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Poèmes de ce thème

Guerre et paix

Augustine-Malvina Blanchecotte

Augustine-Malvina Blanchecotte

À Victor Hugo

Comptons-nous ! il n’est plus permis d’être en arrière !
Comptons-nous ! ce temps sombre a besoin de lumière !
Ceux qui sont nés les chefs, les maîtres, les premiers,
Doivent secours au faible, aide et force aux derniers.
Nous vaincrons ! la justice est immortelle et sûre,
Et la cause est gagnée à présent qu’elle est pure.
En avant ! au danger ! que tous, nous nous prouvions !
Pratiquons aujourd’hui ce qu’hier nous rêvions !
Le fier préservatif au moment du naufrage
C’est, à travers la balle et l’obus, le courage !
Offrons-nous d’un cœur ferme et d’un front indompté ;
Opposons aux clameurs la calme volonté.
Et quand, d’un grand effort, dégageant la Patrie,
Nous aurons reconquis notre France envahie,
Encor plus ! encor plus ! redirons-nous en chœur !
C’est de soi désormais qu’il faut être vainqueur !
Ce qu’il reste à sauver dans la crise suprême
C’est plus que le pays, c’est l’humanité même !
Le monde est à refaire et nous le referons :
Nous dirons le chemin à suivre et nous irons !
Ce n’est pas la colère et jamais la vengeance
En aucun temps humain qui sont l’intelligence.
Quand le canon aura tonné ses derniers coups
Ceux-là qui survivront se redresseront tous ;
Et jetant aux fossés leurs armes meurtrières,
Scelleront d’un serment la dernière des guerres.
La Patrie a vaincu, le sang est arrêté,
Vive la Paix, enfin, vive la Charité !
Vive l’universelle et sainte confiance
De la Fraternité, notre Arche d’alliance !
Après tant de douleurs, après tant d’abandons,
Sur tant de pauvres morts déjà nous demandons
— Au nom d’un tel passé fait de tant de victimes –
Un avenir clément fait de cœurs magnanimes !
Vive notre arc-en-ciel ! Et, se tendant la main,
Vive l’humanité meilleure de demain !
La mort n’est plus ! la mort a clos sa rouge histoire,
Recommençons d’aimer, recommençons de croire,
Recommençons d’agir et redoublons d’ardeur !
Nous aurons nos moissons, nous qui n’avons point peur !
Après l’hiver terrible ayant l’été superbe,
La Vérité – ce pain de vie – est notre gerbe !
Francis Ponge

Francis Ponge

Camp 1

Saccagé le jardin des fiançailles en un soir soudain de tornade
Fauchés les lilas blancs, fané le parfum des muguets
Parties les fiancées pour les Isles de brise et pour les Rivières du Sud.
Un cri de désastre a traversé de part en part le pays frais des vins et des chansons
Comme un glaive de foudre dans son coeur, du Levant au Ponant.

C’est un vaste village de boue et de branchages, un village crucifié par deux fosses de pestilences.
Haines et faim y fermentent dans la torpeur d’un été mortel.
C’est un grand village qu’encercle l’immobile hargne des barbelés
Un grand village sous la tyrannie de quatre mitrailleuses ombrageuses.
Et les nobles guerriers mendient des bouts de cigarette
Ils disputent les os aux chiens, ils se disputent chiens et chats de songe.
Mais seuls Ils ont gardé la candeur de leur rire, et seuls la liberté de leur âme de feu.
Et le soir tombe, sanglot de sang qui libère la nuit.
Ils veillent les grands enfants roses, leurs grands enfants blonds leurs grands enfants blancs
Qui se tournent et se retournent dans leur sommeil, hanté des puces du souci et des poux de captivité.
Les contes des veillées noires les bercent, et les voix graves qui épousent les sentiers du silence
Et les berceuses doucement, berceuses sans tamtam et sans battements de mains noires

– Ce sera pour demain, à l’heure de la sieste, le mirage des épopées
Et la chevauchée du soleil sur les savanes blanches aux sables sans limites.
Et le vent est guitare dans les arbres, les barbelés sont plus mélodieux que les cordes des harpes
Et les toits se penchent écoutent, les étoiles sourient de leurs yeux sans sommeil
– Là-haut là-haut, leur visage est bleu-noir.
L’air se fait tendre au village de boue et de branchages
Et la terre se fait humaine comme les sentinelles, les chemins les invitent à la liberté.
Ils ne partiront pas. Ils ne déserteront les corvées ni leur devoir de joie.
Qui fera les travaux de honte si ce n’est ceux qui sont nés nobles?
Qui donc dansera le dimanche aux sons du tamtam des gamelles?
Et ne sont-ils pas libres de la liberté du destin?

