Poèmes de ce thème
Vie et existence
Hélinand de Froidmont
Les Vers de lamort
… Morz fait a chascun sa droiture,
Morz fait a toz droite mesure,
Morz poise tôt a juste pois,
Morz venge chascun de s’injure,
Morz met orgueil a porreture,
Morz fait faillir la guerre as rois,
Morz fait garder decrez et lois,
Morz fait laissier usure et crois,
Morz fait de soëf vie dure,
Morz as porees et as pois
Donne saveur de bon craspois
Es cloistres o l’en crient luxure.
Morz apaise les ennoisiez,
Morz acoise les envoisiez,
Morz totes les meslees fine,
Morz met en croiz toz faus croisiez,
Morz fait droit a toz les boisiez,
Morz toz les plaiz a droit termine,
Morz desoivre rose d’espine,
Paille de grain, bren de farine,
Les purs vins des faus armoisiez ;
Morz voit par mi voile et cortine,
Morz seule set et adevine
Com chascuns est a droit proisiez…
Morz fait a toz droite mesure,
Morz poise tôt a juste pois,
Morz venge chascun de s’injure,
Morz met orgueil a porreture,
Morz fait faillir la guerre as rois,
Morz fait garder decrez et lois,
Morz fait laissier usure et crois,
Morz fait de soëf vie dure,
Morz as porees et as pois
Donne saveur de bon craspois
Es cloistres o l’en crient luxure.
Morz apaise les ennoisiez,
Morz acoise les envoisiez,
Morz totes les meslees fine,
Morz met en croiz toz faus croisiez,
Morz fait droit a toz les boisiez,
Morz toz les plaiz a droit termine,
Morz desoivre rose d’espine,
Paille de grain, bren de farine,
Les purs vins des faus armoisiez ;
Morz voit par mi voile et cortine,
Morz seule set et adevine
Com chascuns est a droit proisiez…
Henri de Régnier
Sur la grève
Couche-toi sur la grève et prends en tes deux mains,
Pour le laisser couler ensuite, grain par grain,
De ce beau sable blond que le soleil fait d’or ;
Puis, avant de fermer les yeux, contemple encor
La mer harmonieuse et le ciel transparent,
Et, quand tu sentiras, peu à peu, doucement,
Que rien ne pèse plus à tes mains plus légères,
Avant que de nouveau tu rouvres tes paupières,
Songe que notre vie à nous emprunte et mêle
Son sable fugitif à la grève éternelle.
Pour le laisser couler ensuite, grain par grain,
De ce beau sable blond que le soleil fait d’or ;
Puis, avant de fermer les yeux, contemple encor
La mer harmonieuse et le ciel transparent,
Et, quand tu sentiras, peu à peu, doucement,
Que rien ne pèse plus à tes mains plus légères,
Avant que de nouveau tu rouvres tes paupières,
Songe que notre vie à nous emprunte et mêle
Son sable fugitif à la grève éternelle.
Henri Michaux
Après ma Mort
Je fus transporté après ma mort, je fus transporté non dans un lieu confiné, mais dans l’immersité du vide éthérique. Loin de me laisser abattre par cette immense ouverture en tous sens à perte de vue, en ciel étoilé, je me rassemblai et rassemblai tout ce que j’avais été, et ce que j’avais été sur le point d’être, et enfin tout ce que au calendrier secret de moi-même, je m’étais proposé de devenir et serrant le tout, mes qualités aussi, enfin mes vices, dernier rempart, je m’en fis carapace.
Sur ce noyau, animé de colère, mais d’une colère nette, que le sang n’appuyait plus, froide et intégrale, je me mis à faire le hérisson, dans une suprême défense, dans un dernier refus.
Alors, le vide, les larves du vide qui déjà poussaient tentaculairement vers moi leurs poches molles, me menaçant de l’abjecte endosmose, les larves étonnées après quelques vaines tentatives contre la proie qui refusait de se rendre, reculèrent embarrassées, et se dérobèrent à ma vue, abandonnant à la vie celui qui la méritait tellement.
Désormais libre de ce côté, j’usai de ma puissance du moment, de l’exaltation de la victoire inespérée, pour peser vers la Terre et repénétrai mon corps immobile, que les draps et la laine avaient heureusement empêché de se refroidir.
Avec surprise, après ce mien effort dépassant celui des géants avec surprise et joie mêlée de déception je rentrai dans les horizons étroits et fermés où la vie humaine pour être ce qu’elle est, doit se passer.
Sur ce noyau, animé de colère, mais d’une colère nette, que le sang n’appuyait plus, froide et intégrale, je me mis à faire le hérisson, dans une suprême défense, dans un dernier refus.
Alors, le vide, les larves du vide qui déjà poussaient tentaculairement vers moi leurs poches molles, me menaçant de l’abjecte endosmose, les larves étonnées après quelques vaines tentatives contre la proie qui refusait de se rendre, reculèrent embarrassées, et se dérobèrent à ma vue, abandonnant à la vie celui qui la méritait tellement.
Désormais libre de ce côté, j’usai de ma puissance du moment, de l’exaltation de la victoire inespérée, pour peser vers la Terre et repénétrai mon corps immobile, que les draps et la laine avaient heureusement empêché de se refroidir.
Avec surprise, après ce mien effort dépassant celui des géants avec surprise et joie mêlée de déception je rentrai dans les horizons étroits et fermés où la vie humaine pour être ce qu’elle est, doit se passer.
Henri Michaux
Chant de mort
La fortune aux larges ailes, la fortune par erreur m’ayant emporté avec les autres vers son pays joyeux, tout à coup, mais tout à coup, comme je respirais enfin heureux, d’infinis petits pétards dans l’atmosphère me dynamitérent et puis des couteaux jaillissant de partout me lardérent de coups, si bien que je retombai sur le sol dur de ma patrie, à tout jamais la mienne maintenant.
La fortune aux ailes de paille, la fortune m’ayant élevé pour un instant au-dessus des angoisses et des gémissements, un groupe formé de mille, caché à la faveur de ma distraction dans la poussière d’une haute montagne, un groupe fait à la lutte à mort depuis toujours, tout à coup nous étant tombé dessus comme un bolide, je retombai sur le sol dur de mon passé, passé à tout jamais présent maintenant.
La fortune encore une fois, la fortune aux draps frais m’ayant recueilli avec douceur, comme je souriais à tous autour de moi, distribuant tout ce que je possédais, tout à coup, pris par on ne sait quoi venu par en dessous et par derrière, tout à coup, comme une poulie qui se décroche, je basculai, ce fut un saut immense, et je retombai sur le sol dur de mon destin, destin à tout jamais le mien maintenant.
