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Poèmes de ce thème

Amour romantique

Rémy Belleau

Rémy Belleau

Douce et belle bouchelette

Douce et belle bouchelette
Plus fraische et plus vermeillette
Que le bouton aiglantin
Au matin,

Plus suave et mieux fleurante
Que l’immortel Amaranthe,
Et plus mignarde cent fois
Que n’est la douce rosee,
Dont la terre est arrosee
Goute à goute au plus doux mois.

Baise-moy ma douce amie,
Baise-moy ma chère vie,
Autant de fois que je voy
Dedans toy

De peurs, de rigueurs, d’audaces,
De cruautez, et de graces,
Et de sous-ris gracieux,
D’amoureaux, et de Cyprines
Dessus tes lèvres pourprines
Et de morts dedans tes yeux.

Autant que les mains cruelles
De ce dieu qui a des aelles
A fiché de traits ardans
Au dedans

De mon cœur : autant encore
Que dessus la rive More
Y a de sablons menus :
Autant que dans l’air se jouënt
D’oiseaux, et de poissons nouënt
Dedans les fleuves cornus.

Autant que de mignardises,
De prisons, et de franchises,
De petits mors, de doux ris,
Et doux cris,

Qui t’ont choisi pour hostesse :
Autant que pour toy, maistresse,
J’ay d’aigreur et de douceur,
De soupirs, d’ennuis, de craintes :
Autant que de justes plaintes
Je couve dedans mon cœur.

Baise-moy donc, ma sucree,
Mon désir, ma Cytheree,
Baise-moy, mignonnement,
Serrement,

Jusques à tant que je die :
Las, je n’en puis plus, ma vie,
Las, mon Dieu, je n’en puis plus !
Lors ta bouchelette retire,
Afin que mort je soupire,
Puis me donne le surplus.

Ainsi, ma douce guerriere,
Mon cœur, mon tout, ma lumière,
Vivons ensemble, vivons,
Et suivons

Les doux sentiers de Jeunesse :
Aussi bien une vieillesse
Nous menace sur le port,
Qui toute courbe et tremblante
Nous attraine chancellante
La maladie et la mort.
René Char

René Char

Artine

Au silence de celle qui laisse rêveur.
Dans le lit qu’on m’avait préparé il y avait: un animal sanguinolent et meurtri, de la taille d’une brioche, un tuyau de plomb, une rafale de vent, un coquillage glacé, une cartouche tirée, deux doigts d’un gant, une tache d’huile; il n’y avait pas de porte de prison, il y avait le goût de l’amertume, un diamant de vitrier, un cheveu, un jour, une chaise cassée, un ver à soie, l’objet volé, une chaîne de pardessus, une mouche verte apprivoisée, une branche de corail, un clou de cordonnier, une roue d’omnibus.
Offrir au passage un verre d’eau à un cavalier lancé à bride abattue sur un hippodrome envahi par la foule suppose, de part et d’autre, un manque absolu d’adresse; Artine apportait aux esprits qu’elle visitait cette sécheresse monumentale.
L’impatient se rendait parfaitement compte de l’ordre des rêves qui hanteraient dorénavant son cerveau, surtout dans le domaine de l’amour où l’activité dévorante se manifestait couramment en dehors du temps sexuel; l’assimilation se développant, la nuit noire, dans les serres bien closes.
Artine traverse sans difficulté le nom d’une ville. C’est le silence qui détache le sommeil.
Les objets désignés et rassemblés sous le nom de nature-précise font partie du décor dans lequel se déroulent les actes d’érotisme des suites fatales, épopée quotidienne et nocturne. Les mondes imaginaires chauds qui circulent sans arrêt dans la campagne à l’époque des moissons rendent l’œil agressif et la solitude intolérable à celui qui dispose du pouvoir de destruction. Pour les extraordinaires bouleversements il est
L’état de léthargie qui précédait Artine apportait les éléments indispensables à la projection d’impressions saisissantes sur l’écran de ruines flottantes: édredon en flammes prétipité dans l’insondable gouffre de ténèbres en perpétuel mouvement.
Artine gardait en dépit des animaux et des cyclones une intarissable fraîcheur. A la promenade, c’était la transparence absolue.
A beau surgir au milieu de la plus active dépression l’appareil de la beauté d’Artine, les esprits curieux demeurent des esprits furieux, les esprits indifférents des esprits extrêmement curieux.
Les apparitions d’Artine dépassaient le cadre de ces contrées du sommeil, où le pour et le pour sont animés d’une égale et meurtrière violence. Elles évoluaient dans les plis d’une soie brûlante peuplée d’arbres aux feuilles de cendre.
La voiture à chevaux lavée et remise à neuf l’emportait presque toujours sur l’appartement tapissé de salpêtre lorsqu’il s’agissait d’accueillir durant une soirée interminable
Washed and renovated, the horse-drawn carriage nearly always triumphed over the saltpetre-papered apartment when it was a case of playing host through an interminable evening to la multitude des ennemis mortels d’Artine. Le visage de bois mort était particulièrement odieux. La course haletante de deux amants au hasard des grands chemins devenait tout à coup une distraction suffisante pour permettre au drame de se dérouler, derechef, à del ouvert.
Quelquefois une manoeuvre maladroite faisait tomber sur la gorge d’Artine une tête qui n’était pas la mienne. L’énorme bloc de soufre se consumait alors lentement, sans fumée, présence en soi et immobilité vibrante.
Le livre ouvert sur les genoux d’Artine était seulement lisible les jours sombres. A intervalles irréguliers les héros venaient apprendre les malheurs qui allaient à nouveau fondre sur eux, les voies multiples et terrifiantes dans lesquelles leur irréprochable destinée allait à nouveau s’engager. Uniquement soucieux de la Fatalité, ils étaient pour la plupart d’un physique agréable. Ils se déplaçaient avec lenteur, se montraient peu loquaces. Ils exprimaient
Le poète a tué son modèle.
Renée Vivien

Renée Vivien

Ainsi je parlerai…

Si le Seigneur penchait son front sur mon trépas,
Je lui dirais : « Ô Christ, je ne te connais pas.

« Seigneur, ta stricte loi ne fut jamais la mienne,
Et je vécus ainsi qu’une simple païenne.

« Vois l’ingénuité de mon cœur pauvre et nu.
Je ne te connais point. Je ne t’ai point connu.

« J’ai passé comme l’eau, j’ai fui comme le sable.
Si j’ai péché, jamais je ne fus responsable.

« Le monde était autour de moi, tel un jardin.
Je buvais l’aube claire et le soir cristallin.

« Le soleil me ceignait de ses plus vives flammes,
Et l’amour m’inclina vers la beauté des femmes.

« Voici, le large ciel s’étalait comme un dais.
Une vierge parut sur mon seuil. J’attendais.

« La nuit tomba… Puis le matin nous a surprises
Maussadement, de ses maussades lueurs grises.

« Et dans mes bras qui la pressaient elle a dormi
Ainsi que dort l’amante aux bras de son ami.

« Depuis lors j’ai vécu dans le trouble du rêve,
Cherchant l’éternité dans la minute brève.

« Je ne vis point combien ces yeux clairs restaient froids,
Et j’aimai cette femme, au mépris de tes lois.

« Comme je ne cherchais que l’amour, obsédée
Par un regard, les gens de bien m’ont lapidée.

« Moi, je n’écoutai plus que la voix que j’aimais,
Ayant compris que nul ne comprendrait jamais.

« Pourtant, la nuit approche, et mon nom périssable
S’efface, tel un mot qu’on écrit sur le sable.

« L’ardeur des lendemains sait aussi décevoir :
Nul ne murmurera mes strophes, vers le soir.

« Vois, maintenant, Seigneur, juge-moi. Car nous sommes
Face à face, devant le silence des hommes.

« Autant que doux, l’amour me fut jadis amer,
Et je n’ai mérité ni le ciel ni l’enfer.

« Je n’ai point recueilli les cantiques des anges,
Pour avoir entendu jadis des chants étranges,

« Les chants de ce Lesbos dont les chants se sont tus.
Je n’ai point célébré comme il sied tes vertus.

« Mais je ne tentai point de révolte farouche :
Le baiser fut le seul blasphème de ma bouche.

« Laisse-moi, me hâtant vers le soir bienvenu,
Rejoindre celles-là qui ne t’ont point connu !

« Psappha, les doigts errants sur la lyre endormie,
S’étonnerait de la beauté de mon amie,

« Et la vierge de mon désir, pareille aux lys,
Lui semblerait plus belle et plus blanche qu’Atthis.

« Nous, le chœur, retenant notre commune haleine,
Écouterions la voix qu’entendit Mytilène,

« Et nous préparerions les fleurs et le flambeau,
Nous qui l’avons aimée en un siècle moins beau.

« Celle-là sut verser, parmi l’or et les soies
Des couches molles, le nektar rempli de joies.

« Elle nous chanterait, dans son langage clair,
Ce verger lesbien qui s’ouvre sur la mer,

« Ce doux verger plein de cigales, d’où s’échappe,
Vibrant comme une voix, le parfum de la grappe.

« Nos robes ondoieraient parmi les blancs péplos
D’Atthis et de Timas, d’Éranna de Télos,

« Et toutes celles-là dont le nom seul enchante
S’assembleraient autour de l’Aède qui chante !

« Voici, me sentant près de l’heure du trépas,
J’ose ainsi te parler, Toi qu’on ne connaît pas.

« Pardonne-moi, qui fus une simple païenne !
Laisse-moi retourner vers la splendeur ancienne

« Et, puisque enfin l’instant éternel est venu,
Rejoindre celles-là qui ne t’ont point connu. »
Robert Desnos

Robert Desnos

La Voix de Robert Desnos

Si semblable à la fleur et au courant d’air
au cours d’eau aux ombres passagères
au sourire entrevu ce fameux soir à minuit
si semblable à tout au bonheur et à la tristesse
c’est le minuit passé dressant son torse nu au-dessus des beffrois et des peupliers
j’appelle à moi ceux-là perdus dans les campagnes
les vieux cadavres les jeunes chênes coupés
les lambeaux d’étoffe pourrissant sur la terre et le linge séchant aux alentours des fermes
j’appelle à moi les tornades et les ouragans
les tempêtes les typhons les cyclones
les raz de marée
les tremblements de terre
j’appelle à moi la fumée des volcans et celle des cigarettes

les ronds de fumée des cigares de luxe
j’appelle à moi les amours et les amoureux
j’appelle à moi les vivants et les morts
j’appelle les fossoyeurs j’appelle les assassins
j’appelle les bourreaux j’appelle les pilotes les maçons et les architectes
les assassins
j’appelle la chair
j’appelle celle que j’aime
j’appelle celle que j’aime
j’appelle celle que j’aime
le minuit triomphant déploie ses ailes de satin et se pose sur mon lit
les beffrois et les peupliers se plient à mon désir
ceux-là s’écroulent ceux-là s’affaissent
les perdus dans la campagne se retrouvent en me trouvant
les vieux cadavres ressuscitent à ma voix
les jeunes chênes coupés se couvrent de verdure
les lambeaux d’étoffe pourrissant dans la terre et sur la terre
claquent à ma voix comme l’étendard de la révolte

le linge séchant aux alentours des fermes habille d’adorables femmes que je n’adore pas
qui viennent à moi
obéissent à ma voix et m’adorent
les tornades tournent dans ma bouche
les ouragans rougissent s’il est possible mes lèvres
les tempêtes grondent à mes pieds
les typhons s’il est possible me dépeignent
je reçois les baisers d’ivresse des cyclones
les raz de marée viennent mourir à mes pieds
les tremblements de terre ne m’ébranlent pas mais font tout crouler à mon ordre
la fumée des volcans me vêt de ses vapeurs
et celle des cigarettes me parfume
et les ronds de fumée des cigares me couronnent
les amours et l’amour si longtemps poursuivis se réfugient en moi
les amoureux écoutent ma voix
les vivants et les morts se soumettent et me saluent les premiers froidement les seconds familièrement
les fossoyeurs abandonnent les tombes à peine creusées et

déclarent que moi seul puis commander leurs nocturnes travaux
les assassins me saluent
les bourreaux invoquent la révolution
invoquent ma voix
invoquent mon nom
les pilotes se guident sur mes yeux
les maçons ont le vertige en m’écoutant
les architectes partent pour le désert
les assassins me bénissent
la chair palpite à mon appel

celle que j’aime ne m’écoute pas
celle que j’aime ne m’entend pas
celle que j’aime ne me répond pas.
Saint-John Perse

Saint-John Perse

Étroits sont les vaisseaux

«… Amour, amour, qui tiens si haut le cri de ma naissance, qu’il est de mer en marche vers l’Amante ! Vigne foulée sur toutes grèves, bienfait d’écume en toute chair, et chant de bulles sur les sables. Hommage, hommage à la Vivacité divine!

« Toi, l’homme avide, me dévêts : maître plus calme qu’à son bord le maître du navire. Et tant de toile se défait, il n’est plus femme qu’agréée. S’ouvre l’Été, qui vit de mer. Et mon cœur t’ouvre femme plus fraîche que l’eau verte : semence et sève de douceur, l’acide avec le lait mêlé, le sel avec le sang très vif, et l’or et l’iode, et la saveur aussi du cuivre et son principe d’amertume — toute la mer en moi portée comme dans l’urne mater-

«Et sur la grève de mon corps l’homme né de mer s’est allongé. Qu’il rafraîchisse son visage à même la source sous les sables ; et se réjouisse sur mon aire, comme le dieu tatoué de fougère mâle... Mon amour, as-tu soif? Je suis femme à tes lèvres plus neuve que la soif. Et mon visage entre tes mains comme aux mains fraîches du naufrage, ah! qu’il te soit dans la nuit chaude fraîcheur d’amande et saveur d’aube, et connaissance première du fruit sur la rive étrangère.

« J’ai rêvé, l’autre soir, d’îles plus vertes que le songe. Et les navigateurs descendent au rivage en quête d’une eau bleue ; ils voient — c’est le reflux — le lit refait des sables ruisselants : la mer arborescente y laisse, s’enlisant, ces pures empreintes capillaires, comme de grandes palmes suppliciées, de grandes filles extasiées qu’elle couche en larmes dans leurs pagnes et dans leurs tresses dénouées.

« Et ce sont là figurations du songe. Mais toi l’homme au front droit, couché dans la réalité du songe, tu bois à même la bouche ronde, et sais son revêtement punique : chair de grenade et cœur d’oponce, figue d’Afrique et fruit d’Asie… Fruits de la femme, Ôô mon amour, sont plus que fruits de mer : de moi non peinte ni parée, reçois les arrhes de l’Été de mer. »

«… Au cœur de l’homme, solitude. Étrange l’homme, sans rivage, près de la femme, riveraine. Et mer moi-même à ton orient, comme à ton sable d’or mêlé, que j’aille encore et tarde, sur ta rive, dans le déroulement très lent de tes anneaux d’argile — femme qui se fait et se défait avec la vague qui l’engendre… « Et toi plus chaste d’être plus nue, de tes seules mains vêtue, tu n’es point Vierge des grands fonds, Victoire de bronze ou de pierre blanche que l’on ramène, avec l’amphore, dans les grandes mailles chargées d’algues des tâcherons de mer; mais chair de femme à mon visage, chaleur de femme sous mon flair, et femme qu’éclaire son arôme comme la flamme de feu rose entre les doigts mi-joints.

« Et comme le sel est dans le blé, la mer en toi dans son principe, la chose en toi qui fut de mer, t’a fait ce goût de femme heureuse et qu’on approche. Et ton visage est renversé, ta bouche est fruit à consommer, à fond de barque, dans la nuit. Libre mon souffle sur ta gorge, et la montée, de toutes parts, des nappes du désir, comme aux marées de lune proche, lorsque la terre femelle s’ouvre à la mer salace et souple, ornée de bulles, jusqu’en ses mares, ses maremmes, et la mer haute dans l’herbage fait son bruit de noria, la nuit est pleine d’éclosions…

« Ô mon amour au goût de mer, que d’autres paissent loin de mer l’églogue au fond des vallons clos — menthes, mélisse et mélilot, tiédeurs d’alysse et d’origan — et l’un y parle d’abeillage et l’autre y traite d’agnelage, et la brebis feutrée baise la terre au bas des murs de pollen noir. Dans le temps où les pêches se nouent, et les liens sont triés pour la vigne, moi j’ai tranché le nœud de chanvre qui tient la coque sur son ber, à son berceau de bois. Et mon amour est sur les mers! et ma brûlure est sur les mers!.…

« Étroits sont les vaisseaux, étroite l’alliance ; et plus étroite ta mesure, Ô corps fidèle de l’Amante… Et qu’est ce corps lui-même, qu’image et forme du navire? nacelle et nave, et nef votive, jusqu’en son ouverture médiane ; instruit en forme de carène, et sur ses courbes façonné, ployant le double arceau d’ivoire au vœu des courbes nées de mer… Les assembleurs de coques, en tout temps, ont eu cette façon de lier la quille au jeu des couples et varangues.

« Vaisseau, mon beau vaisseau, qui cède sur ses couples et porte la charge d’une nuit d’homme, tu m’es vaisseau qui porte roses. Tu romps sur l’eau chaîne d’offrandes. Et nous voici, contre la mort, sur les chemins d’acanthes noires de la mer écarlate. Immense l’aube appelée mer, immense l’étendue des eaux, et sur la terre faite songe à nos confins violets, toute la houle au loin qui lève et se couronne d’hyacinthes comme un peuple d’amants!

«Il n’est d’usurpation plus haute qu’au vaisseau de l’amour. »