Poèmes de ce thème
Nature et éléments
Jules Laforgue
Astres lointains des soirs, musiques infinies
Astres lointains des soirs, musiques infinies,
Ce Cœur universel ruisselant de douceur
Est le coeur de la Terre et de ses insomnies.
En un pantoum sans fin, magique et guérisseur
Ce Cœur universel ruisselant de douceur
Est le coeur de la Terre et de ses insomnies.
En un pantoum sans fin, magique et guérisseur
Jules Laforgue
Complainte de l’automne monotone
Automne, automne, adieux de l’Adieu!
La tisane bout, noyant mon feu;
Le vent s’*époumonne
A reverdir la biche où mon grand ceeur tisonne.
Est-il de vrais yeux ?
Nulle ne songe à m’aimer un peu.
Milieux aptéres,
Ou sans divans ;
Regards levants,
Deuils solitaires,
La tisane bout, noyant mon feu;
Le vent s’*époumonne
A reverdir la biche où mon grand ceeur tisonne.
Est-il de vrais yeux ?
Nulle ne songe à m’aimer un peu.
Milieux aptéres,
Ou sans divans ;
Regards levants,
Deuils solitaires,
Jules Laforgue
Complainte de la lune en province
Ah ! la belle pleine Lune,
Grosse comme une fortune !
La retraite sonne au loin,
Un passant, monsieur l’adjoint ;
Un clavecin joue en face,
Un chat traverse la place !
La province qui s’endort !
Plaquant un dernier accord,
Le piano clôt sa fenêtre.
Quelle heure peut-il bien être ?
Calme Lune, quel exil !
Faut-il dire : ainsi soit-il ?
Lune, ô dilettante Lune,
À tous les climats commune,
Tu vis hier le Missouri,
Et les remparts de Paris,
Les fiords bleus de la Norvège,
Les pôles, les mers, que sais-je ?
Lune heureuse ! ainsi tu vois,
À cette heure, le convoi
De son voyage de noce !
Ils sont partis pour l’Écosse.
Quel panneau, si, cet hiver,
Elle eût pris au mot mes vers !
Lune, vagabonde Lune,
Faisons cause et mœurs communes ?
O riches nuits ! je me meurs,
La province dans le cœur !
Et la lune a, bonne vieille,
Du coton dans les oreilles.
Grosse comme une fortune !
La retraite sonne au loin,
Un passant, monsieur l’adjoint ;
Un clavecin joue en face,
Un chat traverse la place !
La province qui s’endort !
Plaquant un dernier accord,
Le piano clôt sa fenêtre.
Quelle heure peut-il bien être ?
Calme Lune, quel exil !
Faut-il dire : ainsi soit-il ?
Lune, ô dilettante Lune,
À tous les climats commune,
Tu vis hier le Missouri,
Et les remparts de Paris,
Les fiords bleus de la Norvège,
Les pôles, les mers, que sais-je ?
Lune heureuse ! ainsi tu vois,
À cette heure, le convoi
De son voyage de noce !
Ils sont partis pour l’Écosse.
Quel panneau, si, cet hiver,
Elle eût pris au mot mes vers !
Lune, vagabonde Lune,
Faisons cause et mœurs communes ?
O riches nuits ! je me meurs,
La province dans le cœur !
Et la lune a, bonne vieille,
Du coton dans les oreilles.
Jules Laforgue
L’Hiver qui vient
Blocus sentimental! Messageries du Levant!…
Oh, tombée de la pluie! Oh! tombée de la nuit,
Oh! le vent!…
La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,
Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées!…
D’usines…
On ne peut plus s’asseoir, tous les bancs sont mouillés;
Crois-moi, c’est bien fini jusqu’à l’année prochaine,
Tant les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés,
Et tant les cors ont fait ton ton, ont fait ton taine!…
Ah, nuées accourues des côtes de la Manche,
Vous nous avez gâté notre dernier dimanche.
Il bruine;
Dans la forêt mouillée, les toiles d’araignées
Ploient sous les gouttes d’eau, et c’est leur ruine.
Soleils plénipotentiaries des travaux en blonds Pactoles
Des spectacles agricoles,
Où êtes-vous ensevelis?
Ce soir un soleil fichu gît au haut du coteau
Gît sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau,
Un soleil blanc comme un crachat d’estaminet
Sur une litière de jaunes genêts
De jaunes genêts d’automne.
Et les cors lui sonnent!
Qu’il revienne…
Qu’il revienne à lui!
Taïaut! Taïaut! et hallali!
O triste antienne, as-tu fini!…
Et font les fous!…
Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou,
Et il frissonne, sans personne!…
Allons, allons, et hallali!
C’est l’Hiver bien connu qui s’amène;
Oh! les tournants des grandes routes,
Et sans petit Chaperon Rouge qui chemine!…
Oh! leurs ornières des chars de l’autre mois,
Montant en don quichottesques rails
Vers les patrouilles des nuées en déroute
Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails!…
Accélérons, accélérons, c’est la saison bien connue, cette fois.
Et le vent, cette nuit, il en a fait de belles!
O dégâts, ô nids, ô modestes jardinets!
Mon cœur et mon sommeil: ô échos des cognées!…
Tous ces rameaux avaient encor leurs feuilles vertes,
Les sous-bois ne sont plus qu’un fumier de feuilles mortes;
Feuilles, folioles, qu’un bon vent vous emporte
Vers les étangs par ribambelles,
Ou pour le feu du garde-chasse,
Ou les sommiers des ambulances
Pour les soldats loin de la France.
C’est la saison, c’est la saison, la rouille envahit les masses,
La rouille ronge en leurs spleens kilométriques
Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe.
Les cors, les cors, les cors – mélancoliques!…
Mèlancoliques!…
S’en vont, changeant de ton,
Changeant de ton et de musique,
Ton ton, ton taine, ton ton!…
Les cors, les cors, les cors!…
S’en sont allés au vent du Nord.
Je ne puis quitter ce ton: que d’échos!…
C’est la saison, c’est la saison, adieu vendanges!…
Voici venir les pluies d’une patience d’ange,
Adieu vendanges, et adieu tous les paniers,
Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,
C’est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,
C’est la tisane sans le foyer,
La phtisie pulmonaire attristant le quartier,
Et toute la misère des grands centres.
Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,
Rideaux écartés du haut des balcons des grèves
Devant l’océan de toitures des faubourgs,
Lampes, estampes, thé, petits-fours,
Serez-vous pas mes seules amours!…
(Oh! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,
Le sobre et vespéral mystère hebdomadaire
Des statistiques sanitaires
Dans les journaux?)
Non, non! c’est la saison et la planète falote!
Que l’autan, que l’autan
Effiloche les savates que le Temps se tricote!
C’est la saison, oh déchirements! c’est la saison!
Tous les ans, tous les ans,
J’essaierai en choeur d’en donner la note.
Oh, tombée de la pluie! Oh! tombée de la nuit,
Oh! le vent!…
La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,
Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées!…
D’usines…
On ne peut plus s’asseoir, tous les bancs sont mouillés;
Crois-moi, c’est bien fini jusqu’à l’année prochaine,
Tant les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés,
Et tant les cors ont fait ton ton, ont fait ton taine!…
Ah, nuées accourues des côtes de la Manche,
Vous nous avez gâté notre dernier dimanche.
Il bruine;
Dans la forêt mouillée, les toiles d’araignées
Ploient sous les gouttes d’eau, et c’est leur ruine.
Soleils plénipotentiaries des travaux en blonds Pactoles
Des spectacles agricoles,
Où êtes-vous ensevelis?
Ce soir un soleil fichu gît au haut du coteau
Gît sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau,
Un soleil blanc comme un crachat d’estaminet
Sur une litière de jaunes genêts
De jaunes genêts d’automne.
Et les cors lui sonnent!
Qu’il revienne…
Qu’il revienne à lui!
Taïaut! Taïaut! et hallali!
O triste antienne, as-tu fini!…
Et font les fous!…
Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou,
Et il frissonne, sans personne!…
Allons, allons, et hallali!
C’est l’Hiver bien connu qui s’amène;
Oh! les tournants des grandes routes,
Et sans petit Chaperon Rouge qui chemine!…
Oh! leurs ornières des chars de l’autre mois,
Montant en don quichottesques rails
Vers les patrouilles des nuées en déroute
Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails!…
Accélérons, accélérons, c’est la saison bien connue, cette fois.
