Poèmes de ce thème
Nature et éléments
Guillaume Apollinaire
Les Sapins
Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtus
Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les bateaux qui sur le Rhin voguent
Dans les sept arts endoctrinés
Par les vieux sapins leurs aînés
Qui sont de grands poètes
Ils se savent prédestinés
À briller plus que des planètes
À briller doucement changés
En étoiles et enneigés
Aux Noëls bienheureuses
Fêtes des sapins ensongés
Aux longues branches langoureuses
Les sapins beaux musiciens
Chantent des noëls anciens
Au vent des soirs d’automne
Ou bien graves magiciens
Incantent le ciel quand il tonne
Des rangées de blancs chérubins
Remplacent l’hiver les sapins
Et balancent leurs ailes
L’été ce sont de grands rabbins
Ou bien de vieilles demoiselles
Sapins médecins divagants
Ils vont offrant leurs bons onguents
Quand la montagne accouche
De temps en temps sous l’ouragan
Un vieux sapin geint et se couche
De longues robes revêtus
Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les bateaux qui sur le Rhin voguent
Dans les sept arts endoctrinés
Par les vieux sapins leurs aînés
Qui sont de grands poètes
Ils se savent prédestinés
À briller plus que des planètes
À briller doucement changés
En étoiles et enneigés
Aux Noëls bienheureuses
Fêtes des sapins ensongés
Aux longues branches langoureuses
Les sapins beaux musiciens
Chantent des noëls anciens
Au vent des soirs d’automne
Ou bien graves magiciens
Incantent le ciel quand il tonne
Des rangées de blancs chérubins
Remplacent l’hiver les sapins
Et balancent leurs ailes
L’été ce sont de grands rabbins
Ou bien de vieilles demoiselles
Sapins médecins divagants
Ils vont offrant leurs bons onguents
Quand la montagne accouche
De temps en temps sous l’ouragan
Un vieux sapin geint et se couche
Guillaume Apollinaire
Nuit rhénane
Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Ecoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds
Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées
Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été
Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire
Ecoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds
Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées
Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été
Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire
Guillaume de Machaut
En mai, quand renaît le printemps
En mai, quand renaît le printemps,
Que l’herbe pousse, drue et nouvelle,
Que les bois verdissent, que les arbres sont en fleurs,
Et que tout se réjouit
De la douceur du renouveau,
Lorsque les oisillons mènent grand bruit,
L’autre jour, je m’ébattais
Dans un très beau pré verdoyant,
Tout seul, et d’assez bon matin,
Lorsque j’aperçus un petit jardin,
Situé à côté d’un verger ;
J’y entrai sans tarder,
Car la porte de ce verger si verdoyant
Était entrouverte.
Quand je fus à l’intérieur, j’eus grand plaisir
À entendre les oisillons
Qui chantaient si mélodieusement ;
Ils s’employaient tant à chanter
Que l’espace tout entier retentissait
Des sons qui sortaient de leur gorge.
La matinée était si douce et si harmonieuse
Que jamais plus je n’en connus d’aussi délicieuse,
Ni ne vis d’endroit tellement parfait.
J’allai de-ci de-là, à loisir,
Jusqu’à parvenir en un lieu écarté
Où il y avait des pierres, des rochers,
Et des fourrés de broussailles,
Là, je vis un buisson d’épines,
Plein de ronces, de racines,
Et de toutes sortes de piquants,
Qui se mêlaient au buisson.
Il était très vert, touffu, robuste,
Et il s’était entièrement hérissé
D’un si grand nombre d’épines
Que jamais depuis aucun être humain
N’en vit, je crois, sur un buisson,
Une telle quantité.
Et il était si habilement ceint d’une haie
Que jamais, de mon existence,
Je ne vis de haie, petite ou grande,
Exécutée avec plus de soin ni de précision.
Car Nature l’avait ainsi réalisée
Du mieux qu’elle savait le faire.
Je l’examinai longuement,
Et finis par voir très clairement
Qu’au milieu se trouvait une rose
Si merveilleusement enclose,
Que j’échouai plus de cinq cents fois
Avant que de pouvoir la toucher ;
Je fis maintes tentatives,
Mais mes efforts restèrent inutiles,
À cause des épines blessantes
Et des ronces qui l’entouraient.
Je ne parvins à aucun moment à l’approcher
Au point de pouvoir l’atteindre.
Je n’avais sur moi ni couteau, ni épée,
Ni gant, ni moufle, ni quoi que ce fût
Qui m’eût permis d’entailler
Ou de franchir ce buisson pour prendre la rose,
Mais, en vérité, si j’avais eu des gants,
Je ne les aurais jamais mis à cette fin,
Et cette fleur, jamais je ne l’aurais tenue
Autrement qu’à main nue.
Il est juste, à présent, que je vous en conte
Davantage sur cette rose ;
Elle était si belle, à vrai dire,
Qu’on ne saurait l’imaginer,
Car l’harmonie qui en émanait
Embellissait tout le parc :
Sa couleur qui resplendissait
Illuminait la matinée,
Et sa douceur adoucissait
Tous les maux d’amour et les guérissait,
Aussi la désirais-je si violemment
Que je ne saurais vous le dire.
Enfin, je fis tant d’efforts,
Que, de mes deux mains, brutalement,
Je rompis la haie et le buisson,
J’en ressentis alors maints frissons,
Car je fus tellement égratigné
Par les ronces et di déchiré par les épines,
Que j’avais plus de cinquante plaies,
Voire, plus de soixante.
Néanmoins, je la cueillis,
Tout au cœur de l’épais buisson,
Si bien que j’emportai la rose,
Ce qui me fit grand plaisir.
Je vais maintenant vous dire ce qui m’arrive alors :
Toutes les fois – non pas deux mais plus de vingt –
Que lui faisais toucher
Mes plaies, je guérissais,
Tant elle était bonne et douée de vertu,
Douce, plaisante et gracieuse ;
C’est ainsi que je conquis la rose,
En serviteur, tout sien, fidèle et dévoué.
Qu’il plaise à Dieu que je la protège,
Et que je veille si bien sur elle
Que son pouvoir jamais ne décline,
Car, certes, pour tout l’Empire,
Non, par ma foi, pour tout le vaste monde,
En réponse à sa bonté pure et nette,
Je n’envisagerais ni ne chercherais rien
Que paix, honneur et joie complète
Que je garderai pour elle, autant que je pourrai,
Comme mon cœur, aussi longtemps que je vivrai.
