Poèmes de ce thème
Amour romantique
Pierre de Ronsard
Mignonne, allons voir si la rose
Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
À point perdu cette vêprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vôtre pareil.
Las ! Voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las ! las ! ses beautés laissé choir !
O vraiment marâtre Nature,
Puisqu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
À point perdu cette vêprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vôtre pareil.
Las ! Voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las ! las ! ses beautés laissé choir !
O vraiment marâtre Nature,
Puisqu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
Pierre de Ronsard
QUand à longs traits je boy l’amoureuse etincelle
QUand à longs traits je boy l’amoureuse étincelle
Qui sort de tes beaux yeux, les miens sont esblouïs.
D’esprit ny de raison troublé je ne jouïs,
Et comme yvre d’amour tout le corps me chancelle.
Le cœur me bat au sein, ma chaleur naturelle
Se refroidit de peur, mes sens esvanouïs
Se perdent tout en l’air, tant tu te resjouïs
D’acquérir par ma mort le surnom de cruelle.
Tes regards foudroyans me percent de leurs rais
La peau, le corps, le cœur, comme pointes de trais
Que je sens dedans l’âme, et quand je me veux plaindre,
Ou demander mercy du mal que je reçois,
Si bien ta cruauté me reserre la vois,
Que je n’ose parler, tant tes yeux me font craindre.
Qui sort de tes beaux yeux, les miens sont esblouïs.
D’esprit ny de raison troublé je ne jouïs,
Et comme yvre d’amour tout le corps me chancelle.
Le cœur me bat au sein, ma chaleur naturelle
Se refroidit de peur, mes sens esvanouïs
Se perdent tout en l’air, tant tu te resjouïs
D’acquérir par ma mort le surnom de cruelle.
Tes regards foudroyans me percent de leurs rais
La peau, le corps, le cœur, comme pointes de trais
Que je sens dedans l’âme, et quand je me veux plaindre,
Ou demander mercy du mal que je reçois,
Si bien ta cruauté me reserre la vois,
Que je n’ose parler, tant tes yeux me font craindre.
Pierre de Ronsard
Quand au temple nous serons
Quand au temple nous serons
Agenouillés, nous ferons
Les dévots selon la guise
De ceux qui pour louer
Dieu Humbles se courbent au lieu
Le plus secret de l’Église.
Mais quand au lit nous serons
Entrelacés, nous ferons
Les lascifs selon les guises
Des Amants qui librement
Pratiquent folâtrement
Dans les draps cent mignardises.
Pourquoi donque, quand je veux
Ou mordre tes beaux cheveux,
Ou baiser ta bouche aimée,
Ou toucher à ton beau sein,
Contrefais-tu la nonnain
Dedans un cloître enfermée ?
Pour qui gardes-tu tes yeux
Et ton sein délicieux,
Ton front, ta lèvre jumelle ?
En veux-tu baiser Pluton
Là-bas, après que Charon
T’aura mise en sa nacelle ?
Après ton dernier trépas,
Grêle, tu n’auras là-bas
Qu’une bouchette blêmie ;
Et quand mort je te verrais
Aux Ombres je n’avou’rais
Que jadis tu fus m’amie.
Ton test n’aura plus de peau,
Ni ton visage si beau
N’aura veines ni artères :
Tu n’auras plus que les dents
Telles qu’on les voit dedans
Les têtes de cimeteres.
Donque tandis que tu vis,
Change, Maîtresse, d’avis,
Et ne m’épargne ta bouche.
Incontinent tu mourras,
Lors tu te repentiras
De m’avoir été farouche.
Ah, je meurs ! Ah, baise-moi !
Ah, Maîtresse, approche-toi !
Tu fuis comme un faon qui tremble.
Au moins souffre que ma main
S’ébatte un peu dans ton sein,
Où plus bas, si bon te semble.
Agenouillés, nous ferons
Les dévots selon la guise
De ceux qui pour louer
Dieu Humbles se courbent au lieu
Le plus secret de l’Église.
Mais quand au lit nous serons
Entrelacés, nous ferons
Les lascifs selon les guises
Des Amants qui librement
Pratiquent folâtrement
Dans les draps cent mignardises.
Pourquoi donque, quand je veux
Ou mordre tes beaux cheveux,
Ou baiser ta bouche aimée,
Ou toucher à ton beau sein,
Contrefais-tu la nonnain
Dedans un cloître enfermée ?
Pour qui gardes-tu tes yeux
Et ton sein délicieux,
Ton front, ta lèvre jumelle ?
En veux-tu baiser Pluton
Là-bas, après que Charon
T’aura mise en sa nacelle ?
Après ton dernier trépas,
Grêle, tu n’auras là-bas
Qu’une bouchette blêmie ;
Et quand mort je te verrais
Aux Ombres je n’avou’rais
Que jadis tu fus m’amie.
Ton test n’aura plus de peau,
Ni ton visage si beau
N’aura veines ni artères :
Tu n’auras plus que les dents
Telles qu’on les voit dedans
Les têtes de cimeteres.
Donque tandis que tu vis,
Change, Maîtresse, d’avis,
Et ne m’épargne ta bouche.
Incontinent tu mourras,
Lors tu te repentiras
De m’avoir été farouche.
Ah, je meurs ! Ah, baise-moi !
Ah, Maîtresse, approche-toi !
Tu fuis comme un faon qui tremble.
Au moins souffre que ma main
S’ébatte un peu dans ton sein,
Où plus bas, si bon te semble.
Pierre de Ronsard
Si je trépasse entre tes bras, Madame…
Si je trépasse entre tes bras, Madame,
Je suis content : aussi ne veux-je avoir
Plus grand honneur au monde, que me voir,
En te baisant, dans ton sein rendre l’âme.
Celui dont Mars la poitrine renflamme,
Aille à la guerre, et d’ans et de pouvoir
Tout furieux, s’ébate à recevoir
En sa poitrine une espagnole lame.
Moi plus couard, je ne requiers sinon,
Après cent ans sans gloire et sans renom,
Mourir oisif en ton giron, Cassandre.
Car je me trompe, ou c’est plus de bonheur
D’ainsi mourir, que d’avoir tout l’honneur,
Et vivre peu, d’un monarque Alexandre.
Je suis content : aussi ne veux-je avoir
Plus grand honneur au monde, que me voir,
En te baisant, dans ton sein rendre l’âme.
Celui dont Mars la poitrine renflamme,
Aille à la guerre, et d’ans et de pouvoir
Tout furieux, s’ébate à recevoir
En sa poitrine une espagnole lame.
Moi plus couard, je ne requiers sinon,
Après cent ans sans gloire et sans renom,
Mourir oisif en ton giron, Cassandre.
Car je me trompe, ou c’est plus de bonheur
D’ainsi mourir, que d’avoir tout l’honneur,
Et vivre peu, d’un monarque Alexandre.
Pierre de Ronsard
Stances
. . . . . .
Je ressemble au Démon qui ne se veut charger
D’un corps, ou s’il a corps ce n’est qu’un air leger,
Pareil à ces vapeurs subtiles et menues,
Que le Soleil desseiche aux chauds jours de l’esté.
Le mien, du seul penser promptement emporté,
Distilé par l’Amour se perd dedans les nues.
Le Peintre qui premier fit d’Amour le tableau,
Et premier le peignit plumeux comme un oiseau,
Cognut bien sa nature en luy baillant des ailes,
Non pour être inconstant, leger ne vicieux,
Mais comme nay du Ciel, pour retourner aux Cieux,
Et monter au sejour des choses les plus belles.
La matiere de l’homme est pesante, et ne peut
Suivre l’esprit en hault, lors que l’esprit le veut,
Si Amour, la purgeant de sa flame estrangere,
N’affine son mortel. Voilà, Dame, pourquoy
Je cognois pat raison que n’aimez tant que moy :
Si vous aimiez autant, vous seriez plus legere.
Entre les Dieux au Ciel mon corps s’iroit assoir,
Si vous suiviez mon vol quand nous ballons au soir
Flanc à flanc, main à main, imitant l’Androgyne,
Tous deux dançans la Volte, ainsi que les Jumeaux,
Prendrions place au séjour des Astres les plus beaux,
Et serions dits d’Amour à jamais le beau Signe.
. . . . . .
Je ressemble au Démon qui ne se veut charger
D’un corps, ou s’il a corps ce n’est qu’un air leger,
Pareil à ces vapeurs subtiles et menues,
Que le Soleil desseiche aux chauds jours de l’esté.
Le mien, du seul penser promptement emporté,
Distilé par l’Amour se perd dedans les nues.
Le Peintre qui premier fit d’Amour le tableau,
Et premier le peignit plumeux comme un oiseau,
Cognut bien sa nature en luy baillant des ailes,
Non pour être inconstant, leger ne vicieux,
Mais comme nay du Ciel, pour retourner aux Cieux,
Et monter au sejour des choses les plus belles.
La matiere de l’homme est pesante, et ne peut
Suivre l’esprit en hault, lors que l’esprit le veut,
Si Amour, la purgeant de sa flame estrangere,
N’affine son mortel. Voilà, Dame, pourquoy
Je cognois pat raison que n’aimez tant que moy :
Si vous aimiez autant, vous seriez plus legere.
Entre les Dieux au Ciel mon corps s’iroit assoir,
Si vous suiviez mon vol quand nous ballons au soir
Flanc à flanc, main à main, imitant l’Androgyne,
Tous deux dançans la Volte, ainsi que les Jumeaux,
Prendrions place au séjour des Astres les plus beaux,
Et serions dits d’Amour à jamais le beau Signe.
. . . . . .
Pierre Reverdy
Chauffage central
Une petite lumière
Tu vois une petite lumière descendre sur ton ventre pour t’éclairer
– Une femme s’étire comme une fusée –
Au coin là-bas une ombre lit
Ses pieds libres sont trop jolis
Court-circuit au cœur
Une panne au moteur
Quel aimant me soutient
Mes yeux et mon amour se trompent de chemin
Un rien
Un feu que l’on rallume et qui s’éteint
J’ai assez du vent
J’ai assez du ciel
Au fond tout ce qu’on voit est artificiel
Même ta bouche
Pourtant j’ai chaud là où ta main me touche
La porte est ouverte et je n’entre pas
Je vois ton visage et je n’y crois pas
Tu es pâle
Un soir qu’on était triste on a pleuré sur une malle
Là-bas des hommes riaient
Des enfants presque nus parfois se promenaient
L’eau était claire
Un fil de cuivre rouge y conduit la lumière
Le soleil et ton coeur sont de même matière
Tu vois une petite lumière descendre sur ton ventre pour t’éclairer
– Une femme s’étire comme une fusée –
Au coin là-bas une ombre lit
Ses pieds libres sont trop jolis
Court-circuit au cœur
Une panne au moteur
Quel aimant me soutient
Mes yeux et mon amour se trompent de chemin
Un rien
Un feu que l’on rallume et qui s’éteint
J’ai assez du vent
J’ai assez du ciel
Au fond tout ce qu’on voit est artificiel
Même ta bouche
Pourtant j’ai chaud là où ta main me touche
La porte est ouverte et je n’entre pas
Je vois ton visage et je n’y crois pas
Tu es pâle
Un soir qu’on était triste on a pleuré sur une malle
Là-bas des hommes riaient
Des enfants presque nus parfois se promenaient
L’eau était claire
Un fil de cuivre rouge y conduit la lumière
Le soleil et ton coeur sont de même matière
Pierre Reverdy
Couloir
Nous sommes deux
Sur la même ligne où tout se suit
Dans les méandres de la nuit
Une parole est au milieu
Deux bouches qui ne se voient pas
Un bruit de pas
Un corps léger glisse vers l’autre
La porte tremble
Une main passe
On voudrait ouvrir
Le rayon clair se tient debout
Là devant moi
Et c’est le feu qui nous sépare
Dans l’ombre où ton profil s’égare
Une minute sans respirer
Ton souffle en passant m’a brûlé
Sur la même ligne où tout se suit
Dans les méandres de la nuit
Une parole est au milieu
Deux bouches qui ne se voient pas
Un bruit de pas
Un corps léger glisse vers l’autre
La porte tremble
Une main passe
On voudrait ouvrir
Le rayon clair se tient debout
Là devant moi
Et c’est le feu qui nous sépare
Dans l’ombre où ton profil s’égare
Une minute sans respirer
Ton souffle en passant m’a brûlé
Pierre Jean Jouve
Helene dit
Conduis-moi dans ce couloir de nuit
Amant pur amant ténébreux
Prés des palais ensevelis par la nostalgie
Sous les forêts de chair d’odeur et de suave
Entrecoupées par le marbre des eaux
Les plus terribles que l’on ait vues! Et qui es-tu
Inexprimable fils et pur plaisir
Qui caches le membre rouge sous ton manteau
Que veux-tu prendre sur mon sein qui fut vivant
Dedans mon pli chargé des ombres de la mort
Pourquoi viens-tu a l’épaisseur de mes vallées de pierre ?
POESIES, Matière Céleste (Hélène).
Amant pur amant ténébreux
Prés des palais ensevelis par la nostalgie
Sous les forêts de chair d’odeur et de suave
Entrecoupées par le marbre des eaux
Les plus terribles que l’on ait vues! Et qui es-tu
Inexprimable fils et pur plaisir
Qui caches le membre rouge sous ton manteau
Que veux-tu prendre sur mon sein qui fut vivant
Dedans mon pli chargé des ombres de la mort
Pourquoi viens-tu a l’épaisseur de mes vallées de pierre ?
POESIES, Matière Céleste (Hélène).
Pierre Jean Jouve
Lamentations au cerf
Sanglant comme la nuit, admirable en effroi, et sensible
Sans bruit, tu meurs à notre approche.
Apparais sur le douloureux et le douteux
Si rapide impuissant de sperme et de sueur
Qu’ait été le chasseur; si coupable son
Ombre et si faible l’amour
Qu’il avait! Apparais dans un corps
Pelage vrai et
Chaud, toi qui passes la mort.
Oui toi dont les blessures
Marquent les trous de notre vrai amour
A force de nos coups, apparais et reviens
Malgré l’amour, malgré que
Crache la blessure.
Sans bruit, tu meurs à notre approche.
Apparais sur le douloureux et le douteux
Si rapide impuissant de sperme et de sueur
Qu’ait été le chasseur; si coupable son
Ombre et si faible l’amour
Qu’il avait! Apparais dans un corps
Pelage vrai et
Chaud, toi qui passes la mort.
Oui toi dont les blessures
Marquent les trous de notre vrai amour
A force de nos coups, apparais et reviens
Malgré l’amour, malgré que
Crache la blessure.
Rémy Belleau
Douce et belle bouchelette
Douce et belle bouchelette
Plus fraische et plus vermeillette
Que le bouton aiglantin
Au matin,
Plus suave et mieux fleurante
Que l’immortel Amaranthe,
Et plus mignarde cent fois
Que n’est la douce rosee,
Dont la terre est arrosee
Goute à goute au plus doux mois.
Baise-moy ma douce amie,
Baise-moy ma chère vie,
Autant de fois que je voy
Dedans toy
De peurs, de rigueurs, d’audaces,
De cruautez, et de graces,
Et de sous-ris gracieux,
D’amoureaux, et de Cyprines
Dessus tes lèvres pourprines
Et de morts dedans tes yeux.
Autant que les mains cruelles
De ce dieu qui a des aelles
A fiché de traits ardans
Au dedans
De mon cœur : autant encore
Que dessus la rive More
Y a de sablons menus :
Autant que dans l’air se jouënt
D’oiseaux, et de poissons nouënt
Dedans les fleuves cornus.
Autant que de mignardises,
De prisons, et de franchises,
De petits mors, de doux ris,
Et doux cris,
Qui t’ont choisi pour hostesse :
Autant que pour toy, maistresse,
J’ay d’aigreur et de douceur,
De soupirs, d’ennuis, de craintes :
Autant que de justes plaintes
Je couve dedans mon cœur.
