Thèmes
Poèmes de ce thème

Société et monde

Louis Aragon

Louis Aragon

Le conscrit des cent villages

Prairie adieu mon espérance
Adieu belle herbe adieu les blés
Et les raisins que j’ai foulés
Adieu mes eaux vives ma France

Adieu le ciel et la maison
Tuile saignante ardoise grise
Je vous laisse oiseaux les cerises
Les filles l’ombre et l’horizon

J’emmène avec moi pour bagage
Cent villages sans lien sinon
L’ancienne antienne de leurs noms
L’odorante fleur du langage

Une romance à ma façon
Amour de mon pays mémoire
Un collier sans fin ni fermoir
Le miracle d’une chanson

Un peu de terre brune et blonde
Sur le trou noir de mon chagrin
J’emmène avec moi le refrain
De cent noms dits par tout le monde

Adieu Forléans Marimbault
Vollore-Ville Volmerange
Avize Avoine Vallerange
Ainval-Septoutre Mongibaud

Fains-la-Folie Aumur Andance
Guillaume-Peyrouse Escarmain
Dancevoir Parmilieu Parmain
Linthes-Pleurs Caresse Abondance

Adieu La Faloise Janzé
Adieu Saint-Désert Jeandelize
Gerbépal Braize Juvelise
Fontaine-au-Pire et Gévezé

Que je respire Et je respire
Ces étoiles dans ma gorge y
Font une lueur de magie
Trompe l’exil mon faux empire

Il faut reprendre ô saoulerie
Ce déroulement implacable
Et boire et boire les vocables
Où flambe et tremble la patrie

Aigrefeuille-d’Aunis Feuilleuse
Magnat-l’Étrange Florentin
Tilleul-Dame-Agnès Dammartin
Vers-Saint-Denis Auvers Joyeuse

Cramaille Crémarest Crévoux
Crêches-sur-Saône Aure Les Mars
Croismare Andé Vourles Vémars
Amarens Seuil Le Rendez-Vous

L’Âme Sommaisne Flammerans
Sore Sormonne Sormery
Sommeilles La Maladrerie
Bussy-le-Repos Sommerance

Mon pays souffre mille maux
S’en souvenir monte à la tête
Ah démons démons que vous êtes
Versez-moi des mots et des mots

Il reste aux mots comme aux fougères
Qui tantôt encore brûlaient
Cette beauté de feu follet
Leurs architectures légères

Angoisse Adam-les-Passavant
Bors l’Aventure Avril-sur-Loire
La Balme-d’Épy Tréméloir
Passefontaine Treize-Vents

Adieu le lieudit l’Île-d’Elle
Adieu Lillebonne Écublé
Ouvrez tout grands vos noms ailés
Envolez-vous mes hirondelles

Et retournez et retournez
Albine Alise-Sainte-Reine
Les Sources-la-Marine Airaines
Jeux-les-Bards Gigors Guéméné

Vers Pré-en-Pail ou Trinquetaille
Vers Venouze ou vers Venizy
Lizières Lizine Lizy
Taillebourg Arques-la-Bataille

Albans-Dessus Albans-Dessous
Planez lourds aiglons des paroles
Valsemé Grand-Cœur Grandeyrolles
Jetés au ciel comme des sous

Adieu Caer et Biscarosse
Poignards que vous avez d’éclat
Ô Saint-Geniès-de-Comolas
Adieu Néronde Orny Garrosse

Pas un qui demeure sur cent
Villages aux noms de couleur
Villages volés mes douleurs
Le temps a fui comme du sang

Musiques s’il n’est pas trop tard
Parfumez le vent parfumé
Sanglotez les cent noms aimés
Que j’écoute au loin vos guitares
Louis Aragon

Louis Aragon

Le musée grevin

J cris dans ce pays tandis que la police
A toute heure de nuit entre dans les maisons
Que les inquisiteurs enfongant leurs éclisses
Dans les membres brisés guettent les trahisons...

Jécris dans un champ clos ou des deux adversaires
L’un semble d’une pièce armure et palefroi
Et l’autre que l’épée atrocement lacére
A lui pour tout arroi sa bravoure et son droit
J écris dans cette fosse où non plus un prophète
Mais un peuple est parmi les bêtes descendu
Qu’on somme de ne plus oublier sa défaite
Et de livrer aux ours la chair qui leur est due
J écris dans ce décor tragique où les acteurs
Ont perdu leur chemin leur sommeil et leur rang
Dans ce théâtre vide ou les usurpateurs
Anonnent de grands mots pour les seuls ignorants...