Explicit le « Dit de la Rose »
Que l’herbe pousse, drue et nouvelle,
Que les bois verdissent, que les arbres sont en fleurs,
Et que tout se réjouit
De la douceur du renouveau,
Lorsque les oisillons mènent grand bruit,
L’autre jour, je m’ébattais
Dans un très beau pré verdoyant,
Tout seul, et d’assez bon matin,
Lorsque j’aperçus un petit jardin,
Situé à côté d’un verger ;
J’y entrai sans tarder,
Car la porte de ce verger si verdoyant
Était entrouverte.
Quand je fus à l’intérieur, j’eus grand plaisir
À entendre les oisillons
Qui chantaient si mélodieusement ;
Ils s’employaient tant à chanter
Que l’espace tout entier retentissait
Des sons qui sortaient de leur gorge.
La matinée était si douce et si harmonieuse
Que jamais plus je n’en connus d’aussi délicieuse,
Ni ne vis d’endroit tellement parfait.
J’allai de-ci de-là, à loisir,
Jusqu’à parvenir en un lieu écarté
Où il y avait des pierres, des rochers,
Et des fourrés de broussailles,
Là, je vis un buisson d’épines,
Plein de ronces, de racines,
Et de toutes sortes de piquants,
Qui se mêlaient au buisson.
Il était très vert, touffu, robuste,
Et il s’était entièrement hérissé
D’un si grand nombre d’épines
Que jamais depuis aucun être humain
N’en vit, je crois, sur un buisson,
Une telle quantité.
Et il était si habilement ceint d’une haie
Que jamais, de mon existence,
Je ne vis de haie, petite ou grande,
Exécutée avec plus de soin ni de précision.
Car Nature l’avait ainsi réalisée
Du mieux qu’elle savait le faire.
Je l’examinai longuement,
Et finis par voir très clairement
Qu’au milieu se trouvait une rose
Si merveilleusement enclose,
Que j’échouai plus de cinq cents fois
Avant que de pouvoir la toucher ;
Je fis maintes tentatives,
Mais mes efforts restèrent inutiles,
À cause des épines blessantes
Et des ronces qui l’entouraient.
Je ne parvins à aucun moment à l’approcher
Au point de pouvoir l’atteindre.
Je n’avais sur moi ni couteau, ni épée,
Ni gant, ni moufle, ni quoi que ce fût
Qui m’eût permis d’entailler
Ou de franchir ce buisson pour prendre la rose,
Mais, en vérité, si j’avais eu des gants,
Je ne les aurais jamais mis à cette fin,
Et cette fleur, jamais je ne l’aurais tenue
Autrement qu’à main nue.
Il est juste, à présent, que je vous en conte
Davantage sur cette rose ;
Elle était si belle, à vrai dire,
Qu’on ne saurait l’imaginer,
Car l’harmonie qui en émanait
Embellissait tout le parc :
Sa couleur qui resplendissait
Illuminait la matinée,
Et sa douceur adoucissait
Tous les maux d’amour et les guérissait,
Aussi la désirais-je si violemment
Que je ne saurais vous le dire.
Enfin, je fis tant d’efforts,
Que, de mes deux mains, brutalement,
Je rompis la haie et le buisson,
J’en ressentis alors maints frissons,
Car je fus tellement égratigné
Par les ronces et di déchiré par les épines,
Que j’avais plus de cinquante plaies,
Voire, plus de soixante.
Néanmoins, je la cueillis,
Tout au cœur de l’épais buisson,
Si bien que j’emportai la rose,
Ce qui me fit grand plaisir.
Je vais maintenant vous dire ce qui m’arrive alors :
Toutes les fois – non pas deux mais plus de vingt –
Que lui faisais toucher
Mes plaies, je guérissais,
Tant elle était bonne et douée de vertu,
Douce, plaisante et gracieuse ;
C’est ainsi que je conquis la rose,
En serviteur, tout sien, fidèle et dévoué.
Qu’il plaise à Dieu que je la protège,
Et que je veille si bien sur elle
Que son pouvoir jamais ne décline,
Car, certes, pour tout l’Empire,
Non, par ma foi, pour tout le vaste monde,
En réponse à sa bonté pure et nette,
Je n’envisagerais ni ne chercherais rien
Que paix, honneur et joie complète
Que je garderai pour elle, autant que je pourrai,
Comme mon cœur, aussi longtemps que je vivrai.
Explicit le « Dit de la Rose »
Jacques Peletier du Mans
L’alouette
Alors que la merveille aurore
Le bord de notre ciel colore
L’alouette, en ce même point,
De sa gentille voix honore
La faible lumière qui point.
Tant plus ce blanc matin éclaire
Plus d’elle la voix se fait claire ;
Et semble bien, qu’en s’efforçant,
D’un bruit vif elle veuille plaire
Au soleil qui se vient haussant.
Elle guindée de zéphire,
Sublime, en l’air vire et revire
Et déclique un joli cri
Qui rit, guérit et tire l’ire
Des esprits, mieux que je n’écris.
Soit que Junon son air essuie,
Ou bien qu’el’ se charge de pluie,
En haut pourtant elle se tient.
Et de gringoter ne s’ennuie,
Fors quand le neigeux hiver vient.
Même n’a point la gorge close
Pour avoir sa nichée éclose ;
Et en ses chants si fort se plaît
Que vous diriez que d’autre chose
Ses alouetteaux elle ne paît.
En plein midi, parmi le vide
Fait défaillir l’œil qui la guide,
Puis tantôt comme un peloton,
Subit en terre se dévide,
Et pour un temps plus ne l’oit-on.
Le bord de notre ciel colore
L’alouette, en ce même point,
De sa gentille voix honore
La faible lumière qui point.
Tant plus ce blanc matin éclaire
Plus d’elle la voix se fait claire ;
Et semble bien, qu’en s’efforçant,
D’un bruit vif elle veuille plaire
Au soleil qui se vient haussant.
Elle guindée de zéphire,
Sublime, en l’air vire et revire
Et déclique un joli cri
Qui rit, guérit et tire l’ire
Des esprits, mieux que je n’écris.
Soit que Junon son air essuie,
Ou bien qu’el’ se charge de pluie,
En haut pourtant elle se tient.
Et de gringoter ne s’ennuie,
Fors quand le neigeux hiver vient.
Même n’a point la gorge close
Pour avoir sa nichée éclose ;
Et en ses chants si fort se plaît
Que vous diriez que d’autre chose
Ses alouetteaux elle ne paît.
En plein midi, parmi le vide
Fait défaillir l’œil qui la guide,
Puis tantôt comme un peloton,
Subit en terre se dévide,
Et pour un temps plus ne l’oit-on.
Jean Cocteau
Batterie
Soleil, je t’adore comme les sauvages,
à plat ventre sur le rivage.