Et le vent, cette nuit, il en a fait de belles!
O dégâts, ô nids, ô modestes jardinets!
Mon cœur et mon sommeil: ô échos des cognées!…
Tous ces rameaux avaient encor leurs feuilles vertes,
Les sous-bois ne sont plus qu’un fumier de feuilles mortes;
Feuilles, folioles, qu’un bon vent vous emporte
Vers les étangs par ribambelles,
Ou pour le feu du garde-chasse,
Ou les sommiers des ambulances
Pour les soldats loin de la France.
C’est la saison, c’est la saison, la rouille envahit les masses,
La rouille ronge en leurs spleens kilométriques
Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe.
Les cors, les cors, les cors – mélancoliques!…
Mèlancoliques!…
S’en vont, changeant de ton,
Changeant de ton et de musique,
Ton ton, ton taine, ton ton!…
Les cors, les cors, les cors!…
S’en sont allés au vent du Nord.
Je ne puis quitter ce ton: que d’échos!…
C’est la saison, c’est la saison, adieu vendanges!…
Voici venir les pluies d’une patience d’ange,
Adieu vendanges, et adieu tous les paniers,
Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,
C’est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,
C’est la tisane sans le foyer,
La phtisie pulmonaire attristant le quartier,
Et toute la misère des grands centres.
Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,
Rideaux écartés du haut des balcons des grèves
Devant l’océan de toitures des faubourgs,
Lampes, estampes, thé, petits-fours,
Serez-vous pas mes seules amours!…
(Oh! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,
Le sobre et vespéral mystère hebdomadaire
Des statistiques sanitaires
Dans les journaux?)
Non, non! c’est la saison et la planète falote!
Que l’autan, que l’autan
Effiloche les savates que le Temps se tricote!
C’est la saison, oh déchirements! c’est la saison!
Tous les ans, tous les ans,
J’essaierai en choeur d’en donner la note.
Jules Romains
L’automne
Lz monde attendait peut-étre
A la porte du dormeur;
Pas de grace pour les songes
Ni de sortie dérobée !
Mais-voila qu’au lieu d’un maitre
T’accueille une délivrance
Étrange, que le brouillard
A nuitamment préparée.
Toute limite est vapeur,
Toute prison est fumée;
La demeure et le chemin
Sont au pouvoir d’une aurore.
Par l’abîme dont tu doutes
Un homme est poussé vers toi;
Vous glissez l’un contre l’autre
Comme deux astres fuyards.
Et des mouvements ondoient
Au bord de ta solitude,
Ruisselant de cette joie
Qu’ont les créatures neuves.
Mais avant que tu les nommes
Compagnons de ton exil,
Ils replongent d’un bond mol
Dans le limon éternel.
Amour Couleur de Paris, Les Quatre Saisons
A la porte du dormeur;
Pas de grace pour les songes
Ni de sortie dérobée !
Mais-voila qu’au lieu d’un maitre
T’accueille une délivrance
Étrange, que le brouillard
A nuitamment préparée.
Toute limite est vapeur,
Toute prison est fumée;
La demeure et le chemin
Sont au pouvoir d’une aurore.
Par l’abîme dont tu doutes
Un homme est poussé vers toi;
Vous glissez l’un contre l’autre
Comme deux astres fuyards.
Et des mouvements ondoient
Au bord de ta solitude,
Ruisselant de cette joie
Qu’ont les créatures neuves.
Mais avant que tu les nommes
Compagnons de ton exil,
Ils replongent d’un bond mol
Dans le limon éternel.
Amour Couleur de Paris, Les Quatre Saisons
Jules Supervielle
Dans la forêt sans heures
Dans la forêt sans heures
On abat un grand arbre.
Un vide vertical
Tremble en forme de fût
Près du tronc étendu.
Cherchez, cherchez, oiseaux,
La place de vos nids
Dans ce haut souvenir
Tant qu’il murmure encore.
On abat un grand arbre.
Un vide vertical
Tremble en forme de fût
Près du tronc étendu.
Cherchez, cherchez, oiseaux,
La place de vos nids
Dans ce haut souvenir
Tant qu’il murmure encore.
Jules Supervielle
Haute mer
Parmi les oiseaux et les lunes
Qui hantent le dessous des mers
Et qu’on devine à la surface
Aux folles phases de l’écume,
Parmi l’aveugle témoignage
Et les sillages sous-marins
De mille poissons sans visage
Qui cachent en eux leur chemin,
Le noyé cherche la chanson
Où s’était formé son jeune âge,
Ecoute en vain les coquillages
Et les fait choir au sombre fond.
Qui hantent le dessous des mers
Et qu’on devine à la surface
Aux folles phases de l’écume,
Parmi l’aveugle témoignage
Et les sillages sous-marins
De mille poissons sans visage
Qui cachent en eux leur chemin,
Le noyé cherche la chanson
Où s’était formé son jeune âge,
Ecoute en vain les coquillages
Et les fait choir au sombre fond.
Jules Supervielle
La pluie et les lyrans
Je vois tomber la pluie
Dont les flaques font luire
Notre grave planète,
La pluie qui tombe nette
Comme du temps d’Homère
Et du temps de Villon
Sur l’enfant et sa mère
Et le dos des moutons,
La pluie qui se répété
Mais ne peut attendrir
La dureté de tête
Ni le cœur des tyrans
Ni les favoriser
D’un juste étonnement,
Une petite pluie
Qui tombe sur Europe
Mettant tous les vivants
Dans la même enveloppe
Malgré l’infanterie
Qui charge ses fusils
Et malgré les journaux
Qui nous font des signaux,
Une petite pluie
Qui mouille les drapeaux.
Dont les flaques font luire
Notre grave planète,
La pluie qui tombe nette
Comme du temps d’Homère
Et du temps de Villon
Sur l’enfant et sa mère
Et le dos des moutons,
La pluie qui se répété
Mais ne peut attendrir
La dureté de tête
Ni le cœur des tyrans
Ni les favoriser
D’un juste étonnement,
Une petite pluie
Qui tombe sur Europe
Mettant tous les vivants
Dans la même enveloppe
Malgré l’infanterie
Qui charge ses fusils
Et malgré les journaux
Qui nous font des signaux,
Une petite pluie
Qui mouille les drapeaux.
Jules Supervielle
Les Poissons
Mémoire des poissons dans les criques profondes,
Que puis-je faire ici de vos lents souvenirs,
Je ne sais rien de vous qu’un peu d’écume et d’ombre
Et qu’un jour, comme moi, il vous faudra mourir.
Alors que venez-vous interroger mes rêves
Comme si je pouvais vous être de secours?
Avez en mer, laissez-moi sur ma terre sèche,
Nous ne sommes pas faits pour mélanger nos jours.
Que puis-je faire ici de vos lents souvenirs,
Je ne sais rien de vous qu’un peu d’écume et d’ombre
Et qu’un jour, comme moi, il vous faudra mourir.
Alors que venez-vous interroger mes rêves
Comme si je pouvais vous être de secours?
Avez en mer, laissez-moi sur ma terre sèche,
Nous ne sommes pas faits pour mélanger nos jours.
Jules Supervielle
Nuit en moi…
Nuit en moi, nuit au dehors,
Elles risquent leurs étoiles,
Les mêlant sans le savoir.
Et je fais force de rames
Entre ces nuits coutumières,
Puis je m’arrête et regarde.
Comme je me vois de loin!
Je ne suis qu’un frêle point
Qui bat vite et qui respire
Sur l’eau profonde entourante.
La nuit me tâte le corps
Et me dit de bonne prise.
Mais laquelle des deux nuits,
Du dehors ou du dedans?
L’ombre est une et circulante,
Le ciel, le sang ne font qu’un.
Depuis longtemps disparu,
Je discerne mon sillage
A grande peine étoilé.
Elles risquent leurs étoiles,
Les mêlant sans le savoir.
Et je fais force de rames
Entre ces nuits coutumières,
Puis je m’arrête et regarde.
Comme je me vois de loin!
Je ne suis qu’un frêle point
Qui bat vite et qui respire
Sur l’eau profonde entourante.
La nuit me tâte le corps
Et me dit de bonne prise.
Mais laquelle des deux nuits,
Du dehors ou du dedans?
L’ombre est une et circulante,
Le ciel, le sang ne font qu’un.
Depuis longtemps disparu,
Je discerne mon sillage
A grande peine étoilé.
