Poèmes de ce thème
Amour romantique
Pernette du Guillet
Je suis la Journee
Je suis la Journee,
Vous, Amy, le Jour,
Qui m’a destournée
Du fascheux séjour.
D’aymer la Nuict certes je ne veulx point,
Pource qu’à vice elle vient toute appoint :
Mais à vous toute estre
Certes je veulx bien,
Pource qu’en vostre estre
Ne gist que tout bien.
Là où en ténèbres
On ne peult rien veoir
Que choses funèbres,
Qui font peur avoir,
On peult de nuict encor se resjouyr
De leurs amours faisant amantz jouyr :
Mais la jouyssance
De folle pitié
N’a point de puissance
Sur nostre amytié,
Veu qu’elle est fondée
En prospérité
Sur Vertu sondée
De toute équité.
La nuict ne peult un meurtre déclarer,
Comme le jour, qui vient à esclairer
Ce que la nuict cache,
Faisant mille maulx,
Et ne veult qu’on sache
Ses tours fins, et caultz.
La nuict la paresse
Nourrit, qui tant nuit :
Et le jour nous dresse
Au travail, qui duit.
O heureux jour, bien te doit estimer
Celle qu’ainsi as voulu allumer,
Prenant tousjours cure
Reduire à clarté
Ceulx que nuict obscure
Avoit escarté !
Ainsi esclairee
De si heureux jour,
Seray asseuree
De plaisant séjour.
Vous, Amy, le Jour,
Qui m’a destournée
Du fascheux séjour.
D’aymer la Nuict certes je ne veulx point,
Pource qu’à vice elle vient toute appoint :
Mais à vous toute estre
Certes je veulx bien,
Pource qu’en vostre estre
Ne gist que tout bien.
Là où en ténèbres
On ne peult rien veoir
Que choses funèbres,
Qui font peur avoir,
On peult de nuict encor se resjouyr
De leurs amours faisant amantz jouyr :
Mais la jouyssance
De folle pitié
N’a point de puissance
Sur nostre amytié,
Veu qu’elle est fondée
En prospérité
Sur Vertu sondée
De toute équité.
La nuict ne peult un meurtre déclarer,
Comme le jour, qui vient à esclairer
Ce que la nuict cache,
Faisant mille maulx,
Et ne veult qu’on sache
Ses tours fins, et caultz.
La nuict la paresse
Nourrit, qui tant nuit :
Et le jour nous dresse
Au travail, qui duit.
O heureux jour, bien te doit estimer
Celle qu’ainsi as voulu allumer,
Prenant tousjours cure
Reduire à clarté
Ceulx que nuict obscure
Avoit escarté !
Ainsi esclairee
De si heureux jour,
Seray asseuree
De plaisant séjour.
Pernette du Guillet
Ô vraye amour, dont je suis prise
Ô vraye amour, dont je suis prise,
Comment m’as tu si bien apprise,
Que de mon Jour tant me contente,
Que je n’en espère autre attente,
Que celle de ce doulx amer,
Pour me guérir du mal d’aymer?
Du bien j’ay eu la jouyssance,
Dont il m’a donné congnoissance
Pour m’asseurer de l’amytié,
De laquelle il tient la moytié :
Doncques est il plus doulx, qu’amer,
Pour me guérir du mal d’aymer.
Helas, amy, en ton absence
Je ne puis avoir asseurance
Que celle dont — pour son plaisir —
Amour cault me vient dessaisir
Pour me surprendre, et désarmer :
Gueris moy donc du mal d’aymer!
Comment m’as tu si bien apprise,
Que de mon Jour tant me contente,
Que je n’en espère autre attente,
Que celle de ce doulx amer,
Pour me guérir du mal d’aymer?
Du bien j’ay eu la jouyssance,
Dont il m’a donné congnoissance
Pour m’asseurer de l’amytié,
De laquelle il tient la moytié :
Doncques est il plus doulx, qu’amer,
Pour me guérir du mal d’aymer.
Helas, amy, en ton absence
Je ne puis avoir asseurance
Que celle dont — pour son plaisir —
Amour cault me vient dessaisir
Pour me surprendre, et désarmer :
Gueris moy donc du mal d’aymer!
Pernette du Guillet
Pour contenter celui qui me tourmente
Pour contenter celui qui me tourmente,
Chercher ne veux remède à mon tourment :
Car en mon mal voyant qu’il se contente
Contente suis de son contentement.
. . . . . .
Chercher ne veux remède à mon tourment :
Car en mon mal voyant qu’il se contente
Contente suis de son contentement.
. . . . . .
Philippe Desportes
Cette fontaine est froide, et son eau doux-coulante
Cette fontaine est froide, et son eau doux-coulante,
À la couleur d’argent, semble parler d’Amour ;
Un herbage mollet reverdit tout autour,
Et les aunes font ombre à la chaleur brûlante.
Le feuillage obéit à Zéphyr qui l’évente,
Soupirant, amoureux, en ce plaisant séjour ;
Le soleil clair de flamme est au milieu du jour,
Et la terre se fend de l’ardeur violente.
Passant, par le travail du long chemin lassé,
Brûlé de la chaleur et de la soif pressé,
Arrête en cette place où ton bonheur te mène ;
L’agréable repos ton corps délassera,
L’ombrage et le vent frais ton ardeur chassera,
Et ta soif se perdra dans l’eau de la fontaine.
À la couleur d’argent, semble parler d’Amour ;
Un herbage mollet reverdit tout autour,
Et les aunes font ombre à la chaleur brûlante.
Le feuillage obéit à Zéphyr qui l’évente,
Soupirant, amoureux, en ce plaisant séjour ;
Le soleil clair de flamme est au milieu du jour,
Et la terre se fend de l’ardeur violente.
Passant, par le travail du long chemin lassé,
Brûlé de la chaleur et de la soif pressé,
Arrête en cette place où ton bonheur te mène ;
L’agréable repos ton corps délassera,
L’ombrage et le vent frais ton ardeur chassera,
Et ta soif se perdra dans l’eau de la fontaine.
Philippe Desportes
Chanson
Que vous m’allez tourmentant
De m’estimer infidèle !
Non, vous n’êtes point plus belle
Que je suis ferme et constant.
Pour bien voir quelle est ma foi,
Regardez-moi dans votre âme :
C’est comme j’en fais, Madame ;
Dans la mienne je vous vois.
Si vous pensez me changer,
Ce miroir me le rapporte ;
Voyez donc, de même sorte,
En vous, si je suis léger.
Pour vous, sans plus, je fus né,
Mon cœur n’en peut aimer d’autre :
Las ! si je ne suis plus vôtre,
À qui m’avez-vous donné ?
De m’estimer infidèle !
Non, vous n’êtes point plus belle
Que je suis ferme et constant.
Pour bien voir quelle est ma foi,
Regardez-moi dans votre âme :
C’est comme j’en fais, Madame ;
Dans la mienne je vous vois.
Si vous pensez me changer,
Ce miroir me le rapporte ;
Voyez donc, de même sorte,
En vous, si je suis léger.
Pour vous, sans plus, je fus né,
Mon cœur n’en peut aimer d’autre :
Las ! si je ne suis plus vôtre,
À qui m’avez-vous donné ?