Soleil, tu vernis tes chromos,
tes paniers de fruits, tes animaux.
Fais-moi le corps tanné, salé;
fais ma grande douleur s’en aller.
Le nègre, dont brillent les dents,
est noir dehors, rose dedans.
Moi je suis noir dedans et rose
dehors, fais la métamorphose.
Change-moi d’odeur, de couleur,
comme tu as changé Hyacinthe en fleur.
Fais braire la cigale en haut du pin,
fais-moi sentir le four à pain.
L’arbre à midi rempli de nuit
la répand le soir à cété de lui.
Fais-moi répandre mes mauvais rêves,
soleil, boa d’Adam et d’Eve.
Fais-moi un peu m’habituer,
à ce que mon pauvre ami Jean soit tué. ‘ . -
Loterie, étage tes lots
de vases, de boules, de couteaux.
Tu déballes ta pacotille
sur les fauves, sur les Antilles.
Chez nous, sors ce que tu as de mieux,
pour ne pas abîmer nos yeux.
Baraque de la Goulue, manège
en velours, en miroirs, en arpèges.
Arrache mon mal, tire fort,
charlatan au carrosse d’or.
Que j’ai chaud! C’est qu’il est midi.
Je ne sais plus bien ce que je dis.
Je n’ai plus mon ombre autour de moi
soleil! ménagerie des mois.
Soleil, Buffalo Bill, Barnum,
tu grises mieux que l’opium.
Tu es un clown, un toréador,
tu as des chaînes de montre en or.
Tu es un nègre bleu qui boxe
les équateurs, les équinoxes.
Soleil, je supporte tes coups;
tes gros coups de poing sur mon cou.
C’est encore toi que je préfère,
soleil, délicieux enfer.
à plat ventre sur le rivage.
Soleil, tu vernis tes chromos,
tes paniers de fruits, tes animaux.
Fais-moi le corps tanné, salé;
fais ma grande douleur s’en aller.
Le nègre, dont brillent les dents,
est noir dehors, rose dedans.
Moi je suis noir dedans et rose
dehors, fais la métamorphose.
Change-moi d’odeur, de couleur,
comme tu as changé Hyacinthe en fleur.
Fais braire la cigale en haut du pin,
fais-moi sentir le four à pain.
L’arbre à midi rempli de nuit
la répand le soir à cété de lui.
Fais-moi répandre mes mauvais rêves,
soleil, boa d’Adam et d’Eve.
Fais-moi un peu m’habituer,
à ce que mon pauvre ami Jean soit tué. ‘ . -
Loterie, étage tes lots
de vases, de boules, de couteaux.
Tu déballes ta pacotille
sur les fauves, sur les Antilles.
Chez nous, sors ce que tu as de mieux,
pour ne pas abîmer nos yeux.
Baraque de la Goulue, manège
en velours, en miroirs, en arpèges.
Arrache mon mal, tire fort,
charlatan au carrosse d’or.
Que j’ai chaud! C’est qu’il est midi.
Je ne sais plus bien ce que je dis.
Je n’ai plus mon ombre autour de moi
soleil! ménagerie des mois.
Soleil, Buffalo Bill, Barnum,
tu grises mieux que l’opium.
Tu es un clown, un toréador,
tu as des chaînes de montre en or.
Tu es un nègre bleu qui boxe
les équateurs, les équinoxes.
Soleil, je supporte tes coups;
tes gros coups de poing sur mon cou.
C’est encore toi que je préfère,
soleil, délicieux enfer.
Jean de La Fontaine
La Colombe et la Fourmi
Le long d’un clair ruisseau buvait une Colombe,
Quand sur l’eau se penchant une Fourmis y tombe,
Et dans cet océan l’on eût vu la Fourmis
S’efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La Colombe aussitôt usa de charité :
Un brin d’herbe dans l’eau par elle étant jeté,
Ce fut un promontoire où la Fourmis arrive.
Elle se sauve ; et là-dessus
Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus.
Ce croquant, par hasard, avait une arbalète.
Dès qu’il voit l’oiseau de Vénus,
Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.
Tandis qu’à le tuer mon villageois s’apprête,
La Fourmi le pique au talon.
Le vilain retourne la tête :
La Colombe l’entend, part, et tire de long.
Le souper du croquant avec elle s’envole :
Point de pigeon pour une obole.
Quand sur l’eau se penchant une Fourmis y tombe,
Et dans cet océan l’on eût vu la Fourmis
S’efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La Colombe aussitôt usa de charité :
Un brin d’herbe dans l’eau par elle étant jeté,
Ce fut un promontoire où la Fourmis arrive.
Elle se sauve ; et là-dessus
Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus.
Ce croquant, par hasard, avait une arbalète.
Dès qu’il voit l’oiseau de Vénus,
Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.
Tandis qu’à le tuer mon villageois s’apprête,
La Fourmi le pique au talon.
Le vilain retourne la tête :
La Colombe l’entend, part, et tire de long.
Le souper du croquant avec elle s’envole :
Point de pigeon pour une obole.
Jean de La Fontaine
Le Chat, la Belette et le petit Lapin
Du palais d’un jeune Lapin
Dame Belette un beau matin
S’empara ; c’est une rusée.
Le Maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle porta chez lui ses pénates un jour
Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour,
Parmi le thym et la rosée.
Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
Janot Lapin retourne aux souterrains séjours.
La Belette avait mis le nez à la fenêtre.
« O Dieux hospitaliers, que vois-je ici paraître ?
Dit l’animal chassé du paternel logis :
O là, Madame la Belette,
Que l’on déloge sans trompette,
Ou je vais avertir tous les rats du pays. »
La Dame au nez pointu répondit que la terre
Était au premier occupant.
« C’était un beau sujet de guerre
Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant.
Et quand ce serait un Royaume
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l’octroi
À Jean fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi. »
Jean Lapin allégua la coutume et l’usage.
« Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis
Rendu maître et seigneur, et qui de père en fils,
L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.
Le premier occupant est-ce une loi plus sage ?
— Or bien sans crier davantage,
Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis. »
C’était un chat vivant comme un dévot ermite,
Un chat faisant la chattemite,
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas.
Jean Lapin pour juge l’agrée.
Les voilà tous deux arrivés
Devant sa majesté fourrée.
Grippeminaud leur dit : Mes enfants, approchez,
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause.
L’un et l’autre approcha ne craignant nulle chose.
Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,
Grippeminaud le bon apôtre
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.
Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois
Les petits souverains se rapportants aux Rois.
Dame Belette un beau matin
S’empara ; c’est une rusée.