Saccagé le jardin des fiançailles en un soir soudain de tornade
Fauchés les lilas blancs, fané le parfum des muguets
Parties les fiancées pour les Isles de brise et pour les Rivières du Sud.
(1913– )
Jacques Audiberti

Jacques Audiberti

La Goujate

Arbre, pourquoi tu me regardes? Ma jambe pend du chariot. Je brille, claire, entre mes hardes comme la fille de là-haut.

comme la nuit qui m’accompagne parmi le monde indifférent. Couchée à même la campagne, au soleil seul elle se rend.

Moi, mon soleil, c’est tous les hommes, le carabinier, le chasseur. Je leur offre le sac de pommes et la barrique de douceur.

Je vais où du roi de la guerre vont les caissons et les fourgons. Et je touche comme lingère du corps pâle et nu des dragons.

Avant de crever sur la terre, entre mes bras qu’ils crèvent donc! La terre et moi faisons la paire sous la frisure et sous l’ajonc

Autrefois, je gardais trois chèvres. Mon père taillait le pain noir… Je ne veux plus que de mes lèvres on chante le rouge entonnoir.

Je ne veux plus singer la forme des tombeaux à l’angle du bois. A mon tour il faut que je dorme. Mais, d’abord, je pèse mon poids !

A mon tour il faut que j’éventre la vie afin de m’y vautrer. Qu’elle sente que je lui rentre la pointe de mon cœur outré!

Soldats! soldats! je vous déteste, car faible ni molle ne suis. Telles la déroute et la peste, en comptant vos coups je vous suis.

Ce soir, vers la plus haute tente où le gras, le triste empereur chauffe dans sa main mécontente une puissance sans erreur,

comme une vipère je rampe. Je bondis comme un bouc de fiel. Dans le cou mon fer je lui trempe. Mes cheveux filtrent son appel.

Il râle un moment sur sa couche. Déjà sur lui, moi, je m’étends. Ma bouche se colle à sa bouche. On peut venir. Il n’est plus temps.

De chaque côté de sa tête les aigles du lit je saisis. Et je vogue ainsi vers la fête de ma peau devant les fusils.
Jean Cocteau

Jean Cocteau

La forêt qui marche. Ode

J’ai croisé les Anglais roulant vers la bataille
Sur leurs grands camions automobiles
Leurs visages de brique rose
Et leur chanson des soirs sur la Tamise
Leurs uniformes n’avaient pas la morne invisibilité
De poudre, de crasse et de fatigue
Des uniformes de l’ennemi.
J’ai vu les Anglais rouler vers la bataille
Comme la forêt qui marche de Shakespeare
Comme un soulèvement du jeune labour
Comme la sève des feuillages.

Ils étaient sur la route qui sent la pomme
(On entendait le canon bousculer la colline rose)
Comme une équipe de football
Comme un grand collège en promenade
Comme un équipage qui a quitté son navire natal
Parfumé de goudron de sel de gingembre et d’iode…
Pour la douce terre où nous sommes.

Les Anglais chantaient sur leurs lourds camions automobiles
Où il y avait des obus et des conserves
Et des chemises de rechange
Et des rasoirs Gillette et des tubs et du thé.

Les Anglais chantaient sur leurs lourds camions automobiles
Où il y avait des obus et des gâteaux secs
Des conserves et des chemises de rechange
Des aéroplanes démontés
Et des cuirs et des sacs et des tubs et du thé.
Ils chantaient
Et le soir qui endort même les archanges
Mais qui sur nos bivouacs comme sur les camps grecs
Ne fait pendre jamais les ailes de Minerve
Les écoutait chanter.
Ils chantaient l’île où le brouillard cache les hommes
Ce grand bâtiment pétrifié en plein voyage…
Ce peuple de marins si secret et si limpide
Comme Steerforth quand il va mourir dans David Copperfield.

