnue
Garde encor au fond du ciel
Un regard qui l’exténue,
Une rose de drap, sourde
Sur une tige de fer,
Et des perles dont toujours
Une regagne les mers.
De l’autre côté d’Altaïr
Elle lisse ses cheveux
Et ne sait pas si ses yeux
Vont se fermer ou s’ouvrir
Et qui s’est tant méconnue
Garde encor au fond du ciel
Un regard qui l’exténue,
Une rose de drap, sourde
Sur une tige de fer,
Et des perles dont toujours
Une regagne les mers.
De l’autre côté d’Altaïr
Elle lisse ses cheveux
Et ne sait pas si ses yeux
Vont se fermer ou s’ouvrir
Leconte de Lisle
Le Coeur de Hialmar
Une nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge.
Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux,
L’épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge.
Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.
La lune froide verse au loin sa pâle flamme.
Hialmar se soulève entre les morts sanglants,
Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame;
La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.
– “Holà! Quelqu’un a-t-il encore un peu d’haleine,
Parmi tant de joyeux et robustes garçons
Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine
Comme des merles dans l’épaisseur des buissons!
“Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure
Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous.
Mes yeux saignent. J’entends un immense murmure
Pareil aux hurlements de la mer ou des loups.
“Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d’hommes;
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon cœur tout chaud à la fille d’Ylmer.
“Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière,
Et chantent, en heurtant les cruches d’or, en chœur,
A tire-d’aile vole, ô rôdeur de bruyère!
Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.
“Au sommet de la tour que hantent les corneilles
Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs;
Deux anneaux d’argent fin lui pendent aux oreilles,
Et ses yeux sont plus clairs que l’astre des beaux soirs.
“Va, sombre messager, dis-lui bien que je l’aime,
Et que voici mon coeur. Elle reconnaîtra
Qu’il est rouge et solide, et non tremblant et blême,
Et la fille d’Ylmer, corbeau, te sourira!
“Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J’ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Ja vais m’asseoir parmi les Dieux, dans le soleil.”
Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux,
L’épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge.
Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.
La lune froide verse au loin sa pâle flamme.
Hialmar se soulève entre les morts sanglants,
Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame;
La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.
– “Holà! Quelqu’un a-t-il encore un peu d’haleine,
Parmi tant de joyeux et robustes garçons
Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine
Comme des merles dans l’épaisseur des buissons!
“Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure
Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous.
Mes yeux saignent. J’entends un immense murmure
Pareil aux hurlements de la mer ou des loups.
“Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d’hommes;
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon cœur tout chaud à la fille d’Ylmer.
“Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière,
Et chantent, en heurtant les cruches d’or, en chœur,
A tire-d’aile vole, ô rôdeur de bruyère!
Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.
“Au sommet de la tour que hantent les corneilles
Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs;
Deux anneaux d’argent fin lui pendent aux oreilles,
Et ses yeux sont plus clairs que l’astre des beaux soirs.
“Va, sombre messager, dis-lui bien que je l’aime,
Et que voici mon coeur. Elle reconnaîtra
Qu’il est rouge et solide, et non tremblant et blême,
Et la fille d’Ylmer, corbeau, te sourira!
“Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J’ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Ja vais m’asseoir parmi les Dieux, dans le soleil.”
Lydie Dattas
Mon sang est un vitrail
Ma jeunesse a été couronnée par les anges :
aucun malheur n’était jamais trop beau pour moi
quand ma pensée mettait le feu aux roses rouges.
Mon sang est un vitrail illustré par l’azur
les lys blancs se pressaient autour de ma pensée
et mon âme trempée dans le sang de l’azur.
Plus tendre que la nuit au cœur du lilas blanc,
mon cœur martyrisé par sa propre douceur.
L’azur assombrissait les projets du malheur,
cet azur presque blanc dont le cœur se régale,
mon cœur bouleversé par le bonheur des roses.