Le Maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle porta chez lui ses pénates un jour
Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour,
Parmi le thym et la rosée.
Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
Janot Lapin retourne aux souterrains séjours.
La Belette avait mis le nez à la fenêtre.
« O Dieux hospitaliers, que vois-je ici paraître ?
Dit l’animal chassé du paternel logis :
O là, Madame la Belette,
Que l’on déloge sans trompette,
Ou je vais avertir tous les rats du pays. »
La Dame au nez pointu répondit que la terre
Était au premier occupant.
« C’était un beau sujet de guerre
Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant.
Et quand ce serait un Royaume
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l’octroi
À Jean fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi. »
Jean Lapin allégua la coutume et l’usage.
« Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis
Rendu maître et seigneur, et qui de père en fils,
L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.
Le premier occupant est-ce une loi plus sage ?
— Or bien sans crier davantage,
Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis. »
C’était un chat vivant comme un dévot ermite,
Un chat faisant la chattemite,
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas.
Jean Lapin pour juge l’agrée.
Les voilà tous deux arrivés
Devant sa majesté fourrée.
Grippeminaud leur dit : Mes enfants, approchez,
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause.
L’un et l’autre approcha ne craignant nulle chose.
Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,
Grippeminaud le bon apôtre
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.
Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois
Les petits souverains se rapportants aux Rois.
Jean de La Fontaine
Le cochet, le chat et le souriceau
Un souriceau tout jeune, et qui n’avait rien vu,
Fut presque pris au dépourvu.
Voici comme il conta l’aventure à sa mère.
« J’avais franchi les monts qui bornent cet État
Et trottais comme un jeune Rat
Qui cherche à se donner carrière,
Lorsque deux animaux m’ont arrêté les yeux ;
L’un doux, bénin et gracieux,
Et l’autre turbulent et plein d’inquiétude.
Il a la voix perçante et rude ;
Sur la tête un morceau de chair,
Une sorte de bras dont il s’élève en l’air,
Comme pour prendre sa volée ;
La queue en panache étalée. »
Or c’était un Cochet dont notre Souriceau
Fit à sa Mère le tableau,
Comme d’un animal venu de l’Amérique.
« Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
Faisant tel bruit et tel fracas,
Que moi, qui grâce aux Dieux de courage me pique,
En ai pris la fuite de peur,
Le maudissant de très bon cœur.
Sans lui j’aurais fait connaissance
Avec cet Animal qui m’a semblé si doux.
Il est velouté comme nous,
Marqueté, longue queue, une humble contenance,
Un modeste regard, et pourtant l’œil luisant :
Je le crois fort sympathisant
Avec Messieurs les rats ; car il a des oreilles
En figure aux nôtres pareilles.
Je l’allais aborder, quand d’un son plein d’éclat
L’autre m’a fait prendre la fuite.
— Mon fils, dit la souris, ce doucet est un Chat,
Qui sous son minois hypocrite,
Contre toute ta parenté
D’un malin vouloir est porté.
L’autre animal tout au contraire,
Bien éloigné de nous malfaire,
Servira quelque jour peut-être à nos repas.
Quant au chat, c’est sur nous qu’il fonde sa cuisine.
Garde-toi, tant que tu vivras,
De juger des gens sur la mine. »
Fut presque pris au dépourvu.
Voici comme il conta l’aventure à sa mère.
« J’avais franchi les monts qui bornent cet État
Et trottais comme un jeune Rat
Qui cherche à se donner carrière,
Lorsque deux animaux m’ont arrêté les yeux ;
L’un doux, bénin et gracieux,
Et l’autre turbulent et plein d’inquiétude.
Il a la voix perçante et rude ;
Sur la tête un morceau de chair,
Une sorte de bras dont il s’élève en l’air,
Comme pour prendre sa volée ;
La queue en panache étalée. »
Or c’était un Cochet dont notre Souriceau
Fit à sa Mère le tableau,
Comme d’un animal venu de l’Amérique.
« Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
Faisant tel bruit et tel fracas,
Que moi, qui grâce aux Dieux de courage me pique,
En ai pris la fuite de peur,
Le maudissant de très bon cœur.
Sans lui j’aurais fait connaissance
Avec cet Animal qui m’a semblé si doux.
Il est velouté comme nous,
Marqueté, longue queue, une humble contenance,
Un modeste regard, et pourtant l’œil luisant :
Je le crois fort sympathisant
Avec Messieurs les rats ; car il a des oreilles
En figure aux nôtres pareilles.
Je l’allais aborder, quand d’un son plein d’éclat
L’autre m’a fait prendre la fuite.
— Mon fils, dit la souris, ce doucet est un Chat,
Qui sous son minois hypocrite,
Contre toute ta parenté
D’un malin vouloir est porté.
L’autre animal tout au contraire,
Bien éloigné de nous malfaire,
Servira quelque jour peut-être à nos repas.
Quant au chat, c’est sur nous qu’il fonde sa cuisine.
Garde-toi, tant que tu vivras,
De juger des gens sur la mine. »
Jean Moréas
Livre VI, viii
L’insidieuse nuit m’a grisé trop longtemps!
Pensif à ma fenêtre,
O suave matin, je veille et je t’attends;
Hâte-toi de paraître.
Viens! au dedans de moi s’épandra ta clarté
En élément tranquille:
Ainsi l’eau te reçoit, ainsi l’obscurité
Des feuilles te distille.
O jour, ô frais rayons, immobilisez-vous,
Mirés dans mes yeux sombres,
Maintenant que mon coeur à chacun de ses coups
Se rapproche des ombres.
Pensif à ma fenêtre,
O suave matin, je veille et je t’attends;
Hâte-toi de paraître.
Viens! au dedans de moi s’épandra ta clarté
En élément tranquille:
Ainsi l’eau te reçoit, ainsi l’obscurité
Des feuilles te distille.
O jour, ô frais rayons, immobilisez-vous,
Mirés dans mes yeux sombres,
Maintenant que mon coeur à chacun de ses coups
Se rapproche des ombres.
Jean Moréas
Livre VII, iv
J’allais dans la campagne avec le vent d’orage,
Sous le pâle matin, sous les nuages bas;
Un corbeau ténéreux escortait mon voyage,
Et dans les flaques d’eau retentissaient mes pas.
La foudre à l’horizon faisait courir sa flamme
Et l’Aquilon doublait ses longs gémissements;
Mais la tempête était trop faible pour mon âme,
Qui couvrait le tonnerre avec ses battements.
De la dépouille d’or du frêne et de l’érable
L’Automne composait son éclatant butin,
Et le corbeau toujours d’un vol inexorable
M’accompagnait sans rien changer à mon destin.