Comment voudriez-vous que je parle des fleurs
Et quiil n’y ait des cris dans tout ce que jécris
De l’arc-en-ciel ancien je n’ai que trois couleurs
Et les airs que j’aimais vous les avez proscrits
Que ne puis-je passer ce monde à l’écumoire
Ses songes éveillés et ses monstres maudits
Du Paradis perdu retrouver la mémoire
Pour renouer ma phrase avec sa mélodie
Je dis avec les mots des choses machinales
Plus machinalement que la neige neigeant
Mots démonétisés qu’on lit dans le journal
Et je parle avec eux le langage des gens...

Je vous salue ma France arrachée aux fantémes
O rendue à la paix Vaisseau sauvé des eaux
Pays qui chante Orléans Beaugency Vendéme
Cloches cloches sonnez l’angélus des oiseaux
Je vous salue ma France aux yeux de tourterelle
Jamais trop mon tourment mon amour jamais trop
Ma France mon ancienne et nouvelle querelle
Sol semé de héros ciel plein de passereaux
Je vous salue ma France où les vents se calmérent
Ma France de toujours que la géographie
Ouvre comme une paume aux souffles de la mer
Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie
Je vous salue ma France où l’oiseau de passage
De Lille à Roncevaux de Brest au Mont-Cenis
Pour la première fois a fait l’apprentissage
De ce qu’il peut cofter d’abandonner un nid
Patrie également à la colombe ou l’aigle
De l’audace et du chant doublement habitée
Je vous salue ma France où les blés et les seigles
Marissent au soleil de la diversité
Je vous salue ma France où le peuple est habile
A ces travaux qui font les jours émerveillés
Et que l’on vient de loin saluer dans sa ville
Paris mon cœur trois ans vainement fusillé
Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe
Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus
Liberté dont frémit le silence des harpes
Ma France d’au delà le déluge salut.
Marcel Thiry

Marcel Thiry

Paris dort replie...

Paris dort replié comme un homme en famine
Serrant sa faim sur lui comme un renard rongeur ;
C’est le creux, c’est le manque d’hommes, c’est le vide
De pain, c’est l’absence des alcools aux terrasses
Et dans le cœur ce trou des soldats prisonniers ;
C’est Paris maigre, la rue Lepic sans paniers
D’artichauts, de melons, de belons, de rascasses,
Les Halles sans salade et les quais sans poètes
Avec toi seul pour lent requin le long des boîtes ;
C’est Paris sans journaux, sans amour, sans croissants,
Sans gloire, sans minuit, sans ses mâles, et sans
La facilité sexuelle des taxis.
Armistice, aveulissements, ataraxies.
L’encre a cessé sa bonne odeur rue du Croissant,
Les croissants de Chiboust existent par leur manque,
L’or exilé ou mort laisse veuves les banques
Sous-marines, rue de Choiseul ou rue Vivienne.
Il n’y a plus la mer des voitures, leurs chaudes
Soies en gulf-stream dont les asphaltes se souviennent ;
Il y a cette mer de la honte ou tu rédes,
Squale, où ton museau pénitent, quand il aura
Contourné cette vague dune l’Opéra,
Reviendra heurter doux l’ancien jardin sous verre,
Rue Auber, le jardin belle-époque-glaciaire,
Au soleil du triphane de Madagascar.

Ces pierres tremblent de la même maladie
Dont tu vois onduler comme un bâton dans l’eau
L’Obélisque et le jour, la colonne Vendéme,
Tes certitudes, l’Arc de Triomphe et toute àme.

Ton front s’appuie au mur bleuté qui t’en sépare
Et qui vibre attentivement quand tu entends
Sous la mer ce lointain tonnerre, par instants.

(Et dans Paris passaient pourtant des passants rares,
Sans qu’on sit s’ils passaient en chair, ou si c’étaient
Les ombres des vivants du ciel qui descendaient
Jusqu’au fond de la mer, de l’altitude heureuse.
Non. C’était le nouveau bétail bleu de la honte,
Les lémures broutant la honte aux plaines bleues.
Tl en est qui pressaient tristement leurs pas d’ombres
Vers une anfractuosité froide oi dormir.
Il en est qui paissaient des millions précaires,
D’ironiques argents sans pouvoir de loisir,
Sans l’alcool des autos, le haschich des croisiéres,
Sans les files, sans lits-avions, sans Juan-les-Pins ;
Il en est qui mendiaient bleus des tickets de pain.)

Et nul, ni le requin pèlerin vers l’ancienne
Vitrine au pavement de gemmes rue Auber,
Ni les bancs résignés d’espèce parisienne,
Nul ne sait quel trommel sous le fond de la mer
Mélange en écroulements de temples les Ages,
Quel centaure d’en bas fait passer les orages
De ses galops d’est en ouest, du sud au nord.
C’est des tonnerres inférieurs, c’est les passages
Des chevaux démontés des escadrons des morts
Qui reviennent, sauvages hardes descendues
Aux enfers, comme aux champs des batailles perdues
Faire ébouler d’est en ouest, du sud au nord,
Leurs charges, trés profond sous le fond de la mer.

C’est peut-étre ton présage, Canon futur.
Marie Noel

Marie Noel

Ronde

Mon père me veut marier,
Sauvong-nous, sauvons-nous par les bois et la plaine,
Mon père me veut marier,
Petit oiseau, tout vif te lairas-tu lier ?

L’affaire est sire : il a du bien.
Sauvors-nous, sauvons-nous, bouchons-nous les oreilles
L’affaire est sire : il a du bien...
C’est un mari... courons, le meilleur ne vaut rien!

Quand il vaudrait son pesant d’or,
Qu’il est lourd, qu’il est lourd et que je suis légère!
Quand il vaudrait son pesant d’or,
Il aura beau courir, il ne m’a pas encor!

Malgré ses louis, ses écus,
Ses sacs de blé, ses sacs de noix, ses sacs de laine,
Malgré ses louis, ses écus,
Tl ne m’aura jamais, ni pour moins, ni pour plus.

Qu’il achète s’il a de quoi,
Les bois, la mer, le ciel, les plaines, les montagnes,
Quw’il achète s’il a de quoi,
Le monde entier plutét qu’un seul cheveu de moi!

Laissez-vous mettre a la raison
Et garder au clapier, hérissons, chats sauvages,
Laissez-vous mettre a la raison
Avant qu’un sot d’époux m’enferme en sa maison,
Engraissez-vous au potager,
Bruyères, houx, myrtils des bois, genêts des landes,
Engraissez-vous au potager
Avant qu’un sot d’époux ne me donne À manger.

Je suis l’alouette de Mai
Qui s’élance dans le matin À tire d’ailes,
Je suis l’alouette de Mai
Qui court aprés son cœur jusqu’au bout du ciel gai!

J’y volerai si haut, si haut,
Que les cogs, les dindons et toute la volaille,
— J’y volerai si haut, si haut, —
S’ils veulent m’attraper en seront pour leur saut.

Si haut, si haut dans la chaleur,
J’ai peur du ciel, j’ai peur, j’ai peur... les dieux sont proches
Si haut, si haut dans la chaleur,
Qu’un éclair tout a coup me brilera le cœur.

Et, brusque, du désert vermeil,
Il vient, il vient, il vient!... Hui! l’alouette est prise!
Et, brusque, du désert vermeil,
Un aigle fou m’emportera dans le soleil.
Nicolas Boileau

Nicolas Boileau

A mon jardinier

. . . . . .
Approche donc, et viens ; qu’un paresseux t’apprenne,
Antoine, ce que c’est que fatigue et que peine.
L’homme ici-bas toujours inquiet et géné,
Est dans le repos même au travail condamné.
La fatigue l’y suit. C’est en vain qu’aux Poètes
Les neufs trompeuses Sœurs, dans leurs douces retraites,
Promettent du repos sous leurs ombrages frais :
Dans ces tranquilles bois pour eux plantés exprès,
La cadence aussitôt, la rime, la césure,
La riche expression, la nombreuse mesure,
Sorcieres dont l’amour sçait d’abord les charmer,
De fatigues sans fin viennent les consumer.
Sans cesse poursuivant ces fugitives fées,
On voit sous les lauriers haleter les Orphées.
Leur esprit toutefois se plait dans son tourment,
Et se fait de sa peine un noble amusement.
Mais je ne trouve point de fatigue si rude,
Que l’ennuyeux loisir d’un mortel sans étude,
Qui, jamais ne sortant de sa stupidité,
Soutient, dans les langueurs de son oisiveté,
D’une lâche indolence esclave volontaire,
Le pénible fardeau de n’avoir rien à faire.