J’ai entendu les Anglais chanter sur la route
Ils avaient la couleur des mousses et des biches
Des champignons sous les bruyères
Des taches de rousseur des feuilles de fougères
De l’aigle [mots illisibles] la tige des fougères.

Ils avaient la couleur des cabanes de bûcherons
Du chasseur et du gibier qui se déjouent
De la sève qui pleure aux branches des sapins.
La couleur du whisky et des faubourgs de Londres.

Ils roulaient en chantant vers ce qui est le pire !
Et c’était leur île qui chante…
Et c’était la forêt qui marche de Shakespeare.

Choral ! Schubert joué par des étudiants !
Brocs de bière écumeuse aux rives du Neckar
Myosotis dans le jardin de Henri Heine…
L’Ennemi !
Les Vandales !
Ce Dimanche !
Un tel dimanche tant de Haine,
Où Booz dort contre toutes les meules
Où le ciel plein de monstres planétaires
Comme de poissons l’océan
(Il y en a qui charment encor la terre
Et qui sont déjà des cadavres du néant)
S’allume pour, naïf, conduire les Rois mages.
Un dimanche où le crépuscule
Semble une aube de la nuit.

Un dimanche où l’on prend pour des mitrailleuses attentives
Des machines d’agriculture.
Ou vite au passage on regarde
Évoluer la silencieuse stratégie des perspectives.

La paix se réfugie au milieu des moissons.
Vers d’autres blés hélas ces chars et ces chansons…

Chanson narquoise et triste et monotone et sobre

J’ai entendu les Anglais chanter sur la route d’octobre.
Comme les lads qui promènent les chevaux de course
Dans ma campagne de Seine-et-Oise.

Obus qui souffle, tombe, explose
Et gonfle autour de lui l’atmosphère –
Tranchée où on chancelle de faim
Et où on patauge et où on n’en peut plus.
Mélinite qui laisse un nuage joufflu
Et qui souffle avec ses noirs séraphins,
Du feu bref et de la rocaille de fer.
Œuf tonnant qui tombe d’un aigle
Mitrailleuse avec son doux balancement de palme
Qui mène dans sa broderie
Et dont le bruit semble au loin sur les colline calmes
La suture qui craque entre un champ de trèfle et un champ de seigle,
Et un champ de seigle et un champ d’orge –

Les Anglais dans le soir chantaient à pleine gorge…
Et ils ignoraient les causes profondes
Il n’y avait pas besoin pour leur armée
De dix-neuf cent quatorze et de dix-huit cent quinze
De harangues et d’anniversaires
Ni de remords, ni de revanche,
Ni que partent les fils du roi George –
Non – pour qu’ils traversassent la Manche
Il y avait tout simplement
Et rien d’autre n’était nécessaire
Un grand match de canon avec les Allemands.
J’ai croisé les Anglais sur leurs automobiles
J’ai vu leurs visages de brique rose –
– les Anglais avec nous marchant contre un Empire !
Ils avaient la couleur des rochers de la Corse
Ils avaient la couleur des moutons de Lorraine…