L’amour a l’ambition souveraine des morts
et ce cœur admirable insensible aux passions.
Le temps s’est resserré autour de ma pensée :
je ne pourrai jamais me passer de la mort.
Je défendrai la mort jusque dans l’au-delà
et mon nom mélodieux autant que la douleur.
aucun malheur n’était jamais trop beau pour moi
quand ma pensée mettait le feu aux roses rouges.
Mon sang est un vitrail illustré par l’azur
les lys blancs se pressaient autour de ma pensée
et mon âme trempée dans le sang de l’azur.
Plus tendre que la nuit au cœur du lilas blanc,
mon cœur martyrisé par sa propre douceur.
L’azur assombrissait les projets du malheur,
cet azur presque blanc dont le cœur se régale,
mon cœur bouleversé par le bonheur des roses.
L’amour a l’ambition souveraine des morts
et ce cœur admirable insensible aux passions.
Le temps s’est resserré autour de ma pensée :
je ne pourrai jamais me passer de la mort.
Je défendrai la mort jusque dans l’au-delà
et mon nom mélodieux autant que la douleur.
Louise-Victorine Ackermann
Eternité de l’homme, illusion ! chimère !
Eternité de l’homme, illusion ! chimère !
Mensonge de l’amour et de l’orgueil humain.
Il n’a point eu d’hier, ce fantôme éphémère,
Il lui faut un demain !
Pour cet éclair de vie et pour cette étincelle
Qui brûle une minute en vos cœurs étonnés,
Vous oubliez soudain la fange maternelle
Et vos destins bornés.
Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires !
Seuls au pouvoir fatal qui détruit en créant ?
Quittez un tel espoir ; tous les limons sont frères
En face du néant.
Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :
J’aime et j’espère voir expirer tes flambeaux.
La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles
Luiront sur vos tombeaux.
Vous croyez que l’Amour dont l’âpre feu vous presse
A réservé pour vous sa flamme et ses rayons ;
La fleur que vous brisez soupire avec ivresse :
Nous aussi nous aimons.
Heureux, vous aspirez la grande âme invisible
Qui remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs ;
La Nature sourit, mais elle est insensible ;
Que lui font vos bonheurs ?
Elle n’a qu’un désir, la marâtre immortelle,
C’est d’enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor.
Mère avide, elle a pris l’éternité pour elle,
Et vous laisse la mort.
Toute sa prévoyance est pour ce qui va naître ;
Le reste est confondu dans un suprême oubli.
Vous, vous avez aimé, vous pouvez disparaître :
Son vœu s’est accompli.
Quand un souffle d’amour traverse vos poitrines,
Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus,
Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines
Vous jettent éperdus,
Quand, pressant sur ce cœur qui va bientôt s’éteindre
Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,
Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre
L’Infini dans vos bras,
Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure
Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims,
Ces transports, c’est déjà l’Humanité future
Qui s’agite en vos seins.
Elle se dissoudra, cette argile légère
Qu’ont émue un instant la joie et la douleur ;
Les vents vont disperser cette noble poussière
Qui fut jadis un cœur.
Mais d’autres cœurs naîtront qui renoûront la trame
De vos espoirs brisés, de vos amours éteints,
Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme
Dans les âges lointains.
Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,
Se passent, en courant, le flambeau de l’Amour.
Chacun rapidement prend la torche immortelle,
Et la rend à son tour.
Aveuglés par l’éclat de sa lumière errante,
Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,
De la tenir toujours ; à votre main mourante
Elle échappe déjà.
Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime ;
Il aura sillonné votre vie un moment ;
En tombant vous pourrez emporter dans l’abîme
Votre éblouissement.
Et quand il régnerait au fond du ciel paisible
Un être sans pitié qui contemplât souffrir,
Si son œil éternel considère, impassible
Le naître et le mourir,
Sur le bord de la tombe, et sous ce regard même,
Qu’un mouvement d’amour soit encor votre adieu,
Oui, faites voir combien l’homme est grand lorsqu’il aime
Et pardonnez à Dieu !