Philippe Desportes
Élégie
Comme dedans un bois enrichy de fueillage,
D'herbes, d’eaux et de fleurs, et tout couvert d’ombrage,
Se branchent les oyseaux esmaillez de couleurs,
Soupirans doucement leurs plaisantes douleurs ;
Comme on voit dans un pré les fleurettes nouvelles
Monstrer comme à l’envy leurs beautez naturelles,
Ainsi dedans un cœur hautain et genereux
Se repairent tousjours les désirs amoureux,
Les douces passions, les delectables peines,
Et les cheres langueurs dont les amours sont pleines,
Qui ne doivent jamais un amant retenir,
Veu qu’un grand bien ne peut sans travail s’obtenir.
. . . . . .
D'herbes, d’eaux et de fleurs, et tout couvert d’ombrage,
Se branchent les oyseaux esmaillez de couleurs,
Soupirans doucement leurs plaisantes douleurs ;
Comme on voit dans un pré les fleurettes nouvelles
Monstrer comme à l’envy leurs beautez naturelles,
Ainsi dedans un cœur hautain et genereux
Se repairent tousjours les désirs amoureux,
Les douces passions, les delectables peines,
Et les cheres langueurs dont les amours sont pleines,
Qui ne doivent jamais un amant retenir,
Veu qu’un grand bien ne peut sans travail s’obtenir.
. . . . . .
Philippe Desportes
Las ! je ne verray plus ces soleils gracieux
Las ! je ne verray plus ces soleils gracieux,
Qui servoient de lumiere à mon ame egarée !
Leur divine clairté s’est de moy retirée
Et me laisse esperdu, dolent et soucieux.
C’est en vain désormais, ô grand flambeau des cieux !
Que tu sors au matin de la plaine azurée,
Ma nuict dure tousjours, et la tresse dorée,
Qui sert de jour au monde est obscure à mes yeux.
Mes yeux, helas ! mes yeux, sources de mon dommage,
Vous n’aurez plus de guide en l’amoureux voyage,
Perdant l’astre luisant qui souloit m’esclairer.
Mais, si je ne vois plus sa clairté coustumiere,
Je ne veux pas pourtant en chemin demeurer :
Car du feu de mon cœur je ferai ma lumiere.
Qui servoient de lumiere à mon ame egarée !
Leur divine clairté s’est de moy retirée
Et me laisse esperdu, dolent et soucieux.
C’est en vain désormais, ô grand flambeau des cieux !
Que tu sors au matin de la plaine azurée,
Ma nuict dure tousjours, et la tresse dorée,
Qui sert de jour au monde est obscure à mes yeux.
Mes yeux, helas ! mes yeux, sources de mon dommage,
Vous n’aurez plus de guide en l’amoureux voyage,
Perdant l’astre luisant qui souloit m’esclairer.
Mais, si je ne vois plus sa clairté coustumiere,
Je ne veux pas pourtant en chemin demeurer :
Car du feu de mon cœur je ferai ma lumiere.
Philippe Desportes
Ma nef passe au destroit d’une mer courroucée
Ma nef passe au destroit d’une mer courroucée,
Toute comble d’oubly, l’hiver à la minuict ;
Un aveugle, un enfant, sans soucy la conduit,
Desireux de la voir sous les eaux renversée.
Elle a pour chaque rame une longue pensée
Coupant, au lieu de l’eau, l’esperance qui fuit ;
Les vents de mes soupirs, effroyables de bruit,
Ont arraché la voile à leur plaisir poussée.
De pleurs une grand’pluie, et l’humide nuage
Des dédains orageux, detendent le cordage,
Retors des propres mains d’ignorance et d’erreur.
De mes astres luisans la flame est retirée,
L’art est vaincu du tens, du bruit et de l’horreur.
Las ! puis-je donc rien voir que ma perte asseurée ?
Toute comble d’oubly, l’hiver à la minuict ;
Un aveugle, un enfant, sans soucy la conduit,
Desireux de la voir sous les eaux renversée.
Elle a pour chaque rame une longue pensée
Coupant, au lieu de l’eau, l’esperance qui fuit ;
Les vents de mes soupirs, effroyables de bruit,
Ont arraché la voile à leur plaisir poussée.
De pleurs une grand’pluie, et l’humide nuage
Des dédains orageux, detendent le cordage,
Retors des propres mains d’ignorance et d’erreur.
De mes astres luisans la flame est retirée,
L’art est vaincu du tens, du bruit et de l’horreur.
Las ! puis-je donc rien voir que ma perte asseurée ?
Philippe Desportes
Puis que vous le voulez, demeurez inhumaine
Puis que vous le voulez, demeurez inhumaine,
Et me faisant mourir feignez de n’en rien voir,
Vous ne pourrez pourtant ma constance émouvoir,
Car du feu de vos yeux mon âme est toute plaine.
Mon cœur est immuable, et mon amour certaine,
Les plus cruels tourmens y perdent leur pouvoir :
S’il advient que je meure en faisant mon devoir,
Vous en aurez l’offense, et j’en auray la paine.
Las! Mon mal me plaist tant, pource qu’il vient de vous,
Que je trouve en souffrant le martyre bien doux
Et de m’en délivrer je ne prens point d’envie.
C’est pourquoy je craindroy de mourir en aimant,
Non pour fuir la mort, mais de peur seulemant
De perdre mes douleurs si je perdoy la vie.
Et me faisant mourir feignez de n’en rien voir,
Vous ne pourrez pourtant ma constance émouvoir,
Car du feu de vos yeux mon âme est toute plaine.
Mon cœur est immuable, et mon amour certaine,
Les plus cruels tourmens y perdent leur pouvoir :
S’il advient que je meure en faisant mon devoir,
Vous en aurez l’offense, et j’en auray la paine.
Las! Mon mal me plaist tant, pource qu’il vient de vous,
Que je trouve en souffrant le martyre bien doux
Et de m’en délivrer je ne prens point d’envie.
C’est pourquoy je craindroy de mourir en aimant,
Non pour fuir la mort, mais de peur seulemant
De perdre mes douleurs si je perdoy la vie.
Philippe Desportes
Sonnet
Le tens leger s’enfuit sans m’en apercevoir,
Quand celle à qui je suis mes angoisses console :
Il n'est vieil, ny boiteux, c’est un enfant qui vole,
Au moins quand quelque bien vient mon mal deçevoir.
A peine ai-je loisir seulement de la voir
Et de ravir mon ame en sa douce parole,
Que la nuict à grands pas se haste et me la voile,
M'ostant toute clarte, toute ame et tout pouvoir.
Bien-heureux quatre jours, mais quatre heures soudaines ?
Que n’avez-vous duré pour le bien de mes paines ?
Et pourquoy vostre cours s’est-il tant avancé ?
Plus la joie est extrême et plus elle est fuitive ;
Mais j’en garde pourtant la memoire si vive,
Que mon plaisir perdu n’est pas du tout passé.
Quand celle à qui je suis mes angoisses console :
Il n'est vieil, ny boiteux, c’est un enfant qui vole,
Au moins quand quelque bien vient mon mal deçevoir.