Leconte de Lisle
Les éléphants
Le sable rouge est comme une mer sans limite,
Et qui flambe, muette, affaissée en son lit.
Une ondulation immobile remplit
L’horizon aux vapeurs de cuivre où l’homme habite.
Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus
Dorment au fond de l’antre éloigné de cent lieues,
Et la girafe boit dans les fontaines bleues,
Là-bas, sous les dattiers des panthères connus.
Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile
L’air épais, où circule un immense soleil.
Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil,
Fait onduler son dos dont l’écaille étincelle.
Tel l’espace enflammé brûle sous les cieux clairs.
Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes,
Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes
Vont au pays natal à travers les déserts.
D’un point de l’horizon, comme des masses brunes,
Ils viennent, soulevant la poussière, et l’on voit,
Pour ne point dévier du chemin le plus droit,
Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.
Celui qui tient la tête est un vieux chef. Son corps
Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine
Sa tête est comme un roc, et l’arc de son échine
Se voûte puissamment à ses moindres efforts.
Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche,
Il guide au but certain ses compagnons poudreux ;
Et, creusant par derrière un sillon sablonneux,
Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.
L’oreille en éventail, la trompe entre les dents,
Ils cheminent, l’œil clos. Leur ventre bat et fume,
Et leur sueur dans l’air embrasé monte en brume ;
Et bourdonnent autour mille insectes ardents.
Mais qu’importent la soif et la mouche vorace,
Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé ?
Ils rêvent en marchant du pays délaissé,
Des forêts de figuiers où s’abrita leur race.
Ils reverront le fleuve échappé des grands monts,
Où nage en mugissant l’hippopotame énorme,
Où, blanchis par la Lune et projetant leur forme,
Ils descendaient pour boire en écrasant les joncs.
Aussi, pleins de courage et de lenteur, ils passent
Comme une ligne noire, au sable illimité ;
Et le désert reprend son immobilité
Quand les lourds voyageurs à l’horizon s’effacent.
Et qui flambe, muette, affaissée en son lit.
Une ondulation immobile remplit
L’horizon aux vapeurs de cuivre où l’homme habite.
Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus
Dorment au fond de l’antre éloigné de cent lieues,
Et la girafe boit dans les fontaines bleues,
Là-bas, sous les dattiers des panthères connus.
Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile
L’air épais, où circule un immense soleil.
Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil,
Fait onduler son dos dont l’écaille étincelle.
Tel l’espace enflammé brûle sous les cieux clairs.
Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes,
Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes
Vont au pays natal à travers les déserts.
D’un point de l’horizon, comme des masses brunes,
Ils viennent, soulevant la poussière, et l’on voit,
Pour ne point dévier du chemin le plus droit,
Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.
Celui qui tient la tête est un vieux chef. Son corps
Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine
Sa tête est comme un roc, et l’arc de son échine
Se voûte puissamment à ses moindres efforts.
Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche,
Il guide au but certain ses compagnons poudreux ;
Et, creusant par derrière un sillon sablonneux,
Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.
L’oreille en éventail, la trompe entre les dents,
Ils cheminent, l’œil clos. Leur ventre bat et fume,
Et leur sueur dans l’air embrasé monte en brume ;
Et bourdonnent autour mille insectes ardents.
Mais qu’importent la soif et la mouche vorace,
Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé ?
Ils rêvent en marchant du pays délaissé,
Des forêts de figuiers où s’abrita leur race.
Ils reverront le fleuve échappé des grands monts,
Où nage en mugissant l’hippopotame énorme,
Où, blanchis par la Lune et projetant leur forme,
Ils descendaient pour boire en écrasant les joncs.
Aussi, pleins de courage et de lenteur, ils passent
Comme une ligne noire, au sable illimité ;
Et le désert reprend son immobilité
Quand les lourds voyageurs à l’horizon s’effacent.
Marc-Antoine Girard de Saint-Amant
La Solitude
… Au creux de cette grotte fraîche,
Où l’amour se pourrait geler,
Écho ne cesse de brûler
Pour son amant froid et revêche.
Je m’y coule sans faire bruit,
Et par la céleste harmonie
D’un doux luth, aux charmes instruit,
Je flatte sa triste manie,
Faisant répéter mes accords
A la voix qui lui sert de corps.
Tantôt, sortant de ces ruines,
Je monte au haut de ce rocher,
Dont le sommet semble chercher
En quel lieu se font les bruines ;
Puis je descends tout à loisir,
Sous une falaise escarpée,
D’où je regarde avec plaisir
L’onde qui l’a presque sapée
Jusqu’au siège de Palémon,
Fait d’éponges et de limon.
Que c’est une chose agréable
D’être sur le bord de la mer,
Quand elle vient à se calmer
Après quelque orage effroyable !
Et que les chevelus tritons,
Hauts, sur les vagues secouées
Frappent les airs d’étranges tons
Avec leurs trompes enrouées,
Dont l’éclat rend respectueux
Les vents les plus impétueux….
Où l’amour se pourrait geler,
Écho ne cesse de brûler
Pour son amant froid et revêche.
Je m’y coule sans faire bruit,
Et par la céleste harmonie
D’un doux luth, aux charmes instruit,
Je flatte sa triste manie,
Faisant répéter mes accords
A la voix qui lui sert de corps.
Tantôt, sortant de ces ruines,
Je monte au haut de ce rocher,
Dont le sommet semble chercher
En quel lieu se font les bruines ;
Puis je descends tout à loisir,
Sous une falaise escarpée,
D’où je regarde avec plaisir
L’onde qui l’a presque sapée
Jusqu’au siège de Palémon,
Fait d’éponges et de limon.
Que c’est une chose agréable
D’être sur le bord de la mer,
Quand elle vient à se calmer
Après quelque orage effroyable !
Et que les chevelus tritons,
Hauts, sur les vagues secouées
Frappent les airs d’étranges tons
Avec leurs trompes enrouées,
Dont l’éclat rend respectueux
Les vents les plus impétueux….
Marc-Antoine Girard de Saint-Amant
Le soleil levant
Jeune déesse au teint vermeil,
Que l’Orient révère,
Aurore, fille du Soleil,
Qui nais devant ton père,
Viens soudain me rendre le jour,
Pour voir l’objet de mon amour.
Certes, la nuit a trop duré ;
Déjà les coqs t’appellent :
Remonte sur ton char doré,
Que les Heures attellent,
Et viens montrer à tous les yeux
De quel émail tu peins les cieux.
Mouille promptement les guérets
D’une fraîche rosée,
Afin que la soif de Cérès
En puisse être apaisée,
Et fais qu’on voie en cent façons
Pendre tes perles aux buissons.
Ha ! je te vois, douce clarté,
Tu sois la bien venue :
Je te vois, céleste beauté,
Paraître sur la nue,
Et ton étoile en arrivant
Blanchit les coteaux du levant.
Le silence et le morne roi
Des visions funèbres
Prennent la fuite devant toi
Avecque les ténèbres,
Et les hiboux qu’on oit gémir
S’en vont chercher place à dormir.
Mais, au contraire, les oiseaux
Qui charment les oreilles
Accordent au doux bruit des eaux
Leurs gorges non pareilles
Célébrant les divins appas
Du grand astre qui suit tes pas.
La Lune, qui le voit venir,
En est toute confuse ;
Sa lueur, prête à se ternir,
À nos yeux se refuse,
Et son visage, à cet abord,
Sent comme une espèce de mort.
Le chevreuil solitaire et doux,
Voyant sa clarté pure
Briller sur les feuilles des houx
Et dorer leur verdure,
Sans nulle crainte de veneur,
Tâche à lui faire quelque honneur.
Le cygne, joyeux de revoir
Sa renaissante flamme,
De qui tout semble recevoir
Chaque jour nouvelle âme,
Voudrait, pour chanter ce plaisir,
Que la Parque le vînt saisir…
L’abeille, pour boire des pleurs,
Sort de sa ruche aimée,
Et va sucer l’âme des fleurs
Dont la plaine est semée ;
Puis de cet aliment du ciel
Elle fait la cire et le miel.
Le gentil papillon la suit
D’une aile trémoussante,
Et, voyant le soleil qui luit,
Vole de plante en plante,
Pour les avertir que le jour
En ce climat est de retour.
Là, dans nos jardins embellis
De mainte rare chose,
Il porte de la part du lys
Un baiser à la rose,
Et semble, en messager discret,
Lui dire un amoureux secret.