Sous le pâle matin, sous les nuages bas;
Un corbeau ténéreux escortait mon voyage,
Et dans les flaques d’eau retentissaient mes pas.
La foudre à l’horizon faisait courir sa flamme
Et l’Aquilon doublait ses longs gémissements;
Mais la tempête était trop faible pour mon âme,
Qui couvrait le tonnerre avec ses battements.
De la dépouille d’or du frêne et de l’érable
L’Automne composait son éclatant butin,
Et le corbeau toujours d’un vol inexorable
M’accompagnait sans rien changer à mon destin.
Jean Moréas
Quand je viendrai m’asseoir dans le vent, dans la nuit
Quand je viendrai m’asseoir dans le vent, dans la nuit,
Au bout du rocher solitaire,
Que je n’entendrai plus, en t’écoutant, le bruit
Que fait mon cœur sur cette terre,
Ne te contente pas, Océan, de jeter
Sur mon visage un peu d’écume :
D’un coup de lame alors il te faut m’emporter
Pour dormir dans ton amertume.
Au bout du rocher solitaire,
Que je n’entendrai plus, en t’écoutant, le bruit
Que fait mon cœur sur cette terre,
Ne te contente pas, Océan, de jeter
Sur mon visage un peu d’écume :
D’un coup de lame alors il te faut m’emporter
Pour dormir dans ton amertume.
Jean Tardieu
La Seine de Paris
De ceux qui préférant à leurs regrets les fleuves
et à leurs souvenirs les profonds monuments
aiment l’eau qui descend au partage des villes,
la Seine de Paris me sait le plus fidèle
à ses quais adoucis de livres. Pas un souffle
qui ne vienne vaincu par les mains des remous
sans me trouver prêt à le prendre et à relire
dans ses cheveux le chant des montagnes, pas un
silence dans les nuits d’été où je ne glisse
comme une feuille entre l’air et le flot, pas une aile
blanche d’oiseau remontant de la mer
ne longe le soleil sans m’arracher d’un cri
strident à ma pesanteur monotone ! Les piliers
sont lourds après le pas inutile et je plonge
par eux jusqu’à la terre et quand
je remonte et ruisselle et m’ébroue,
j’invoque un dieu qui regarde aux fenêtres
et brille de plaisir dans les vitres caché.
Protégé par ses feux je lutte de vitesse
en moi-même avec l’eau qui ne veut pas attendre
et du fardeau des bruits de pas et de voitures
et de marteaux sur des tringles et de voix
tant de rapidité me délivre… Les quais
et les tours sont déjà loin lorsque soudain
je les retrouve, recouvrant comme les siècles,
avec autant d’amour et de terreur, vague après vague,
méandres de l’esprit la courbe de mon fleuve.
et à leurs souvenirs les profonds monuments
aiment l’eau qui descend au partage des villes,
la Seine de Paris me sait le plus fidèle
à ses quais adoucis de livres. Pas un souffle
qui ne vienne vaincu par les mains des remous
sans me trouver prêt à le prendre et à relire
dans ses cheveux le chant des montagnes, pas un
silence dans les nuits d’été où je ne glisse
comme une feuille entre l’air et le flot, pas une aile
blanche d’oiseau remontant de la mer
ne longe le soleil sans m’arracher d’un cri
strident à ma pesanteur monotone ! Les piliers
sont lourds après le pas inutile et je plonge
par eux jusqu’à la terre et quand
je remonte et ruisselle et m’ébroue,
j’invoque un dieu qui regarde aux fenêtres
et brille de plaisir dans les vitres caché.
Protégé par ses feux je lutte de vitesse
en moi-même avec l’eau qui ne veut pas attendre
et du fardeau des bruits de pas et de voitures
et de marteaux sur des tringles et de voix
tant de rapidité me délivre… Les quais
et les tours sont déjà loin lorsque soudain
je les retrouve, recouvrant comme les siècles,
avec autant d’amour et de terreur, vague après vague,
méandres de l’esprit la courbe de mon fleuve.
Jean-Antoine de Baïf
Tout s’échauffe d’amour : et la terre amoureuse
Tout s’échauffe d’amour : et la terre amoureuse
Pour plaire au beau Soleil prend sa robe odoureuse
De fleurons damassee : aux vignes le bourgeon
Defourre le grapeau de son tendre coton :
Et l’herbe par les chams reverdit arosee
En ses brins vigoureux de la douce rosee :
De la manne du ciel le doux sucre dessant
Dessus les arbres verds, les fueilles blanchissant.
Puis quand dedans le Cancre il aura faict entree
Pour passer au Lyon et dans la Vierge Astree,
La Cigale enrouee assise par les bois
Choquant ses ailerons crie d’une aigre voix :
La verdure jaunist, et Ceres espiee
Trebuchera bien tost par javelle ciee
Sous l’outeron hasté, pour emplir le grenier,
De ses presens dorez au joyeux mestayer.
Lors le gay pastoureau dessous un frais ombrage
Retire son bestail, contre l’ardente rage
Du fievreux Syrien, près le bruyant ruisseau
Qui de la vive source amene sa claire eau,
Là, remplissant de vent sa douce chalemie,
Va joüer sa chanson de l’amour de s’amie,
Autant pour adoucir l’ennuyeuse chaleur
Come pour rafreschir la flamme de son cœur.
Pour plaire au beau Soleil prend sa robe odoureuse
De fleurons damassee : aux vignes le bourgeon
Defourre le grapeau de son tendre coton :
Et l’herbe par les chams reverdit arosee
En ses brins vigoureux de la douce rosee :
De la manne du ciel le doux sucre dessant
Dessus les arbres verds, les fueilles blanchissant.
Puis quand dedans le Cancre il aura faict entree
Pour passer au Lyon et dans la Vierge Astree,
La Cigale enrouee assise par les bois
Choquant ses ailerons crie d’une aigre voix :
La verdure jaunist, et Ceres espiee
Trebuchera bien tost par javelle ciee
Sous l’outeron hasté, pour emplir le grenier,
De ses presens dorez au joyeux mestayer.
Lors le gay pastoureau dessous un frais ombrage
Retire son bestail, contre l’ardente rage
Du fievreux Syrien, près le bruyant ruisseau
Qui de la vive source amene sa claire eau,
Là, remplissant de vent sa douce chalemie,
Va joüer sa chanson de l’amour de s’amie,
Autant pour adoucir l’ennuyeuse chaleur
Come pour rafreschir la flamme de son cœur.
Jean-Claude Renard
Méduses
Méduses sous la mer sont éclats d’astres roses.