Et c’était la forêt qui marche de Shakespeare !
Jean Racine

Jean Racine

ACTE III, SCENE I

MITHRIDATE.
Approchez, mes enfants. Enfin l’heure est venue
Qu’il faut que mon secret éclate à votre vue.
À mes nobles projets je vois tout conspirer ;
Il ne me reste plus qu’à vous les déclarer.
Je fuis : ainsi le veut la fortune ennemie.
Mais vous savez trop bien l’histoire de ma vie
Pour croire que longtemps soigneux de me cacher,
J’attende en ces déserts qu’on me vienne chercher.
La guerre a ses faveurs, ainsi que ses disgrâces.
Déjà plus d’une fois, retournant sur mes traces,
Tandis que l’ennemi, par ma fuite trompé,
Tenait après son char un vain peuple occupé,
Et gravant en airain ses frêles avantages,
De mes états conquis enchaînait les images,
Le Bosphore m’a vu, par de nouveaux apprêts,
Ramener la terreur du fond de ses marais,
Et chassant les Romains de l’Asie étonnée,
Renverser en un jour l’ouvrage d’une année.
D’autres temps, d’autres soins. L’Orient accablé
Ne peut plus soutenir leur effort redoublé.
Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes
De Romains que la guerre enrichit de nos pertes.
Des biens des nations ravisseurs altérés,
Le bruit de nos trésors les a tous attirés :
Ils y courent en foule ; et jaloux l’un de l’autre,
Désertent leur pays pour inonder le nôtre.
Moi seul je leur résiste. Ou lassés, ou soumis,
Ma funeste amitié pèse à tous mes amis :
Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête.
Le grand nom de Pompée assure sa conquête :
C’est l’effroi de l’Asie ; et loin de l’y chercher,
C’est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.
Ce dessein vous surprend ; et vous croyez peut-être
Que le seul désespoir aujourd’hui le fait naître.
J’excuse votre erreur ; et pour être approuvés,
De semblables projets veulent être achevés.
Ne vous figurez point que de cette contrée
Par d’éternels remparts Rome soit séparée.
Je sais tous les chemins par où je dois passer ;
Et si la mort bientôt ne me vient traverser,
Sans reculer plus loin l’effet de ma parole,
Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole.
Doutez-vous que l’Euxin ne me porte en deux jours
Aux lieux où le Danube y vient finir son cours ?
Que du Scythe avec moi l’alliance jurée
De l’Europe en ces lieux ne me livre l’entrée ?
Recueilli dans leurs ports, accru de leurs soldats,
Nous verrons notre camp grossir à chaque pas.
Daces, Pannoniens, la fière Germanie,
Tous n’attendent qu’un chef contre la tyrannie.
Vous avez vu l’Espagne, et surtout les Gaulois,
Contre ces mêmes murs qu’ils ont pris autrefois
Exciter ma vengeance, et jusque dans la Grèce,
Par des ambassadeurs accuser ma paresse.
Ils savent que sur eux prêt à se déborder,
Ce torrent, s’il m’entraîne, ira tout inonder ;
Et vous les verrez tous, prévenant son ravage,
Guider dans l’Italie et suivre mon passage.
C’est là qu’en arrivant, plus qu’en tout le chemin,
Vous trouverez partout l’horreur du nom romain,
Et la triste Italie encor toute fumante
Des feux qu’a rallumés sa liberté mourante.
Non, princes, ce n’est point au bout de l’univers
Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers ;
Et de près inspirant les haines les plus fortes,
Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes.
Ah ! S’ils ont pu choisir pour leur libérateur
Spartacus, un esclave, un vil gladiateur,
S’ils suivent au combat des brigands qui les vengent,
De quelle noble ardeur pensez-vous qu’ils se rangent
Sous les drapeaux d’un roi longtemps victorieux,
Qui voit jusqu’à Cyrus remonter ses aïeux ?
Que dis-je ? En quel état croyez-vous la surprendre ?
Vide de légions qui la puissent défendre
Tandis que tout s’occupe à me persécuter,
Leurs femmes, leurs enfants pourront-ils m’arrêter ?
Marchons ; et dans son sein rejetons cette guerre
Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre.
Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers ;
Qu’ils tremblent, à leur tour, pour leurs propres foyers.
Annibal l’a prédit, croyons-en ce grand homme,
Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome.
Noyons-la dans son sang justement répandu.
Brûlons ce Capitole où j’étais attendu.
Détruisons ses honneurs, et faisons disparaître
La honte de cent rois, et la mienne peut-être ;
Et la flamme à la main effaçons tous ces noms
Que Rome y consacrait à d’éternels affronts.
Voilà l’ambition dont mon âme est saisie.
Ne croyez point pourtant qu’éloigné de l’Asie
J’en laisse les Romains tranquilles possesseurs.
Je sais où je lui dois trouver des défenseurs.
Je veux que d’ennemis partout enveloppée,
Rome rappelle en vain le secours de Pompée.
Le Parthe, des Romains comme moi la terreur,
Consent de succéder à ma juste fureur ;
Prêt d’unir avec moi sa haine et sa famille,
Il me demande un fils pour époux à sa fille.
Cet honneur vous regarde, et j’ai fait choix de vous,
Pharnace : allez, soyez ce bienheureux époux.
Demain, sans différer, je prétends que l’aurore
Découvre mes vaisseaux déjà loin du Bosphore.
Vous que rien n’y retient, partez dès ce moment,
Et méritez mon choix par votre empressement.
Achevez cet hymen ; et repassant l’Euphrate,
Faites voir à l’Asie un autre Mithridate.
Que nos tyrans communs en pâlissent d’effroi,
Et que le bruit à Rome en vienne jusqu’à moi.
Pierre Jean Jouve