Au même temps, il semble à voir
Qu’en éveillant ses charmes,
Cette belle lui fait savoir,
Le teint baigné de larmes,
Quel ennui la va consumant
D’être si loin de son amant.
Que l’Orient révère,
Aurore, fille du Soleil,
Qui nais devant ton père,
Viens soudain me rendre le jour,
Pour voir l’objet de mon amour.
Certes, la nuit a trop duré ;
Déjà les coqs t’appellent :
Remonte sur ton char doré,
Que les Heures attellent,
Et viens montrer à tous les yeux
De quel émail tu peins les cieux.
Mouille promptement les guérets
D’une fraîche rosée,
Afin que la soif de Cérès
En puisse être apaisée,
Et fais qu’on voie en cent façons
Pendre tes perles aux buissons.
Ha ! je te vois, douce clarté,
Tu sois la bien venue :
Je te vois, céleste beauté,
Paraître sur la nue,
Et ton étoile en arrivant
Blanchit les coteaux du levant.
Le silence et le morne roi
Des visions funèbres
Prennent la fuite devant toi
Avecque les ténèbres,
Et les hiboux qu’on oit gémir
S’en vont chercher place à dormir.
Mais, au contraire, les oiseaux
Qui charment les oreilles
Accordent au doux bruit des eaux
Leurs gorges non pareilles
Célébrant les divins appas
Du grand astre qui suit tes pas.
La Lune, qui le voit venir,
En est toute confuse ;
Sa lueur, prête à se ternir,
À nos yeux se refuse,
Et son visage, à cet abord,
Sent comme une espèce de mort.
Le chevreuil solitaire et doux,
Voyant sa clarté pure
Briller sur les feuilles des houx
Et dorer leur verdure,
Sans nulle crainte de veneur,
Tâche à lui faire quelque honneur.
Le cygne, joyeux de revoir
Sa renaissante flamme,
De qui tout semble recevoir
Chaque jour nouvelle âme,
Voudrait, pour chanter ce plaisir,
Que la Parque le vînt saisir…
L’abeille, pour boire des pleurs,
Sort de sa ruche aimée,
Et va sucer l’âme des fleurs
Dont la plaine est semée ;
Puis de cet aliment du ciel
Elle fait la cire et le miel.
Le gentil papillon la suit
D’une aile trémoussante,
Et, voyant le soleil qui luit,
Vole de plante en plante,
Pour les avertir que le jour
En ce climat est de retour.
Là, dans nos jardins embellis
De mainte rare chose,
Il porte de la part du lys
Un baiser à la rose,
Et semble, en messager discret,
Lui dire un amoureux secret.
Au même temps, il semble à voir
Qu’en éveillant ses charmes,
Cette belle lui fait savoir,
Le teint baigné de larmes,
Quel ennui la va consumant
D’être si loin de son amant.
Marceline Desbordes-Valmore
Les Roses de Saadi
J’ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.
Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir ;
La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.
Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir ;
La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.
Maurice Fombeure
Automne
Automne, automne, automne, oh,
La saison de l’ancolie
La saison où les tonneaux
Se remplissent de folie,
Saison du blaireau, du loir
Et des premiers doigts du froid,
Bords de la Loire ou du Loir
— Monte la fumée des rois —
Automne, automne, automne, oh,
Un maigre fagot de bois
Des paraphes infernaux
Sur le ciel glacé de droit,
Puis des brumes ravigotes,
Des écharpes de velours,
Des guivres, des matelotes
Des rumeurs et des tambours...
Automne, automne, automne, oh,
C’est la rentrée des écoles,
C’est la rentrée des tonneaux
Des rouliers de Picrochole.
La poix des matins des soirs,
Jeux brutaux et têtes-béches,
Le morne ennui des dortoirs,
Les souliers et les bobéches.
Automne, automne, oh, chenu!
Mon cœur se fond d’amertume!
Les bois, les taillis sont nus
La saison de l’ancolie
La saison où les tonneaux
Se remplissent de folie,
Saison du blaireau, du loir
Et des premiers doigts du froid,
Bords de la Loire ou du Loir
— Monte la fumée des rois —
Automne, automne, automne, oh,
Un maigre fagot de bois
Des paraphes infernaux
Sur le ciel glacé de droit,
Puis des brumes ravigotes,
Des écharpes de velours,
Des guivres, des matelotes
Des rumeurs et des tambours...
Automne, automne, automne, oh,
C’est la rentrée des écoles,
C’est la rentrée des tonneaux
Des rouliers de Picrochole.
La poix des matins des soirs,
Jeux brutaux et têtes-béches,
Le morne ennui des dortoirs,
Les souliers et les bobéches.
Automne, automne, oh, chenu!
Mon cœur se fond d’amertume!
Les bois, les taillis sont nus
Maurice Scève
La blanche Aurore à peine finyssoit
La blanche Aurore à peine finyssoit
D’orner son chef d’or luisant, et de roses,
Quand mon Esprit, qui du tout perissoit
Au fons confus de tant diverses choses,
Revint à moy soubz les Custodes closes
Pour plus me rendre envers Mort invincible.
Mais toy, qui as (toy seule) le possible
De donner heur à ma fatalité,
Tu me seras la Myrrhe incorruptible
Contre les vers de ma mortalité.
D’orner son chef d’or luisant, et de roses,
Quand mon Esprit, qui du tout perissoit
Au fons confus de tant diverses choses,
Revint à moy soubz les Custodes closes
Pour plus me rendre envers Mort invincible.
Mais toy, qui as (toy seule) le possible
De donner heur à ma fatalité,
Tu me seras la Myrrhe incorruptible
Contre les vers de ma mortalité.
Maurice Scève
La saussaie
. . . . . .
Là je me lave et les mains et la face :
Puis me contemple en l’eau par quelque espace
Couché sus l’herbe. Et quand ma soif m’altère,
J’espuise à coup de leur eau fresche et clere
Dens ma main creuse, et en beuvant leur prie,
Que tout ainsi, qu’à eux, Amour me rye :
Ou que leur eau de leur amour coulpable
Puisse assoupir mon feu intolerable.
Et celà fait, je m’esbas par la plaine,
Ou çà, et là vagabond me pourmaine
Seul avec moy, qui de rien ne me chault.
Et à Mydi pour éviter le chauld
Tost je me renge en la verte Saulsaye,
Que pas à pas je mesure, et m’esgaye
A regarder par admiration
De mainte fleur naïve et proprelette.
Et les voyant si fort je me delecte,
Que mon plein sein une à une en amasse,
Puis je choisis quelque umbrageuse place
Près du rivage, et ce neantmoins seure
Pour me garder de la poignant’ morsure
D’aucune fiere, et oultrageuse beste.
Lors, je respans mes fleurs dessoubs ma teste,
En attendant qu’à dormir me convie
Le son de l’eau murmurant, comme pluye,
Qui lentement sur les arbres descend :
Ou comme autour de ces estangz on sent
Le vent souef parmi les cannes bruire.
Le soir venu je m’en revois desduire
Du long de l’eau par les preaux herbus,
Lors que les rayz du tresardant Phebus
Sont abaissez. Et sur la nuict paoureuse
Je me retire en la vallee umbreuse
Soubs quelque roc pendant et caverneux,
Qui point ne soit moiste, ny espineux,
Ou sur ces peaux estendu à l’envers
Je voy du Ciel les mouvements divers,
Et le discours de la Lune croissante
S’elle sera proufitable, ou nuisante,
Contemplant tout selon mon rude sens
Jusques à tant, que ravir je me sens
Par le sommeil en paisible séjour
Sans pensement jusqu’à l’aube du jour,
Qu’elle blanchit, et vers le Matin monte.
. . . . . .
Là je me lave et les mains et la face :
Puis me contemple en l’eau par quelque espace
Couché sus l’herbe. Et quand ma soif m’altère,
J’espuise à coup de leur eau fresche et clere
Dens ma main creuse, et en beuvant leur prie,
Que tout ainsi, qu’à eux, Amour me rye :
Ou que leur eau de leur amour coulpable
Puisse assoupir mon feu intolerable.
Et celà fait, je m’esbas par la plaine,
Ou çà, et là vagabond me pourmaine
Seul avec moy, qui de rien ne me chault.
Et à Mydi pour éviter le chauld
Tost je me renge en la verte Saulsaye,
Que pas à pas je mesure, et m’esgaye
A regarder par admiration
De mainte fleur naïve et proprelette.
Et les voyant si fort je me delecte,
Que mon plein sein une à une en amasse,
Puis je choisis quelque umbrageuse place
Près du rivage, et ce neantmoins seure
Pour me garder de la poignant’ morsure
D’aucune fiere, et oultrageuse beste.
Lors, je respans mes fleurs dessoubs ma teste,
En attendant qu’à dormir me convie
Le son de l’eau murmurant, comme pluye,
Qui lentement sur les arbres descend :
Ou comme autour de ces estangz on sent
Le vent souef parmi les cannes bruire.
Le soir venu je m’en revois desduire
Du long de l’eau par les preaux herbus,
Lors que les rayz du tresardant Phebus
Sont abaissez. Et sur la nuict paoureuse
Je me retire en la vallee umbreuse
Soubs quelque roc pendant et caverneux,
Qui point ne soit moiste, ny espineux,
Ou sur ces peaux estendu à l’envers
Je voy du Ciel les mouvements divers,
Et le discours de la Lune croissante
S’elle sera proufitable, ou nuisante,
Contemplant tout selon mon rude sens
Jusques à tant, que ravir je me sens
Par le sommeil en paisible séjour
Sans pensement jusqu’à l’aube du jour,
Qu’elle blanchit, et vers le Matin monte.
. . . . . .
Max Jacob
Dans la forêt silencieuse
Dans la forêt silencieuse, la nuit n’est pas encore venue et l’orage de la tristesse n’a pas encore injurié les feuilles. Dans la forêt silencieuse d’où les Dryades ont fui, les Dryades ne reviendront plus.
Dans la forêt silencieuse, le ruisseau n’a plus de vagues, car le torrent coule presque sans eau et tourne.
Dans la forêt silencieuse, il y a un arbre noir comme le noir et derrière l’arbre il y a un arbuste qui a la forme d’une tête et qui est enflammé, et qui est enflammé des flammes du sang et de l’or.
Dans la forêt silencieuse où les Dryades ne reviendront plus, il y a trois chevaux noirs, ce sont les trois chevaux des rois mages et les rois mages ne sont plus sur leurs chevaux ni ailleurs et ces chevaux parlent comme des hommes.
Dans la forêt silencieuse, le ruisseau n’a plus de vagues, car le torrent coule presque sans eau et tourne.
Dans la forêt silencieuse, il y a un arbre noir comme le noir et derrière l’arbre il y a un arbuste qui a la forme d’une tête et qui est enflammé, et qui est enflammé des flammes du sang et de l’or.
Dans la forêt silencieuse où les Dryades ne reviendront plus, il y a trois chevaux noirs, ce sont les trois chevaux des rois mages et les rois mages ne sont plus sur leurs chevaux ni ailleurs et ces chevaux parlent comme des hommes.
O. V. de L. Milosz
Cantique du printemps
Le printemps est revenu de ses lointains voyages,
Il nous apporte la paix du coeur.
Lève-toi, chère tête! Regarde, beau visage!
La montagne est une île au milieu des vapeurs : elle a repris
: [sa riante couleur.
O jeunesse! ô viorne de la maison penchée!
O saison de la guépe prodigue!
La vierge folle de l’été
Chante dans la chaleur.
Tout est confiance, charme, repos.
Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau!
Un grave et pur nuage est venu d’un royaume obscur.
Un silence d’amour est tombé sur l’or de midi.
L’ortie ensommeillée courbe sa tête mire
Sous sa belle couronne de reine de Judée.
Entends-tu? Voici l’ondée.
Elle vient... elle est tombée.
Tout le royaume de l’amour sent la fleur d’eau.
La jeune abeille,
Fille du soleil,
Vole a la découverte dans le mystére du verger;
J’entends béler les troupeaux ;
L’écho répond au berger.
Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau!
Nous suivrons la musette aux lieux abandonnés.
La-bas, dans l’ombre du nuage, au pied de la tour,
Le romarin conseille de dormir ; et rien n’est beau
Comme l’enfant de la brebis couleur de jour.
Le tendre instant nous fait signe de la colline voilée.
Levez-vous, amour fier, appuyez-vous sur mon épaule ;
J’écarterai la chevelure du saule,
Nous regarderons dans la vallée.
La fleur se penche, l’arbre frissonne ; ils sont ivres d’odeur.
Déja, déja le blé
Lève en silence, comme dans les songes des dormeurs.
Et la ville, elle aussi, est belle dans le bleu du temps ; les tours
Sont comme des femmes qui, de loin,
Regardent venir leur amour.
Amour puissant, ma grande sœur,
Courons ou nous appelle loiseau caché des jardins.
Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau!
Viens, suis-moi! je connais les confins de la solitude,
La femme des ruines m’appelle de la fenêtre haute :
Vois comme sa chevelure de fleurs folles et de vent
S’est répandue sur le chéneau croulant.
Et j’entends le bourdon strié,
Vieux sonneur des jours innocents.
Le temps est venu pour nous, folle tête,
De nous parer des baies qui respirent dans l’ombre.
Le loriot chante dans l’allée la plus secrète.
Il nous attend dans la rosée de la solitude.
O beau visage sombre, long et doux,
Lampe de minuit de juillet
Allumée au profond du tulipier en fleur!
Je te regarde : toute mon Ame est noyée
Dans tes pleurs :
Viens, mon amour, viens, mon juillet,
Viens, ô ma nuit!
Ne me crains pas : mon coeur est la coupe de pluie
Offerte par l’orage à l’oiseau migrateur!
Il y a sur ta tempe une veine au cours calme,
Ensommeillée.
C’est ma couleuvre du foyer,
Nourrie de pain et de miel blanc de l’autre année.
Il y a dans tes yeux le secret de la nuit,
Le charme de l’eau. Comme dans la nuit, comme dans l’eau.
Il nous apporte la paix du coeur.
Lève-toi, chère tête! Regarde, beau visage!
La montagne est une île au milieu des vapeurs : elle a repris
: [sa riante couleur.
O jeunesse! ô viorne de la maison penchée!
O saison de la guépe prodigue!
La vierge folle de l’été
Chante dans la chaleur.
Tout est confiance, charme, repos.
Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau!
Un grave et pur nuage est venu d’un royaume obscur.
Un silence d’amour est tombé sur l’or de midi.
L’ortie ensommeillée courbe sa tête mire
Sous sa belle couronne de reine de Judée.
Entends-tu? Voici l’ondée.
Elle vient... elle est tombée.
Tout le royaume de l’amour sent la fleur d’eau.
La jeune abeille,
Fille du soleil,
Vole a la découverte dans le mystére du verger;
J’entends béler les troupeaux ;
L’écho répond au berger.
Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau!
Nous suivrons la musette aux lieux abandonnés.
La-bas, dans l’ombre du nuage, au pied de la tour,
Le romarin conseille de dormir ; et rien n’est beau
Comme l’enfant de la brebis couleur de jour.
Le tendre instant nous fait signe de la colline voilée.
Levez-vous, amour fier, appuyez-vous sur mon épaule ;
J’écarterai la chevelure du saule,
Nous regarderons dans la vallée.
La fleur se penche, l’arbre frissonne ; ils sont ivres d’odeur.
Déja, déja le blé
Lève en silence, comme dans les songes des dormeurs.
Et la ville, elle aussi, est belle dans le bleu du temps ; les tours
Sont comme des femmes qui, de loin,
Regardent venir leur amour.
Amour puissant, ma grande sœur,
Courons ou nous appelle loiseau caché des jardins.
Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau!
Viens, suis-moi! je connais les confins de la solitude,
La femme des ruines m’appelle de la fenêtre haute :
Vois comme sa chevelure de fleurs folles et de vent
S’est répandue sur le chéneau croulant.
Et j’entends le bourdon strié,
Vieux sonneur des jours innocents.
Le temps est venu pour nous, folle tête,
De nous parer des baies qui respirent dans l’ombre.
Le loriot chante dans l’allée la plus secrète.
Il nous attend dans la rosée de la solitude.
O beau visage sombre, long et doux,
Lampe de minuit de juillet
Allumée au profond du tulipier en fleur!
Je te regarde : toute mon Ame est noyée
Dans tes pleurs :
Viens, mon amour, viens, mon juillet,
Viens, ô ma nuit!
Ne me crains pas : mon coeur est la coupe de pluie
Offerte par l’orage à l’oiseau migrateur!
Il y a sur ta tempe une veine au cours calme,
Ensommeillée.