Etoiles sous la terre ont enchanté le sang.
Le sang s’est souvenu de ses métamorphoses.
Et les poulpes dans l’air sont les soleils du sang.
FABLE, 1952.
Etoiles sous la terre ont enchanté le sang.
Le sang s’est souvenu de ses métamorphoses.
Et les poulpes dans l’air sont les soleils du sang.
FABLE, 1952.
Jean-Claude Renard
Plus bas que la foret
Soil n’y a dans le fleuve
Une parole rouge,
Un oracle a part
— Le sel brilera!
O fêtes cachées
Dans le Siou-Blanc (1)
Vous nommez des sources d’avant le silence,
— Mais les bois sont vides
Et l’eau divisée.
Je ne connais les iles
Ni les oiseaux de juin qui habitent plus bas
que la forêt visible
Sinon par transparence des prophéties de nuit
Et de ce seul amour qui jusque dans la mort
Par quelle mort aussi,
Par quelle absence sainte
Révèle sa présence.
Une parole rouge,
Un oracle a part
— Le sel brilera!
O fêtes cachées
Dans le Siou-Blanc (1)
Vous nommez des sources d’avant le silence,
— Mais les bois sont vides
Et l’eau divisée.
Je ne connais les iles
Ni les oiseaux de juin qui habitent plus bas
que la forêt visible
Sinon par transparence des prophéties de nuit
Et de ce seul amour qui jusque dans la mort
Par quelle mort aussi,
Par quelle absence sainte
Révèle sa présence.
Jeanine Baude
Dans les sables, l’oiseau se meurt
Dans les sables, l’oiseau se meurt
tu rassembles ce peu
de chair
cette frileuse agonie
tu le déposes sur les bords
de ce triangle d’eau
doucement le couche entre les herbes
Son dernier souffle, son cri
déchire les dunes, s’enflamme et se propage
là où le désert,
uni à l’océan vengeur
dans la combe universelle, racle les vastes fonds
foudroie et tranche le mal pour le mal
muet par magie, despote en sa fourrure
tire rafale sur rafale, déferlante sur déferlante
siffle, pépie encore silencieux des bribes de jactance
enferre sa démarche aux nuées
soudoie l’éclair et sa lumière
divise les cieux et leurs sucs
de ce miel embaumant qui nourrit
la Terre,
façonne la foudre en son noyau
forge sur l’oasis tempêtes
et ténèbres.
Ainsi de ta quête et du fracas du monde
quand le soleil perd son odeur de terre
sur l’ombre décharnée des cadavres hurlants
et que la sourde pluie les berce
pour qu’ils meurent sans bruit.
Ainsi de ta quête et de l’aura du monde
quand tu oses trembler de ton corps englué
pour battre le fer contre l’engeance molle
et que ton sang s’ébranle d’averse en averse
sur les toits d’une ville où un clochard s’enivre.
Ainsi dépose-moi, couche-moi sur ce lit de feuilles
ce bûcher de ténèbres auprès de l’oasis
que je caresse la source, ses lèvres entrouvertes
le sein de la mère abouché à l’enfant, la femme et l’amant
accordés dans l’étreinte, le fluide ruisseau épaulant les ruines
tu rassembles ce peu
de chair
cette frileuse agonie
tu le déposes sur les bords
de ce triangle d’eau
doucement le couche entre les herbes
Son dernier souffle, son cri
déchire les dunes, s’enflamme et se propage
là où le désert,
uni à l’océan vengeur
dans la combe universelle, racle les vastes fonds
foudroie et tranche le mal pour le mal
muet par magie, despote en sa fourrure
tire rafale sur rafale, déferlante sur déferlante
siffle, pépie encore silencieux des bribes de jactance
enferre sa démarche aux nuées
soudoie l’éclair et sa lumière
divise les cieux et leurs sucs
de ce miel embaumant qui nourrit
la Terre,
façonne la foudre en son noyau
forge sur l’oasis tempêtes
et ténèbres.
Ainsi de ta quête et du fracas du monde
quand le soleil perd son odeur de terre
sur l’ombre décharnée des cadavres hurlants
et que la sourde pluie les berce
pour qu’ils meurent sans bruit.
Ainsi de ta quête et de l’aura du monde
quand tu oses trembler de ton corps englué
pour battre le fer contre l’engeance molle
et que ton sang s’ébranle d’averse en averse
sur les toits d’une ville où un clochard s’enivre.
Ainsi dépose-moi, couche-moi sur ce lit de feuilles
ce bûcher de ténèbres auprès de l’oasis
que je caresse la source, ses lèvres entrouvertes
le sein de la mère abouché à l’enfant, la femme et l’amant
accordés dans l’étreinte, le fluide ruisseau épaulant les ruines
Joachim Du Bellay
D’un vanneur de blé aux vents
À vous troupe légère,
Qui d’aile passagère
Par le monde volez,
Et d’un sifflant murmure
L’ombrageuse verdure
Doucement ébranlez,
J’offre ces violettes,
Ces lis et ces fleurettes,
Et ces rosés ici,
Ces vermeillettes rosés,
Tout fraîchement écloses,
Et ces œillets aussi.
De votre douce haleine
Éventez cette plaine,
Éventez ce séjour :
Cependant que j’ahanne
À mon blé que je vanne
À la chaleur du jour.
Qui d’aile passagère
Par le monde volez,
Et d’un sifflant murmure
L’ombrageuse verdure
Doucement ébranlez,
J’offre ces violettes,
Ces lis et ces fleurettes,
Et ces rosés ici,
Ces vermeillettes rosés,
Tout fraîchement écloses,
Et ces œillets aussi.
De votre douce haleine
Éventez cette plaine,
Éventez ce séjour :
Cependant que j’ahanne
À mon blé que je vanne
À la chaleur du jour.
Joachim Du Bellay
Déjà la nuit en son parc amassait
Déjà la nuit en son parc amassait
Un grand troupeau d’étoiles vagabondes,
Et, pour entrer aux cavernes profondes,
Fuyant le jour, ses noirs chevaux chassait ;
Déjà le ciel aux Indes rougissait,
Et l’aube encor de ses tresses tant blondes
Faisant grêler mille perlettes rondes,
De ses trésors les prés enrichissait :
Quand d’occident, comme une étoile vive,
Je vis sortir dessus ta verte rive,
O fleuve mien ! une nymphe en riant.
Alors, voyant cette nouvelle Aurore,
Le jour honteux d’un double teint colore
Et l’Angevin et l’Indique orient.