A peine ai-je loisir seulement de la voir
Et de ravir mon ame en sa douce parole,
Que la nuict à grands pas se haste et me la voile,
M'ostant toute clarte, toute ame et tout pouvoir.
Bien-heureux quatre jours, mais quatre heures soudaines ?
Que n’avez-vous duré pour le bien de mes paines ?
Et pourquoy vostre cours s’est-il tant avancé ?
Plus la joie est extrême et plus elle est fuitive ;
Mais j’en garde pourtant la memoire si vive,
Que mon plaisir perdu n’est pas du tout passé.
Pierre Corneille
Acte III, Scène 3. — Psyché
Qu’un monstre tel que vous inspire peu de crainte !
Et que, s’il a quelque poison,
Une âme aurait peu de raison
De hasarder la moindre plainte
Contre une favorable atteinte
Dont tout le cœur craindrait la guérison !
À peine je vous vois, que mes frayeurs cessées
Laissent évanouir l’image du trépas,
Et que je sens couler dans mes veines glacées
Un je ne sais quel feu que je ne connais pas.
J’ai senti de l’estime et de la complaisance,
De l’amitié, de la reconnaissance ;
De la compassion les chagrins innocents
M’en ont fait sentir la puissance ;
Mais je n’ai point encor senti ce que je sens.
Je ne sais ce que c’est ; mais je sais qu’il me charme,
Que je n’en conçois point d’alarme :
Plus j’ai les yeux sur vous, plus je m’en sens charmer.
Tout ce que j’ai senti n’agissait point de même,
Et je dirais que je vous aime,
Seigneur, si je savais ce que c’est que d’aimer.
Ne les détournez point, ces yeux qui m’empoisonnent,
Ces yeux tendres, ces yeux perçants, mais amoureux,
Qui semblent partager le trouble qu’ils me donnent.
Hélas ! Plus ils sont dangereux,
Plus je me plais à m’attacher sur eux.
Par quel ordre du ciel, que je ne puis comprendre,
Vous dis-je plus que je ne dois,
Moi de qui la pudeur devrait du moins attendre
Que vous m’expliquassiez le trouble où je vous vois ?
Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire :
Vos sens comme les miens paraissent interdits ;
C’est à moi de m’en taire, à vous de me le dire ;
Et cependant c’est moi qui vous le dis.
Et que, s’il a quelque poison,
Une âme aurait peu de raison
De hasarder la moindre plainte
Contre une favorable atteinte
Dont tout le cœur craindrait la guérison !
À peine je vous vois, que mes frayeurs cessées
Laissent évanouir l’image du trépas,
Et que je sens couler dans mes veines glacées
Un je ne sais quel feu que je ne connais pas.
J’ai senti de l’estime et de la complaisance,
De l’amitié, de la reconnaissance ;
De la compassion les chagrins innocents
M’en ont fait sentir la puissance ;
Mais je n’ai point encor senti ce que je sens.
Je ne sais ce que c’est ; mais je sais qu’il me charme,
Que je n’en conçois point d’alarme :
Plus j’ai les yeux sur vous, plus je m’en sens charmer.
Tout ce que j’ai senti n’agissait point de même,
Et je dirais que je vous aime,
Seigneur, si je savais ce que c’est que d’aimer.
Ne les détournez point, ces yeux qui m’empoisonnent,
Ces yeux tendres, ces yeux perçants, mais amoureux,
Qui semblent partager le trouble qu’ils me donnent.
Hélas ! Plus ils sont dangereux,
Plus je me plais à m’attacher sur eux.
Par quel ordre du ciel, que je ne puis comprendre,
Vous dis-je plus que je ne dois,
Moi de qui la pudeur devrait du moins attendre
Que vous m’expliquassiez le trouble où je vous vois ?
Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire :
Vos sens comme les miens paraissent interdits ;
C’est à moi de m’en taire, à vous de me le dire ;
Et cependant c’est moi qui vous le dis.
Pierre Corneille
Acte III, Scène 4. — Don Rodrigue, Chimène, Elvire
CHIMENE
Elvire, où sommes nous, et qu’est ce que je voi ?
Rodrigue en ma maison ! Rodrigue devant moi !
DON RODRIGUE
N’épargnez point mon sang ; goûtez, sans résistance,
La douceur de ma perte et de votre vengeance.
CHIMENE
Hélas !
DON RODRIGUE
Écoute moi
CHIMENE
Je me meurs.
DON RODRIGUE
Un moment.
CHIMENE
Va, laisse moi mourir.
DON RODRIGUE
Quatre mots seulement ;
Après, ne me réponds qu’avec cette épée.
CHIMENE
Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée !
DON RODRIGUE
Ma Chimène…
CHIMENE
Ôte moi cet objet odieux
Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.
DON RODRIGUE
Regarde le plutôt pour exciter ta haine,
Pour accroître ta colère, et pour hâter ma peine.
CHIMENE
Il est teint de mon sang.
DON RODRIGUE
Plonge le dans le mien,
Et fais lui perdre ainsi la teinture du tien.
CHIMENE
Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tue
Le père par le fer, la fille par la vue !
Ôte moi cet objet, je ne puis le souffrir :
Tu veux que je t’écoute, et tu me fais mourir !
DON RODRIGUE
Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l’envie
De finir par tes mains ma déplorable vie ;
Car enfin n’attends pas de mon affection
Un lâche repentir d’une bonne action.
L’irréparable effet d’une chaleur trop prompte
Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.
Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur.
J’avais part à l’affront, j’en ai cherché l’auteur :
Je l’ai vu, j’ai vengé mon honneur et mon père ;
Je le ferais encor, si j’avais à le faire.
Ce n’est pas qu’en effet, contre mon père et moi,
Ma flamme assez longtemps n’ait combattu pour toi :
Juge de son pouvoir : dans une telle offense
J’ai pu délibérer si j’en prendrais vengeance.
Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
J’ai pensé qu’à son tour mon bras était trop prompt,
Je me suis accusé de trop de violence ;
Et ta beauté, sans doute, emportait la balance,
À moins que d’opposer à tes plus forts appas
Qu’un homme sans honneur ne te méritait pas ;
Que malgré cette part que j’avais en ton âme,
Qui m’aima généreux me haïrait infâme ;
Qu’écouter ton amour, obéir à ta voix,
C’était m’en rendre indigne et diffamer ton choix.
Je te le dis encore, et, quoique j’en soupire,
Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire :
Je t’ai fait une offense, et j’ai dû m’y porter
Pour effacer ma honte, et pour te mériter ;
Mais, quitte envers l’honneur, et quitte envers mon père,
C’est maintenant à toi que je viens satisfaire :
C’est pour t’offrir mon sang qu’en ce lieu tu me vois.
Je fait ce que j’ai dû, je fais ce que je dois.
Je sais qu’un père mort t’arme contre mon crime ;
Je ne t’ai pas voulu dérober ta victime :
Immole avec courage au sang qu’il a perdu
Celui qui met sa gloire à l’avoir répandu.
CHIMENE
Ah ! Rodrigue ! il est vrai, quoique ton ennemie,
Je ne puis te blâmer d’avoir fui l’infamie ;
Et, de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,
Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.
Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage,
Demandait à l’ardeur d’un généreux courage :
Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ;
Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.
Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ;
Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger,
Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
Hélas ! ton intérêt ici me désespère.
Si quelque autre malheur m’avait ravi mon père,
Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir
L’unique allégement qu’elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur j’aurais senti des charmes,
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes,
Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;
Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;
Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,
Me force à travailler moi-même à ta ruine.
Car enfin n’attends pas de mon affection
De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,
Ma générosité doit répondre à la tienne :
Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi ;
Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.
DON RODRIGUE
Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonne :
Il demande ma tête, et je te l’abandonne ;
Fais en un sacrifice à ce noble intérêt,
Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt.
Attendre après mon crime une lente justice,
C’est reculer ta gloire autant que mon supplice.
Je mourrai trop heureux mourant d’un coup si beau.
CHIMENE
Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.
Si tu m’offres ta tête, est ce à moi de la prendre ?
Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre ;
C’est d’un autre que toi qu’il me faut l’obtenir,
Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.
DON RODRIGUE
De quoi qu’en ma faveur notre amour t’entretienne,
Ta générosité doit répondre à la mienne ;
Et pour venger un père emprunter d’autres bras,
Ma Chimène, crois moi, c’est n’y répondre pas :
Ma main seule du mien a su venger l’offense,
Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.
CHIMENE
Cruel ! à quel propos sur ce point t’obstiner ?
Tu t’es vengé sans aide, et tu m’en veux donner !
Je suivrai ton exemple, et j’ai trop de courage
Pour souffrir qu’avec toi ma gloire se partage.
Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir
Aux traits de ton amour, ni de ton désespoir.
DON RODRIGUE
Rigoureux point d’honneur ! hélas ! quoi que je fasse,
Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ?
Au nom d’un père mort, ou de notre amitié,
Punis moi par vengeance, ou du moins par pitié.
Ton malheureux amant aura bien moins de peine
À mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine.
CHIMENE
Va, je ne te hais point.
DON RODRIGUE
Tu le dois.
CHIMENE
Je ne puis.
DON RODRIGUE
Crains tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits ?
Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,
Que ne publieront point l’envie et l’imposture !
Force les au silence, et, sans plus discourir,
Sauve ta renommée en me faisant mourir.
CHIMENE
Elle éclate bien mieux en te laissant la vie ;
Et je veux que la voix de la plus noire envie
Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,
Sachant que je t’adore et que je te poursuis.
Va-t’en, ne montre plus à ma douleur extrême
Ce qu’il faut que je perde, encore que je l’aime.
Dans l’ombre de la nuit cache bien ton départ ;
Si l’on te voit sortir, mon honneur court hasard.
La seule occasion qu’aura la médisance,
C’est de savoir qu’ici j’ai souffert ta présence :
Ne lui donne point lieu d’attaquer ma vertu.
DON RODRIGUE
Que je meure !
CHIMENE
Va-t’en.
DON RODRIGUE
À quoi te résous tu ?
CHIMENE
Malgré des feux si beaux qui troublent ma colère,
Je ferai mon possible à bien venger mon père ;
Mais, malgré la rigueur d’un si cruel devoir,
Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.
DON RODRIGUE
O miracle d’amour !
CHIMENE
O comble de misère !
DON RODRIGUE
Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !
CHIMENE
Rodrigue, qui l’eût cru ?
DON RODRIGUE
Chimène, qui l’eût dit ?
CHIMENE
Que notre heur fût si proche, et sitôt se perdît ?
RODRIGUE
Et que si près du port, contre toute apparence
Un orage si prompt brisât notre espérance ?
CHIMENE
Ah ! mortelles douleurs !
DON RODRIGUE
Ah ! regrets superflus !
CHIMENE
Va-t’en, encore un coup, je ne t’écoute plus.
DON RODRIGUE
Adieu ; je vais traîner une mourante vie,
Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.
CHIMENE
Si j’en obtiens l’effet, je t’engage ma foi
De ne respirer pas un moment après toi.
Adieu ; sors, et surtout garde bien qu’on te voie.
Elvire, où sommes nous, et qu’est ce que je voi ?
Rodrigue en ma maison ! Rodrigue devant moi !
DON RODRIGUE
N’épargnez point mon sang ; goûtez, sans résistance,
La douceur de ma perte et de votre vengeance.
CHIMENE
Hélas !
DON RODRIGUE
Écoute moi
CHIMENE
Je me meurs.
DON RODRIGUE
Un moment.
CHIMENE
Va, laisse moi mourir.
DON RODRIGUE
Quatre mots seulement ;
Après, ne me réponds qu’avec cette épée.
CHIMENE
Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée !
DON RODRIGUE
Ma Chimène…
CHIMENE
Ôte moi cet objet odieux
Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.
DON RODRIGUE
Regarde le plutôt pour exciter ta haine,
Pour accroître ta colère, et pour hâter ma peine.
CHIMENE
Il est teint de mon sang.
DON RODRIGUE
Plonge le dans le mien,
Et fais lui perdre ainsi la teinture du tien.
CHIMENE
Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tue
Le père par le fer, la fille par la vue !
Ôte moi cet objet, je ne puis le souffrir :
Tu veux que je t’écoute, et tu me fais mourir !
DON RODRIGUE
Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l’envie
De finir par tes mains ma déplorable vie ;
Car enfin n’attends pas de mon affection
Un lâche repentir d’une bonne action.
L’irréparable effet d’une chaleur trop prompte
Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.
Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur.
J’avais part à l’affront, j’en ai cherché l’auteur :
Je l’ai vu, j’ai vengé mon honneur et mon père ;
Je le ferais encor, si j’avais à le faire.
Ce n’est pas qu’en effet, contre mon père et moi,
Ma flamme assez longtemps n’ait combattu pour toi :
Juge de son pouvoir : dans une telle offense
J’ai pu délibérer si j’en prendrais vengeance.
Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
J’ai pensé qu’à son tour mon bras était trop prompt,
Je me suis accusé de trop de violence ;
Et ta beauté, sans doute, emportait la balance,
À moins que d’opposer à tes plus forts appas
Qu’un homme sans honneur ne te méritait pas ;
Que malgré cette part que j’avais en ton âme,
Qui m’aima généreux me haïrait infâme ;
Qu’écouter ton amour, obéir à ta voix,
C’était m’en rendre indigne et diffamer ton choix.
Je te le dis encore, et, quoique j’en soupire,
Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire :
Je t’ai fait une offense, et j’ai dû m’y porter
Pour effacer ma honte, et pour te mériter ;
Mais, quitte envers l’honneur, et quitte envers mon père,
C’est maintenant à toi que je viens satisfaire :
C’est pour t’offrir mon sang qu’en ce lieu tu me vois.
Je fait ce que j’ai dû, je fais ce que je dois.
Je sais qu’un père mort t’arme contre mon crime ;
Je ne t’ai pas voulu dérober ta victime :
Immole avec courage au sang qu’il a perdu
Celui qui met sa gloire à l’avoir répandu.
CHIMENE
Ah ! Rodrigue ! il est vrai, quoique ton ennemie,
Je ne puis te blâmer d’avoir fui l’infamie ;
Et, de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,
Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.
Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage,
Demandait à l’ardeur d’un généreux courage :
Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ;
Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.
Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ;
Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger,
Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
Hélas ! ton intérêt ici me désespère.
Si quelque autre malheur m’avait ravi mon père,
Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir
L’unique allégement qu’elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur j’aurais senti des charmes,
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes,
Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;
Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;
Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,
Me force à travailler moi-même à ta ruine.
Car enfin n’attends pas de mon affection
De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,
Ma générosité doit répondre à la tienne :
Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi ;
Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.
DON RODRIGUE
Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonne :
Il demande ma tête, et je te l’abandonne ;
Fais en un sacrifice à ce noble intérêt,
Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt.
Attendre après mon crime une lente justice,
C’est reculer ta gloire autant que mon supplice.
Je mourrai trop heureux mourant d’un coup si beau.
CHIMENE
Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.
Si tu m’offres ta tête, est ce à moi de la prendre ?
Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre ;
C’est d’un autre que toi qu’il me faut l’obtenir,
Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.
DON RODRIGUE
De quoi qu’en ma faveur notre amour t’entretienne,
Ta générosité doit répondre à la mienne ;
Et pour venger un père emprunter d’autres bras,
Ma Chimène, crois moi, c’est n’y répondre pas :
Ma main seule du mien a su venger l’offense,
Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.
CHIMENE
Cruel ! à quel propos sur ce point t’obstiner ?
Tu t’es vengé sans aide, et tu m’en veux donner !
Je suivrai ton exemple, et j’ai trop de courage
Pour souffrir qu’avec toi ma gloire se partage.
Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir
Aux traits de ton amour, ni de ton désespoir.
DON RODRIGUE
Rigoureux point d’honneur ! hélas ! quoi que je fasse,
Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ?
Au nom d’un père mort, ou de notre amitié,
Punis moi par vengeance, ou du moins par pitié.
Ton malheureux amant aura bien moins de peine
À mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine.
CHIMENE
Va, je ne te hais point.
DON RODRIGUE
Tu le dois.
CHIMENE
Je ne puis.
DON RODRIGUE
Crains tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits ?
Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,
Que ne publieront point l’envie et l’imposture !
Force les au silence, et, sans plus discourir,
Sauve ta renommée en me faisant mourir.
CHIMENE
Elle éclate bien mieux en te laissant la vie ;
Et je veux que la voix de la plus noire envie
Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,
Sachant que je t’adore et que je te poursuis.
Va-t’en, ne montre plus à ma douleur extrême
Ce qu’il faut que je perde, encore que je l’aime.
Dans l’ombre de la nuit cache bien ton départ ;
Si l’on te voit sortir, mon honneur court hasard.
La seule occasion qu’aura la médisance,
C’est de savoir qu’ici j’ai souffert ta présence :
Ne lui donne point lieu d’attaquer ma vertu.
DON RODRIGUE
Que je meure !
CHIMENE
Va-t’en.
DON RODRIGUE
À quoi te résous tu ?
CHIMENE
Malgré des feux si beaux qui troublent ma colère,
Je ferai mon possible à bien venger mon père ;
Mais, malgré la rigueur d’un si cruel devoir,
Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.
DON RODRIGUE
O miracle d’amour !
CHIMENE
O comble de misère !
DON RODRIGUE
Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !
CHIMENE
Rodrigue, qui l’eût cru ?
DON RODRIGUE
Chimène, qui l’eût dit ?
CHIMENE
Que notre heur fût si proche, et sitôt se perdît ?
RODRIGUE
Et que si près du port, contre toute apparence
Un orage si prompt brisât notre espérance ?
CHIMENE
Ah ! mortelles douleurs !
DON RODRIGUE
Ah ! regrets superflus !
CHIMENE
Va-t’en, encore un coup, je ne t’écoute plus.
DON RODRIGUE
Adieu ; je vais traîner une mourante vie,
Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.
CHIMENE
Si j’en obtiens l’effet, je t’engage ma foi
De ne respirer pas un moment après toi.
Adieu ; sors, et surtout garde bien qu’on te voie.
Pierre Corneille
Usez moins avec moi du droit de tout charmer…
Usez moins avec moi du droit de tout charmer,
Vous me perdrez bientôt si vous n’y prenez garde,
J’aime bien à vous voir, quoi qu’enfin j’y hasarde,
Mais je n’aime pas bien qu’on me force d’aimer.
Cependant mon repos a de quoi s’alarmer,
Je sens je ne sais quoi dès que je vous regarde ;
Je souffre avec chagrin tout ce qui m’en retarde,
Et c’est déjà sans doute un peu plus qu’estimer.
Ne vous y trompez pas, l’honneur de ma défaite
N’assure point d’esclave à la main qui l’a faite,
Je sais l’art d’échapper aux charmes les plus forts :
Et quand ils m’ont réduit à ne me plus défendre,
Savez-vous, belle Iris, ce que je fais alors ?
Je m’enfuis de peur de me rendre.
Vous me perdrez bientôt si vous n’y prenez garde,
J’aime bien à vous voir, quoi qu’enfin j’y hasarde,
Mais je n’aime pas bien qu’on me force d’aimer.
Cependant mon repos a de quoi s’alarmer,
Je sens je ne sais quoi dès que je vous regarde ;
Je souffre avec chagrin tout ce qui m’en retarde,
Et c’est déjà sans doute un peu plus qu’estimer.
Ne vous y trompez pas, l’honneur de ma défaite
N’assure point d’esclave à la main qui l’a faite,
Je sais l’art d’échapper aux charmes les plus forts :
Et quand ils m’ont réduit à ne me plus défendre,
Savez-vous, belle Iris, ce que je fais alors ?
Je m’enfuis de peur de me rendre.
Pierre Corneille
Vos beaux yeux…
Vos beaux yeux sur ma franchise
N’adressent pas bien leurs coups,
Tête chauve et barbe grise
Ne sont pas viande pour vous ;
Quand j’aurais l’heur de vous plaire,
Ce serait perdre du temps,
Iris, que pourriez-vous faire
D’un galant de cinquante ans ?
Ce qui vous rend adorable
N’est propre qu’à m’alarmer,
Je vous trouve trop aimable,
Et crains de vous trop aimer :
Mon cœur à prendre est facile,
Mes vœux sont des plus constants,
Mais c’est un meuble inutile
Qu’un galant de cinquante ans.
Si l’armure n’est complète,
Si tout ne va comme il faut,
Il vaut mieux faire retraite
Que d’entreprendre un assaut :
L’amour ne rend point la place
À de mauvais combattants,
Et rit de la vaine audace
Des galants de cinquante ans.
N’adressent pas bien leurs coups,
Tête chauve et barbe grise
Ne sont pas viande pour vous ;
Quand j’aurais l’heur de vous plaire,
Ce serait perdre du temps,
Iris, que pourriez-vous faire
D’un galant de cinquante ans ?
Ce qui vous rend adorable
N’est propre qu’à m’alarmer,
Je vous trouve trop aimable,
Et crains de vous trop aimer :
Mon cœur à prendre est facile,
Mes vœux sont des plus constants,
Mais c’est un meuble inutile
Qu’un galant de cinquante ans.
