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Poèmes de ce thème

Amour romantique

Pierre Corneille

Pierre Corneille

Acte III, Scène 3. — Psyché

Qu’un monstre tel que vous inspire peu de crainte !
Et que, s’il a quelque poison,
Une âme aurait peu de raison
De hasarder la moindre plainte
Contre une favorable atteinte
Dont tout le cœur craindrait la guérison !
À peine je vous vois, que mes frayeurs cessées
Laissent évanouir l’image du trépas,
Et que je sens couler dans mes veines glacées
Un je ne sais quel feu que je ne connais pas.
J’ai senti de l’estime et de la complaisance,
De l’amitié, de la reconnaissance ;
De la compassion les chagrins innocents
M’en ont fait sentir la puissance ;
Mais je n’ai point encor senti ce que je sens.
Je ne sais ce que c’est ; mais je sais qu’il me charme,
Que je n’en conçois point d’alarme :
Plus j’ai les yeux sur vous, plus je m’en sens charmer.
Tout ce que j’ai senti n’agissait point de même,
Et je dirais que je vous aime,
Seigneur, si je savais ce que c’est que d’aimer.
Ne les détournez point, ces yeux qui m’empoisonnent,
Ces yeux tendres, ces yeux perçants, mais amoureux,
Qui semblent partager le trouble qu’ils me donnent.
Hélas ! Plus ils sont dangereux,
Plus je me plais à m’attacher sur eux.
Par quel ordre du ciel, que je ne puis comprendre,
Vous dis-je plus que je ne dois,
Moi de qui la pudeur devrait du moins attendre
Que vous m’expliquassiez le trouble où je vous vois ?
Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire :
Vos sens comme les miens paraissent interdits ;
C’est à moi de m’en taire, à vous de me le dire ;
Et cependant c’est moi qui vous le dis.
Pierre Corneille

Pierre Corneille

Acte III, Scène 4. — Don Rodrigue, Chimène, Elvire

CHIMENE
Elvire, où sommes nous, et qu’est ce que je voi ?
Rodrigue en ma maison ! Rodrigue devant moi !

DON RODRIGUE
N’épargnez point mon sang ; goûtez, sans résistance,
La douceur de ma perte et de votre vengeance.

CHIMENE
Hélas !

DON RODRIGUE
Écoute moi

CHIMENE
Je me meurs.

DON RODRIGUE
Un moment.

CHIMENE
Va, laisse moi mourir.

DON RODRIGUE
Quatre mots seulement ;
Après, ne me réponds qu’avec cette épée.

CHIMENE
Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée !

DON RODRIGUE
Ma Chimène…

CHIMENE
Ôte moi cet objet odieux
Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.

DON RODRIGUE
Regarde le plutôt pour exciter ta haine,
Pour accroître ta colère, et pour hâter ma peine.

CHIMENE
Il est teint de mon sang.

DON RODRIGUE
Plonge le dans le mien,
Et fais lui perdre ainsi la teinture du tien.

CHIMENE
Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tue
Le père par le fer, la fille par la vue !
Ôte moi cet objet, je ne puis le souffrir :
Tu veux que je t’écoute, et tu me fais mourir !

DON RODRIGUE
Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l’envie
De finir par tes mains ma déplorable vie ;
Car enfin n’attends pas de mon affection
Un lâche repentir d’une bonne action.
L’irréparable effet d’une chaleur trop prompte
Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.
Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur.
J’avais part à l’affront, j’en ai cherché l’auteur :
Je l’ai vu, j’ai vengé mon honneur et mon père ;
Je le ferais encor, si j’avais à le faire.
Ce n’est pas qu’en effet, contre mon père et moi,
Ma flamme assez longtemps n’ait combattu pour toi :
Juge de son pouvoir : dans une telle offense
J’ai pu délibérer si j’en prendrais vengeance.
Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
J’ai pensé qu’à son tour mon bras était trop prompt,
Je me suis accusé de trop de violence ;
Et ta beauté, sans doute, emportait la balance,
À moins que d’opposer à tes plus forts appas
Qu’un homme sans honneur ne te méritait pas ;
Que malgré cette part que j’avais en ton âme,
Qui m’aima généreux me haïrait infâme ;
Qu’écouter ton amour, obéir à ta voix,
C’était m’en rendre indigne et diffamer ton choix.
Je te le dis encore, et, quoique j’en soupire,
Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire :
Je t’ai fait une offense, et j’ai dû m’y porter
Pour effacer ma honte, et pour te mériter ;
Mais, quitte envers l’honneur, et quitte envers mon père,
C’est maintenant à toi que je viens satisfaire :
C’est pour t’offrir mon sang qu’en ce lieu tu me vois.
Je fait ce que j’ai dû, je fais ce que je dois.
Je sais qu’un père mort t’arme contre mon crime ;
Je ne t’ai pas voulu dérober ta victime :
Immole avec courage au sang qu’il a perdu
Celui qui met sa gloire à l’avoir répandu.