Pierre Jean Jouve

L’enorme nom du péché, apostéme

L’enorme nom du péché, apostéme
Le nierez-vous, sur quoi grandit le coeur de "homme,
Plus purulent par les mains inertes des machines
O pleurs! se précipite sur nos têtes
Et comme il est juste aprés que tous les ages
N’ont pas su conquérir l’agneau promis du ciel
L’énorme nom meuttrier et sans verbe
Tombe du ciel! ou tombe le sang du ciel lui-même.
Erreur, apparaissant sur l’automne funèbre
L’échéance des cris des fautes et des crimes
L’œuvre de l’anté-Christ
Le prix des manœuvres des fourberies d’or
Neuves férocités et lichetés anciennes.
Et notre terre prend sa face de Croisé
Pour se battre ainsi que nous l’avons voulue
Sous un ciel de septembre immobile et trés pur
Mais le ciel croule dans le hasard: sauve qui peut
Son corps, et grandit son àme, qui peut.

Tube de feu qui jettes notre entraille aux pierres
Légion! tourbillonne au milieu des drapeaux
Occupe l’air et cherche habitation profonde
Où la bête se dérobe: mais malheur
Au Démon qui ouvrit les chemins de ce sang
Sur les millions de maisons et de chambres
Où s’endormait cheveux mélangés notre amour
Malheur
A la casquette noire a l’œil ensanglanté
A la bouche d’écume
Du Satan de Berlin lui qui fut désigné
Par Dieu pour écraser la coupable innocence
Et mourir écrasé
Sous la lance de l’archange au cœur lointain.

La robe de lin frais qui est celle de France
Se gagnera dans l’horreur des journées
C’est la foule jetée muette dans les flammes
Vêtue de trompés nue de quartier en quartier
Flot des creux et des murs
Sous la chute des statues d’éternité;
Et les vierges de pierre éclatent en extase
Les grands toits rouges éloignant tout le secours
La lettre bienheureuse inscrite sur le sein
De lair incendié;
Les yeux se ferment dans un simple et seul recours à Dieu
Quand d’autres hurlent l’imprécation et la colère
Celui qui fit dix pas indemne, au onziéme pas
Disparaît sous l’effort tenace de la gloire
Et les hauts drapeaux durent encor mais l’art
A dit adieu dans les chevelures des bien-aimées.

O qui as-tu perdu? ton trésor ou tes pierres
La caverne de l’aine amoureuse ou tes chants
Ton àme ton angoisse au milieu des voitures
Quand le soleil dorait la ville, ton espérance
La faute mélangeant enfance et confiance
Ou ton amour de Dieu? Et qui as-tu perdu
Passant qui prends mesure de ta croix
Sur le trottoir ô sans connaissance étendu
O messager de modeste nouvelle
Qu’as-tu perdu? Un univers de la mémoire
Tout ton sang tout ton miroir et tout ton corps
Et la faveur pour toute l’àme de ta mort.

Mais tu n’as pas perdu. Les anges de la guerre
Les exterminateurs! ont mesuré ta face
Mourante et animale auprès du flanc des tours
Dans les rues balayées par l’éventail de pierre;
La muette acceptation de l’homme pur
Elle a rempli leur coupe
Comme ils l’avaient vidée de crachats et de bombes;
Tout le désastre issu du ciel
Il a produit l’aurore des tués
Et l’innocence inoubliable des corps couchés,
Rien n’est perdu: ni de la terre ni des ors
Ni du ciel, ni de la justice, ni des morts.
L’aurore en robe verte inspirée du poète
Qui gagne sur les ponts de la ville de gloire
Entre les tourbillons des derniers incendies
C’est ton àme trés nue vivante jusqu’au noir
Et tu sais tout; que tu traverses les furies
Que tu traverses les airs froids et la poussière
Que tu traverses — jusqu’a l’Eternel troublé!
Car Dieu dur saisit enfin son œuvre de gloire
Comme il veut, renversant des coupés plus incendiaires !
Inconnu, sois heureux
Sois heureux passager de l’horreur de la ville
Et son ciel, passager du profond de la terre
Et bientét avec l’ensanglanté prophète
Tu te tiendras sur le sable de la mer.
Victor Hugo