La fortune encore une fois, la fortune à la langue d’huile, ayant lavé mes blessures, la fortune comme un cheveu qu’on prend et qu’on tresserait avec les siens, m’ayant pris et m’ayant uni indissolublement à elle, tout à coup comme déja je trempais dans la joie, tout à coup la Mort vint et dit: ‘Il est temps. Viens’. La Mort, à tout jamais la Mort maintenant.
Un Certain Plume
La fortune aux ailes de paille, la fortune m’ayant élevé pour un instant au-dessus des angoisses et des gémissements, un groupe formé de mille, caché à la faveur de ma distraction dans la poussière d’une haute montagne, un groupe fait à la lutte à mort depuis toujours, tout à coup nous étant tombé dessus comme un bolide, je retombai sur le sol dur de mon passé, passé à tout jamais présent maintenant.
La fortune encore une fois, la fortune aux draps frais m’ayant recueilli avec douceur, comme je souriais à tous autour de moi, distribuant tout ce que je possédais, tout à coup, pris par on ne sait quoi venu par en dessous et par derrière, tout à coup, comme une poulie qui se décroche, je basculai, ce fut un saut immense, et je retombai sur le sol dur de mon destin, destin à tout jamais le mien maintenant.
La fortune encore une fois, la fortune à la langue d’huile, ayant lavé mes blessures, la fortune comme un cheveu qu’on prend et qu’on tresserait avec les siens, m’ayant pris et m’ayant uni indissolublement à elle, tout à coup comme déja je trempais dans la joie, tout à coup la Mort vint et dit: ‘Il est temps. Viens’. La Mort, à tout jamais la Mort maintenant.
Un Certain Plume
Henri Michaux
Mais Toi, quand viendras-tu ?
Mais Toi, quand viendras-tu ?
Un jour, étendant Ta main
sur le quartier où j’habite,
au moment mûr où je désespère vraiment ;
dans une seconde de tonnerre,
m’arrachant avec terreur et souveraineté
de mon corps et du corps croûteux
de mes pensées-images, ridicule univers ;
lâchant en moi ton épouvantable sonde,
l’effroyable fraiseuse de Ta présence,
élevant en un instant sur ma diarrhée
Ta droite et insurmontable cathédrale ;
me projetant non comme homme
mais comme obus dans la voie verticale,
tu viendras.
Tu viendras, si tu existes,
appâté par mon gâchis,
mon odieuse autonomie ;
sortant de l’Éther, de n’importe où, de dessous mon moi bouleversé, peut-être ;
Jetant mon allumette dans Ta démesure,
et adieu, Michaux.
Ou bien, quoi ?
Jamais ? Non ?
Dis, Gros lot, où veux-tu donc tomber ?
Un jour, étendant Ta main
sur le quartier où j’habite,
au moment mûr où je désespère vraiment ;
dans une seconde de tonnerre,
m’arrachant avec terreur et souveraineté
de mon corps et du corps croûteux
de mes pensées-images, ridicule univers ;
lâchant en moi ton épouvantable sonde,
l’effroyable fraiseuse de Ta présence,
élevant en un instant sur ma diarrhée
Ta droite et insurmontable cathédrale ;
me projetant non comme homme
mais comme obus dans la voie verticale,
tu viendras.
Tu viendras, si tu existes,
appâté par mon gâchis,
mon odieuse autonomie ;
sortant de l’Éther, de n’importe où, de dessous mon moi bouleversé, peut-être ;
Jetant mon allumette dans Ta démesure,
et adieu, Michaux.
Ou bien, quoi ?
Jamais ? Non ?
Dis, Gros lot, où veux-tu donc tomber ?
Henri Michaux
Pensées
Penser, vivre, mer peu distincte ;
Moi — ça — tremble,
Infini incessamment qui tressaille.
Ombres de mondes infimes,
ombres d’ombres,
cendres d’ailes.
Pensées à la nage merveilleuse,
qui glissez en nous, entre nous, loin de nous,
loin de nous éclairer, loin de rien pénétrer ;
étrangères en nos maisons,
toujours à colporter,
poussières pour nous distraire et nous éparpiller la vie.
Moi — ça — tremble,
Infini incessamment qui tressaille.
Ombres de mondes infimes,
ombres d’ombres,
cendres d’ailes.
Pensées à la nage merveilleuse,
qui glissez en nous, entre nous, loin de nous,
loin de nous éclairer, loin de rien pénétrer ;
étrangères en nos maisons,
toujours à colporter,
poussières pour nous distraire et nous éparpiller la vie.
Henri Michaux
Qu’il repose en révolte
Dans le noir, dans le soir sera sa mémoire
dans ce qui souffre, dans ce qui suinte
dans ce qui cherche et ne trouve pas
dans le chaland de débarquement qui crève sur la grève
dans le départ sifflant de la balle traceuse
dans l’île de soufre sera sa mémoire.
Dans celui qui a sa fièvre en soi à qui n’importent les murs
Dans celui qui s’élance et n’a de tête que contre les murs
dans le larron non repentant
dans le faible à jamais récalcitrant
dans le porche éventré sera sa mémoire.
Dans la route qui obsède
dans le cœur qui cherche sa plage
dans l’amant que son corps fuit
dans le voyageur que l’espace ronge.
Dans le tunnel
dans le tourment tournant sur lui-même
dans l’impavide qui ose froisser le cimetière.
Dans l’orbite enflammée des astres qui se heurtent en éclatant
dans le vaisseau fantôme, dans la fiancée flétrie
dans la chanson crépusculaire sera sa mémoire.
Dans la présence de la mer
dans la distance du juge
dans la cécité
dans la tasse à poison.
Dans le capitaine des sept mers
dans l’âme de celui qui lave la dague
dans l’orgue en roseau qui pleure pour tout un peuple
dans le jour du crachat sur l’offrande.
Dans le fruit d’hiver
dans le poumon des batailles qui reprennent
dans le fou dans la chaloupe
Dans les bras tordus des désirs à jamais inassouvis
sera sa mémoire.
dans ce qui souffre, dans ce qui suinte
dans ce qui cherche et ne trouve pas
dans le chaland de débarquement qui crève sur la grève
dans le départ sifflant de la balle traceuse
dans l’île de soufre sera sa mémoire.
Dans celui qui a sa fièvre en soi à qui n’importent les murs
Dans celui qui s’élance et n’a de tête que contre les murs
dans le larron non repentant
dans le faible à jamais récalcitrant
dans le porche éventré sera sa mémoire.
Dans la route qui obsède
dans le cœur qui cherche sa plage
dans l’amant que son corps fuit
dans le voyageur que l’espace ronge.
Dans le tunnel
dans le tourment tournant sur lui-même
dans l’impavide qui ose froisser le cimetière.