CHIMENE
Ah ! Rodrigue ! il est vrai, quoique ton ennemie,
Je ne puis te blâmer d’avoir fui l’infamie ;
Et, de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,
Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.
Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage,
Demandait à l’ardeur d’un généreux courage :
Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ;
Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.
Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ;
Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger,
Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
Hélas ! ton intérêt ici me désespère.
Si quelque autre malheur m’avait ravi mon père,
Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir
L’unique allégement qu’elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur j’aurais senti des charmes,
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes,
Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;
Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;
Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,
Me force à travailler moi-même à ta ruine.
Car enfin n’attends pas de mon affection
De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,
Ma générosité doit répondre à la tienne :
Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi ;
Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

DON RODRIGUE
Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonne :
Il demande ma tête, et je te l’abandonne ;
Fais en un sacrifice à ce noble intérêt,
Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt.
Attendre après mon crime une lente justice,
C’est reculer ta gloire autant que mon supplice.
Je mourrai trop heureux mourant d’un coup si beau.

CHIMENE
Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.
Si tu m’offres ta tête, est ce à moi de la prendre ?
Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre ;
C’est d’un autre que toi qu’il me faut l’obtenir,
Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.

DON RODRIGUE
De quoi qu’en ma faveur notre amour t’entretienne,
Ta générosité doit répondre à la mienne ;
Et pour venger un père emprunter d’autres bras,
Ma Chimène, crois moi, c’est n’y répondre pas :
Ma main seule du mien a su venger l’offense,
Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.

CHIMENE
Cruel ! à quel propos sur ce point t’obstiner ?
Tu t’es vengé sans aide, et tu m’en veux donner !
Je suivrai ton exemple, et j’ai trop de courage
Pour souffrir qu’avec toi ma gloire se partage.
Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir
Aux traits de ton amour, ni de ton désespoir.

DON RODRIGUE
Rigoureux point d’honneur ! hélas ! quoi que je fasse,
Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ?
Au nom d’un père mort, ou de notre amitié,
Punis moi par vengeance, ou du moins par pitié.
Ton malheureux amant aura bien moins de peine
À mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine.

CHIMENE
Va, je ne te hais point.

DON RODRIGUE
Tu le dois.

CHIMENE
Je ne puis.

DON RODRIGUE
Crains tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits ?
Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,
Que ne publieront point l’envie et l’imposture !
Force les au silence, et, sans plus discourir,
Sauve ta renommée en me faisant mourir.

CHIMENE
Elle éclate bien mieux en te laissant la vie ;
Et je veux que la voix de la plus noire envie
Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,
Sachant que je t’adore et que je te poursuis.
Va-t’en, ne montre plus à ma douleur extrême
Ce qu’il faut que je perde, encore que je l’aime.
Dans l’ombre de la nuit cache bien ton départ ;
Si l’on te voit sortir, mon honneur court hasard.
La seule occasion qu’aura la médisance,
C’est de savoir qu’ici j’ai souffert ta présence :
Ne lui donne point lieu d’attaquer ma vertu.

DON RODRIGUE
Que je meure !

CHIMENE
Va-t’en.

DON RODRIGUE
À quoi te résous tu ?

CHIMENE
Malgré des feux si beaux qui troublent ma colère,
Je ferai mon possible à bien venger mon père ;
Mais, malgré la rigueur d’un si cruel devoir,
Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.