Un grand troupeau d’étoiles vagabondes,
Et, pour entrer aux cavernes profondes,
Fuyant le jour, ses noirs chevaux chassait ;
Déjà le ciel aux Indes rougissait,
Et l’aube encor de ses tresses tant blondes
Faisant grêler mille perlettes rondes,
De ses trésors les prés enrichissait :
Quand d’occident, comme une étoile vive,
Je vis sortir dessus ta verte rive,
O fleuve mien ! une nymphe en riant.
Alors, voyant cette nouvelle Aurore,
Le jour honteux d’un double teint colore
Et l’Angevin et l’Indique orient.
Joachim Du Bellay
Du retour du printemps
De l’hyver la triste froydure
Va sa rigueur adoucissant,
Et des eaux l’ecorce tant dure
Au doulx zephire amolissant.
Les oyzeaux par les boys
Ouvrent à cete foys
Leurs gosiers etreciz,
Et plus soubz durs glassons
Ne sentent les poissons
Leurs manoirs racourciz.
La froide humeur des montz chenuz
Enfle deja le cours des fleuves,
Deja les cheveux sont venuz
Aux forestz si longuement veufves.
La terre au ciel riant
Va son teint variant
De mainte couleur vive :
Le ciel (pour luy complaire)
Orne sa face claire
De grand’ beauté nayve.
Venus ose ja sur la brune
Mener danses gayes et cointes
Aux pasles rayons de la lune,
Ses Grâces aux Nymphes bien jointes.
Maint Satyre outraigeux,
Par les boys umbraigeux,
Ou du haut d’un rocher,
(Quoy que tout brusle et arde)
Etonné les regarde,
Et n’en ose approcher.
. . . . . .
Va sa rigueur adoucissant,
Et des eaux l’ecorce tant dure
Au doulx zephire amolissant.
Les oyzeaux par les boys
Ouvrent à cete foys
Leurs gosiers etreciz,
Et plus soubz durs glassons
Ne sentent les poissons
Leurs manoirs racourciz.
La froide humeur des montz chenuz
Enfle deja le cours des fleuves,
Deja les cheveux sont venuz
Aux forestz si longuement veufves.
La terre au ciel riant
Va son teint variant
De mainte couleur vive :
Le ciel (pour luy complaire)
Orne sa face claire
De grand’ beauté nayve.
Venus ose ja sur la brune
Mener danses gayes et cointes
Aux pasles rayons de la lune,
Ses Grâces aux Nymphes bien jointes.
Maint Satyre outraigeux,
Par les boys umbraigeux,
Ou du haut d’un rocher,
(Quoy que tout brusle et arde)
Etonné les regarde,
Et n’en ose approcher.
. . . . . .
Joachim Du Bellay
Les Louanges d’Anjou
AU FLEUVE DE LOIRE
O de qui la vive course
Prend sa bienheureuse source,
D’une argentine fontaine,
Qui d’une fuite lointaine,
Te rends au sein fluctueux
De l’Océan monstrueux,
Loire, hausse ton chef ores
Bien haut, et bien haut encores,
Et jette ton œil divin
Sur ce pays Angevin,
Le plus heureux et fertile,
Qu’autre où ton onde distille.
Bien d’autres Dieux que toi,
Père, Daignent aimer ce repaire,
À qui le Ciel fut donneur
De toute grâce et bonheur.
Cérès, lorsque vagabonde
Allait quérant par le monde
Sa fille, dont possesseur
Fut l’infernal ravisseur,
De ses pas sacrés toucha
Cette terre, et se coucha
Lasse sur ton vert rivage,
Qui lui donna doux breuvage.
Et celui-là, qui pour mère
Eut la cuisse de son père,
Le Dieu des Indes vainqueur
Arrosa de sa liqueur
Les monts, les vaux et campaignes
De ce terroir que tu baignes.
Regarde, mon Fleuve, aussi
Dedans ces forêts ici,
Qui leurs chevelures vives
Haussent autour de tes rives,
Les faunes aux pieds soudains,
Qui après biches et daims,
Et cerfs aux têtes ramées
Ont leurs forces animées.
Regarde tes Nymphes belles
À ces Demi-dieux rebelles,
Qui à grand’ course les suivent,
Et si près d’elles arrivent,
Qu’elles sentent bien souvent
De leurs haleines le vent.
Je vois déjà hors d’haleine
Les pauvrettes, qui à peine
Pourront atteindre ton cours,
Si tu ne leur fais secours.
Combien (pour les secourir)
De fois t’a-t-on vu courir
Tout furieux en la plaine ?
Trompant l’espoir et la peine
De l’avare laboureur,
Hélas ! qui n’eut point d’horreur
Blesser du soc sacrilège
De tes Nymphes le collège,
Collège qui se récrée
Dessus ta rive sacrée.
Qui voudra donc loue et chante
Tout ce dont l’Inde se vante,
Sicile la fabuleuse,
Ou bien l’Arabie Heureuse.
Quant à moi, tant que ma Lyre
Voudra les chansons élire
Que je lui commanderai,
Mon Anjou je chanterai.
O mon Fleuve paternel,
Quand le dormir éternel
Fera tomber à l’envers
Celui qui chante ces vers,
Et que par les bras amis
Mon corps bien près sera mis
De quelque fontaine vive,
Non guère loin de ta rive,
Au moins sur ma froide cendre
Fais quelques larmes descendre,
Et sonne mon bruit fameux
À ton rivage écumeux.
N’oublie le nom de celle
Qui toutes beautés excelle,
Et ce qu’ai pour elle aussi
Chanté sur ce bord ici.
O de qui la vive course
Prend sa bienheureuse source,
D’une argentine fontaine,
Qui d’une fuite lointaine,
Te rends au sein fluctueux
De l’Océan monstrueux,
Loire, hausse ton chef ores
Bien haut, et bien haut encores,
Et jette ton œil divin
Sur ce pays Angevin,
Le plus heureux et fertile,
Qu’autre où ton onde distille.
Bien d’autres Dieux que toi,
Père, Daignent aimer ce repaire,
À qui le Ciel fut donneur
De toute grâce et bonheur.
Cérès, lorsque vagabonde
Allait quérant par le monde
Sa fille, dont possesseur
Fut l’infernal ravisseur,
De ses pas sacrés toucha
Cette terre, et se coucha
Lasse sur ton vert rivage,
Qui lui donna doux breuvage.
Et celui-là, qui pour mère
Eut la cuisse de son père,
Le Dieu des Indes vainqueur
Arrosa de sa liqueur
Les monts, les vaux et campaignes
De ce terroir que tu baignes.