Dans l’orbite enflammée des astres qui se heurtent en éclatant
dans le vaisseau fantôme, dans la fiancée flétrie
dans la chanson crépusculaire sera sa mémoire.
Dans la présence de la mer
dans la distance du juge
dans la cécité
dans la tasse à poison.
Dans le capitaine des sept mers
dans l’âme de celui qui lave la dague
dans l’orgue en roseau qui pleure pour tout un peuple
dans le jour du crachat sur l’offrande.
Dans le fruit d’hiver
dans le poumon des batailles qui reprennent
dans le fou dans la chaloupe
Dans les bras tordus des désirs à jamais inassouvis
sera sa mémoire.
Henri Michaux
Sur le chemin de la Mort…
Sur le chemin de la Mort,
Ma mère rencontra une grande banquise ;
Elle voulut parler,
Il était déjà tard ;
Une grande banquise d’ouate.
Elle nous regarda mon frère et moi,
Et puis elle pleura.
Nous lui dîmes – mensonge vraiment absurde – que nous comprenions bien.
Elle eut alors ce si gracieux sourire de toute jeune fille,
Qui était vraiment elle,
Un si joli sourire presque espiègle ;
Ensuite elle fut prise dans l’Opaque.
Ma mère rencontra une grande banquise ;
Elle voulut parler,
Il était déjà tard ;
Une grande banquise d’ouate.
Elle nous regarda mon frère et moi,
Et puis elle pleura.
Nous lui dîmes – mensonge vraiment absurde – que nous comprenions bien.
Elle eut alors ce si gracieux sourire de toute jeune fille,
Qui était vraiment elle,
Un si joli sourire presque espiègle ;
Ensuite elle fut prise dans l’Opaque.
Henri Michaux
Tandis que j’étais dans le froid des approches de la mort, je regardai comme pour la dernière fois…
Tandis que j’étais dans le froid des approches de la mort, je regardai comme pour la dernière fois les êtres, profondément.
Au contact mortel de ce regard de glace, tout ce qui n’était pas essentiel disparut.
Cependant je les fouaillais, voulant retenir d’eux quelque chose que même la Mort ne pût desserrer.
Ils s’amenuisérent, et se trouvèrent enfin réduits à une sorte d’alphabet, mais à un alphabet qui eût pu servir dans l’autre monde, dans n’importe quel monde.
Par 18, je me soulageai de la peur qu’on ne m’arrachat tout entier l’univers où j’avais vécu.
Raffermi par cette prise, je le contemplais, invaincu, quand le sang avec la satisfaction, revenant dans mes artérioles et mes veines, lentement je regrimpai le versant ouvert de la vie.
Exorcismes
Au contact mortel de ce regard de glace, tout ce qui n’était pas essentiel disparut.
Cependant je les fouaillais, voulant retenir d’eux quelque chose que même la Mort ne pût desserrer.
Ils s’amenuisérent, et se trouvèrent enfin réduits à une sorte d’alphabet, mais à un alphabet qui eût pu servir dans l’autre monde, dans n’importe quel monde.
Par 18, je me soulageai de la peur qu’on ne m’arrachat tout entier l’univers où j’avais vécu.
Raffermi par cette prise, je le contemplais, invaincu, quand le sang avec la satisfaction, revenant dans mes artérioles et mes veines, lentement je regrimpai le versant ouvert de la vie.
Exorcismes
Henri Michaux
Une femme me demande conseil
Ce fut seulement à l’âge de vingt-quatre ans que je devins poisson-marteau (pez-martillo). Croyez-vous que je sois ce qu’on appelle une arriérée ?
J’ai maintenant vingt-sept ans.
Répondez, c’est urgent.
J’ai maintenant vingt-sept ans.
Répondez, c’est urgent.
Henri Pichette
Devoirs
Retrouver un fil d’or
dans la maison mortuaire
garder intact en mémoire
le hameau d’argile
regarder avec miséricorde
les travaux minutieux
épouser un corps
un soir de fête
en hommage à la vérité nue
sont les taches qu’elle se donne
avec ses yeux éblouis.
EXISTER. 1947.
dans la maison mortuaire
garder intact en mémoire
le hameau d’argile
regarder avec miséricorde
les travaux minutieux
épouser un corps
un soir de fête
en hommage à la vérité nue
sont les taches qu’elle se donne
avec ses yeux éblouis.
EXISTER. 1947.
Henri Pichette
La mort
Avec les os des bêtes,
Vusine avait fabriqué ces boutons
qui fermaient
un corsage sur un buste
d’ouvrière éclatante
lorsqu’elle tomba
Yun des boutons se défit dans la nuit
et le ruisseau des rues
alla le déposer
jusque dans un jardin privé
ou s’effritait
une statue en plâtre de Pomone
xieuse et nue.
Vusine avait fabriqué ces boutons
qui fermaient
un corsage sur un buste
d’ouvrière éclatante
lorsqu’elle tomba
Yun des boutons se défit dans la nuit
et le ruisseau des rues
alla le déposer
jusque dans un jardin privé
ou s’effritait
une statue en plâtre de Pomone
xieuse et nue.
Honorat de Bueil de Racan
Psaume xliii
Les enfants d’âge en âge apprendront de leurs peres
Comme autrefois, Seigneur, ta puissance voulut
Contre les artisans de nos longues miseres
Combattre pour ta gloire et pour notre salut.
Ils sauront comme apres nos guerres étouffées
Nos ayeuls ont posé leurs arcs et leurs écus,
Et que leurs bras, lassez d’élever des trophées,
Ont imprimé le soc dans le champ des vaincus.
Ils ne l’eussent pas fait par la force des armes ;
Mais tes mains et tes yeux, par des effets divers,
Ne s’armèrent pour eux que d’attraits et de charmes,
Et pour leurs ennemis de foudres et d’éclairs.
O mon Maistre ! ô mon Roy ! si-tost que ta presence
Rend le cœur à ton Oint et la force à son bras,
L’orgueil de l’univers a-t-il quelque puissance
Qu’il ne puisse choquer, briser et mettre à bas ?
Ce n’est ni par les dards, ce n’est ni par la lance
Qu’on soumet l’ennemi sans l’avoir combattu :
Toy qui mets le respect où regnoit l’insolence,
Rends son esprit confus et son cœur abattu.
Apres cette victoire en merveilles féconde,
Je publiray sans fin tes bontez en tous lieux,
Et mon ressentiment fera le tour du monde,
Tandis que le soleil fera le tour des cieux.
Mais à quoy nous sert-il de sortir d’esclavage
Pour vivre sous un maistre aussi juste que doux,
S’il faut qu’en le perdant nous perdions le courage
Et fuyions devant ceux qui fuyoient devant nous ?