Si l’armure n’est complète,
Si tout ne va comme il faut,
Il vaut mieux faire retraite
Que d’entreprendre un assaut :
L’amour ne rend point la place
À de mauvais combattants,
Et rit de la vaine audace
Des galants de cinquante ans.
Pierre de Marbeuf
Et la mer et l’amour…
Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’amour est amer,
L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer,
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.
Celui qui craint les eaux, qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.
La mère de l’amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau,
Mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.
Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.
Et la mer est amère, et l’amour est amer,
L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer,
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.
Celui qui craint les eaux, qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.
La mère de l’amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau,
Mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.
Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.
Pierre de Ronsard
Cent et cent fois penser un penser mesme
Cent et cent fois penser un penser mesme,
A deux beaux yeux montrer à nud son cœur,
Boire tousjours d’une amère liqueur,
Manger tousjours d’une amertume extrême ;
Avoir et l’âme et le visage blême,
Plus soupirer moins fléchir la rigueur,
Mourir d’ennuy, receler sa langueur,
Du vueil d’autruy des loix faire à soymême ;
Un court despit, une aimantine foy,
Aimer trop mieux son ennemy que soy,
Se peindre au front mille vaines figures,
Vouloir crier et n’oser respirer,
Esperer tout et se désespérer,
Sont de ma mort les plus certains augures.
A deux beaux yeux montrer à nud son cœur,
Boire tousjours d’une amère liqueur,
Manger tousjours d’une amertume extrême ;
Avoir et l’âme et le visage blême,
Plus soupirer moins fléchir la rigueur,
Mourir d’ennuy, receler sa langueur,
Du vueil d’autruy des loix faire à soymême ;
Un court despit, une aimantine foy,
Aimer trop mieux son ennemy que soy,
Se peindre au front mille vaines figures,
Vouloir crier et n’oser respirer,
Esperer tout et se désespérer,
Sont de ma mort les plus certains augures.
Pierre de Ronsard
Chanson
. . . . . .
Venus avec son enfant
Triomphant
Au haut de son coche assise,
Laisse ses cygnes voler
Parmy l’air
Pour aller voir son Anchise.
Quelque part que ses beaux yeux
Par les cieux
Tournent leurs lumieres belles,
L’air qui se monstre serein,
Est tout plein
D’amoureuses estincelles.
Puis en descendant à bas,
Sous ses pas
Naissent mille fleurs écloses ;
Les beaux liz et les œillets
Vermeillets
Rougissent entre les roses.
Je sens en ce mois si beau
Le flambeau
D’Amour qui m’eschaufe l’ame,
Y voyant de tous costez
Les beautez
Qu’il emprunte de ma Dame.
. . . . . .
Quand je voy les grands rameaux
Des ormeaux
Qui sont lassez de lierre,
Je pense estre pris és laz
De ses bras,
Et que mon col elle serre.
. . . . . .
Quand je voy dans un jardin
Au matin,
S’esclorre une fleur nouvelle,
J’accompare le bouton
Au teton
De son beau sein qui pommelle.
. . . . . .
Quand je sens parmy les prez
Diaprez
Les fleurs dont la terre est pleine,
Lors je fais croire à mes sens
Que je sens
La douceur de son haleine.
. . . . . .
Je voudrais, pour la tenir,
Devenir
Dieu de ces forests desertes,
La baisant autant de fois
Qu’en un bois
Il y a de fueilles vertes.
. . . . . .
Venus avec son enfant
Triomphant
Au haut de son coche assise,
Laisse ses cygnes voler
Parmy l’air
Pour aller voir son Anchise.
Quelque part que ses beaux yeux
Par les cieux
Tournent leurs lumieres belles,
L’air qui se monstre serein,
Est tout plein
D’amoureuses estincelles.
Puis en descendant à bas,
Sous ses pas
Naissent mille fleurs écloses ;
Les beaux liz et les œillets
Vermeillets
Rougissent entre les roses.
Je sens en ce mois si beau
Le flambeau
D’Amour qui m’eschaufe l’ame,
Y voyant de tous costez
Les beautez
Qu’il emprunte de ma Dame.
. . . . . .
Quand je voy les grands rameaux
Des ormeaux
Qui sont lassez de lierre,
Je pense estre pris és laz
De ses bras,
Et que mon col elle serre.
. . . . . .
Quand je voy dans un jardin
Au matin,
S’esclorre une fleur nouvelle,
J’accompare le bouton
Au teton
De son beau sein qui pommelle.
. . . . . .
Quand je sens parmy les prez
Diaprez
Les fleurs dont la terre est pleine,
Lors je fais croire à mes sens
Que je sens
La douceur de son haleine.
. . . . . .
Je voudrais, pour la tenir,
Devenir
Dieu de ces forests desertes,
La baisant autant de fois
Qu’en un bois
Il y a de fueilles vertes.
. . . . . .
Pierre de Ronsard
Discours
. . . . . .
Que j’aime la saison, où le mari de Rhée
Gouvernoit sous sa faux la terre bien-heurée !
Lors Hymen n’estoit Dieu, et encores le doy
Ne cognoissoit l’anneau, le prestre, ny la loy.
Le plaisir estoit libre, et l’ardeur nécessaire
De Venus la germeuse estoit par tout vulgaire,
Sous un arbre, en un antre, en un chemin fourché,
Et la honte, pour lors, n’estoit encor péché.
Encores s’ignoroit l’amour acquise à force,
Dots, anneaux et contracts, la plainte et le divorce,
Et le nom de mari, qui semble si cruel,
Et, pour un petit mot, un mal perpetuel.
Si tu n’eusses, contant, ta liberté vendue,
Je t’eusse plus célébré et plus noble rendue
Que les trois feux des trois, à Rome si cognus,
Precepteurs délicats des enfans de Venus,
Qui ont chanté Lesbie et Cynthie et Corinne,
Et les chantent encor, dessous l’ombre myrtinne.
Telle je t’eusse fait, et me l’avoit promis
Cypris, qui, pour parade, en ses cheveux a mis
Le myrte entortillé, et qui donna pour proye
Helene Amycléenne au beau berger de Troye.
Quand la Mort, dont l’orreur espouvante un chacun,
Nous eust conduit là-bas au passage commun,
Ces trois, en relisant mes vers dessus ta face,
Pour l’honneur de mon nom t’eussent quitté leur place.
. . . . . .
Je resve, et mon esprit s’en-est volé de moy ;
Je n’advise en voyant la chose que je voy :
Je faux, cest estranger ne l’a point espousée,
Venus en ma faveur soudain a composée
Une image en lieu d’elle, à fin que, sans deduict,
Une idole en ses bras se couchast toute nuict,
Un squelette seiché, une carcasse etique,
Un fantosme de corps fiévreux et pulmonique.
Venus l’a transférée aux vergers Cypriens,
Et entre les odeurs des prez Idaliens,
Où, se paissant de fleurs, entretient la deesse,
La conduit en son temple et la sert de prestresse,
L’encense et la supplie, et le reste du jour
Comme un petit enfant se joue avecque Amour.
Ha ! je ne suis trompé, ha ! ce n’est pas feintise :
J’oy le peuple amassé qui bruit devant l’Eglise ;
J’oy les hault-bois sonner, et la pompe devant ;
Je voy ses beaux cheveux, esparpillez au vent.