Regarde, mon Fleuve, aussi
Dedans ces forêts ici,
Qui leurs chevelures vives
Haussent autour de tes rives,
Les faunes aux pieds soudains,
Qui après biches et daims,
Et cerfs aux têtes ramées
Ont leurs forces animées.
Regarde tes Nymphes belles
À ces Demi-dieux rebelles,
Qui à grand’ course les suivent,
Et si près d’elles arrivent,
Qu’elles sentent bien souvent
De leurs haleines le vent.
Je vois déjà hors d’haleine
Les pauvrettes, qui à peine
Pourront atteindre ton cours,
Si tu ne leur fais secours.
Combien (pour les secourir)
De fois t’a-t-on vu courir
Tout furieux en la plaine ?
Trompant l’espoir et la peine
De l’avare laboureur,
Hélas ! qui n’eut point d’horreur
Blesser du soc sacrilège
De tes Nymphes le collège,
Collège qui se récrée
Dessus ta rive sacrée.
Qui voudra donc loue et chante
Tout ce dont l’Inde se vante,
Sicile la fabuleuse,
Ou bien l’Arabie Heureuse.
Quant à moi, tant que ma Lyre
Voudra les chansons élire
Que je lui commanderai,
Mon Anjou je chanterai.
O mon Fleuve paternel,
Quand le dormir éternel
Fera tomber à l’envers
Celui qui chante ces vers,
Et que par les bras amis
Mon corps bien près sera mis
De quelque fontaine vive,
Non guère loin de ta rive,
Au moins sur ma froide cendre
Fais quelques larmes descendre,
Et sonne mon bruit fameux
À ton rivage écumeux.
N’oublie le nom de celle
Qui toutes beautés excelle,
Et ce qu’ai pour elle aussi
Chanté sur ce bord ici.
Joachim Du Bellay
Prosphonematique au roi très chrétien henri ii
. . . . . .
Seine dormoit au plus creux de ses ondes,
Mais te sentant de sa rive approcher,
A mis dehors ses belles tresses blondes,
Et s’est assise au coupeau d’un rocher.
Ses filles lors, qui à my-corps y nouent,
Diversement à l’entour d’elle jouent.
Marne peignoit ses beaux cheveux liquides,
Qui luy armoint et l’un et l’autre flanc :
Oyze au soleil seichoit les siens humides,
Les separant sur son col net & blanc :
Et de ces jongz, Yonne, que tu portes,
Tu en tissois chapeaux de mile sortes.
Seine dormoit au plus creux de ses ondes,
Mais te sentant de sa rive approcher,
A mis dehors ses belles tresses blondes,
Et s’est assise au coupeau d’un rocher.
Ses filles lors, qui à my-corps y nouent,
Diversement à l’entour d’elle jouent.
Marne peignoit ses beaux cheveux liquides,
Qui luy armoint et l’un et l’autre flanc :
Oyze au soleil seichoit les siens humides,
Les separant sur son col net & blanc :
Et de ces jongz, Yonne, que tu portes,
Tu en tissois chapeaux de mile sortes.
José María de Heredia
Le Bain
L’homme et la bête, tels que le beau monstre antique
Sont entrés dans la mer, et nus, libres, sans frein,
Parmi la brume d’or de l’âcre pulvérin,
Sur le ciel embrasé font un groupe athlétique.
Et l’étalon sauvage et le dompteur rustique,
Humant à pleins poumons l’odeur du sel marin,
Se plaisent à laisser sur la chair et le crin
Frémir le flot glacé de la rude Atlantique.
La houle s’enfle, court, se dresse comme un mur
Et déferle. Lui crie. Il hennit, et sa queue
En jets éblouissants fait rejaillir l’eau bleue ;
Et, les cheveux épars, s’effarant dans l’azur,
Ils opposent, cabrés, leur poitrail noir qui fume,
Au fouet échevelé de la fumante écume.
Sont entrés dans la mer, et nus, libres, sans frein,
Parmi la brume d’or de l’âcre pulvérin,
Sur le ciel embrasé font un groupe athlétique.
Et l’étalon sauvage et le dompteur rustique,
Humant à pleins poumons l’odeur du sel marin,
Se plaisent à laisser sur la chair et le crin
Frémir le flot glacé de la rude Atlantique.
La houle s’enfle, court, se dresse comme un mur
Et déferle. Lui crie. Il hennit, et sa queue
En jets éblouissants fait rejaillir l’eau bleue ;
Et, les cheveux épars, s’effarant dans l’azur,
Ils opposent, cabrés, leur poitrail noir qui fume,
Au fouet échevelé de la fumante écume.
José María de Heredia
Le Récif de corail
Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore,
Éclaire la forêt des coraux abyssins
Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
La bête épanouie et la vivante flore.
Et tout ce que le sel ou l’iode colore,
Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
Le fond vermiculé du pâle madrépore.
De sa splendide écaille éteignant les émaux,
Un grand poisson navigue à travers les rameaux ;
Dans l’ombre transparente indolemment il rôde ;
Et, brusquement, d’un coup de sa nageoire en feu
Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu,
Courir un frisson d’or, de nacre et d’émeraude.
Éclaire la forêt des coraux abyssins
Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
La bête épanouie et la vivante flore.
Et tout ce que le sel ou l’iode colore,
Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
Le fond vermiculé du pâle madrépore.
De sa splendide écaille éteignant les émaux,
Un grand poisson navigue à travers les rameaux ;
Dans l’ombre transparente indolemment il rôde ;
Et, brusquement, d’un coup de sa nageoire en feu
Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu,
Courir un frisson d’or, de nacre et d’émeraude.
José María de Heredia
Soleil couchant
Les ajoncs éclatants, parure du granit,
Dorent l’âpre sommet que le couchant allume;
Au loin, brillante encor par sa barre d’écume,
La mer sans fin commence où la terre finit.
A mes pieds, c’est la nuit, le silence. Le nid
Se tail, l’homme est rentré sous le chaume qui fume;
Seul, l’Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
A la vaste rumeur de l’Océan s’unit.
Alors, comme du fond d’un abîme, des traînes,
Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
De pâtres attardés ramenant le bétail.
L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre,
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d’or de son rouge éventail.
Dorent l’âpre sommet que le couchant allume;
Au loin, brillante encor par sa barre d’écume,
La mer sans fin commence où la terre finit.
A mes pieds, c’est la nuit, le silence. Le nid
Se tail, l’homme est rentré sous le chaume qui fume;
Seul, l’Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
A la vaste rumeur de l’Océan s’unit.
Alors, comme du fond d’un abîme, des traînes,
Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
De pâtres attardés ramenant le bétail.
L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre,
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d’or de son rouge éventail.