Quoy donc ? ta bergerie à jamais vagabonde
Se verra loin des bords du Jourdain et du Nil
Errer en tant de lieux qu’à peine tout le monde
Pourra dans sa grandeur contenir son exil ?
. . . . . .
Es-tu donc insensible en voyant de la sorte
Qu’on traite en cet exil nostre invincible foy,
Toy qui sçais qu’icy bas la haine qu’on nous porte
Ne vient que de l’amour que nous avons pour toy ?
. . . . . .
Comme autrefois, Seigneur, ta puissance voulut
Contre les artisans de nos longues miseres
Combattre pour ta gloire et pour notre salut.
Ils sauront comme apres nos guerres étouffées
Nos ayeuls ont posé leurs arcs et leurs écus,
Et que leurs bras, lassez d’élever des trophées,
Ont imprimé le soc dans le champ des vaincus.
Ils ne l’eussent pas fait par la force des armes ;
Mais tes mains et tes yeux, par des effets divers,
Ne s’armèrent pour eux que d’attraits et de charmes,
Et pour leurs ennemis de foudres et d’éclairs.
O mon Maistre ! ô mon Roy ! si-tost que ta presence
Rend le cœur à ton Oint et la force à son bras,
L’orgueil de l’univers a-t-il quelque puissance
Qu’il ne puisse choquer, briser et mettre à bas ?
Ce n’est ni par les dards, ce n’est ni par la lance
Qu’on soumet l’ennemi sans l’avoir combattu :
Toy qui mets le respect où regnoit l’insolence,
Rends son esprit confus et son cœur abattu.
Apres cette victoire en merveilles féconde,
Je publiray sans fin tes bontez en tous lieux,
Et mon ressentiment fera le tour du monde,
Tandis que le soleil fera le tour des cieux.
Mais à quoy nous sert-il de sortir d’esclavage
Pour vivre sous un maistre aussi juste que doux,
S’il faut qu’en le perdant nous perdions le courage
Et fuyions devant ceux qui fuyoient devant nous ?
Quoy donc ? ta bergerie à jamais vagabonde
Se verra loin des bords du Jourdain et du Nil
Errer en tant de lieux qu’à peine tout le monde
Pourra dans sa grandeur contenir son exil ?
. . . . . .
Es-tu donc insensible en voyant de la sorte
Qu’on traite en cet exil nostre invincible foy,
Toy qui sçais qu’icy bas la haine qu’on nous porte
Ne vient que de l’amour que nous avons pour toy ?
. . . . . .
Honorat de Bueil de Racan
Psaume xlviii
. . . . . .
Justes, ne soyez pas jaloux
De voir qu’au pecheur en ce monde
Le bien de toutes parts abonde,
Il en sort aussi nud que vous ;
Son esprit, plongé dans les vices,
Qui ne croit point d’autres délices
Que celles que goûte son corps,
Ne s’attachant qu’aux choses basses,
Croit que Dieu le comble de graces
Quand il le comble de thresors.
Et, combien que dans les douceurs
Exemptes de trouble et d’envie
Il puisse prolonger sa vie
Autant que ses predecesseurs,
Il a la mesme sepulture
Que les bestes que la Nature
Fait dessous la fange pourrir,
Sinon que l’on verra son ame
Mourir à jamais dans la flame
Du regret de ne point mourir.
Justes, ne soyez pas jaloux
De voir qu’au pecheur en ce monde
Le bien de toutes parts abonde,
Il en sort aussi nud que vous ;
Son esprit, plongé dans les vices,
Qui ne croit point d’autres délices
Que celles que goûte son corps,
Ne s’attachant qu’aux choses basses,
Croit que Dieu le comble de graces
Quand il le comble de thresors.
Et, combien que dans les douceurs
Exemptes de trouble et d’envie
Il puisse prolonger sa vie
Autant que ses predecesseurs,
Il a la mesme sepulture
Que les bestes que la Nature
Fait dessous la fange pourrir,
Sinon que l’on verra son ame
Mourir à jamais dans la flame
Du regret de ne point mourir.
Honorat de Bueil de Racan
Psaume xxii
Loin de moy, tragiques pensées
Dont mes infortunes passées
Nourrissoient mon affliction !
Puisque le Tout-Puissant est touché de mes plaintes,
Dois-je pas esperer sous sa protection
De bannir pour jamais mes ennuis et mes craintes ?
Ce pasteur tout bon et tout sage
Nous conduit dans un pasturage
Plein de délices et d’attraits,
Et là des pures eaux d’une source féconde
Nos esprits en repos en beuvant à longs traits,
Noîront le souvenir des vanitez du monde.
Lorsqu’il voit nostre ame égarée
Et de son troupeau séparée
Se conduire à sa volonté,
Qu’elle est preste à se perdre aux abysmes du vice,
Son soin, pour l’obliger à bénir sa bonté,
La remet au chemin tracé par sa justice.
Aussi, dans l’horreur des tenebres
Et des ennuis les plus funebres
Que la mort presente à nos yeux,
J’iray sans m’effrayer aux antres les plus sombres,
Quand pour guide j’auray le Monarque des cieux,
Qui peut vaincre la mort et dissiper ses ombres.
Il me presente sur sa table
Cette viande delectable
Qu’il appreste pour ses éleus ;
Et de mes ennemis rend l’envie immortelle,
Lors que par leur orgueil ils se verront exclus
De ce mets qui m’eleve à la vie éternelle.
L’exces des graces qu’il me donne
M’honore autant que ma couronne,
Dont il est l’equitable appuy :
Toutes deux m’ont comblé de plaisir et de gloire
Dans son sacré banquet, où, pour m’unir à luy,
Son sang estoit le vin qu’il me versoit à boire.
En la seule misericorde
Que sa clemence nous accorde
Est l’asyle des criminels ;
Sa grace et sa puissance ont nostre ame assurée
De se voir au-dessus des flambeaux éternels
Habiter la maison qu’il nous a préparée.
Dont mes infortunes passées
Nourrissoient mon affliction !
Puisque le Tout-Puissant est touché de mes plaintes,
Dois-je pas esperer sous sa protection
De bannir pour jamais mes ennuis et mes craintes ?
Ce pasteur tout bon et tout sage
Nous conduit dans un pasturage
Plein de délices et d’attraits,
Et là des pures eaux d’une source féconde
Nos esprits en repos en beuvant à longs traits,
Noîront le souvenir des vanitez du monde.
Lorsqu’il voit nostre ame égarée
Et de son troupeau séparée
Se conduire à sa volonté,
Qu’elle est preste à se perdre aux abysmes du vice,
Son soin, pour l’obliger à bénir sa bonté,
La remet au chemin tracé par sa justice.