Mensonge de l’amour et de l’orgueil humain.
Il n’a point eu d’hier, ce fantôme éphémère,
Il lui faut un demain !
Pour cet éclair de vie et pour cette étincelle
Qui brûle une minute en vos cœurs étonnés,
Vous oubliez soudain la fange maternelle
Et vos destins bornés.
Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires !
Seuls au pouvoir fatal qui détruit en créant ?
Quittez un tel espoir ; tous les limons sont frères
En face du néant.
Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :
J’aime et j’espère voir expirer tes flambeaux.
La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles
Luiront sur vos tombeaux.
Vous croyez que l’Amour dont l’âpre feu vous presse
A réservé pour vous sa flamme et ses rayons ;
La fleur que vous brisez soupire avec ivresse :
Nous aussi nous aimons.
Heureux, vous aspirez la grande âme invisible
Qui remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs ;
La Nature sourit, mais elle est insensible ;
Que lui font vos bonheurs ?
Elle n’a qu’un désir, la marâtre immortelle,
C’est d’enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor.
Mère avide, elle a pris l’éternité pour elle,
Et vous laisse la mort.
Toute sa prévoyance est pour ce qui va naître ;
Le reste est confondu dans un suprême oubli.
Vous, vous avez aimé, vous pouvez disparaître :
Son vœu s’est accompli.
Quand un souffle d’amour traverse vos poitrines,
Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus,
Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines
Vous jettent éperdus,
Quand, pressant sur ce cœur qui va bientôt s’éteindre
Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,
Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre
L’Infini dans vos bras,
Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure
Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims,
Ces transports, c’est déjà l’Humanité future
Qui s’agite en vos seins.
Elle se dissoudra, cette argile légère
Qu’ont émue un instant la joie et la douleur ;
Les vents vont disperser cette noble poussière
Qui fut jadis un cœur.
Mais d’autres cœurs naîtront qui renoûront la trame
De vos espoirs brisés, de vos amours éteints,
Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme
Dans les âges lointains.
Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,
Se passent, en courant, le flambeau de l’Amour.
Chacun rapidement prend la torche immortelle,
Et la rend à son tour.
Aveuglés par l’éclat de sa lumière errante,
Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,
De la tenir toujours ; à votre main mourante
Elle échappe déjà.
Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime ;
Il aura sillonné votre vie un moment ;
En tombant vous pourrez emporter dans l’abîme
Votre éblouissement.
Et quand il régnerait au fond du ciel paisible
Un être sans pitié qui contemplât souffrir,
Si son œil éternel considère, impassible
Le naître et le mourir,
Sur le bord de la tombe, et sous ce regard même,
Qu’un mouvement d’amour soit encor votre adieu,
Oui, faites voir combien l’homme est grand lorsqu’il aime
Et pardonnez à Dieu !
Marcel Thiry
DECEMBRE EST DOUx...
Décembre est doux quand on y descend vers quatre heures.
La rue est comme un bleu tableau viecil-allemand
Ou l’espoir de Noél fait briller purement
L’Etoile au fond d’un ciel crédule qui s’en leurre.
Entends ce soir du nord qui chante « O Tannenbaum »
Et souviens-toi d’un soir au golfe de Finlande
Ou, sous ton uniforme et dans ta houppelande,
Tu t’en allais vers le beau nom d’Oranienbaum.
Un lent bleuissement gagnait la forêt blanche ;
Vous glissiez en traîneau avec ton frère aîné ;
C’était en quinze, avant qu’il ne fait trépané,
Et la neige était légendaire sur les branches.
Tu rêvais dans ton cœur de soldat collégien
D’un visage dans un été plein d’ombre dense ;
Mais, à travers la forêt balte et le silence,
Vous alliez voir vos camarades vénériens.