. . . . . .
Suis-moi donc. Mais je vois sur ce début de prône,
Que ta bouche déjà s’ouvre large d’une aune ;
Et que les yeux fermés tu baisses le menton.
Ma foi le plus sur est de finir ce sermon.
Aussi bien j’aperçois ces melons qui t’attendent,
Et ces fleurs qui là-bas entr’elles se demandent
S’il est fête au village, et pour quel saint nouveau
On les laisse aujourd’hui si longtemps manquer d’eau.
Nicolas Boileau

Nicolas Boileau

À mon jardinier, Épître

Antoine, de nous deux tu crois donc, je le voi,
Que le plus occupé dans ce jardin, c’est toi ?
Oh ! que tu changerais d’avis et de langage,
Si deux jours seulement, libre du jardinage,
Tout à coup devenu poète et bel esprit,
Tu t’allais engager à polir un écrit
Qui dît, sans s’avilir, les plus petites choses,
Fît des plus secs chardons des œillets et des roses ;
Et sût, même aux discours de là rusticité,
Donner de l’élégance et de la dignité ;
Un ouvrage, en un mot, qui, juste en tous ses termes
Sût plaire à d’Aguesseau, sût satisfaire Termes ;
Sût, dis-je, contenter, en paraissant au jour,
Ce qu’ont d’esprits plus fins et la ville et la cour !
Bientôt de ce travail revenu sec et pâle,
Et le teint plus jauni que de vingt ans de hâle,
Tu dirais, reprenant ta pelle et ton râteau :
J’aime mieux mettre encor cent arpents au niveau,
Que d’aller follement, égaré dans les nues,
Me lasser à chercher des visions cornues,
Et, pour lier des mots si mal s’entr’accordants,
Prendre dans ce jardin la lune avec les dents.
Approche donc, et viens ; qu’un paresseux t’apprenne,
Antoine, ce que c’est que fatigue et que peine.
L’homme ici-bas, toujours inquiet et gêné,
Est, dans le repos même, au travail condamné.
La fatigue l’y suit. C’est en vain qu’aux poètes
Les neuf trompeuses Sœurs dans leurs douces retraites
Promettent du repos sous leurs ombrages frais :
Dans ces tranquilles bois pour eux plantés exprès,
La cadence aussitôt, la rime, la césure,
La riche expression, la nombreuse mesure,
Sorcières dont l’amour sait d’abord les charmer,
De fatigues sans fin viennent les consumer.
Sans cesse poursuivant ces fugitives fées,
On voit sous les lauriers haleter les Orphées.
Paul Claudel

Paul Claudel

Au grand canon

Sapins de misére. Sol rouillé, abandon plat.
On dirait d’abord que cela ne se passe pas autrement qu’ailleurs.
Mais voici Claudel,
adossé a l’hétel El Tovar, au bord du désert interrompu.
I] ne pense pas qu’il fait froid.
Il regarde à travers ces grosses lunettes qu’il porte depuis le
[Japon,
et appuie de tout son poids sur le paysage.
Précipice
long- comme la route de Paris au Havre
et large de douze kilomètres.
Insurrection de rochers,
éboulements, terrasses effondrées,
dessinées comme les jeux de la nature à l’intérieur des agates.
Le vainqueur de la plus grande crevasse de la terre
c’est ce ruisseau, ce fil à la volonté tranchante,
Colorado
descendu au cœur de ce beurre passif, gris et rose.
Claudel avec enthousiasme,
désigne de l’autre cété de l’abîme,
des cités entières, ingurgitées,
des cirques,
des paquebots,
des acropoles.
—« On sent, dit-il, comme la volonté d’un architecte
de répéter tout le temps le même motif. »
Moi,
je regrette qu’il n’y ait pas de soleil,
parce que le puits manque de relief ;
mais si j’exprime cela
Claudel répondra qu’il déteste les pessimistes.
Sa bouche s’ouvrira de chaque cété,
montrant ces dents du bas, fortes et rangées serré
qui lui donnent un air irrité, même quand il ne l’est pas.
—« On est devant quelque chose de trés important...
une des choses les plus importantes du monde...»
...« IL n’y a que les couchers de soleil qui,
chez nous,
osent des tons et des formes pareilles... »
...« On voit que le soleil est d’ici,
qu’il cherche a faire allusion a ceci,
quand il tombe... »
...« L’Amérique, pays de l’aprés-midi... heure des
présents magnifiques et insipides. »
Soudain,
IV’ambassadeur de France aux États-Unis
parle de Bach,
puis des derniers quatuors de Beethoven
qui ont certainement un sens
qu’on n’a pas encore découvert.
Il enfonce sur sa tête son petit chapeau
et plein d’une excitation silencieuse,
napoléonien, optimiste, naturel,
il nous quitte pour marcher tout seul dans la neige,
attaquant la route
comme il fonce sur les gens ou les idées,
en taureau de bas en haut.
Rien ne peut plus avoir raison de lui
que l’heure du déjeuner.