C’est ma couleuvre du foyer,
Nourrie de pain et de miel blanc de l’autre année.
Il y a dans tes yeux le secret de la nuit,
Le charme de l’eau. Comme dans la nuit, comme dans l’eau.
Paul Claudel
LAETA — FAUSTA — BEATA
LAETA
Cette heure qui est entre le printemps et l’été…
FAUSTA
Entre ce soir et demain l’heure seule qui est laissée…
BEATA
Sommeil sans aucun sommeil avant que ne renaisse le soleil…
LAETA
Nuit sans aucune nuit…
FAUSTA
Pleine d’oiseaux mystérieux sans cesse et du chant qu’on entend quand il est fini…
LAETA
… De feuilles et d’un faible cri, et de mots tout bas, et du bruit…
FAUSTA
De l’eau lointaine qui tombe et du vent qui fuit !
BEATA
Ciel tout pur sans nulle souillure, Azur que la large lune emplit !
LAETA
Heure sereine !
FAUSTA
Tristesse et peine…
LAETA
Larmes vaines ! tristesse et peine qui est vaine…
FAUSTA
Larmes en vain, peine vaine…
BEATA
De ce jour qui est accompli !
LAETA
Le printemps est déjà fini.
BEATA
Demain c’est le grand Été qui commence !
FAUSTA
Le jour immense !
LAETA
Le fruit de la terre immense !
FAUSTA
Le jour qui dure !
BEATA
Le ciel tout pur et le soleil par excellence !
LAETA
Maintenant c’est la nuit encore !
FAUSTA
Maintenant pour un peu de temps, encore…
LAETA
… Que tardive et que menacée…
BEATA
C’est la dernière nuit avant l’Été !
FAUSTA
Qu’elle est belle !
LAETA
Le signe continuel de ce sapin sur le ciel…
FAUSTA
Qu’il est sombre et solennel !
LAETA
Chante, raconte, appelle, oiseau, Philomèle !
BEATA
Jupiter…
FAUSTA
… Luit sur nous, triomphal et vert.
BEATA
Vénus…
FAUSTA
… N’est plus, et déjà, portant nos présents avec elle, aurum et thus.
LAETA
… Ayant passé de l’autre côté…
FAUSTA
… Future, laissant ce qui est éteint…
LAETA
… Nous précède dans le matin !
BEATA
Ah, sans nous donner le bonheur, notre droit,
La laisserons-nous tarir encore, sans rien saisir,
Cette heure qui n’est qu’une fois ?
FAUSTA
Le moment d’où tout dépend.
LAETA
Le mot suprême de l’année
De la terre qui désire encore et qui veut parler !
FAUSTA
Et de ce ciel autour de nous omniprésent
Qui palpite, qui sait tout, et qui attend ?
LAETA
Quand le matin est une seule chose avec le soir.
FAUSTA
Et qu’au sein du jour illusoire
Qui s’assoupit, s’affranchit peu à peu la mémoire.
BEATA
Le regret s’est éteint avec l’espoir.
LAETA
Et qu’est-ce qui demeure ?
BEATA
Le seul bonheur.
LAETA
Je n’entends que le vent tout bas et l’eau qui pleure !
FAUSTA
… Le battement à peine de mon cœur…
LAETA
Et le long météore tout à coup qui éclate et qui tombe en cendres !
BEATA
C’est que vous ne savez pas entendre –
LAETA
Le ciel un instant épanoui…
FAUSTA
Ne nous montre que la nuit.
LAETA
Argus de toutes parts dans sa gloire…
FAUSTA
Cerne Iô qui est aveugle et noire.
BEATA
C’est que vous ne savez pas voir.
FAUSTA
Parle, toi, Beata, nous sommes là, celle-ci et moi.
BEATA
Toutes trois parées…
LAETA
Les bras et le sein dévoilés…
FAUSTA
Assises…
BEATA
La face levée au ciel…
FAUSTA
Nulle de l’autre regardée…
LAETA
… Assises et demi-renversées
En robes solennelles
D’où dépasse la pointe d’un pied doré !
FAUSTA
Celui que j’aime…
LAETA
… Celui que j’épouse demain
M’aimera-t-il toujours de même ?
FAUSTA
Celui que j’aime,
Celui qui m’a quittée et qui est au loin
Va-t-il revenir demain ?
BEATA
Celui que j’aime
N’est plus, demain vers moi ne le ramènera jamais plus
LAETA
Mort, dis-tu ?
FAUSTA
Jamais il ne te sera rendu !
BEATA
Jamais il ne m’échappera plus.
LAETA
Et c’est toi qui nous parles de bonheur ?
BEATA
Tout est fini pour moi de ce qui meurt.
FAUSTA
Que reste-t-il alors que tout est fini ?
BEATA
Cette heure-ci qui n’est ni le jour, ni la nuit.
FAUSTA
Tout passe qui a commencé.
BEATA
Excepté
Cette heure même qui est entre le Printemps et l’Été.
LAETA
Quoi, cet instant de l’année extrême et le plus aigu…
FAUSTA
Quand tout atteint le sommet et demande à n’être plus…
LAETA
Quelle demeure y trouveras-tu, et leurre de quelle vertu ?
FAUSTA
Demain nous ne serons plus belles.
LAETA
Nous ne sommes que de pauvres femmes un moment, faibles et frêles.
BEATA
Mais invitées en ce jour parmi les choses éternelles.
FAUSTA
Parle pour nous trois, Beata.
BEATA
Et que faut-il que je dise ?
FAUSTA
Chante, explique.
Ce qu’au fond de mon cœur je comprends déjà
Obscurément, comment ce moment unique,
Suprême et le plus aigu,
Pour un moment est déjà ce qui ne passera plus.
BEATA
Et toi, que dis-tu, Laeta ?
LAETA
Laisse-moi et chante !
Que j’entende seulement dans le clair de lune une voix de femme éclatante,
Puissante et grave, persuasive et suave,
Avec la mienne en même temps en silence qui la devance et qui invente
Et tout bas lui donne l’octave !
FAUSTA
Et ces deux voix de tes sœurs prêtes à se lever
Sous la tienne, explique-leur pourquoi
Le bonheur
Est de cette heure même
Où celui que notre cœur aime nous manque.
LAETA
Dis seulement la rose !
BEATA
Quelle rose ?
LAETA
… Du monde entier en cette fleur suprême éclose !
Cette heure qui est entre le printemps et l’été…
FAUSTA
Entre ce soir et demain l’heure seule qui est laissée…
BEATA
Sommeil sans aucun sommeil avant que ne renaisse le soleil…
LAETA
Nuit sans aucune nuit…
FAUSTA
Pleine d’oiseaux mystérieux sans cesse et du chant qu’on entend quand il est fini…
LAETA
… De feuilles et d’un faible cri, et de mots tout bas, et du bruit…
FAUSTA
De l’eau lointaine qui tombe et du vent qui fuit !
BEATA
Ciel tout pur sans nulle souillure, Azur que la large lune emplit !
LAETA
Heure sereine !
FAUSTA
Tristesse et peine…
LAETA
Larmes vaines ! tristesse et peine qui est vaine…
FAUSTA
Larmes en vain, peine vaine…
BEATA
De ce jour qui est accompli !
LAETA
Le printemps est déjà fini.
BEATA
Demain c’est le grand Été qui commence !
FAUSTA
Le jour immense !
LAETA
Le fruit de la terre immense !
FAUSTA
Le jour qui dure !
BEATA
Le ciel tout pur et le soleil par excellence !
LAETA
Maintenant c’est la nuit encore !
FAUSTA
Maintenant pour un peu de temps, encore…
LAETA
… Que tardive et que menacée…
BEATA
C’est la dernière nuit avant l’Été !
FAUSTA
Qu’elle est belle !
LAETA
Le signe continuel de ce sapin sur le ciel…
FAUSTA
Qu’il est sombre et solennel !
LAETA
Chante, raconte, appelle, oiseau, Philomèle !
BEATA
Jupiter…
FAUSTA
… Luit sur nous, triomphal et vert.
BEATA
Vénus…
FAUSTA
… N’est plus, et déjà, portant nos présents avec elle, aurum et thus.
LAETA
… Ayant passé de l’autre côté…
FAUSTA
… Future, laissant ce qui est éteint…
LAETA
… Nous précède dans le matin !