DON RODRIGUE
O miracle d’amour !

CHIMENE
O comble de misère !

DON RODRIGUE
Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !

CHIMENE
Rodrigue, qui l’eût cru ?

DON RODRIGUE
Chimène, qui l’eût dit ?

CHIMENE
Que notre heur fût si proche, et sitôt se perdît ?

RODRIGUE
Et que si près du port, contre toute apparence
Un orage si prompt brisât notre espérance ?

CHIMENE
Ah ! mortelles douleurs !

DON RODRIGUE
Ah ! regrets superflus !

CHIMENE
Va-t’en, encore un coup, je ne t’écoute plus.

DON RODRIGUE
Adieu ; je vais traîner une mourante vie,
Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.

CHIMENE
Si j’en obtiens l’effet, je t’engage ma foi
De ne respirer pas un moment après toi.
Adieu ; sors, et surtout garde bien qu’on te voie.
Pierre de Ronsard

Pierre de Ronsard

Discours

. . . . . .
Que j’aime la saison, où le mari de Rhée
Gouvernoit sous sa faux la terre bien-heurée !
Lors Hymen n’estoit Dieu, et encores le doy
Ne cognoissoit l’anneau, le prestre, ny la loy.
Le plaisir estoit libre, et l’ardeur nécessaire
De Venus la germeuse estoit par tout vulgaire,
Sous un arbre, en un antre, en un chemin fourché,
Et la honte, pour lors, n’estoit encor péché.
Encores s’ignoroit l’amour acquise à force,
Dots, anneaux et contracts, la plainte et le divorce,
Et le nom de mari, qui semble si cruel,
Et, pour un petit mot, un mal perpetuel.
Si tu n’eusses, contant, ta liberté vendue,
Je t’eusse plus célébré et plus noble rendue
Que les trois feux des trois, à Rome si cognus,
Precepteurs délicats des enfans de Venus,
Qui ont chanté Lesbie et Cynthie et Corinne,
Et les chantent encor, dessous l’ombre myrtinne.
Telle je t’eusse fait, et me l’avoit promis
Cypris, qui, pour parade, en ses cheveux a mis
Le myrte entortillé, et qui donna pour proye
Helene Amycléenne au beau berger de Troye.
Quand la Mort, dont l’orreur espouvante un chacun,
Nous eust conduit là-bas au passage commun,
Ces trois, en relisant mes vers dessus ta face,
Pour l’honneur de mon nom t’eussent quitté leur place.
. . . . . .

Je resve, et mon esprit s’en-est volé de moy ;
Je n’advise en voyant la chose que je voy :
Je faux, cest estranger ne l’a point espousée,
Venus en ma faveur soudain a composée
Une image en lieu d’elle, à fin que, sans deduict,
Une idole en ses bras se couchast toute nuict,
Un squelette seiché, une carcasse etique,
Un fantosme de corps fiévreux et pulmonique.
Venus l’a transférée aux vergers Cypriens,
Et entre les odeurs des prez Idaliens,
Où, se paissant de fleurs, entretient la deesse,
La conduit en son temple et la sert de prestresse,
L’encense et la supplie, et le reste du jour
Comme un petit enfant se joue avecque Amour.
Ha ! je ne suis trompé, ha ! ce n’est pas feintise :
J’oy le peuple amassé qui bruit devant l’Eglise ;
J’oy les hault-bois sonner, et la pompe devant ;
Je voy ses beaux cheveux, esparpillez au vent.
C’est elle, je la voy, je cognoy son visage,
Qui m’a tenu quatre ans en l’amoureux servage ;
Je recognoy ses yeux, je voy comme dedans
Amour forge ses traits et ses flambeaux ardans.
Phebus, s’il est ainsi que tu sois nostre pere,
Refuse à ceste nopce aujourd’huy ta lumiere :
Tenebres soyent par tout, ou si le jour est clair,
Que ce soit par le feu d’un flamboyant esclair
Esclatté du tonnerre, et sur la cheminée
Les corbeaux et hiboux chantent son hymenée.
. . . . . .