Victor Hugo

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l’aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l’empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
Il neigeait. Les blessés s’abritaient dans le ventre
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés,
Restés debout en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d’être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n’avait pas de pain et l’on allait pieds nus.
Ce n’étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre,
C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d’ombres sous le ciel noir.
La solitude, vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul ;
Et, chacun se sentant mourir, on était seul.
— Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?
Deux ennemis ! le czar, le nord. Le nord est pire.
On jetait les canons pour brûler les affûts.
Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,
Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.
On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,
Voir que des régiments s’étaient endormis là.
O chutes d’Annibal ! lendemains d’Attila !
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
On s’écrasait aux ponts pour passer les rivières,
On s’endormait dix mille, on se réveillait cent.
Ney, que suivait naguère une armée, à présent
S’évadait, disputant sa montre à trois cosaques.
Toutes les nuits, qui vive ! alerte ! assauts ! attaques !
Ces fantômes prenaient leur fusil, et sur eux
Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,
Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,
D’horribles escadrons, tourbillons d’hommes fauves.
Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.
L’empereur était là, debout, qui regardait.
Il était comme un arbre en proie à la cognée.
Sur ce géant, grandeur jusqu’alors épargnée,
Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ;
Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,
Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,
Il regardait tomber autour de lui ses branches.
Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.
Tandis qu’environnant sa tente avec amour,
Voyant son ombre aller et venir sur la toile,
Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,
Accusaient le destin de lèse-majesté,
Lui se sentit soudain dans l’âme épouvanté.
Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,
L’empereur se tourna vers Dieu ; l’homme de gloire
Trembla ; Napoléon comprit qu’il expiait
Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,
Devant ses légions sur la neige semées :
— Est-ce le châtiment, dit-il, Dieu des armées ? —
Alors il s’entendit appeler par son nom
Et quelqu’un qui parlait dans l’ombre lui dit : Non.
Victor Hugo

Victor Hugo

Lux

Temps futurs ! vision sublime !
Les peuples sont hors de l’abîme.
Le désert morne est traversé.
Après les sables, la pelouse ;
Et la terre est comme une épouse,
Et l’homme est comme un fiancé !

Dès à présent l’œil qui s’élève
Voit distinctement ce beau rêve
Qui sera le réel un jour ;
Car Dieu dénoûra toute chaîne,
Car le passé s’appelle haine
Et l’avenir se nomme amour !

Dès à présent dans nos misères
Germe l’hymen des peuples frères ;
Volant sur nos sombres rameaux,
Comme un frelon que l’aube éveille,
Le progrès, ténébreuse abeille,
Fait du bonheur avec nos maux.

Oh ! voyez ! la nuit se dissipe.
Sur le monde qui s’émancipe,
Oubliant Césars et Capets,
Et sur les nations nubiles,
S’ouvrent dans l’azur, immobiles,
Les vastes ailes de la paix !

O libre France enfin surgie !
O robe blanche après l’orgie !
O triomphe après les douleurs !
Le travail bruit dans les forges,
Le ciel rit, et les rouges-gorges
Chantent dans l’aubépine en fleurs !

La rouille mord les hallebardes.
De vos canons, de vos bombardes
Il ne reste pas un morceau
Qui soit assez grand, capitaines,
Pour qu’on puisse prendre aux fontaines
De quoi faire boire un oiseau.

Les rancunes sont effacées ;
Tous les cœurs, toutes les pensées,
Qu’anime le même dessein,
Ne font plus qu’un faisceau superbe ;
Dieu prend pour lier cette gerbe
La vieille corde du tocsin.

Au fond des deux un point scintille.
Regardez, il grandit, il brille,
Il approche, énorme et vermeil.
O République universelle,
Tu n’es encor que l’étincelle,
Demain tu seras le soleil !…
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