C’est elle, je la voy, je cognoy son visage,
Qui m’a tenu quatre ans en l’amoureux servage ;
Je recognoy ses yeux, je voy comme dedans
Amour forge ses traits et ses flambeaux ardans.
Phebus, s’il est ainsi que tu sois nostre pere,
Refuse à ceste nopce aujourd’huy ta lumiere :
Tenebres soyent par tout, ou si le jour est clair,
Que ce soit par le feu d’un flamboyant esclair
Esclatté du tonnerre, et sur la cheminée
Les corbeaux et hiboux chantent son hymenée.
. . . . . .
Que j’aime la saison, où le mari de Rhée
Gouvernoit sous sa faux la terre bien-heurée !
Lors Hymen n’estoit Dieu, et encores le doy
Ne cognoissoit l’anneau, le prestre, ny la loy.
Le plaisir estoit libre, et l’ardeur nécessaire
De Venus la germeuse estoit par tout vulgaire,
Sous un arbre, en un antre, en un chemin fourché,
Et la honte, pour lors, n’estoit encor péché.
Encores s’ignoroit l’amour acquise à force,
Dots, anneaux et contracts, la plainte et le divorce,
Et le nom de mari, qui semble si cruel,
Et, pour un petit mot, un mal perpetuel.
Si tu n’eusses, contant, ta liberté vendue,
Je t’eusse plus célébré et plus noble rendue
Que les trois feux des trois, à Rome si cognus,
Precepteurs délicats des enfans de Venus,
Qui ont chanté Lesbie et Cynthie et Corinne,
Et les chantent encor, dessous l’ombre myrtinne.
Telle je t’eusse fait, et me l’avoit promis
Cypris, qui, pour parade, en ses cheveux a mis
Le myrte entortillé, et qui donna pour proye
Helene Amycléenne au beau berger de Troye.
Quand la Mort, dont l’orreur espouvante un chacun,
Nous eust conduit là-bas au passage commun,
Ces trois, en relisant mes vers dessus ta face,
Pour l’honneur de mon nom t’eussent quitté leur place.
. . . . . .
Je resve, et mon esprit s’en-est volé de moy ;
Je n’advise en voyant la chose que je voy :
Je faux, cest estranger ne l’a point espousée,
Venus en ma faveur soudain a composée
Une image en lieu d’elle, à fin que, sans deduict,
Une idole en ses bras se couchast toute nuict,
Un squelette seiché, une carcasse etique,
Un fantosme de corps fiévreux et pulmonique.
Venus l’a transférée aux vergers Cypriens,
Et entre les odeurs des prez Idaliens,
Où, se paissant de fleurs, entretient la deesse,
La conduit en son temple et la sert de prestresse,
L’encense et la supplie, et le reste du jour
Comme un petit enfant se joue avecque Amour.
Ha ! je ne suis trompé, ha ! ce n’est pas feintise :
J’oy le peuple amassé qui bruit devant l’Eglise ;
J’oy les hault-bois sonner, et la pompe devant ;
Je voy ses beaux cheveux, esparpillez au vent.
C’est elle, je la voy, je cognoy son visage,
Qui m’a tenu quatre ans en l’amoureux servage ;
Je recognoy ses yeux, je voy comme dedans
Amour forge ses traits et ses flambeaux ardans.
Phebus, s’il est ainsi que tu sois nostre pere,
Refuse à ceste nopce aujourd’huy ta lumiere :
Tenebres soyent par tout, ou si le jour est clair,
Que ce soit par le feu d’un flamboyant esclair
Esclatté du tonnerre, et sur la cheminée
Les corbeaux et hiboux chantent son hymenée.
. . . . . .
Pierre de Ronsard
Discours a scevole de ste marthe
. . . . . .
J'estois un jour amoureux d’une Dame
Qui d’outre en outre avoit percé mon ame
De ses beaux yeux ; plus mon cœur s’allumoit
Mourant pour elle, et moins elle m’aimoit,
De mon tourment apparoissant plus belle,
Et sa beauté la rendoit plus cruelle.
. . . . . .
. . . . . .
Quand du haut ciel les ames abaissées
Dedans les corps languissent oppressées
De la matiere et du pesant fardeau,
Je leur esclaire aux rais de mon flambeau ;
Je les resveille et leur preste mes ailes
Pour revoler es maisons eternelles
Par le bien-fait de contemplation.
Car de l’Amour la plus belle action
Est de rejoindre en charité profonde
L’ame à son Dieu tandis qu’elle est au monde.
. . . . . .
J'estois un jour amoureux d’une Dame
Qui d’outre en outre avoit percé mon ame
De ses beaux yeux ; plus mon cœur s’allumoit
Mourant pour elle, et moins elle m’aimoit,
De mon tourment apparoissant plus belle,
Et sa beauté la rendoit plus cruelle.
. . . . . .
. . . . . .
Quand du haut ciel les ames abaissées
Dedans les corps languissent oppressées
De la matiere et du pesant fardeau,
Je leur esclaire aux rais de mon flambeau ;
Je les resveille et leur preste mes ailes
Pour revoler es maisons eternelles
Par le bien-fait de contemplation.
Car de l’Amour la plus belle action
Est de rejoindre en charité profonde
L’ame à son Dieu tandis qu’elle est au monde.
. . . . . .
Pierre de Ronsard
Je plante en ta faveur cet arbre de Cybèle
Je plante en ta faveur cet arbre de Cybèle,
Ce pin, où tes honneurs se liront tous les jours.
J’ai gravé sur le tronc nos noms et nos amours,
Qui croîtront à l’envi de l’écorce nouvelle.
Faunes, qui habitez ma terre paternelle,
Qui menez sur le Loir vos danses et vos tours,
Favorisez la plante et lui donnez secours,
Que l’été ne la brûle et l’hiver ne la gèle.
Pasteur qui conduiras en ce lieu ton troupeau,
Flageolant une églogue en ton tuyau d’aveine,
Attache tous les ans à cet arbre un tableau,
Qui témoigne aux passants mes amours et ma peine ;
Puis, l’arrosant de lait et du sang d’un agneau,
Dis : Ce pin est sacré ; c’est la plante d’Hélène.
Ce pin, où tes honneurs se liront tous les jours.
J’ai gravé sur le tronc nos noms et nos amours,
Qui croîtront à l’envi de l’écorce nouvelle.
Faunes, qui habitez ma terre paternelle,
Qui menez sur le Loir vos danses et vos tours,
Favorisez la plante et lui donnez secours,
Que l’été ne la brûle et l’hiver ne la gèle.
Pasteur qui conduiras en ce lieu ton troupeau,
Flageolant une églogue en ton tuyau d’aveine,
Attache tous les ans à cet arbre un tableau,
Qui témoigne aux passants mes amours et ma peine ;
Puis, l’arrosant de lait et du sang d’un agneau,
Dis : Ce pin est sacré ; c’est la plante d’Hélène.
Pierre de Ronsard
Je suis plus aise en mon cœur que les Dieux
Je suis plus aise en mon cœur que les Dieux,
Quand chaudement tu me baises, Maistresse :
De ton baiser la douceur larronnesse
Tout esperdu m’en-vole jusqu’aux Cieux.