Baise-moy donc, ma sucree,
Mon désir, ma Cytheree,
Baise-moy, mignonnement,
Serrement,
Jusques à tant que je die :
Las, je n’en puis plus, ma vie,
Las, mon Dieu, je n’en puis plus !
Lors ta bouchelette retire,
Afin que mort je soupire,
Puis me donne le surplus.
Ainsi, ma douce guerriere,
Mon cœur, mon tout, ma lumière,
Vivons ensemble, vivons,
Et suivons
Les doux sentiers de Jeunesse :
Aussi bien une vieillesse
Nous menace sur le port,
Qui toute courbe et tremblante
Nous attraine chancellante
La maladie et la mort.
Plus fraische et plus vermeillette
Que le bouton aiglantin
Au matin,
Plus suave et mieux fleurante
Que l’immortel Amaranthe,
Et plus mignarde cent fois
Que n’est la douce rosee,
Dont la terre est arrosee
Goute à goute au plus doux mois.
Baise-moy ma douce amie,
Baise-moy ma chère vie,
Autant de fois que je voy
Dedans toy
De peurs, de rigueurs, d’audaces,
De cruautez, et de graces,
Et de sous-ris gracieux,
D’amoureaux, et de Cyprines
Dessus tes lèvres pourprines
Et de morts dedans tes yeux.
Autant que les mains cruelles
De ce dieu qui a des aelles
A fiché de traits ardans
Au dedans
De mon cœur : autant encore
Que dessus la rive More
Y a de sablons menus :
Autant que dans l’air se jouënt
D’oiseaux, et de poissons nouënt
Dedans les fleuves cornus.
Autant que de mignardises,
De prisons, et de franchises,
De petits mors, de doux ris,
Et doux cris,
Qui t’ont choisi pour hostesse :
Autant que pour toy, maistresse,
J’ay d’aigreur et de douceur,
De soupirs, d’ennuis, de craintes :
Autant que de justes plaintes
Je couve dedans mon cœur.
Baise-moy donc, ma sucree,
Mon désir, ma Cytheree,
Baise-moy, mignonnement,
Serrement,
Jusques à tant que je die :
Las, je n’en puis plus, ma vie,
Las, mon Dieu, je n’en puis plus !
Lors ta bouchelette retire,
Afin que mort je soupire,
Puis me donne le surplus.
Ainsi, ma douce guerriere,
Mon cœur, mon tout, ma lumière,
Vivons ensemble, vivons,
Et suivons
Les doux sentiers de Jeunesse :
Aussi bien une vieillesse
Nous menace sur le port,
Qui toute courbe et tremblante
Nous attraine chancellante
La maladie et la mort.
René Char
A ∗∗∗
Tu es mon amour depuis tant d’années,
Mon vertige devant tant d’attente,
Que rien ne peut vieillir, froidir;
Même ce qui attendait notre mort,
Ou lentement sut nous combattre,
Même ce qui nous est étranger,
Et mes éclipses et mes retours.
Fermée comme un volet de buis
Une extrême chance compacte
Est notre chaîne de montagnes,
Notre comprimante splendeur.
Je dis chance, ô ma martelée;
Chacun de nous peut recevoir
La part du mystère de l’autre
Sans en répandre le secret;
Et la douleur qui vient d’ailleurs
Trouve enfin sa séparation
Dans la chair de notre unité,
Trouve enfin sa route solaire
Au centre de notre nuée
Qu’elle déchire et recommence.
Je dis chance comme je le sens.
Tu as élevé le sommet
Que devra franchir mon attente
Quand demain disparaîtra.
Mon vertige devant tant d’attente,
Que rien ne peut vieillir, froidir;
Même ce qui attendait notre mort,
Ou lentement sut nous combattre,
Même ce qui nous est étranger,
Et mes éclipses et mes retours.
Fermée comme un volet de buis
Une extrême chance compacte
Est notre chaîne de montagnes,
Notre comprimante splendeur.
Je dis chance, ô ma martelée;
Chacun de nous peut recevoir
La part du mystère de l’autre
Sans en répandre le secret;
Et la douleur qui vient d’ailleurs
Trouve enfin sa séparation
Dans la chair de notre unité,
Trouve enfin sa route solaire
Au centre de notre nuée
Qu’elle déchire et recommence.
Je dis chance comme je le sens.
Tu as élevé le sommet
Que devra franchir mon attente
Quand demain disparaîtra.
René Char
Artine
Au silence de celle qui laisse rêveur.
Dans le lit qu’on m’avait préparé il y avait: un animal sanguinolent et meurtri, de la taille d’une brioche, un tuyau de plomb, une rafale de vent, un coquillage glacé, une cartouche tirée, deux doigts d’un gant, une tache d’huile; il n’y avait pas de porte de prison, il y avait le goût de l’amertume, un diamant de vitrier, un cheveu, un jour, une chaise cassée, un ver à soie, l’objet volé, une chaîne de pardessus, une mouche verte apprivoisée, une branche de corail, un clou de cordonnier, une roue d’omnibus.
Offrir au passage un verre d’eau à un cavalier lancé à bride abattue sur un hippodrome envahi par la foule suppose, de part et d’autre, un manque absolu d’adresse; Artine apportait aux esprits qu’elle visitait cette sécheresse monumentale.
L’impatient se rendait parfaitement compte de l’ordre des rêves qui hanteraient dorénavant son cerveau, surtout dans le domaine de l’amour où l’activité dévorante se manifestait couramment en dehors du temps sexuel; l’assimilation se développant, la nuit noire, dans les serres bien closes.
Artine traverse sans difficulté le nom d’une ville. C’est le silence qui détache le sommeil.
Les objets désignés et rassemblés sous le nom de nature-précise font partie du décor dans lequel se déroulent les actes d’érotisme des suites fatales, épopée quotidienne et nocturne. Les mondes imaginaires chauds qui circulent sans arrêt dans la campagne à l’époque des moissons rendent l’œil agressif et la solitude intolérable à celui qui dispose du pouvoir de destruction. Pour les extraordinaires bouleversements il est
L’état de léthargie qui précédait Artine apportait les éléments indispensables à la projection d’impressions saisissantes sur l’écran de ruines flottantes: édredon en flammes prétipité dans l’insondable gouffre de ténèbres en perpétuel mouvement.
Artine gardait en dépit des animaux et des cyclones une intarissable fraîcheur. A la promenade, c’était la transparence absolue.
A beau surgir au milieu de la plus active dépression l’appareil de la beauté d’Artine, les esprits curieux demeurent des esprits furieux, les esprits indifférents des esprits extrêmement curieux.
Les apparitions d’Artine dépassaient le cadre de ces contrées du sommeil, où le pour et le pour sont animés d’une égale et meurtrière violence. Elles évoluaient dans les plis d’une soie brûlante peuplée d’arbres aux feuilles de cendre.
La voiture à chevaux lavée et remise à neuf l’emportait presque toujours sur l’appartement tapissé de salpêtre lorsqu’il s’agissait d’accueillir durant une soirée interminable
Washed and renovated, the horse-drawn carriage nearly always triumphed over the saltpetre-papered apartment when it was a case of playing host through an interminable evening to la multitude des ennemis mortels d’Artine. Le visage de bois mort était particulièrement odieux. La course haletante de deux amants au hasard des grands chemins devenait tout à coup une distraction suffisante pour permettre au drame de se dérouler, derechef, à del ouvert.
Quelquefois une manoeuvre maladroite faisait tomber sur la gorge d’Artine une tête qui n’était pas la mienne. L’énorme bloc de soufre se consumait alors lentement, sans fumée, présence en soi et immobilité vibrante.
Le livre ouvert sur les genoux d’Artine était seulement lisible les jours sombres. A intervalles irréguliers les héros venaient apprendre les malheurs qui allaient à nouveau fondre sur eux, les voies multiples et terrifiantes dans lesquelles leur irréprochable destinée allait à nouveau s’engager. Uniquement soucieux de la Fatalité, ils étaient pour la plupart d’un physique agréable. Ils se déplaçaient avec lenteur, se montraient peu loquaces. Ils exprimaient
Le poète a tué son modèle.
Dans le lit qu’on m’avait préparé il y avait: un animal sanguinolent et meurtri, de la taille d’une brioche, un tuyau de plomb, une rafale de vent, un coquillage glacé, une cartouche tirée, deux doigts d’un gant, une tache d’huile; il n’y avait pas de porte de prison, il y avait le goût de l’amertume, un diamant de vitrier, un cheveu, un jour, une chaise cassée, un ver à soie, l’objet volé, une chaîne de pardessus, une mouche verte apprivoisée, une branche de corail, un clou de cordonnier, une roue d’omnibus.
Offrir au passage un verre d’eau à un cavalier lancé à bride abattue sur un hippodrome envahi par la foule suppose, de part et d’autre, un manque absolu d’adresse; Artine apportait aux esprits qu’elle visitait cette sécheresse monumentale.
L’impatient se rendait parfaitement compte de l’ordre des rêves qui hanteraient dorénavant son cerveau, surtout dans le domaine de l’amour où l’activité dévorante se manifestait couramment en dehors du temps sexuel; l’assimilation se développant, la nuit noire, dans les serres bien closes.
Artine traverse sans difficulté le nom d’une ville. C’est le silence qui détache le sommeil.
Les objets désignés et rassemblés sous le nom de nature-précise font partie du décor dans lequel se déroulent les actes d’érotisme des suites fatales, épopée quotidienne et nocturne. Les mondes imaginaires chauds qui circulent sans arrêt dans la campagne à l’époque des moissons rendent l’œil agressif et la solitude intolérable à celui qui dispose du pouvoir de destruction. Pour les extraordinaires bouleversements il est
L’état de léthargie qui précédait Artine apportait les éléments indispensables à la projection d’impressions saisissantes sur l’écran de ruines flottantes: édredon en flammes prétipité dans l’insondable gouffre de ténèbres en perpétuel mouvement.
Artine gardait en dépit des animaux et des cyclones une intarissable fraîcheur. A la promenade, c’était la transparence absolue.
A beau surgir au milieu de la plus active dépression l’appareil de la beauté d’Artine, les esprits curieux demeurent des esprits furieux, les esprits indifférents des esprits extrêmement curieux.
Les apparitions d’Artine dépassaient le cadre de ces contrées du sommeil, où le pour et le pour sont animés d’une égale et meurtrière violence. Elles évoluaient dans les plis d’une soie brûlante peuplée d’arbres aux feuilles de cendre.
La voiture à chevaux lavée et remise à neuf l’emportait presque toujours sur l’appartement tapissé de salpêtre lorsqu’il s’agissait d’accueillir durant une soirée interminable
Washed and renovated, the horse-drawn carriage nearly always triumphed over the saltpetre-papered apartment when it was a case of playing host through an interminable evening to la multitude des ennemis mortels d’Artine. Le visage de bois mort était particulièrement odieux. La course haletante de deux amants au hasard des grands chemins devenait tout à coup une distraction suffisante pour permettre au drame de se dérouler, derechef, à del ouvert.
Quelquefois une manoeuvre maladroite faisait tomber sur la gorge d’Artine une tête qui n’était pas la mienne. L’énorme bloc de soufre se consumait alors lentement, sans fumée, présence en soi et immobilité vibrante.
Le livre ouvert sur les genoux d’Artine était seulement lisible les jours sombres. A intervalles irréguliers les héros venaient apprendre les malheurs qui allaient à nouveau fondre sur eux, les voies multiples et terrifiantes dans lesquelles leur irréprochable destinée allait à nouveau s’engager. Uniquement soucieux de la Fatalité, ils étaient pour la plupart d’un physique agréable. Ils se déplaçaient avec lenteur, se montraient peu loquaces. Ils exprimaient
Le poète a tué son modèle.
René Char
Congé au vent
A FLancs de coteau du village bivouaquent des champs fournis de mimosas. À l’époque de la cueillette, il arrive que, loin de leur endroit, on fasse la rencontre extrêmement odorante d’une fille dont les bras se sont occupés durant la journée aux fragiles branches. Pareille à une lampe dont l’auréole de clarté serait de parfum, elle s’en va, le dos tourné au soleil couchant.
Il serait sacrilège de lui adresser la parole.
L’espadrille foulant Pherbe, cédez-lui le pas du chemin. Peut-étre aurez-vous la chance de distinguer sur ses lèvres la chimère de l’humidité de la Nuit?
Seuls Demeurent
Il serait sacrilège de lui adresser la parole.
L’espadrille foulant Pherbe, cédez-lui le pas du chemin. Peut-étre aurez-vous la chance de distinguer sur ses lèvres la chimère de l’humidité de la Nuit?
Seuls Demeurent
René Char
Évadné
L’été et notre vie étions d’un seul tenant
La campagne mangeait la couleur de ta jupe odorante
Avidité et contrainte s’étaient réconciliées
Le château de Maubec s’enfonçait dans l’argile
Bientôt s’effondrerait le roulis de sa lyre
La violence des plantes nous faisait vaciller
Un corbeau rameur sombre déviant de l’escadre
Sur le muet silex de midi écartelé
Accompagnait notre entente aux mouvements tendres
La faucille partout devait se reposer
Notre rareté commençait un règne
(Le vent insomnieux qui nous ride la paupière
En tournant chaque nuit la page consentie
Veut que chaque part de toi que je retienne
Soit étendue à un pays d’âge affamé et de larmier géant)
C’était au début d’adorables années
La terre nous aimait un peu je me souviens.
La campagne mangeait la couleur de ta jupe odorante
Avidité et contrainte s’étaient réconciliées
Le château de Maubec s’enfonçait dans l’argile
Bientôt s’effondrerait le roulis de sa lyre
La violence des plantes nous faisait vaciller
Un corbeau rameur sombre déviant de l’escadre
Sur le muet silex de midi écartelé
Accompagnait notre entente aux mouvements tendres
La faucille partout devait se reposer
Notre rareté commençait un règne
(Le vent insomnieux qui nous ride la paupière
En tournant chaque nuit la page consentie
Veut que chaque part de toi que je retienne
Soit étendue à un pays d’âge affamé et de larmier géant)
C’était au début d’adorables années
La terre nous aimait un peu je me souviens.
René Char
L’inoffensif
Je pleure quand le soleil se couche parce qu’il te dérobe à ma vue et parce que je ne sais pas m’accorder avec ses rivaux nocturnes. Bien qu’il soit au bas et maintenant sans fièvre, impossible d’aller contre son déclin, de suspendre son effeuillaison, d’arracher quelque envie encore à sa lueur moribonde. Son départ te fond dans son obscurité comme le limon du lit se délaye dans l’eau du torrent par delà l’éboulis des berges détruites. Dureté et mollesse au ressort différent ont alors des effets semblables. Je cesse de recevoir l’hymne de ta parole; soudain tu n’apparais plus entière à mon côté; ce n’est pas le fuseau nerveux de ton poignet que tient ma main mais la branche creuse d’un quelconque arbre mort et déjà débité. On ne met plus un nom à rien, qu’au frisson. Il fait nuit. Les artifices qui s’allument me trouvent aveugle.
Je n’ai pleuré en vérité qu’une seule fois. Le soleil en
I have wept in truth only once. The sun as it vanished had disparaissant avait coupé ton visage. Ta tête avait roulé dans la fosse du ciel et je ne croyais plus au lendemain.
Lequel est l’homme du matin et lequel celui des ténèbres?
Je n’ai pleuré en vérité qu’une seule fois. Le soleil en
I have wept in truth only once. The sun as it vanished had disparaissant avait coupé ton visage. Ta tête avait roulé dans la fosse du ciel et je ne croyais plus au lendemain.
Lequel est l’homme du matin et lequel celui des ténèbres?
René Char
La chambre dans l’espace
Tel le chant du ramier quand l’averse est prochaine — l’air se poudre de pluie, de soleil revenant —, je m’éveille lavé, je fonds en m’élevant ; je vendange le ciel novice.
Allongé contre toi, je meus ta liberté. Je suis un bloc de terre qui réclame sa fleur.
Est-il gorge menuisée plus radieuse que la tienne ? Demander c’est mourir!
L’aile de ton soupir met un duvet aux feuilles. Le trait de mon amour ferme ton fruit, le boit.
Je suis dans la grâce de ton visage que mes ténèbres couvrent de joie.
Comme il est beau ton cri qui me donne ton silence!
Allongé contre toi, je meus ta liberté. Je suis un bloc de terre qui réclame sa fleur.
Est-il gorge menuisée plus radieuse que la tienne ? Demander c’est mourir!
L’aile de ton soupir met un duvet aux feuilles. Le trait de mon amour ferme ton fruit, le boit.
Je suis dans la grâce de ton visage que mes ténèbres couvrent de joie.
Comme il est beau ton cri qui me donne ton silence!
René Char
Vermillon
Quelque vienne, maitresse, à ta marche inclinée,
Ou qu’elle appelle de la brume du bois ;
aa sa chambre elle soit prévenue et suivie,
pouse à son carreau, fusée inapercue ;
Sa main, fendant la mer et caressant tes doigts,
Déplace de l’été la borne invariable.
La tempête et la nuit font chanter, je l’entends,
Dans le fer de tes murs le galet d’Agrigente.
Fontainier, quel dépit de ne pouvoir
tirer de son caveau mesquin
La source, notre endroit!
Ou qu’elle appelle de la brume du bois ;
aa sa chambre elle soit prévenue et suivie,
pouse à son carreau, fusée inapercue ;
Sa main, fendant la mer et caressant tes doigts,
Déplace de l’été la borne invariable.
La tempête et la nuit font chanter, je l’entends,
Dans le fer de tes murs le galet d’Agrigente.
Fontainier, quel dépit de ne pouvoir
tirer de son caveau mesquin
La source, notre endroit!
Renée Vivien
Ainsi je parlerai…
Si le Seigneur penchait son front sur mon trépas,
Je lui dirais : « Ô Christ, je ne te connais pas.
« Seigneur, ta stricte loi ne fut jamais la mienne,
Et je vécus ainsi qu’une simple païenne.
« Vois l’ingénuité de mon cœur pauvre et nu.
Je ne te connais point. Je ne t’ai point connu.
« J’ai passé comme l’eau, j’ai fui comme le sable.
Si j’ai péché, jamais je ne fus responsable.
« Le monde était autour de moi, tel un jardin.
Je buvais l’aube claire et le soir cristallin.
« Le soleil me ceignait de ses plus vives flammes,
Et l’amour m’inclina vers la beauté des femmes.
« Voici, le large ciel s’étalait comme un dais.
Une vierge parut sur mon seuil. J’attendais.
« La nuit tomba… Puis le matin nous a surprises
Maussadement, de ses maussades lueurs grises.
« Et dans mes bras qui la pressaient elle a dormi
Ainsi que dort l’amante aux bras de son ami.
« Depuis lors j’ai vécu dans le trouble du rêve,
Cherchant l’éternité dans la minute brève.
« Je ne vis point combien ces yeux clairs restaient froids,
Et j’aimai cette femme, au mépris de tes lois.
« Comme je ne cherchais que l’amour, obsédée
Par un regard, les gens de bien m’ont lapidée.
« Moi, je n’écoutai plus que la voix que j’aimais,
Ayant compris que nul ne comprendrait jamais.
« Pourtant, la nuit approche, et mon nom périssable
S’efface, tel un mot qu’on écrit sur le sable.
« L’ardeur des lendemains sait aussi décevoir :
Nul ne murmurera mes strophes, vers le soir.
« Vois, maintenant, Seigneur, juge-moi. Car nous sommes
Face à face, devant le silence des hommes.
« Autant que doux, l’amour me fut jadis amer,
Et je n’ai mérité ni le ciel ni l’enfer.
« Je n’ai point recueilli les cantiques des anges,
Pour avoir entendu jadis des chants étranges,
« Les chants de ce Lesbos dont les chants se sont tus.
Je n’ai point célébré comme il sied tes vertus.
« Mais je ne tentai point de révolte farouche :
Le baiser fut le seul blasphème de ma bouche.
« Laisse-moi, me hâtant vers le soir bienvenu,
Rejoindre celles-là qui ne t’ont point connu !
« Psappha, les doigts errants sur la lyre endormie,
S’étonnerait de la beauté de mon amie,
« Et la vierge de mon désir, pareille aux lys,
Lui semblerait plus belle et plus blanche qu’Atthis.
« Nous, le chœur, retenant notre commune haleine,
Écouterions la voix qu’entendit Mytilène,
« Et nous préparerions les fleurs et le flambeau,
Nous qui l’avons aimée en un siècle moins beau.
« Celle-là sut verser, parmi l’or et les soies
Des couches molles, le nektar rempli de joies.
« Elle nous chanterait, dans son langage clair,
Ce verger lesbien qui s’ouvre sur la mer,
« Ce doux verger plein de cigales, d’où s’échappe,
Vibrant comme une voix, le parfum de la grappe.
« Nos robes ondoieraient parmi les blancs péplos
D’Atthis et de Timas, d’Éranna de Télos,
« Et toutes celles-là dont le nom seul enchante
S’assembleraient autour de l’Aède qui chante !
« Voici, me sentant près de l’heure du trépas,
J’ose ainsi te parler, Toi qu’on ne connaît pas.
« Pardonne-moi, qui fus une simple païenne !
Laisse-moi retourner vers la splendeur ancienne
« Et, puisque enfin l’instant éternel est venu,
Rejoindre celles-là qui ne t’ont point connu. »
Je lui dirais : « Ô Christ, je ne te connais pas.
« Seigneur, ta stricte loi ne fut jamais la mienne,
Et je vécus ainsi qu’une simple païenne.
« Vois l’ingénuité de mon cœur pauvre et nu.
Je ne te connais point. Je ne t’ai point connu.
« J’ai passé comme l’eau, j’ai fui comme le sable.
Si j’ai péché, jamais je ne fus responsable.
« Le monde était autour de moi, tel un jardin.
Je buvais l’aube claire et le soir cristallin.
« Le soleil me ceignait de ses plus vives flammes,
Et l’amour m’inclina vers la beauté des femmes.
« Voici, le large ciel s’étalait comme un dais.
Une vierge parut sur mon seuil. J’attendais.
« La nuit tomba… Puis le matin nous a surprises
Maussadement, de ses maussades lueurs grises.
« Et dans mes bras qui la pressaient elle a dormi
Ainsi que dort l’amante aux bras de son ami.
« Depuis lors j’ai vécu dans le trouble du rêve,
Cherchant l’éternité dans la minute brève.
« Je ne vis point combien ces yeux clairs restaient froids,
Et j’aimai cette femme, au mépris de tes lois.
« Comme je ne cherchais que l’amour, obsédée
Par un regard, les gens de bien m’ont lapidée.
« Moi, je n’écoutai plus que la voix que j’aimais,
Ayant compris que nul ne comprendrait jamais.
« Pourtant, la nuit approche, et mon nom périssable
S’efface, tel un mot qu’on écrit sur le sable.
« L’ardeur des lendemains sait aussi décevoir :
Nul ne murmurera mes strophes, vers le soir.
« Vois, maintenant, Seigneur, juge-moi. Car nous sommes
Face à face, devant le silence des hommes.
« Autant que doux, l’amour me fut jadis amer,
Et je n’ai mérité ni le ciel ni l’enfer.
« Je n’ai point recueilli les cantiques des anges,
Pour avoir entendu jadis des chants étranges,
« Les chants de ce Lesbos dont les chants se sont tus.
Je n’ai point célébré comme il sied tes vertus.
« Mais je ne tentai point de révolte farouche :
Le baiser fut le seul blasphème de ma bouche.
« Laisse-moi, me hâtant vers le soir bienvenu,
Rejoindre celles-là qui ne t’ont point connu !
« Psappha, les doigts errants sur la lyre endormie,
S’étonnerait de la beauté de mon amie,
« Et la vierge de mon désir, pareille aux lys,
Lui semblerait plus belle et plus blanche qu’Atthis.
« Nous, le chœur, retenant notre commune haleine,
Écouterions la voix qu’entendit Mytilène,
« Et nous préparerions les fleurs et le flambeau,
Nous qui l’avons aimée en un siècle moins beau.
« Celle-là sut verser, parmi l’or et les soies
Des couches molles, le nektar rempli de joies.
« Elle nous chanterait, dans son langage clair,
Ce verger lesbien qui s’ouvre sur la mer,
« Ce doux verger plein de cigales, d’où s’échappe,
Vibrant comme une voix, le parfum de la grappe.
« Nos robes ondoieraient parmi les blancs péplos
D’Atthis et de Timas, d’Éranna de Télos,
« Et toutes celles-là dont le nom seul enchante
S’assembleraient autour de l’Aède qui chante !
« Voici, me sentant près de l’heure du trépas,
J’ose ainsi te parler, Toi qu’on ne connaît pas.
« Pardonne-moi, qui fus une simple païenne !
Laisse-moi retourner vers la splendeur ancienne
« Et, puisque enfin l’instant éternel est venu,
Rejoindre celles-là qui ne t’ont point connu. »
Renée Vivien
Sonnet féminin
Ta voix a la langueur des lyres lesbiennes,
L’anxiété des chants et des odes saphiques,
Et tu sais le secret d’accablantes musiques
Où pleure le soupir d’unions anciennes.
Les Aèdes fervents et les Musiciennes
T’enseignèrent l’ampleur des strophes érotiques
Et la gravité des lapidaires distiques.
Jadis tu contemplas les nudités païennes.
Tu sembles écouter l’écho des harmonies
Mortes ; bleus de ce bleu des clartés infinies,
Tes yeux ont le reflet du ciel de Mytilène.
Les fleurs ont parfumé tes étranges mains creuses ;
De ton corps monte, ainsi qu’une légère haleine,
La blanche volupté des vierges amoureuses.
L’anxiété des chants et des odes saphiques,
Et tu sais le secret d’accablantes musiques
Où pleure le soupir d’unions anciennes.
Les Aèdes fervents et les Musiciennes
T’enseignèrent l’ampleur des strophes érotiques
Et la gravité des lapidaires distiques.
Jadis tu contemplas les nudités païennes.
Tu sembles écouter l’écho des harmonies
Mortes ; bleus de ce bleu des clartés infinies,
Tes yeux ont le reflet du ciel de Mytilène.
Les fleurs ont parfumé tes étranges mains creuses ;
De ton corps monte, ainsi qu’une légère haleine,
La blanche volupté des vierges amoureuses.
Robert Desnos
Destinée arbitraire
à Georges Malkine
Voici venir le temps des croisades.
Par la fenêtre fermée les oiseaux s’obstinent à parler
comme les poissons d’aquarium.
A la devanture d’une boutique
une jolie femme sourit.
Bonheur tu n’es que cire à cacheter
et je passe tel un feu follet.
Un grand nombre de gardiens poursuivent
un inoffensif papillon échappé de l’asile.
Il devient sous mes mains pantalon de dentelle
et ta chair d’aigle
ô mon rêve quand je vous caresse!
Demain on enterrera gratuitement
on ne s’enrhumera plus
on parlera le langage des fleurs
on s’éclairera de lumières inconnues à ce jour.
Mais aujourd’hui c’est aujourd’hui.
Je sens que mon commencement est proche
pareil aux blés de juin.
Gendarmes passez-moi les menottes.
Les statues se détournent sans obéir.
Sur leur socle j’inscrirai des injures et le nom de mon pire ennemi.
Là-bas dans l’océan entre deux eaux
un beau corps de femme fait reculer les requins.
Ils montent à la surface se mirer dans l’air
et n’osent pas mordre aux seins
aux seins délicieux.
Voici venir le temps des croisades.
Par la fenêtre fermée les oiseaux s’obstinent à parler
comme les poissons d’aquarium.
A la devanture d’une boutique
une jolie femme sourit.
Bonheur tu n’es que cire à cacheter
et je passe tel un feu follet.
Un grand nombre de gardiens poursuivent
un inoffensif papillon échappé de l’asile.
Il devient sous mes mains pantalon de dentelle
et ta chair d’aigle
ô mon rêve quand je vous caresse!
Demain on enterrera gratuitement
on ne s’enrhumera plus
on parlera le langage des fleurs
on s’éclairera de lumières inconnues à ce jour.
Mais aujourd’hui c’est aujourd’hui.
Je sens que mon commencement est proche
pareil aux blés de juin.
Gendarmes passez-moi les menottes.
Les statues se détournent sans obéir.
Sur leur socle j’inscrirai des injures et le nom de mon pire ennemi.
Là-bas dans l’océan entre deux eaux
un beau corps de femme fait reculer les requins.
Ils montent à la surface se mirer dans l’air
et n’osent pas mordre aux seins
aux seins délicieux.
Robert Desnos
Jamais d'autre que toi
Jamais d’autre que toi en dépit des étoiles et des solitudes
En dépit des mutilations d’arbre à la tombée de la nuit
Jamais d’autre que toi ne poursuivra son chemin qui est le mien
Plus tu t’éloignes et plus ton ombre s’agrandit
Jamais d’autre que toi ne saluera la mer à l’aube quand fatigué
d’errer moi sorti des forêts ténébreuses et des buissons d’orties
je marcherai vers l’écume
Jamais d’autre que toi ne posera sa main sur mon front et mes
yeux
Jamais d’autre que toi et je nie le mensonge et l’infidélité
Ce navire à l’ancre tu peux couper sa corde
Jamais d’autre que toi
L’aigle prisonnier dans une cage ronge lentement les barreaux de
cuivre vert-de-grisés
Quelle évasion !
C’est le dimanche marqué par le chant des rossignols dans les
bois d’un vert tendre l’ennui des petites filles en présence
d’une cage où s’agite un serin tandis que dans la rue solitaire le
soleil lentement déplace sa ligne mince sur le trottoir chaud
Nous passerons d’autres lignes
Jamais jamais d’autre que toi
Et moi seul seul seul comme le lierre fané des jardins de banlieue
seul comme le verre
Et toi jamais d’autre que toi.
En dépit des mutilations d’arbre à la tombée de la nuit
Jamais d’autre que toi ne poursuivra son chemin qui est le mien
Plus tu t’éloignes et plus ton ombre s’agrandit
Jamais d’autre que toi ne saluera la mer à l’aube quand fatigué
d’errer moi sorti des forêts ténébreuses et des buissons d’orties
je marcherai vers l’écume
Jamais d’autre que toi ne posera sa main sur mon front et mes
yeux
Jamais d’autre que toi et je nie le mensonge et l’infidélité
Ce navire à l’ancre tu peux couper sa corde
Jamais d’autre que toi
L’aigle prisonnier dans une cage ronge lentement les barreaux de
cuivre vert-de-grisés
Quelle évasion !
C’est le dimanche marqué par le chant des rossignols dans les
bois d’un vert tendre l’ennui des petites filles en présence
d’une cage où s’agite un serin tandis que dans la rue solitaire le
soleil lentement déplace sa ligne mince sur le trottoir chaud
Nous passerons d’autres lignes
Jamais jamais d’autre que toi
Et moi seul seul seul comme le lierre fané des jardins de banlieue
seul comme le verre
Et toi jamais d’autre que toi.