BEATA
Ah, sans nous donner le bonheur, notre droit,
La laisserons-nous tarir encore, sans rien saisir,
Cette heure qui n’est qu’une fois ?
FAUSTA
Le moment d’où tout dépend.
LAETA
Le mot suprême de l’année
De la terre qui désire encore et qui veut parler !
FAUSTA
Et de ce ciel autour de nous omniprésent
Qui palpite, qui sait tout, et qui attend ?
LAETA
Quand le matin est une seule chose avec le soir.
FAUSTA
Et qu’au sein du jour illusoire
Qui s’assoupit, s’affranchit peu à peu la mémoire.
BEATA
Le regret s’est éteint avec l’espoir.
LAETA
Et qu’est-ce qui demeure ?
BEATA
Le seul bonheur.
LAETA
Je n’entends que le vent tout bas et l’eau qui pleure !
FAUSTA
… Le battement à peine de mon cœur…
LAETA
Et le long météore tout à coup qui éclate et qui tombe en cendres !
BEATA
C’est que vous ne savez pas entendre –
LAETA
Le ciel un instant épanoui…
FAUSTA
Ne nous montre que la nuit.
LAETA
Argus de toutes parts dans sa gloire…
FAUSTA
Cerne Iô qui est aveugle et noire.
BEATA
C’est que vous ne savez pas voir.
FAUSTA
Parle, toi, Beata, nous sommes là, celle-ci et moi.
BEATA
Toutes trois parées…
LAETA
Les bras et le sein dévoilés…
FAUSTA
Assises…
BEATA
La face levée au ciel…
FAUSTA
Nulle de l’autre regardée…
LAETA
… Assises et demi-renversées
En robes solennelles
D’où dépasse la pointe d’un pied doré !
FAUSTA
Celui que j’aime…
LAETA
… Celui que j’épouse demain
M’aimera-t-il toujours de même ?
FAUSTA
Celui que j’aime,
Celui qui m’a quittée et qui est au loin
Va-t-il revenir demain ?
BEATA
Celui que j’aime
N’est plus, demain vers moi ne le ramènera jamais plus
LAETA
Mort, dis-tu ?
FAUSTA
Jamais il ne te sera rendu !
BEATA
Jamais il ne m’échappera plus.
LAETA
Et c’est toi qui nous parles de bonheur ?
BEATA
Tout est fini pour moi de ce qui meurt.
FAUSTA
Que reste-t-il alors que tout est fini ?
BEATA
Cette heure-ci qui n’est ni le jour, ni la nuit.
FAUSTA
Tout passe qui a commencé.
BEATA
Excepté
Cette heure même qui est entre le Printemps et l’Été.
LAETA
Quoi, cet instant de l’année extrême et le plus aigu…
FAUSTA
Quand tout atteint le sommet et demande à n’être plus…
LAETA
Quelle demeure y trouveras-tu, et leurre de quelle vertu ?
FAUSTA
Demain nous ne serons plus belles.
LAETA
Nous ne sommes que de pauvres femmes un moment, faibles et frêles.
BEATA
Mais invitées en ce jour parmi les choses éternelles.
FAUSTA
Parle pour nous trois, Beata.
BEATA
Et que faut-il que je dise ?
FAUSTA
Chante, explique.
Ce qu’au fond de mon cœur je comprends déjà
Obscurément, comment ce moment unique,
Suprême et le plus aigu,
Pour un moment est déjà ce qui ne passera plus.
BEATA
Et toi, que dis-tu, Laeta ?
LAETA
Laisse-moi et chante !
Que j’entende seulement dans le clair de lune une voix de femme éclatante,
Puissante et grave, persuasive et suave,
Avec la mienne en même temps en silence qui la devance et qui invente
Et tout bas lui donne l’octave !
FAUSTA
Et ces deux voix de tes sœurs prêtes à se lever
Sous la tienne, explique-leur pourquoi
Le bonheur
Est de cette heure même
Où celui que notre cœur aime nous manque.
LAETA
Dis seulement la rose !
BEATA
Quelle rose ?
LAETA
… Du monde entier en cette fleur suprême éclose !
Paul Claudel
Quatrième Ode: La Muse qui est la Grâce (première partie)
Encore! encore la mer qui revient me rechercher comme une barque,
La mer encore qui retourne vers moi à la marée de syzygie et qui me lève et remue de mon ber comme une galère allègée.
Comme une barque qui ne tient plus qu’à sa corde, et qui danse furieusement, et qui tape, et qui saque, et qui fonce, et qui encense, et qui culbute, le nez à son piquet,
Comme le grand pur sang que l’on tient aux naseaux et qui tangue sous le poids de l’amazone qui bondit sur lui de côté et qui saisit brutalement les rênes avec un rire éclatant!
Encore la nuit qui revient me rechercher,
Comme la mer qui atteint sa plénitude en silence à cette heure qui joint à l’Océan les ports humains pleins de navires attendants et qui décolle la porte et le batardeau!
Encore le départ, encore la communication établie, encore la porte qui s’ouvre!
Ah, je suis las de ce personnage que je fais entre les
hommes! Voici la nuit! Encore la fenêtre qui s’ouvre!
Et je suis comme la jeune fille à la fenêtre du beau château blanc, dans le clair de lune,
Qui entend, le cœur bondissant, ce bienheureux sifflement sous les arbres et le bruit de deux chevaux qui s’agitent,
Et elle ne regrette point la maison, mais elle est comme un petit tigre qui se ramasse, et tout son coeur est soulevé par l’amour de la vie et par la grande force comique!
Hors de moi la nuit, et en moi la fusée de la force nocturne, et le vin de la Gloire, et le mal de ce coeur trop plein!
Si le vigneron n’entre pas impunément dans la cuve,
Croirez-vous que je sois puissant à fouler ma grande vendange de paroles,
Sans que les fumées m’en montent au cerveau!
Ah, ce soir est à moi! ah, cette grande nuit est à moi! tout le
gouffre de la nuit comme la salle illuminée pour la jeune fille à son premier bal!
Elle ne fait que de commencer! il sera temps de dormir dans autre jour!
Ah, je suis ivre! ah, je suis livré au dieu! j’entends une voix en moi et la mesure qui s’accélère, le mouvement de la joie,
L’ébranlement de la cohorte Olympique, la marche divinement tempérée!
Que m’importent tous les hommes à présent! Ce n’est pas pour eux que je suis fait, mais pour le
Transport de cette mesure sacrée!
O le cri de la trompette bouchée! ô le coup sourd sur la tonne orgiaque!
Que m’importe aucun d’eux? Ce rythme seul! Qu’ils me suivent ou non? Que m’importe qu’ils m’entendent ou pas?
Voici le dépliement de la grande Aile poétique!
Que me parlez-vous de la musique? laissez-moi seulement mettre mes sandales d’or!
Je n’ai pas besoin de tout cet attirail qu’il lui faut. Je ne demande pas que vous vous bouchiez les yeux.
Les mots que j’emploie,
Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont point les mêmes!
Vous ne trouverez point de rimes dans mes vers ni aucun sortilège. Ce sont vos phrases mêmes. Pas aucune de vos phrases que je ne sache reprendre!
Ces fleurs sont vos fleurs et vous dites que vous ne les reconnaissez pas.
Et ces pieds sont vos pieds, mais voici que je marche sur la mer et que je foule les eaux de la mer en triomphe!…
La mer encore qui retourne vers moi à la marée de syzygie et qui me lève et remue de mon ber comme une galère allègée.
Comme une barque qui ne tient plus qu’à sa corde, et qui danse furieusement, et qui tape, et qui saque, et qui fonce, et qui encense, et qui culbute, le nez à son piquet,
Comme le grand pur sang que l’on tient aux naseaux et qui tangue sous le poids de l’amazone qui bondit sur lui de côté et qui saisit brutalement les rênes avec un rire éclatant!
Encore la nuit qui revient me rechercher,
Comme la mer qui atteint sa plénitude en silence à cette heure qui joint à l’Océan les ports humains pleins de navires attendants et qui décolle la porte et le batardeau!
Encore le départ, encore la communication établie, encore la porte qui s’ouvre!
Ah, je suis las de ce personnage que je fais entre les
hommes! Voici la nuit! Encore la fenêtre qui s’ouvre!
Et je suis comme la jeune fille à la fenêtre du beau château blanc, dans le clair de lune,
Qui entend, le cœur bondissant, ce bienheureux sifflement sous les arbres et le bruit de deux chevaux qui s’agitent,
Et elle ne regrette point la maison, mais elle est comme un petit tigre qui se ramasse, et tout son coeur est soulevé par l’amour de la vie et par la grande force comique!