L’hépital, dans les grands sapins noirs sous la neige,
Apparaissait tout blanc d’une blancheur plus maie,
Et sur son drapeau blanc créiment, rouge stigmate,
La croix rouge saignait comme d’un beau sang vierge.
On entrait ; on quittait le vierge soir bleuté,
Et l’on était parmi ces voyageurs malades
Qui mêlaient Archangel, Paris et Pétrograd
Dans leurs efforcements de fragile gaîté,
Leur mal à tous venait d’une heure aventureuse,
Du mal d’avoir suivi l’amour sur la Newski ;
L’un avait un bubon, il fut tué a K oniouki,
Et celle qu’il avait aimée était danseuse.
Elle dansait sans doute encore, et la rancœur
Des matins las elle la connaissait encore ;
Mais son amant, dans l’hépital chaste et sonore,
Sous l’icéne aux yeux d’or jouait au chasse-cœur.
Temps simple! I] suffisait d’être soldats ; la neige
E* le devoir facile étaient quotidiens ;
Et ce soir-la d’Oranienbaum, tu t’en souviens,
Tu aimais celle que tu aimais au collège.
Une sœur venait dire en un russe léger
Qw’il était Pheure ; un pope entrait pour la prière ;
Au dehors, avec le déclin de la lumière,
Voici qu’il s’était mis doucement a neiger.
Sur la Russie et dans l’ombre bleue épaissie
La neige descendait comme des siècles lents ;
Et dans le soir baltique ainsi qu’un temple blanc
Ta dix-huitième année épousait la Russie.
La rue est comme un bleu tableau viecil-allemand
Ou l’espoir de Noél fait briller purement
L’Etoile au fond d’un ciel crédule qui s’en leurre.
Entends ce soir du nord qui chante « O Tannenbaum »
Et souviens-toi d’un soir au golfe de Finlande
Ou, sous ton uniforme et dans ta houppelande,
Tu t’en allais vers le beau nom d’Oranienbaum.
Un lent bleuissement gagnait la forêt blanche ;
Vous glissiez en traîneau avec ton frère aîné ;
C’était en quinze, avant qu’il ne fait trépané,
Et la neige était légendaire sur les branches.
Tu rêvais dans ton cœur de soldat collégien
D’un visage dans un été plein d’ombre dense ;
Mais, à travers la forêt balte et le silence,
Vous alliez voir vos camarades vénériens.
L’hépital, dans les grands sapins noirs sous la neige,
Apparaissait tout blanc d’une blancheur plus maie,
Et sur son drapeau blanc créiment, rouge stigmate,
La croix rouge saignait comme d’un beau sang vierge.
On entrait ; on quittait le vierge soir bleuté,
Et l’on était parmi ces voyageurs malades
Qui mêlaient Archangel, Paris et Pétrograd
Dans leurs efforcements de fragile gaîté,
Leur mal à tous venait d’une heure aventureuse,
Du mal d’avoir suivi l’amour sur la Newski ;
L’un avait un bubon, il fut tué a K oniouki,
Et celle qu’il avait aimée était danseuse.
Elle dansait sans doute encore, et la rancœur
Des matins las elle la connaissait encore ;
Mais son amant, dans l’hépital chaste et sonore,
Sous l’icéne aux yeux d’or jouait au chasse-cœur.
Temps simple! I] suffisait d’être soldats ; la neige
E* le devoir facile étaient quotidiens ;
Et ce soir-la d’Oranienbaum, tu t’en souviens,
Tu aimais celle que tu aimais au collège.
Une sœur venait dire en un russe léger
Qw’il était Pheure ; un pope entrait pour la prière ;
Au dehors, avec le déclin de la lumière,
Voici qu’il s’était mis doucement a neiger.
Sur la Russie et dans l’ombre bleue épaissie
La neige descendait comme des siècles lents ;
Et dans le soir baltique ainsi qu’un temple blanc
Ta dix-huitième année épousait la Russie.