Robert Desnos
La Voix de Robert Desnos
Si semblable à la fleur et au courant d’air
au cours d’eau aux ombres passagères
au sourire entrevu ce fameux soir à minuit
si semblable à tout au bonheur et à la tristesse
c’est le minuit passé dressant son torse nu au-dessus des beffrois et des peupliers
j’appelle à moi ceux-là perdus dans les campagnes
les vieux cadavres les jeunes chênes coupés
les lambeaux d’étoffe pourrissant sur la terre et le linge séchant aux alentours des fermes
j’appelle à moi les tornades et les ouragans
les tempêtes les typhons les cyclones
les raz de marée
les tremblements de terre
j’appelle à moi la fumée des volcans et celle des cigarettes
les ronds de fumée des cigares de luxe
j’appelle à moi les amours et les amoureux
j’appelle à moi les vivants et les morts
j’appelle les fossoyeurs j’appelle les assassins
j’appelle les bourreaux j’appelle les pilotes les maçons et les architectes
les assassins
j’appelle la chair
j’appelle celle que j’aime
j’appelle celle que j’aime
j’appelle celle que j’aime
le minuit triomphant déploie ses ailes de satin et se pose sur mon lit
les beffrois et les peupliers se plient à mon désir
ceux-là s’écroulent ceux-là s’affaissent
les perdus dans la campagne se retrouvent en me trouvant
les vieux cadavres ressuscitent à ma voix
les jeunes chênes coupés se couvrent de verdure
les lambeaux d’étoffe pourrissant dans la terre et sur la terre
claquent à ma voix comme l’étendard de la révolte
le linge séchant aux alentours des fermes habille d’adorables femmes que je n’adore pas
qui viennent à moi
obéissent à ma voix et m’adorent
les tornades tournent dans ma bouche
les ouragans rougissent s’il est possible mes lèvres
les tempêtes grondent à mes pieds
les typhons s’il est possible me dépeignent
je reçois les baisers d’ivresse des cyclones
les raz de marée viennent mourir à mes pieds
les tremblements de terre ne m’ébranlent pas mais font tout crouler à mon ordre
la fumée des volcans me vêt de ses vapeurs
et celle des cigarettes me parfume
et les ronds de fumée des cigares me couronnent
les amours et l’amour si longtemps poursuivis se réfugient en moi
les amoureux écoutent ma voix
les vivants et les morts se soumettent et me saluent les premiers froidement les seconds familièrement
les fossoyeurs abandonnent les tombes à peine creusées et
déclarent que moi seul puis commander leurs nocturnes travaux
les assassins me saluent
les bourreaux invoquent la révolution
invoquent ma voix
invoquent mon nom
les pilotes se guident sur mes yeux
les maçons ont le vertige en m’écoutant
les architectes partent pour le désert
les assassins me bénissent
la chair palpite à mon appel
celle que j’aime ne m’écoute pas
celle que j’aime ne m’entend pas
celle que j’aime ne me répond pas.
au cours d’eau aux ombres passagères
au sourire entrevu ce fameux soir à minuit
si semblable à tout au bonheur et à la tristesse
c’est le minuit passé dressant son torse nu au-dessus des beffrois et des peupliers
j’appelle à moi ceux-là perdus dans les campagnes
les vieux cadavres les jeunes chênes coupés
les lambeaux d’étoffe pourrissant sur la terre et le linge séchant aux alentours des fermes
j’appelle à moi les tornades et les ouragans
les tempêtes les typhons les cyclones
les raz de marée
les tremblements de terre
j’appelle à moi la fumée des volcans et celle des cigarettes
les ronds de fumée des cigares de luxe
j’appelle à moi les amours et les amoureux
j’appelle à moi les vivants et les morts
j’appelle les fossoyeurs j’appelle les assassins
j’appelle les bourreaux j’appelle les pilotes les maçons et les architectes
les assassins
j’appelle la chair
j’appelle celle que j’aime
j’appelle celle que j’aime
j’appelle celle que j’aime
le minuit triomphant déploie ses ailes de satin et se pose sur mon lit
les beffrois et les peupliers se plient à mon désir
ceux-là s’écroulent ceux-là s’affaissent
les perdus dans la campagne se retrouvent en me trouvant
les vieux cadavres ressuscitent à ma voix
les jeunes chênes coupés se couvrent de verdure
les lambeaux d’étoffe pourrissant dans la terre et sur la terre
claquent à ma voix comme l’étendard de la révolte
le linge séchant aux alentours des fermes habille d’adorables femmes que je n’adore pas
qui viennent à moi
obéissent à ma voix et m’adorent
les tornades tournent dans ma bouche
les ouragans rougissent s’il est possible mes lèvres
les tempêtes grondent à mes pieds
les typhons s’il est possible me dépeignent
je reçois les baisers d’ivresse des cyclones
les raz de marée viennent mourir à mes pieds
les tremblements de terre ne m’ébranlent pas mais font tout crouler à mon ordre
la fumée des volcans me vêt de ses vapeurs
et celle des cigarettes me parfume
et les ronds de fumée des cigares me couronnent
les amours et l’amour si longtemps poursuivis se réfugient en moi
les amoureux écoutent ma voix
les vivants et les morts se soumettent et me saluent les premiers froidement les seconds familièrement
les fossoyeurs abandonnent les tombes à peine creusées et
déclarent que moi seul puis commander leurs nocturnes travaux
les assassins me saluent
les bourreaux invoquent la révolution
invoquent ma voix
invoquent mon nom
les pilotes se guident sur mes yeux
les maçons ont le vertige en m’écoutant
les architectes partent pour le désert
les assassins me bénissent
la chair palpite à mon appel
celle que j’aime ne m’écoute pas
celle que j’aime ne m’entend pas
celle que j’aime ne me répond pas.
Robert Desnos
Le dernier poeme
Jais rêvé tellement fort de toi,
J’ai tellement marché, tellement parlé,
Tellement aimé ton ombre,
Qu’il ne me reste plus rien de toi.
Il me reste d’être l’ombre parmi les ombres
D’être cent fois plus ombre que l’ombre
D’être Pombre qui viendra et reviendra dans ta vie
J’ai tellement marché, tellement parlé,
Tellement aimé ton ombre,
Qu’il ne me reste plus rien de toi.
Il me reste d’être l’ombre parmi les ombres
D’être cent fois plus ombre que l’ombre
D’être Pombre qui viendra et reviendra dans ta vie
Saint-John Perse
Étroits sont les vaisseaux
«… Amour, amour, qui tiens si haut le cri de ma naissance, qu’il est de mer en marche vers l’Amante ! Vigne foulée sur toutes grèves, bienfait d’écume en toute chair, et chant de bulles sur les sables. Hommage, hommage à la Vivacité divine!
« Toi, l’homme avide, me dévêts : maître plus calme qu’à son bord le maître du navire. Et tant de toile se défait, il n’est plus femme qu’agréée. S’ouvre l’Été, qui vit de mer. Et mon cœur t’ouvre femme plus fraîche que l’eau verte : semence et sève de douceur, l’acide avec le lait mêlé, le sel avec le sang très vif, et l’or et l’iode, et la saveur aussi du cuivre et son principe d’amertume — toute la mer en moi portée comme dans l’urne mater-
«Et sur la grève de mon corps l’homme né de mer s’est allongé. Qu’il rafraîchisse son visage à même la source sous les sables ; et se réjouisse sur mon aire, comme le dieu tatoué de fougère mâle... Mon amour, as-tu soif? Je suis femme à tes lèvres plus neuve que la soif. Et mon visage entre tes mains comme aux mains fraîches du naufrage, ah! qu’il te soit dans la nuit chaude fraîcheur d’amande et saveur d’aube, et connaissance première du fruit sur la rive étrangère.
« J’ai rêvé, l’autre soir, d’îles plus vertes que le songe. Et les navigateurs descendent au rivage en quête d’une eau bleue ; ils voient — c’est le reflux — le lit refait des sables ruisselants : la mer arborescente y laisse, s’enlisant, ces pures empreintes capillaires, comme de grandes palmes suppliciées, de grandes filles extasiées qu’elle couche en larmes dans leurs pagnes et dans leurs tresses dénouées.