Aussi, dans l’horreur des tenebres
Et des ennuis les plus funebres
Que la mort presente à nos yeux,
J’iray sans m’effrayer aux antres les plus sombres,
Quand pour guide j’auray le Monarque des cieux,
Qui peut vaincre la mort et dissiper ses ombres.
Il me presente sur sa table
Cette viande delectable
Qu’il appreste pour ses éleus ;
Et de mes ennemis rend l’envie immortelle,
Lors que par leur orgueil ils se verront exclus
De ce mets qui m’eleve à la vie éternelle.
L’exces des graces qu’il me donne
M’honore autant que ma couronne,
Dont il est l’equitable appuy :
Toutes deux m’ont comblé de plaisir et de gloire
Dans son sacré banquet, où, pour m’unir à luy,
Son sang estoit le vin qu’il me versoit à boire.
En la seule misericorde
Que sa clemence nous accorde
Est l’asyle des criminels ;
Sa grace et sa puissance ont nostre ame assurée
De se voir au-dessus des flambeaux éternels
Habiter la maison qu’il nous a préparée.
Jacques Audiberti
Le figuier de la tour
Omettez l’algue pourpre, les belles
femmes, leurs buissons bleus sur le sable.
Omettez le tonnerre des bielles
quand rougit le chaton périssable.
Omettez le glaçon de vos braises,
le sel roux des baisers, tous funèbres,
qui recouvre, au sommet des vertèbres,
la cuvette où pourrissent les fraises.
Omettez, sans retard, le mystère
plus sérieux du vent de novembre
qui rappelle, du fond de la terre,
les morts qui vous léguèrent leur membre.
Omettez même l’œuf de la mère,
et le poids de la main paternelle,
sur vos langues le sel éphémère
du mur de la maison éternelle.
Tu n’as plus, maintenant, Fortunée,
pierre au cœur ni ton cœur dans la pierre.
Ici toute à toi seule bornée,
mort le roi, morte aussi la sorcière,
tu verras te sourire la grande
roue au bout du chemin blanc de cendre.
Vous décernerez une guirlande
de lis de beurre, dur, qu’on peut prendre,
au premier parmi vous, qui repère
dans les airs sa vieille âme, démente,
et qui d’un déchirant coup de pierre,
la descend, et charma la tourmente.
femmes, leurs buissons bleus sur le sable.
Omettez le tonnerre des bielles
quand rougit le chaton périssable.
Omettez le glaçon de vos braises,
le sel roux des baisers, tous funèbres,
qui recouvre, au sommet des vertèbres,
la cuvette où pourrissent les fraises.
Omettez, sans retard, le mystère
plus sérieux du vent de novembre
qui rappelle, du fond de la terre,
les morts qui vous léguèrent leur membre.
Omettez même l’œuf de la mère,
et le poids de la main paternelle,
sur vos langues le sel éphémère
du mur de la maison éternelle.
Tu n’as plus, maintenant, Fortunée,
pierre au cœur ni ton cœur dans la pierre.
Ici toute à toi seule bornée,
mort le roi, morte aussi la sorcière,
tu verras te sourire la grande
roue au bout du chemin blanc de cendre.
Vous décernerez une guirlande
de lis de beurre, dur, qu’on peut prendre,
au premier parmi vous, qui repère
dans les airs sa vieille âme, démente,
et qui d’un déchirant coup de pierre,
la descend, et charma la tourmente.
Jacques Grévin
Qu’est-ce de cette vie ?…
Qu’est-ce de cette vie ? un public échafaud,
Où celui qui sait mieux jouer son personnage,
Selon ses passions échangeant le visage,
Est toujours bien venu, et rien ne lui défaut.
Encore qui se peut bien déguiser comme il faut,
Prêt à servir un roi, représentant un page,
Ou lui donner conseil s’il faut faire le sage,
Celui de jour en jour s’avancera plus haut.
Ainsi souventes fois l’on voit sur un théâtre
Un conte, un duc, un roi à mille jeux s’ébattre,
Et puis en un instant un savetier nouveau.
Et cil qui maintenant banni de sa province
N’était sûr de soi-même, or gouverner un Prince,
Après avoir passé derrière le rideau.
Où celui qui sait mieux jouer son personnage,
Selon ses passions échangeant le visage,
Est toujours bien venu, et rien ne lui défaut.
Encore qui se peut bien déguiser comme il faut,
Prêt à servir un roi, représentant un page,
Ou lui donner conseil s’il faut faire le sage,
Celui de jour en jour s’avancera plus haut.
Ainsi souventes fois l’on voit sur un théâtre
Un conte, un duc, un roi à mille jeux s’ébattre,
Et puis en un instant un savetier nouveau.
Et cil qui maintenant banni de sa province
N’était sûr de soi-même, or gouverner un Prince,
Après avoir passé derrière le rideau.
Jacques Prévert
Chanson des escargots qui vont à l’enterrement
À l’enterrement d’une feuille morte
Deux escargots s’en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s’en vont dans le soir
Un très beau soir d’automne
Hélas quand ils arrivent
C’est déjà le printemps
Les feuilles qui étaient mortes
Sont toutes ressuscitées
Et les deux escargots
Sont très désappointés
Mais voilà le soleil
Le soleil qui leur dit
Prenez prenez la peine
La peine de vous asseoir
Prenez un verre de bière
Si le cœur vous en dit
Prenez si ça vous plaît
L’autocar pour Paris
Il partira ce soir
Vous verrez du pays
Mais ne prenez pas le deuil
C’est moi qui vous le dis
Ça noircit le blanc de l’œil
Et puis ça enlaidit
Les histoires de cercueils
C’est triste et pas joli
Reprenez vos couleurs
Les couleurs de la vie
Alors toutes les bêtes
Les arbres et les plantes
Se mettent à chanter
À chanter à tue-tête
La vraie chanson vivante
La chanson de l’été
Et tout le monde de boire
Tout le monde de trinquer
C’est un très joli soir
Un joli soir d’été
Et les deux escargots
S’en retournent chez eux
Ils s’en vont très émus
Ils s’en vont très heureux
Comme ils ont beaucoup bu
Ils titubent un p’tit peu
Mais là-haut dans le ciel
La lune veille sur eux.