Hors de moi la nuit, et en moi la fusée de la force nocturne, et le vin de la Gloire, et le mal de ce coeur trop plein!
Si le vigneron n’entre pas impunément dans la cuve,
Croirez-vous que je sois puissant à fouler ma grande vendange de paroles,
Sans que les fumées m’en montent au cerveau!
Ah, ce soir est à moi! ah, cette grande nuit est à moi! tout le
gouffre de la nuit comme la salle illuminée pour la jeune fille à son premier bal!
Elle ne fait que de commencer! il sera temps de dormir dans autre jour!
Ah, je suis ivre! ah, je suis livré au dieu! j’entends une voix en moi et la mesure qui s’accélère, le mouvement de la joie,
L’ébranlement de la cohorte Olympique, la marche divinement tempérée!
Que m’importent tous les hommes à présent! Ce n’est pas pour eux que je suis fait, mais pour le
Transport de cette mesure sacrée!
O le cri de la trompette bouchée! ô le coup sourd sur la tonne orgiaque!
Que m’importe aucun d’eux? Ce rythme seul! Qu’ils me suivent ou non? Que m’importe qu’ils m’entendent ou pas?
Voici le dépliement de la grande Aile poétique!
Que me parlez-vous de la musique? laissez-moi seulement mettre mes sandales d’or!
Je n’ai pas besoin de tout cet attirail qu’il lui faut. Je ne demande pas que vous vous bouchiez les yeux.
Les mots que j’emploie,
Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont point les mêmes!
Vous ne trouverez point de rimes dans mes vers ni aucun sortilège. Ce sont vos phrases mêmes. Pas aucune de vos phrases que je ne sache reprendre!
Ces fleurs sont vos fleurs et vous dites que vous ne les reconnaissez pas.
Et ces pieds sont vos pieds, mais voici que je marche sur la mer et que je foule les eaux de la mer en triomphe!…
Paul Éluard
Poisson
Les poissons, les nageurs, les bateaux
Transforment l’eau.
L’eau est douce et ne bouge
Que pour ce qui la touche. °
Le poisson avance
Comme un doigt dans un gant,
Le nageur danse lentement
Et la voile respire.
Mais l’eau douce bouge
Pour ce qui la touche,
Pour le poisson, pour le nageur, pour le bateau
Qu’elle porte
Et qu’elle emporte.
Les Animaux et Leurs Hommes
Transforment l’eau.
L’eau est douce et ne bouge
Que pour ce qui la touche. °
Le poisson avance
Comme un doigt dans un gant,
Le nageur danse lentement
Et la voile respire.
Mais l’eau douce bouge
Pour ce qui la touche,
Pour le poisson, pour le nageur, pour le bateau
Qu’elle porte
Et qu’elle emporte.
Les Animaux et Leurs Hommes
Paul Fort
L’Ecureuil
Ecureuil du printemps, écureuil de l’été, qui domines la terre avec vivacité, que penses-tu, là-haut, de notre humanité?
– Les hommes sont des fous qui manquent de gaieté.
Ecureuil, queue touffue, doré trésor des bois, ornement de la vie et fleur de la nature, juché sur ton pin vert, dis-nous ce que tu vois?
– La terre qui poudroie sous des pas qui murmurent.
Ecureuil voltigeant, frère du pic bavard, cousin du rossignol, ami de la corneille, dis-nous ce que tu vois par-delà nos brouillards?
– Des lances, des fusils menacer le soleil.
Ecureuil, cul à l’air, cursif et curieux, ébouriffant ton col et gloussant un fin rire, dis-nous ce que tu vois sous la rougeur des cieux?
– Des soldats, des drapeaux qui traversent l’empire.
Ecureuil aux yeux vifs, pétillants, noirs et beaux, humant la sève d’or, la pomme entre tes pattes, que vois-tu sur la plaine autour de nos hameaux?
– Monter le lac de sang des hommes qui se battent.
Ecureuil de l’automne, écureuil de l’hiver, qui lances vers l’azur, avec tant de gaieté, ces pommes… que vois-tu? – Demain tout comme Hier
Les hommes sont des fous et pour éternité.
– Les hommes sont des fous qui manquent de gaieté.
Ecureuil, queue touffue, doré trésor des bois, ornement de la vie et fleur de la nature, juché sur ton pin vert, dis-nous ce que tu vois?
– La terre qui poudroie sous des pas qui murmurent.
Ecureuil voltigeant, frère du pic bavard, cousin du rossignol, ami de la corneille, dis-nous ce que tu vois par-delà nos brouillards?
– Des lances, des fusils menacer le soleil.
Ecureuil, cul à l’air, cursif et curieux, ébouriffant ton col et gloussant un fin rire, dis-nous ce que tu vois sous la rougeur des cieux?
– Des soldats, des drapeaux qui traversent l’empire.
Ecureuil aux yeux vifs, pétillants, noirs et beaux, humant la sève d’or, la pomme entre tes pattes, que vois-tu sur la plaine autour de nos hameaux?
– Monter le lac de sang des hommes qui se battent.
Ecureuil de l’automne, écureuil de l’hiver, qui lances vers l’azur, avec tant de gaieté, ces pommes… que vois-tu? – Demain tout comme Hier
Les hommes sont des fous et pour éternité.
Paul Fort
La Grenouille bleue
Nous vous en prions à genoux, bon forestier, dites-nous-le! à quoi reconnaît-on chez vous la fameuse grenouille bleue?
à ce que les autres sont vertes? à ce qu’elle est pesante? alerte? ce qu’elle fuit les canards? ou se balance aux nénuphars?
à ce que sa voix est perlée? à ce qu’elle porte une houppe? à ce qu’elle rêve par troupe? en ménage? ou bien isolée?
Ayant réfléchi très longtemps et reluquant un vague étang, le bonhomme nous dit: eh mais, à ce qu’on ne la voit jamais.
II
REPONSE AU FORESTIER
Tu mentais, forestier. Aussi ma joie éclate! Ce matin je l’ai vue: un vrai saphir à pattes. Complice du beau temps, amante du ciel pur, elle était verte, mais réfléchissait l’azur.
III
LE REMORDS
Eh bien! non, elle existe et son petit cœur bouge, ou plutôt elle est morte: elle meurt dans nos mains. Nous nous la repassons. Un enfant, ce matin, nous l’a pêchée avec une épingle et du rouge.
Pardon, ma petite âme, ô douce chanterelle, qui chante quand la lune a ses parasélènes, morte ainsi dans nos mains, que tu me fais de peine! et bleue, oui, tu es bleue, du plus haut bleu du ciel!
Faut-il que le zéphyr disperse tes atomes! Légère fée des bois, tu n’es plus qu’un fantôme. Bleue, je te pleure; verte, hélas! qu’eussé-je fait? je t’aurais rejetée. Le cœur n’est point parfait.
à ce que les autres sont vertes? à ce qu’elle est pesante? alerte? ce qu’elle fuit les canards? ou se balance aux nénuphars?
à ce que sa voix est perlée? à ce qu’elle porte une houppe? à ce qu’elle rêve par troupe? en ménage? ou bien isolée?
Ayant réfléchi très longtemps et reluquant un vague étang, le bonhomme nous dit: eh mais, à ce qu’on ne la voit jamais.
II
REPONSE AU FORESTIER
Tu mentais, forestier. Aussi ma joie éclate! Ce matin je l’ai vue: un vrai saphir à pattes. Complice du beau temps, amante du ciel pur, elle était verte, mais réfléchissait l’azur.
III
LE REMORDS
Eh bien! non, elle existe et son petit cœur bouge, ou plutôt elle est morte: elle meurt dans nos mains. Nous nous la repassons. Un enfant, ce matin, nous l’a pêchée avec une épingle et du rouge.
Pardon, ma petite âme, ô douce chanterelle, qui chante quand la lune a ses parasélènes, morte ainsi dans nos mains, que tu me fais de peine! et bleue, oui, tu es bleue, du plus haut bleu du ciel!
Faut-il que le zéphyr disperse tes atomes! Légère fée des bois, tu n’es plus qu’un fantôme. Bleue, je te pleure; verte, hélas! qu’eussé-je fait? je t’aurais rejetée. Le cœur n’est point parfait.