Poèmes de ce thème
Manque et absence
Agrippa d'Aubigné
Vision funèbre de suzanne
. . . . . .
En vain des mains je veux
Prendre ce vent leger, cest ombre et ce nuage :
Ame fuyarde, tourne encore ces beaux yeux,
Tourne à mes cris piteux l’oreille et le visage,
Pour entendre ces vœuz.
J’aracheray mon œil
S’il voyt une beauté, mon cœur s’il la desire,
Je banys mon esprit s’il veut quitter le dueil,
Mon ame, si mon ame un seul soupir souspire
En baizant le cercueil.
A quoy cet euil qui luit
S’il ne m’aproche ? à quoy ces bras s’ilz ne m’accolent ?
Helas ! elle s’eslogne et s’enleve et s’en fuit,
Pareill’ aux vens legers et aux songes qui volent
Au vague de la nuit !
En vain des mains je veux
Prendre ce vent leger, cest ombre et ce nuage :
Ame fuyarde, tourne encore ces beaux yeux,
Tourne à mes cris piteux l’oreille et le visage,
Pour entendre ces vœuz.
J’aracheray mon œil
S’il voyt une beauté, mon cœur s’il la desire,
Je banys mon esprit s’il veut quitter le dueil,
Mon ame, si mon ame un seul soupir souspire
En baizant le cercueil.
A quoy cet euil qui luit
S’il ne m’aproche ? à quoy ces bras s’ilz ne m’accolent ?
Helas ! elle s’eslogne et s’enleve et s’en fuit,
Pareill’ aux vens legers et aux songes qui volent
Au vague de la nuit !
Alfred de Musset
À mon frère, revenant d’Italie
Toits superbes ! froids monuments !
Linceul d’or sur des ossements !
Ci-gît Venise.
Là mon pauvre cœur est resté.
S’il doit m’en être rapporté,
Dieu le conduise !
Mon pauvre cœur, l’as-tu trouvé
Sur le chemin, sous un pavé,
Au fond d’un verre ?
Ou dans ce grand palais Nani,
Dont tant de soleils ont jauni
La noble pierre ?
L’as-tu vu sur les fleurs des prés,
Ou sur les raisins empourprés
D’une tonnelle ?
Ou dans quelque frêle bateau,
Glissant à l’ombre et fendant l’eau
À tire-d’aile ?
L’as-tu trouvé tout en lambeaux
Sur la rive où sont les tombeaux ?
Il y doit être.
Je ne sais qui l’y cherchera,
Mais je crois bien qu’on ne pourra
L’y reconnaître.
Il était gai, jeune et hardi ;
Il se jetait en étourdi
À l’aventure
Librement il respirait l’air,
Et parfois il se montrait fier
D’une blessure.
Il fut crédule, étant loyal,
Se, défendant de croire au mal
Comme d’un crime.
Puis tout à coup il s’est fondu
Ainsi qu’un glacier suspendu
Sur un abîme…
Linceul d’or sur des ossements !
Ci-gît Venise.
Là mon pauvre cœur est resté.
S’il doit m’en être rapporté,
Dieu le conduise !
Mon pauvre cœur, l’as-tu trouvé
Sur le chemin, sous un pavé,
Au fond d’un verre ?
Ou dans ce grand palais Nani,
Dont tant de soleils ont jauni
La noble pierre ?
L’as-tu vu sur les fleurs des prés,
Ou sur les raisins empourprés
D’une tonnelle ?
Ou dans quelque frêle bateau,
Glissant à l’ombre et fendant l’eau
À tire-d’aile ?
L’as-tu trouvé tout en lambeaux
Sur la rive où sont les tombeaux ?
Il y doit être.
Je ne sais qui l’y cherchera,
Mais je crois bien qu’on ne pourra
L’y reconnaître.
Il était gai, jeune et hardi ;
Il se jetait en étourdi
À l’aventure
Librement il respirait l’air,
Et parfois il se montrait fier
D’une blessure.
Il fut crédule, étant loyal,
Se, défendant de croire au mal
Comme d’un crime.
Puis tout à coup il s’est fondu
Ainsi qu’un glacier suspendu
Sur un abîme…
André Chénier
Néære
Mais telle qu’à sa mort pour la dernière fois
Un beau cygne soupire, et de sa douce voix,
De sa voix qui bientôt lui doit être ravie,
Chante, avant de partir, ses adieux à la vie,
Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort,
Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort :
« O vous, du Sébethus Naïades vagabondes,
Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes.
Adieu, mon Clinias ; moi, celle qui te plus,
Moi, celle qui t’aimai, que tu ne verras plus.
O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages,
Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages,
Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours
Néære, tout son bien, Néære ses amours,
Cette Néære, hélas ! qu’il nommait sa Néære,
Qui pour lui criminelle abandonna sa mère ;
Qui pour lui fugitive, errant de lieux en lieux,
Aux regards des humains n’osa lever les yeux.
O ! soit que l’astre pur des deux frères d’Hélène
Calme sous ton vaisseau la vague ionienne ;
Soit qu’aux bords de Pœstum, sous ta soigneuse main,
Les roses deux fois l’an couronnent ton jardin,
Au coucher du soleil, si ton âme attendrie
Tombe en une muette et molle rêverie,
Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi.
Je viendrai, Clinias, je volerai vers toi.
Mon âme vagabonde à travers le feuillage
Frémira. Sur les vents ou sur quelque nuage
Tu la verras descendre, ou du sein de la mer,
S’élevant comme un songe, étinceler dans l’air ;
Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive,
Caresser en fuyant ton oreille attentive. »
Un beau cygne soupire, et de sa douce voix,
De sa voix qui bientôt lui doit être ravie,
Chante, avant de partir, ses adieux à la vie,
Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort,
Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort :
« O vous, du Sébethus Naïades vagabondes,
Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes.
Adieu, mon Clinias ; moi, celle qui te plus,
Moi, celle qui t’aimai, que tu ne verras plus.
O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages,
Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages,
Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours
Néære, tout son bien, Néære ses amours,
Cette Néære, hélas ! qu’il nommait sa Néære,
Qui pour lui criminelle abandonna sa mère ;
Qui pour lui fugitive, errant de lieux en lieux,
Aux regards des humains n’osa lever les yeux.
O ! soit que l’astre pur des deux frères d’Hélène
Calme sous ton vaisseau la vague ionienne ;
Soit qu’aux bords de Pœstum, sous ta soigneuse main,
Les roses deux fois l’an couronnent ton jardin,
Au coucher du soleil, si ton âme attendrie
Tombe en une muette et molle rêverie,
Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi.
Je viendrai, Clinias, je volerai vers toi.
Mon âme vagabonde à travers le feuillage
Frémira. Sur les vents ou sur quelque nuage
Tu la verras descendre, ou du sein de la mer,
S’élevant comme un songe, étinceler dans l’air ;
Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive,
Caresser en fuyant ton oreille attentive. »
André Frénaud
Paris
Ô vaisseau endormi
qui m’attend
loin de moi ô Paris
mon honneur et ma fête
mon secret réchauffé
qui m’attend
loin de moi ô Paris
mon honneur et ma fête
mon secret réchauffé
Christine de Pizan
48. la dame
Seulette, à part, pleine de tristesse,
En rudes regrets, lasse, pensive et morne,
Je serai toujours privée de joie
Tant que mon amour ne reviendra de son voyage ;
Je n’aurai nul bonheur
Puisqu’il s’en va ; un autre ne m’est rien.
C’est mon trésor, ma richesse amoncelée,
Ce que je veux et recherche par-dessus tout :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
En dehors de lui, de rien ne me soucie,
Là sont tous les travaux auxquels je me consacre,
Pour cela ma joie est bien finie
Car ce départ m’empêche de voir
Son beau maintien
Et son noble corps qu’il dit être tout mien.
Je suis de même sienne, dans ses liens,
Et je ne recherche de réconfort ailleurs :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Son départ qui durement m’accable
M’a privée de tout bien
Et s’il demeure absent longtemps, je suis condamnée.
La mort est si proche qu’elle m’a fixé le jour,
Je le sens bien,
J’en mourrai comme je l’imagine.
Avant son retour, je serai morte
Car sans le voir, lui l’unique, je ne peux vivre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Prince, voyez à quel malheur je parviens
Par l’éloignement de mon amour : je suis lasse
De vivre, car il est mon bonheur sur terre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
En rudes regrets, lasse, pensive et morne,
Je serai toujours privée de joie
Tant que mon amour ne reviendra de son voyage ;
Je n’aurai nul bonheur
Puisqu’il s’en va ; un autre ne m’est rien.
C’est mon trésor, ma richesse amoncelée,
Ce que je veux et recherche par-dessus tout :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
En dehors de lui, de rien ne me soucie,
Là sont tous les travaux auxquels je me consacre,
Pour cela ma joie est bien finie
Car ce départ m’empêche de voir
Son beau maintien
Et son noble corps qu’il dit être tout mien.
Je suis de même sienne, dans ses liens,
Et je ne recherche de réconfort ailleurs :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Son départ qui durement m’accable
M’a privée de tout bien
Et s’il demeure absent longtemps, je suis condamnée.
La mort est si proche qu’elle m’a fixé le jour,
Je le sens bien,
J’en mourrai comme je l’imagine.
Avant son retour, je serai morte
Car sans le voir, lui l’unique, je ne peux vivre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Prince, voyez à quel malheur je parviens
Par l’éloignement de mon amour : je suis lasse
De vivre, car il est mon bonheur sur terre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Christine de Pizan
Ballade
sui et seulete vueil estre,
m’a mon douz ami laissiee,
sui sanz compaignon ne maistre,
sui dolente et courroucée,
sui en langueur mesaisiee,
sui plus que nulle esgaree,
sui sanz ami demouree.
sui a huis ou a fenestre,
sui en un anglet muciee,
sui pour moy de pleurs repaistre,
sui dolente ou apaisiee,
sui, riens n’est qui tant me siee,
sui en ma chambre enserrée,
sui sanz ami demouree.
sui partout et en tout estre,
sui ou je voise ou je siee ;
sui plus qu’autre rien terrestre,
sui de chascun delaissiee,
sui durement abaissiee,
sui souvent toute esplouree,
sui sanz ami demouree.
or est ma douleur commenciee :
sui de tout dueil menaciee,
sui plus teinte que moree :
sui sanz ami demouree.
m’a mon douz ami laissiee,
sui sanz compaignon ne maistre,
sui dolente et courroucée,
sui en langueur mesaisiee,
sui plus que nulle esgaree,
sui sanz ami demouree.
sui a huis ou a fenestre,
sui en un anglet muciee,
sui pour moy de pleurs repaistre,
sui dolente ou apaisiee,
sui, riens n’est qui tant me siee,
sui en ma chambre enserrée,
sui sanz ami demouree.
sui partout et en tout estre,
sui ou je voise ou je siee ;
sui plus qu’autre rien terrestre,
sui de chascun delaissiee,
sui durement abaissiee,
sui souvent toute esplouree,
sui sanz ami demouree.
or est ma douleur commenciee :
sui de tout dueil menaciee,
sui plus teinte que moree :
sui sanz ami demouree.
Étienne de La Boétie
Helas combien de jours, helas combien de nuicts
Helas combien de jours, helas combien de nuicts
J’ay vescu loing du lieu, où mon cueur fait demeure!
C’est le vingtiesme jour que sans jour je demeure,
Mais en vingt jours j’’ay eu tout un siecle d’ennuis.
Je n’en veux mal qu’à moy, malheureux que je suis,
Si je souspire en vain, si maintenant j’en pleure,
C’est que, mal-advisé, je laissay en mal’heure
Celle la que laisser nulle part je ne puis.
Jay honte que desja ma peau decoulouree
Se voit par mes ennuis de rides labouree :
J’ay honte que desja les douleurs inhumaines
Me blanchissent le poil sans le congé du temps :
Encor moindre je suis au compte de mes ans,
Et desja je suis vieux au compte de mes peines.
J’ay vescu loing du lieu, où mon cueur fait demeure!
C’est le vingtiesme jour que sans jour je demeure,
Mais en vingt jours j’’ay eu tout un siecle d’ennuis.
Je n’en veux mal qu’à moy, malheureux que je suis,
Si je souspire en vain, si maintenant j’en pleure,
C’est que, mal-advisé, je laissay en mal’heure
Celle la que laisser nulle part je ne puis.
Jay honte que desja ma peau decoulouree
Se voit par mes ennuis de rides labouree :
J’ay honte que desja les douleurs inhumaines
Me blanchissent le poil sans le congé du temps :
Encor moindre je suis au compte de mes ans,
Et desja je suis vieux au compte de mes peines.
Évariste Parny
L’absence
Huit jours sont écoulés, depuis que dans ces plaines
Un devoir importun a retenu mes pas.
Croyez à ma douleur, mais ne l’éprouvez pas.
Puissiez-vous de l’amour ne point sentir les peines !
Le bonheur m’environne en ce riant séjour.
De mes jeunes amis la bruyante allégresse
Ne peut un seul moment distraire ma tristesse ;
Et mon cœur aux plaisirs est fermé sans retour.
Mêlant à leur gaîté ma voix plaintive et tendre,
Je demande à la nuit, je redemande au jour
Cet objet adoré qui ne peut plus m’entendre.
Loin de vous autrefois je supportais l’ennui ;
L’espoir me consolait : mon amour aujourd’hui
Ne sait plus endurer les plus courtes absences.
Tout ce qui n’est pas vous me devient odieux.
Ah ! vous m’avez ôté toutes mes jouissances ;
J’ai perdu tous les goûts qui me rendaient heureux.
Vous seule me restez, ô mon Éléonore !
Mais vous me suffirez, j’en atteste les dieux ;
Et je n’ai rien perdu, si vous m’aimez encore.
Un devoir importun a retenu mes pas.
Croyez à ma douleur, mais ne l’éprouvez pas.
Puissiez-vous de l’amour ne point sentir les peines !
Le bonheur m’environne en ce riant séjour.
De mes jeunes amis la bruyante allégresse
Ne peut un seul moment distraire ma tristesse ;
Et mon cœur aux plaisirs est fermé sans retour.
Mêlant à leur gaîté ma voix plaintive et tendre,
Je demande à la nuit, je redemande au jour
Cet objet adoré qui ne peut plus m’entendre.
Loin de vous autrefois je supportais l’ennui ;
L’espoir me consolait : mon amour aujourd’hui
Ne sait plus endurer les plus courtes absences.
Tout ce qui n’est pas vous me devient odieux.
Ah ! vous m’avez ôté toutes mes jouissances ;
J’ai perdu tous les goûts qui me rendaient heureux.
Vous seule me restez, ô mon Éléonore !
Mais vous me suffirez, j’en atteste les dieux ;
Et je n’ai rien perdu, si vous m’aimez encore.
Germain Nouveau
L’Âme
Comme un exilé du vieux thème,
J’ai descendu ton escalier ;
Mais ce qu’a lié l’Amour même,
Le temps ne peut le délier.
Chaque soir quand ton corps se couche
Dans ton lit qui n’est plus à moi,
Tes lèvres sont loin de ma bouche,
Cependant, je dors près de Toi.