Deux escargots s’en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s’en vont dans le soir
Un très beau soir d’automne
Hélas quand ils arrivent
C’est déjà le printemps
Les feuilles qui étaient mortes
Sont toutes ressuscitées
Et les deux escargots
Sont très désappointés
Mais voilà le soleil
Le soleil qui leur dit
Prenez prenez la peine
La peine de vous asseoir
Prenez un verre de bière
Si le cœur vous en dit
Prenez si ça vous plaît
L’autocar pour Paris
Il partira ce soir
Vous verrez du pays
Mais ne prenez pas le deuil
C’est moi qui vous le dis
Ça noircit le blanc de l’œil
Et puis ça enlaidit
Les histoires de cercueils
C’est triste et pas joli
Reprenez vos couleurs
Les couleurs de la vie
Alors toutes les bêtes
Les arbres et les plantes
Se mettent à chanter
À chanter à tue-tête
La vraie chanson vivante
La chanson de l’été
Et tout le monde de boire
Tout le monde de trinquer
C’est un très joli soir
Un joli soir d’été
Et les deux escargots
S’en retournent chez eux
Ils s’en vont très émus
Ils s’en vont très heureux
Comme ils ont beaucoup bu
Ils titubent un p’tit peu
Mais là-haut dans le ciel
La lune veille sur eux.
Jacques Prévert
Inventaire
deux maisons
trois ruines
quatre fossoyeurs
un jardin
des fleurs
un raton laveur
une douzaine d’huîtres un citron un pain
un rayon de soleil
une lame de fond
six musiciens
une porte avec son paillasson
un monsieur décoré de la légion d’honneur
un autre raton laveur
un sculpteur qui sculpte des Napoléon
la fleur qu’on appelle souci
deux amoureux sur un grand lit
un receveur des contributions une chaise trois dindons
un ecclésiastique un furoncle
une guêpe
un rein flottant
une écurie de courses
un fils indigne deux frères dominicains trois sauterelles un stra-
pontin
deux filles de joie un oncle Cyprien
une Mater dolorosa trois papas gâteau deux chèvres de Monsieur
Seguin
un talon Louis XV
un fauteuil Louis XVI
un buffet Henri II deux buffets Henri III trois buffets Henri IV
un tiroir dépareillé
une pelote de ficelle deux épingles de sûreté un monsieur âgé
une Victoire de Samothrace un comptable deux aides-comptables
un homme du monde deux chirurgiens trois végétariens
un cannibale
une expédition coloniale un cheval entier une demi-pinte de bon
sang une mouche tsé-tsé
un homard à l’américaine un jardin à la française
deux pommes à l’anglaise
un face-à-main un valet de pied un orphelin un poumon d’acier
un jour de gloire
une semaine de bonté
un mois de Marie
une année terrible
une minute de silence
une seconde d’inattention
et…
cinq ou six ratons laveurs
un petit garçon qui entre à l’école en pleurant
un petit garçon qui sort de l’école en riant
une fourmi
deux pierres à briquet
dix-sept éléphants un juge d’instruction en vacances assis sur un
pliant
un paysage avec beaucoup d’herbe verte dedans
une vache
un taureau
deux belles amours trois grandes orgues un veau marengo
un soleil d’Austerlitz
un siphon d’eau de Seltz
un vin blanc citron
un Petit Poucet un grand pardon un calvaire de pierre une
échelle de corde
deux sœurs latines trois dimensions douze apôtres mille et une
nuits trente-deux positions six parties du monde cinq points
cardinaux dix ans de bons et loyaux services sept péchés capi-
taux deux doigts de la main dix gouttes avant chaque repas
trente jours de prison dont quinze de cellule cinq minutes
d’entracte
et…
plusieurs ratons laveurs.
trois ruines
quatre fossoyeurs
un jardin
des fleurs
un raton laveur
une douzaine d’huîtres un citron un pain
un rayon de soleil
une lame de fond
six musiciens
une porte avec son paillasson
un monsieur décoré de la légion d’honneur
un autre raton laveur
un sculpteur qui sculpte des Napoléon
la fleur qu’on appelle souci
deux amoureux sur un grand lit
un receveur des contributions une chaise trois dindons
un ecclésiastique un furoncle
une guêpe
un rein flottant
une écurie de courses
un fils indigne deux frères dominicains trois sauterelles un stra-
pontin
deux filles de joie un oncle Cyprien
une Mater dolorosa trois papas gâteau deux chèvres de Monsieur
Seguin
un talon Louis XV
un fauteuil Louis XVI
un buffet Henri II deux buffets Henri III trois buffets Henri IV
un tiroir dépareillé
une pelote de ficelle deux épingles de sûreté un monsieur âgé
une Victoire de Samothrace un comptable deux aides-comptables
un homme du monde deux chirurgiens trois végétariens
un cannibale
une expédition coloniale un cheval entier une demi-pinte de bon
sang une mouche tsé-tsé
un homard à l’américaine un jardin à la française
deux pommes à l’anglaise
un face-à-main un valet de pied un orphelin un poumon d’acier
un jour de gloire
une semaine de bonté
un mois de Marie
une année terrible
une minute de silence
une seconde d’inattention
et…
cinq ou six ratons laveurs
un petit garçon qui entre à l’école en pleurant
un petit garçon qui sort de l’école en riant
une fourmi
deux pierres à briquet
dix-sept éléphants un juge d’instruction en vacances assis sur un
pliant
un paysage avec beaucoup d’herbe verte dedans
une vache
un taureau
deux belles amours trois grandes orgues un veau marengo
un soleil d’Austerlitz
un siphon d’eau de Seltz
un vin blanc citron
un Petit Poucet un grand pardon un calvaire de pierre une
échelle de corde
deux sœurs latines trois dimensions douze apôtres mille et une
nuits trente-deux positions six parties du monde cinq points
cardinaux dix ans de bons et loyaux services sept péchés capi-
taux deux doigts de la main dix gouttes avant chaque repas
trente jours de prison dont quinze de cellule cinq minutes
d’entracte
et…
plusieurs ratons laveurs.
Jacques Clinchamps de Malfilâtre
Le soleil fixe au milieu des planètes
L’homme a dit : les cieux m’environnent,
Les cieux ne roulent que pour moi ;
De ces astres qui me couronnent,
La Nature me fit le roi ;
Pour moi seul le Soleil se lève,
Pour moi seul le Soleil achève
Son cercle éclatant dans les airs ;
Et je vois, souverain tranquille,
Sur son poids la terre immobile
Au centre de cet univers.
Fier mortel, bannis ces fantômes,
Sur toi-même jette un coup d’œil.
Que sommes-nous, faibles atomes,
Pour porter si loin notre orgueil ?
Insensés ! nous parlons en maîtres,
Nous qui, dans l’océan des êtres,
Nageons tristement confondus ;
Nous, dont l’existence légère,
Pareille à l’ombre passagère,
Commence, paraît, et n’est plus.
Mais quelles routes immortelles
Uranie entr’ouvre à mes yeux ?
Déesse, est-ce toi qui m’appelles
Aux voûtes brillantes des cieux ?
Je te suis… Mon âme agrandie,
S’élançant d’une aile hardie,
De la terre a quitté les bords :
De ton flambeau, la clarté pure
Me guide au temple où la nature
Cache ses augustes trésors.