Baise moy donc, mon cœur, car j’aime mieux
Ton seul baiser, que si quelque Deesse
Au jeu d’amour d’une accollade espesse
M’embrassoit nud d’un bras delicieux.
Mais ton orgueil a tousjours de coustume
D’accompagner ton baiser d’amertume,
Froid, sans saveur ; aussi je ne pourrois
Souffrir tant d’heur, car mon ame qui touche
Mille beautez, s’enfuiroit par ma bouche,
Et de trop d’aise en ton sein je mourrois.
Quand chaudement tu me baises, Maistresse :
De ton baiser la douceur larronnesse
Tout esperdu m’en-vole jusqu’aux Cieux.
Baise moy donc, mon cœur, car j’aime mieux
Ton seul baiser, que si quelque Deesse
Au jeu d’amour d’une accollade espesse
M’embrassoit nud d’un bras delicieux.
Mais ton orgueil a tousjours de coustume
D’accompagner ton baiser d’amertume,
Froid, sans saveur ; aussi je ne pourrois
Souffrir tant d’heur, car mon ame qui touche
Mille beautez, s’enfuiroit par ma bouche,
Et de trop d’aise en ton sein je mourrois.
Pierre de Ronsard
Je vous envoie un bouquet, que ma main
Cesse tes pleurs, mon livre : il n’est pas ordonné
Du Destin, que moy vif, tu sois riche de gloire,
Avant que l’homme passe outre la rive noire,
L’honneur de son travail ne luy est point donné.
Quelqu’un, après mille ans, de mes vers estonné,
Voudra dedans mon Loir, comme en Permesse, boire,
Et voyant mon pays, à peine pourra croire
Que d’un si petit lieu tel Poëte soit né.
Pren, mon livre, pren cœur : la vertu precieuse
De l’homme, quand il vit, est toujours odieuse ;
Apres qu’il est absent, chacun le pense un Dieu.
La rancœur nuit tousjours à ceux qui sont en vie ;
Sur les vertus d’un mort elle n’a plus de lieu,
Et la postérité rend l’honneur sans envie.
Je vous envoye un bouquet, que ma main
Vient de trier de ces fleurs épanies,
Qui ne les eust à ce vespre cueillies,
Cheutes à terre elles fussent demain.
Cela vous soit un exemple certain,
Que vos beautez, bien qu’elles soient fleuries,
En peu de tems cherront toutes fletries,
Et, comme fleurs, periront tout soudain.
Le tems s’en va, le tems s’en va, ma Dame,
Las ! le tems non, mais nous nous en allons,
Et tost serons estendus sous la lame,
Et des amours, desquelles nous parlons,
Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle :
Pource aimez moy, cependant qu’estes belle.
Du Destin, que moy vif, tu sois riche de gloire,
Avant que l’homme passe outre la rive noire,
L’honneur de son travail ne luy est point donné.
Quelqu’un, après mille ans, de mes vers estonné,
Voudra dedans mon Loir, comme en Permesse, boire,
Et voyant mon pays, à peine pourra croire
Que d’un si petit lieu tel Poëte soit né.
Pren, mon livre, pren cœur : la vertu precieuse
De l’homme, quand il vit, est toujours odieuse ;
Apres qu’il est absent, chacun le pense un Dieu.
La rancœur nuit tousjours à ceux qui sont en vie ;
Sur les vertus d’un mort elle n’a plus de lieu,
Et la postérité rend l’honneur sans envie.
Je vous envoye un bouquet, que ma main
Vient de trier de ces fleurs épanies,
Qui ne les eust à ce vespre cueillies,
Cheutes à terre elles fussent demain.
Cela vous soit un exemple certain,
Que vos beautez, bien qu’elles soient fleuries,
En peu de tems cherront toutes fletries,
Et, comme fleurs, periront tout soudain.
Le tems s’en va, le tems s’en va, ma Dame,
Las ! le tems non, mais nous nous en allons,
Et tost serons estendus sous la lame,
Et des amours, desquelles nous parlons,
Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle :
Pource aimez moy, cependant qu’estes belle.
Pierre de Ronsard
Marie, baisez-moy ; non, ne me baisez pas
Marie, baisez-moy ; non, ne me baisez pas,
Mais tirez moy le cœur de vostre douce haleine ;
Non, ne le tirez pas, mais hors de chaque veine
Succez-moy toute l’âme esparse entre vos bras;
Non, ne la succez pas ; car apres le trespas
Que serois-je sinon une semblance vaine,
Sans corps, désur la rive, où l’amour ne demeine
(Pardonne moy, Pluton) qu’en feintes ses esbas ?
Pendant que nous vivons, entraimons nous, Marie,
Amour ne règne point sur la troupe blesmie
Des morts, qui sont sillez d’un long somme de fer.
C’est abus que Pluton ait aimé Proserpine ;
Si doux soing n’entre point en si dure poitrine :
Amour règne en la terre et non point en enfer.
Mais tirez moy le cœur de vostre douce haleine ;
Non, ne le tirez pas, mais hors de chaque veine
Succez-moy toute l’âme esparse entre vos bras;
Non, ne la succez pas ; car apres le trespas
Que serois-je sinon une semblance vaine,
Sans corps, désur la rive, où l’amour ne demeine
(Pardonne moy, Pluton) qu’en feintes ses esbas ?
Pendant que nous vivons, entraimons nous, Marie,
Amour ne règne point sur la troupe blesmie
Des morts, qui sont sillez d’un long somme de fer.
C’est abus que Pluton ait aimé Proserpine ;
Si doux soing n’entre point en si dure poitrine :
Amour règne en la terre et non point en enfer.
Pierre de Ronsard
Marie, levez-vous, vous êtes paresseuse
Marie, levez-vous, vous êtes paresseuse :
Jà la gaie alouette au ciel a fredonné,
Et jà le rossignol doucement jargonné,
Dessus l’épine assis, sa complainte amoureuse.
Sus ! debout ! allons voir l’herbelette perleuse,
Et votre beau rosier de boutons couronné,
Et vos œillets mignons auxquels aviez donné,
Hier au soir, de l’eau, d’une main si soigneuse.
Harsoir en vous couchant vous jurâtes vos yeux
D’être plus tôt que moi ce matin éveillée :
Mais le dormir de l’Aube, aux filles gracieux,
Vous tient d’un doux sommeil encor les yeux sillée.
Çà ! çà ! que je les baise et votre beau tétin,
Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin.
Jà la gaie alouette au ciel a fredonné,
Et jà le rossignol doucement jargonné,
Dessus l’épine assis, sa complainte amoureuse.
Sus ! debout ! allons voir l’herbelette perleuse,
Et votre beau rosier de boutons couronné,
Et vos œillets mignons auxquels aviez donné,
Hier au soir, de l’eau, d’une main si soigneuse.
Harsoir en vous couchant vous jurâtes vos yeux
D’être plus tôt que moi ce matin éveillée :
Mais le dormir de l’Aube, aux filles gracieux,
Vous tient d’un doux sommeil encor les yeux sillée.
Çà ! çà ! que je les baise et votre beau tétin,
Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin.