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Poèmes de ce thème

Nature et éléments

Guillaume de Machaut

Guillaume de Machaut

En mai, quand renaît le printemps

En mai, quand renaît le printemps,
Que l’herbe pousse, drue et nouvelle,
Que les bois verdissent, que les arbres sont en fleurs,
Et que tout se réjouit
De la douceur du renouveau,
Lorsque les oisillons mènent grand bruit,
L’autre jour, je m’ébattais
Dans un très beau pré verdoyant,
Tout seul, et d’assez bon matin,
Lorsque j’aperçus un petit jardin,
Situé à côté d’un verger ;
J’y entrai sans tarder,
Car la porte de ce verger si verdoyant
Était entrouverte.
Quand je fus à l’intérieur, j’eus grand plaisir
À entendre les oisillons
Qui chantaient si mélodieusement ;
Ils s’employaient tant à chanter
Que l’espace tout entier retentissait
Des sons qui sortaient de leur gorge.
La matinée était si douce et si harmonieuse
Que jamais plus je n’en connus d’aussi délicieuse,
Ni ne vis d’endroit tellement parfait.
J’allai de-ci de-là, à loisir,
Jusqu’à parvenir en un lieu écarté
Où il y avait des pierres, des rochers,
Et des fourrés de broussailles,
Là, je vis un buisson d’épines,
Plein de ronces, de racines,
Et de toutes sortes de piquants,
Qui se mêlaient au buisson.
Il était très vert, touffu, robuste,
Et il s’était entièrement hérissé
D’un si grand nombre d’épines
Que jamais depuis aucun être humain
N’en vit, je crois, sur un buisson,
Une telle quantité.
Et il était si habilement ceint d’une haie
Que jamais, de mon existence,
Je ne vis de haie, petite ou grande,
Exécutée avec plus de soin ni de précision.
Car Nature l’avait ainsi réalisée
Du mieux qu’elle savait le faire.
Je l’examinai longuement,
Et finis par voir très clairement
Qu’au milieu se trouvait une rose
Si merveilleusement enclose,
Que j’échouai plus de cinq cents fois
Avant que de pouvoir la toucher ;
Je fis maintes tentatives,
Mais mes efforts restèrent inutiles,
À cause des épines blessantes
Et des ronces qui l’entouraient.
Je ne parvins à aucun moment à l’approcher
Au point de pouvoir l’atteindre.
Je n’avais sur moi ni couteau, ni épée,
Ni gant, ni moufle, ni quoi que ce fût
Qui m’eût permis d’entailler
Ou de franchir ce buisson pour prendre la rose,
Mais, en vérité, si j’avais eu des gants,
Je ne les aurais jamais mis à cette fin,
Et cette fleur, jamais je ne l’aurais tenue
Autrement qu’à main nue.
Il est juste, à présent, que je vous en conte
Davantage sur cette rose ;
Elle était si belle, à vrai dire,
Qu’on ne saurait l’imaginer,
Car l’harmonie qui en émanait
Embellissait tout le parc :
Sa couleur qui resplendissait
Illuminait la matinée,
Et sa douceur adoucissait
Tous les maux d’amour et les guérissait,
Aussi la désirais-je si violemment
Que je ne saurais vous le dire.
Enfin, je fis tant d’efforts,
Que, de mes deux mains, brutalement,
Je rompis la haie et le buisson,
J’en ressentis alors maints frissons,
Car je fus tellement égratigné
Par les ronces et di déchiré par les épines,
Que j’avais plus de cinquante plaies,
Voire, plus de soixante.
Néanmoins, je la cueillis,
Tout au cœur de l’épais buisson,
Si bien que j’emportai la rose,
Ce qui me fit grand plaisir.
Je vais maintenant vous dire ce qui m’arrive alors :
Toutes les fois – non pas deux mais plus de vingt –
Que lui faisais toucher
Mes plaies, je guérissais,
Tant elle était bonne et douée de vertu,
Douce, plaisante et gracieuse ;
C’est ainsi que je conquis la rose,
En serviteur, tout sien, fidèle et dévoué.
Qu’il plaise à Dieu que je la protège,
Et que je veille si bien sur elle
Que son pouvoir jamais ne décline,
Car, certes, pour tout l’Empire,
Non, par ma foi, pour tout le vaste monde,
En réponse à sa bonté pure et nette,
Je n’envisagerais ni ne chercherais rien
Que paix, honneur et joie complète
Que je garderai pour elle, autant que je pourrai,
Comme mon cœur, aussi longtemps que je vivrai.

Explicit le « Dit de la Rose »
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Le Chat, la Belette et le petit Lapin

Du palais d’un jeune Lapin
Dame Belette un beau matin
S’empara ; c’est une rusée.
Le Maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle porta chez lui ses pénates un jour
Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour,
Parmi le thym et la rosée.
Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
Janot Lapin retourne aux souterrains séjours.
La Belette avait mis le nez à la fenêtre.
« O Dieux hospitaliers, que vois-je ici paraître ?
Dit l’animal chassé du paternel logis :
O là, Madame la Belette,
Que l’on déloge sans trompette,
Ou je vais avertir tous les rats du pays. »
La Dame au nez pointu répondit que la terre
Était au premier occupant.
« C’était un beau sujet de guerre
Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant.
Et quand ce serait un Royaume
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
En a pour toujours fait l’octroi
À Jean fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi. »
Jean Lapin allégua la coutume et l’usage.
« Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis
Rendu maître et seigneur, et qui de père en fils,
L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.
Le premier occupant est-ce une loi plus sage ?
— Or bien sans crier davantage,
Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis. »
C’était un chat vivant comme un dévot ermite,
Un chat faisant la chattemite,
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas.
Jean Lapin pour juge l’agrée.
Les voilà tous deux arrivés
Devant sa majesté fourrée.
Grippeminaud leur dit : Mes enfants, approchez,
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause.
L’un et l’autre approcha ne craignant nulle chose.
Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,
Grippeminaud le bon apôtre
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.
Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois
Les petits souverains se rapportants aux Rois.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Le cochet, le chat et le souriceau

Un souriceau tout jeune, et qui n’avait rien vu,
Fut presque pris au dépourvu.
Voici comme il conta l’aventure à sa mère.
« J’avais franchi les monts qui bornent cet État
Et trottais comme un jeune Rat
Qui cherche à se donner carrière,
Lorsque deux animaux m’ont arrêté les yeux ;
L’un doux, bénin et gracieux,
Et l’autre turbulent et plein d’inquiétude.
Il a la voix perçante et rude ;
Sur la tête un morceau de chair,
Une sorte de bras dont il s’élève en l’air,
Comme pour prendre sa volée ;
La queue en panache étalée. »
Or c’était un Cochet dont notre Souriceau
Fit à sa Mère le tableau,
Comme d’un animal venu de l’Amérique.
« Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
Faisant tel bruit et tel fracas,
Que moi, qui grâce aux Dieux de courage me pique,
En ai pris la fuite de peur,
Le maudissant de très bon cœur.
Sans lui j’aurais fait connaissance
Avec cet Animal qui m’a semblé si doux.
Il est velouté comme nous,
Marqueté, longue queue, une humble contenance,
Un modeste regard, et pourtant l’œil luisant :
Je le crois fort sympathisant
Avec Messieurs les rats ; car il a des oreilles
En figure aux nôtres pareilles.
Je l’allais aborder, quand d’un son plein d’éclat
L’autre m’a fait prendre la fuite.
— Mon fils, dit la souris, ce doucet est un Chat,
Qui sous son minois hypocrite,
Contre toute ta parenté
D’un malin vouloir est porté.
L’autre animal tout au contraire,
Bien éloigné de nous malfaire,
Servira quelque jour peut-être à nos repas.
Quant au chat, c’est sur nous qu’il fonde sa cuisine.

Garde-toi, tant que tu vivras,
De juger des gens sur la mine. »
Joachim Du Bellay

Joachim Du Bellay

Les Louanges d’Anjou

AU FLEUVE DE LOIRE
O de qui la vive course
Prend sa bienheureuse source,
D’une argentine fontaine,
Qui d’une fuite lointaine,
Te rends au sein fluctueux
De l’Océan monstrueux,
Loire, hausse ton chef ores
Bien haut, et bien haut encores,
Et jette ton œil divin
Sur ce pays Angevin,
Le plus heureux et fertile,
Qu’autre où ton onde distille.
Bien d’autres Dieux que toi,
Père, Daignent aimer ce repaire,
À qui le Ciel fut donneur
De toute grâce et bonheur.
Cérès, lorsque vagabonde
Allait quérant par le monde
Sa fille, dont possesseur
Fut l’infernal ravisseur,
De ses pas sacrés toucha
Cette terre, et se coucha
Lasse sur ton vert rivage,
Qui lui donna doux breuvage.
Et celui-là, qui pour mère
Eut la cuisse de son père,
Le Dieu des Indes vainqueur
Arrosa de sa liqueur
Les monts, les vaux et campaignes
De ce terroir que tu baignes.
Regarde, mon Fleuve, aussi
Dedans ces forêts ici,
Qui leurs chevelures vives
Haussent autour de tes rives,
Les faunes aux pieds soudains,
Qui après biches et daims,
Et cerfs aux têtes ramées
Ont leurs forces animées.
Regarde tes Nymphes belles
À ces Demi-dieux rebelles,
Qui à grand’ course les suivent,
Et si près d’elles arrivent,
Qu’elles sentent bien souvent
De leurs haleines le vent.
Je vois déjà hors d’haleine
Les pauvrettes, qui à peine
Pourront atteindre ton cours,
Si tu ne leur fais secours.
Combien (pour les secourir)
De fois t’a-t-on vu courir
Tout furieux en la plaine ?
Trompant l’espoir et la peine
De l’avare laboureur,
Hélas ! qui n’eut point d’horreur
Blesser du soc sacrilège
De tes Nymphes le collège,
Collège qui se récrée
Dessus ta rive sacrée.
Qui voudra donc loue et chante
Tout ce dont l’Inde se vante,
Sicile la fabuleuse,
Ou bien l’Arabie Heureuse.
Quant à moi, tant que ma Lyre
Voudra les chansons élire
Que je lui commanderai,
Mon Anjou je chanterai.
O mon Fleuve paternel,
Quand le dormir éternel
Fera tomber à l’envers
Celui qui chante ces vers,
Et que par les bras amis
Mon corps bien près sera mis
De quelque fontaine vive,
Non guère loin de ta rive,
Au moins sur ma froide cendre
Fais quelques larmes descendre,
Et sonne mon bruit fameux
À ton rivage écumeux.
N’oublie le nom de celle
Qui toutes beautés excelle,
Et ce qu’ai pour elle aussi
Chanté sur ce bord ici.