« Et ce sont là figurations du songe. Mais toi l’homme au front droit, couché dans la réalité du songe, tu bois à même la bouche ronde, et sais son revêtement punique : chair de grenade et cœur d’oponce, figue d’Afrique et fruit d’Asie… Fruits de la femme, Ôô mon amour, sont plus que fruits de mer : de moi non peinte ni parée, reçois les arrhes de l’Été de mer. »
«… Au cœur de l’homme, solitude. Étrange l’homme, sans rivage, près de la femme, riveraine. Et mer moi-même à ton orient, comme à ton sable d’or mêlé, que j’aille encore et tarde, sur ta rive, dans le déroulement très lent de tes anneaux d’argile — femme qui se fait et se défait avec la vague qui l’engendre… « Et toi plus chaste d’être plus nue, de tes seules mains vêtue, tu n’es point Vierge des grands fonds, Victoire de bronze ou de pierre blanche que l’on ramène, avec l’amphore, dans les grandes mailles chargées d’algues des tâcherons de mer; mais chair de femme à mon visage, chaleur de femme sous mon flair, et femme qu’éclaire son arôme comme la flamme de feu rose entre les doigts mi-joints.
« Et comme le sel est dans le blé, la mer en toi dans son principe, la chose en toi qui fut de mer, t’a fait ce goût de femme heureuse et qu’on approche. Et ton visage est renversé, ta bouche est fruit à consommer, à fond de barque, dans la nuit. Libre mon souffle sur ta gorge, et la montée, de toutes parts, des nappes du désir, comme aux marées de lune proche, lorsque la terre femelle s’ouvre à la mer salace et souple, ornée de bulles, jusqu’en ses mares, ses maremmes, et la mer haute dans l’herbage fait son bruit de noria, la nuit est pleine d’éclosions…
« Ô mon amour au goût de mer, que d’autres paissent loin de mer l’églogue au fond des vallons clos — menthes, mélisse et mélilot, tiédeurs d’alysse et d’origan — et l’un y parle d’abeillage et l’autre y traite d’agnelage, et la brebis feutrée baise la terre au bas des murs de pollen noir. Dans le temps où les pêches se nouent, et les liens sont triés pour la vigne, moi j’ai tranché le nœud de chanvre qui tient la coque sur son ber, à son berceau de bois. Et mon amour est sur les mers! et ma brûlure est sur les mers!.…
« Étroits sont les vaisseaux, étroite l’alliance ; et plus étroite ta mesure, Ô corps fidèle de l’Amante… Et qu’est ce corps lui-même, qu’image et forme du navire? nacelle et nave, et nef votive, jusqu’en son ouverture médiane ; instruit en forme de carène, et sur ses courbes façonné, ployant le double arceau d’ivoire au vœu des courbes nées de mer… Les assembleurs de coques, en tout temps, ont eu cette façon de lier la quille au jeu des couples et varangues.
« Vaisseau, mon beau vaisseau, qui cède sur ses couples et porte la charge d’une nuit d’homme, tu m’es vaisseau qui porte roses. Tu romps sur l’eau chaîne d’offrandes. Et nous voici, contre la mort, sur les chemins d’acanthes noires de la mer écarlate. Immense l’aube appelée mer, immense l’étendue des eaux, et sur la terre faite songe à nos confins violets, toute la houle au loin qui lève et se couronne d’hyacinthes comme un peuple d’amants!
«Il n’est d’usurpation plus haute qu’au vaisseau de l’amour. »
« Toi, l’homme avide, me dévêts : maître plus calme qu’à son bord le maître du navire. Et tant de toile se défait, il n’est plus femme qu’agréée. S’ouvre l’Été, qui vit de mer. Et mon cœur t’ouvre femme plus fraîche que l’eau verte : semence et sève de douceur, l’acide avec le lait mêlé, le sel avec le sang très vif, et l’or et l’iode, et la saveur aussi du cuivre et son principe d’amertume — toute la mer en moi portée comme dans l’urne mater-
«Et sur la grève de mon corps l’homme né de mer s’est allongé. Qu’il rafraîchisse son visage à même la source sous les sables ; et se réjouisse sur mon aire, comme le dieu tatoué de fougère mâle... Mon amour, as-tu soif? Je suis femme à tes lèvres plus neuve que la soif. Et mon visage entre tes mains comme aux mains fraîches du naufrage, ah! qu’il te soit dans la nuit chaude fraîcheur d’amande et saveur d’aube, et connaissance première du fruit sur la rive étrangère.
« J’ai rêvé, l’autre soir, d’îles plus vertes que le songe. Et les navigateurs descendent au rivage en quête d’une eau bleue ; ils voient — c’est le reflux — le lit refait des sables ruisselants : la mer arborescente y laisse, s’enlisant, ces pures empreintes capillaires, comme de grandes palmes suppliciées, de grandes filles extasiées qu’elle couche en larmes dans leurs pagnes et dans leurs tresses dénouées.
« Et ce sont là figurations du songe. Mais toi l’homme au front droit, couché dans la réalité du songe, tu bois à même la bouche ronde, et sais son revêtement punique : chair de grenade et cœur d’oponce, figue d’Afrique et fruit d’Asie… Fruits de la femme, Ôô mon amour, sont plus que fruits de mer : de moi non peinte ni parée, reçois les arrhes de l’Été de mer. »
«… Au cœur de l’homme, solitude. Étrange l’homme, sans rivage, près de la femme, riveraine. Et mer moi-même à ton orient, comme à ton sable d’or mêlé, que j’aille encore et tarde, sur ta rive, dans le déroulement très lent de tes anneaux d’argile — femme qui se fait et se défait avec la vague qui l’engendre… « Et toi plus chaste d’être plus nue, de tes seules mains vêtue, tu n’es point Vierge des grands fonds, Victoire de bronze ou de pierre blanche que l’on ramène, avec l’amphore, dans les grandes mailles chargées d’algues des tâcherons de mer; mais chair de femme à mon visage, chaleur de femme sous mon flair, et femme qu’éclaire son arôme comme la flamme de feu rose entre les doigts mi-joints.
« Et comme le sel est dans le blé, la mer en toi dans son principe, la chose en toi qui fut de mer, t’a fait ce goût de femme heureuse et qu’on approche. Et ton visage est renversé, ta bouche est fruit à consommer, à fond de barque, dans la nuit. Libre mon souffle sur ta gorge, et la montée, de toutes parts, des nappes du désir, comme aux marées de lune proche, lorsque la terre femelle s’ouvre à la mer salace et souple, ornée de bulles, jusqu’en ses mares, ses maremmes, et la mer haute dans l’herbage fait son bruit de noria, la nuit est pleine d’éclosions…
« Ô mon amour au goût de mer, que d’autres paissent loin de mer l’églogue au fond des vallons clos — menthes, mélisse et mélilot, tiédeurs d’alysse et d’origan — et l’un y parle d’abeillage et l’autre y traite d’agnelage, et la brebis feutrée baise la terre au bas des murs de pollen noir. Dans le temps où les pêches se nouent, et les liens sont triés pour la vigne, moi j’ai tranché le nœud de chanvre qui tient la coque sur son ber, à son berceau de bois. Et mon amour est sur les mers! et ma brûlure est sur les mers!.…
« Étroits sont les vaisseaux, étroite l’alliance ; et plus étroite ta mesure, Ô corps fidèle de l’Amante… Et qu’est ce corps lui-même, qu’image et forme du navire? nacelle et nave, et nef votive, jusqu’en son ouverture médiane ; instruit en forme de carène, et sur ses courbes façonné, ployant le double arceau d’ivoire au vœu des courbes nées de mer… Les assembleurs de coques, en tout temps, ont eu cette façon de lier la quille au jeu des couples et varangues.
« Vaisseau, mon beau vaisseau, qui cède sur ses couples et porte la charge d’une nuit d’homme, tu m’es vaisseau qui porte roses. Tu romps sur l’eau chaîne d’offrandes. Et nous voici, contre la mort, sur les chemins d’acanthes noires de la mer écarlate. Immense l’aube appelée mer, immense l’étendue des eaux, et sur la terre faite songe à nos confins violets, toute la houle au loin qui lève et se couronne d’hyacinthes comme un peuple d’amants!
«Il n’est d’usurpation plus haute qu’au vaisseau de l’amour. »