Grand Dieu ! quel sublime spectacle
Confond mes sens, glace ma voix !…
Où suis-je ? Quel nouveau miracle
De l’Olympe a changé les lois ?
Au loin, dans l’étendue immense,
Je contemple seul, en silence,
La marche du grand univers ;
Dans un tourbillon de l’espace
Mon œil surpris voit sur leur trace,
Retourner les orbes divers.
Portés du couchant à l’aurore
Par un mouvement éternel,
Sur leur axe ils tournent encore
Dans les vastes plaines du ciel.
Quelle intelligence secrète
Règle en son cours chaque planète
Par d’imperceptibles ressorts ?
Le soleil est-il le génie
Qui fait, avec tant d’harmonie
Circuler les célestes corps ?
Au milieu d’eux et d’un fluide,
Que la main du Dieu créateur
Versa dans l’abîme du vide,
Cet astre unique est leur moteur.
Sur lui-même agité sans cesse,
Et constant dans le centre, il presse
L’éther et les orbes errants :
Sans cesse une force contraire,
De cette ondoyante matière,
Vers lui repousse les torrents.
Ainsi se forment les orbites
Que tracent ces globes connus ;
Ainsi, dans les bornes prescrites,
Volent et Mercure et Vénus.
La Terre suit ; Mars moins rapide,
D’un air sombre s’avance, et guide,
Les pas tardifs de Jupiter ;
Et son père, le vieux Saturne,
Roule à peine son char nocturne,
Sur les bords glacés de l’éther.
Oui, notre sphère, épaisse masse,
Demande au soleil ses présents ;
Dans son sein et sur sa surface
Il répand ses feux bienfaisants.
Le jour voit les heures légères
Présenter les deux hémisphères
Tour à tour, à ses doux rayons ;
Et sur les signes inclinée,
La Terre, promenant l’année,
Produit des fleurs et des moissons.
Je te salue, âme du monde,
Sacré Soleil, astre de feu,
De tous les dons source féconde,
Soleil, image de mon Dieu !
Aux globes qui, dans leur carrière,
Rendent hommage à ta lumière,
Annonce-le par ta splendeur :
Règne à jamais sur ses ouvrages,
Triomphe, entretiens tous les âges
De son éternelle grandeur.
allusion
Du ciel, auguste souveraine,
C’est toi que je peins sous ces traits.
Le tourbillon qui nous entraîne,
Vierge, ne t’ébranla jamais.
Enveloppés de vapeurs sombres,
Toujours errants parmi les ombres,
Du jour nous cherchons la clarté.
Ton front seul, aurore nouvelle,
Ton front, sans nuage, étincelle
Des feux de la divinité.
Les cieux ne roulent que pour moi ;
De ces astres qui me couronnent,
La Nature me fit le roi ;
Pour moi seul le Soleil se lève,
Pour moi seul le Soleil achève
Son cercle éclatant dans les airs ;
Et je vois, souverain tranquille,
Sur son poids la terre immobile
Au centre de cet univers.
Fier mortel, bannis ces fantômes,
Sur toi-même jette un coup d’œil.
Que sommes-nous, faibles atomes,
Pour porter si loin notre orgueil ?
Insensés ! nous parlons en maîtres,
Nous qui, dans l’océan des êtres,
Nageons tristement confondus ;
Nous, dont l’existence légère,
Pareille à l’ombre passagère,
Commence, paraît, et n’est plus.
Mais quelles routes immortelles
Uranie entr’ouvre à mes yeux ?
Déesse, est-ce toi qui m’appelles
Aux voûtes brillantes des cieux ?
Je te suis… Mon âme agrandie,
S’élançant d’une aile hardie,
De la terre a quitté les bords :
De ton flambeau, la clarté pure
Me guide au temple où la nature
Cache ses augustes trésors.
Grand Dieu ! quel sublime spectacle
Confond mes sens, glace ma voix !…
Où suis-je ? Quel nouveau miracle
De l’Olympe a changé les lois ?
Au loin, dans l’étendue immense,
Je contemple seul, en silence,
La marche du grand univers ;
Dans un tourbillon de l’espace
Mon œil surpris voit sur leur trace,
Retourner les orbes divers.
Portés du couchant à l’aurore
Par un mouvement éternel,
Sur leur axe ils tournent encore
Dans les vastes plaines du ciel.
Quelle intelligence secrète
Règle en son cours chaque planète
Par d’imperceptibles ressorts ?
Le soleil est-il le génie
Qui fait, avec tant d’harmonie
Circuler les célestes corps ?
Au milieu d’eux et d’un fluide,
Que la main du Dieu créateur
Versa dans l’abîme du vide,
Cet astre unique est leur moteur.
Sur lui-même agité sans cesse,
Et constant dans le centre, il presse
L’éther et les orbes errants :
Sans cesse une force contraire,
De cette ondoyante matière,
Vers lui repousse les torrents.
Ainsi se forment les orbites
Que tracent ces globes connus ;
Ainsi, dans les bornes prescrites,
Volent et Mercure et Vénus.
La Terre suit ; Mars moins rapide,
D’un air sombre s’avance, et guide,
Les pas tardifs de Jupiter ;
Et son père, le vieux Saturne,
Roule à peine son char nocturne,
Sur les bords glacés de l’éther.
Oui, notre sphère, épaisse masse,
Demande au soleil ses présents ;
Dans son sein et sur sa surface
Il répand ses feux bienfaisants.
Le jour voit les heures légères
Présenter les deux hémisphères
Tour à tour, à ses doux rayons ;
Et sur les signes inclinée,
La Terre, promenant l’année,
Produit des fleurs et des moissons.
Je te salue, âme du monde,
Sacré Soleil, astre de feu,
De tous les dons source féconde,
Soleil, image de mon Dieu !
Aux globes qui, dans leur carrière,
Rendent hommage à ta lumière,
Annonce-le par ta splendeur :
Règne à jamais sur ses ouvrages,
Triomphe, entretiens tous les âges
De son éternelle grandeur.
allusion
Du ciel, auguste souveraine,
C’est toi que je peins sous ces traits.
Le tourbillon qui nous entraîne,
Vierge, ne t’ébranla jamais.
Enveloppés de vapeurs sombres,
Toujours errants parmi les ombres,
Du jour nous cherchons la clarté.
Ton front seul, aurore nouvelle,
Ton front, sans nuage, étincelle
Des feux de la divinité.
Jean Amrouche
O cur fou, tu sonnes le vide’...
O cœur fou, tu sonnes le vide!
Loue le Seigneur s’il n’est trop tard.
(Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah.)
Rejoins l’antique tradition ;
Défie-toi des chemins nouveaux.
(Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah.)
Le monde visible est un leurre :
La mort est debout sur le seuil!
(Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah.)
CHANTS BERBÈRES DE KABYLIE, Chants des pèlerins, IT.
Loue le Seigneur s’il n’est trop tard.
(Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah.)
Rejoins l’antique tradition ;
Défie-toi des chemins nouveaux.
(Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah.)
Le monde visible est un leurre :
La mort est debout sur le seuil!
(Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah.)
CHANTS BERBÈRES DE KABYLIE, Chants des pèlerins, IT.
Jean Cocteau
A force de plaisirs
A force de plaisirs notre bonheur s’abîme.
Que fîtes-vous de mal, abeilles de ma vie?
Votre ruche déserte étant maison de crime,
Je n’ai plus, d’être heureux, ni Vespoir, ni l’envie.
Sur un tigre royal, la rose aux chairs crispées
Se referme ; il est vrai que ce tigre a des ailes.
Mais l’ange gardien qui casse nos poupées,
A des ailes aussi comme une demoiselle.
Les anges quelquefois tachés d’encre et de neige
Car ils font leur journal a la polycopie,
Leurs ailes sur le dos, s’échappent du collège,
Volant un peu partout, plus voleurs que des pies.
La neige est vite marbre aux mains prédestinées.
Du marbre au sel Vénus connaît la route blanche,
Et du sel a la chair enfin la voila née
Sur la plage où chacun se baigne le dimanche.
Mais sachant les détours de la chair aux statues,
Vénus s’endort debout et se réveille au Louvre.
Elle ne risque rien. Chaque fois qu’elle tue
C’est seulement mille ans après qu’on la découvre.
Endormez-vous au bruit de la machine À coudre
Enfance cœur cruel amoureux des supplices.
Voici la guêpe morte et l’odeur de la poudre
Et les soleils cloués pour vos feux d’artifice.
Christ, larrons, cloués haut en face du village :
La veille, les soldats jouaient de la musique.
On attendait le soir, on redoutait l’orage,
Et leur mort écrivait : VIVE LA RÉPUBLIQUE.
D’un seul soupir d’amour vit et meurt la fusée.
Elle ouvre ses yeux bleus : ainsi chante le cygne.
Mais, voyant de sa mort une foule amusée,
Les referme, rend l’âme et tombe dans les vignes.
Souvenirs de campagne, ah! laissez-moi tranquille ;
De la rose du soir ne soyez pas le chancre.
J’ai le vertige en haut des maisons de ma ville,
Mon ombre se répand de moi comme de l’encre.
Voici le miel que font mes abeilles, c’est l’ombre
Qui me vide. Je suis plus léger que le liège,
Plus léger que l’écume, et cependant je sombre
Entrainé par Vénus et par "homme de neige.
POÈMES, 1916-1955.
Que fîtes-vous de mal, abeilles de ma vie?
Votre ruche déserte étant maison de crime,
Je n’ai plus, d’être heureux, ni Vespoir, ni l’envie.
Sur un tigre royal, la rose aux chairs crispées
Se referme ; il est vrai que ce tigre a des ailes.
Mais l’ange gardien qui casse nos poupées,
A des ailes aussi comme une demoiselle.
Les anges quelquefois tachés d’encre et de neige
Car ils font leur journal a la polycopie,
Leurs ailes sur le dos, s’échappent du collège,
Volant un peu partout, plus voleurs que des pies.
La neige est vite marbre aux mains prédestinées.
Du marbre au sel Vénus connaît la route blanche,
Et du sel a la chair enfin la voila née
Sur la plage où chacun se baigne le dimanche.
Mais sachant les détours de la chair aux statues,
Vénus s’endort debout et se réveille au Louvre.
Elle ne risque rien. Chaque fois qu’elle tue
C’est seulement mille ans après qu’on la découvre.
Endormez-vous au bruit de la machine À coudre
Enfance cœur cruel amoureux des supplices.
Voici la guêpe morte et l’odeur de la poudre
Et les soleils cloués pour vos feux d’artifice.
Christ, larrons, cloués haut en face du village :
La veille, les soldats jouaient de la musique.
On attendait le soir, on redoutait l’orage,
Et leur mort écrivait : VIVE LA RÉPUBLIQUE.
D’un seul soupir d’amour vit et meurt la fusée.
Elle ouvre ses yeux bleus : ainsi chante le cygne.
Mais, voyant de sa mort une foule amusée,
Les referme, rend l’âme et tombe dans les vignes.
Souvenirs de campagne, ah! laissez-moi tranquille ;
De la rose du soir ne soyez pas le chancre.
J’ai le vertige en haut des maisons de ma ville,
Mon ombre se répand de moi comme de l’encre.
Voici le miel que font mes abeilles, c’est l’ombre
Qui me vide. Je suis plus léger que le liège,
Plus léger que l’écume, et cependant je sombre
Entrainé par Vénus et par "homme de neige.
POÈMES, 1916-1955.
Jean Cocteau
CONTINENTS ORGUEILLEVUx...
Continents orgueilleux vous étes les épaves
D’un univers qui fut.
Et mainte ville, mer, dans vos profondes cavés
Pourrit comme un vieux fat.
L’Atlantide Ys et Ur les amis que nous eûmes
Ou ce trésor est-il ?
Et la bibliothèque aux cent mille volumes
Qui flamba sur le gril.
Vous voila prévenue incorrigible Europe
Vieux monde stupéfait
Parce qu’un jour Ithaque imitant Pénélope
Défait ce qu’elle a fait.
Tout retourne au sous-sol ow je l’irai rejoindre
Puisse votre bonté
O mort avec les mains d’une embaumeuse m’oindre
D’insensibilité.
Épargnez-moi de croire a ces images feintes
Qui veulent embellir
Qui veulent embellir les bandelettes, peintes
Pour nous ensevelir.
CLAIR-OBSCUR, 1954.
D’un univers qui fut.
Et mainte ville, mer, dans vos profondes cavés
Pourrit comme un vieux fat.
L’Atlantide Ys et Ur les amis que nous eûmes
Ou ce trésor est-il ?
Et la bibliothèque aux cent mille volumes
Qui flamba sur le gril.
Vous voila prévenue incorrigible Europe
Vieux monde stupéfait
Parce qu’un jour Ithaque imitant Pénélope
Défait ce qu’elle a fait.
Tout retourne au sous-sol ow je l’irai rejoindre
Puisse votre bonté
O mort avec les mains d’une embaumeuse m’oindre
D’insensibilité.
Épargnez-moi de croire a ces images feintes
Qui veulent embellir
Qui veulent embellir les bandelettes, peintes
Pour nous ensevelir.
CLAIR-OBSCUR, 1954.