Quand je sors de la vie humaine,
J’ai l’air d’être en réalité
Un monsieur seul qui se promène,
Pourtant je marche à ton côté.
Ma vie à la tienne est tressée
Comme on tresse des fils soyeux,
Et je pense avec ta pensée,
Et je regarde avec tes yeux.
Quand je dis ou fais quelque chose,
Je te consulte, tout le temps ;
Car je sais, du moins, je suppose,
Que tu me vois, que tu m’entends.
Moi-même je vois tes yeux vastes,
J’entends ta lèvre au rire fin.
Et c’est parfois dans mes nuits chastes
Des conversations sans fin.
C’est une illusion sans doute,
Tout cela n’a jamais été ;
C’est cependant, Mignonne, écoute
C’est cependant la vérité.
Du temps où nous étions ensemble,
N’ayant rien à nous refuser,
Docile à mon désir qui tremble
Ne m’as-tu pas, dans un baiser,
Ne m’as-tu pas donné ton âme ?
Or le baiser s’est envolé,
Mais l’âme est toujours là, Madame ;
Soyez certaine que je l’ai.
J’ai descendu ton escalier ;
Mais ce qu’a lié l’Amour même,
Le temps ne peut le délier.
Chaque soir quand ton corps se couche
Dans ton lit qui n’est plus à moi,
Tes lèvres sont loin de ma bouche,
Cependant, je dors près de Toi.
Quand je sors de la vie humaine,
J’ai l’air d’être en réalité
Un monsieur seul qui se promène,
Pourtant je marche à ton côté.
Ma vie à la tienne est tressée
Comme on tresse des fils soyeux,
Et je pense avec ta pensée,
Et je regarde avec tes yeux.
Quand je dis ou fais quelque chose,
Je te consulte, tout le temps ;
Car je sais, du moins, je suppose,
Que tu me vois, que tu m’entends.
Moi-même je vois tes yeux vastes,
J’entends ta lèvre au rire fin.
Et c’est parfois dans mes nuits chastes
Des conversations sans fin.
C’est une illusion sans doute,
Tout cela n’a jamais été ;
C’est cependant, Mignonne, écoute
C’est cependant la vérité.
Du temps où nous étions ensemble,
N’ayant rien à nous refuser,
Docile à mon désir qui tremble
Ne m’as-tu pas, dans un baiser,
Ne m’as-tu pas donné ton âme ?
Or le baiser s’est envolé,
Mais l’âme est toujours là, Madame ;
Soyez certaine que je l’ai.
Jacques Davy du Perron
Au bord tristement doux des eaux, je me retire
Au bord tristement doux des eaux, je me retire
Et vois couler ensemble et les eaux, et mes jours,
Je m’y vois sec, et pâle, et si j’aime toujours
Leur rêveuse mollesse où ma peine se mire.
Au plus secret des bois je conte mon martyre,
Je pleure mon martyre en chantant mes amours,
Et si j’aime les bois, et les bois les plus sourds
Quand j’ai jeté mes cris, me les viennent redire.
Dame dont les beautés me possèdent si fort
Qu'étant absent de vous, je n’aime que la mort,
Les eaux, en votre absence, et les bois me consolent :
Je vois dedans les eaux, j’entends dedans les bois
L'image de mon teint, et celle de ma voix
Toutes peintes de mort qui nagent et qui volent.
Et vois couler ensemble et les eaux, et mes jours,
Je m’y vois sec, et pâle, et si j’aime toujours
Leur rêveuse mollesse où ma peine se mire.
Au plus secret des bois je conte mon martyre,
Je pleure mon martyre en chantant mes amours,
Et si j’aime les bois, et les bois les plus sourds
Quand j’ai jeté mes cris, me les viennent redire.
Dame dont les beautés me possèdent si fort
Qu'étant absent de vous, je n’aime que la mort,
Les eaux, en votre absence, et les bois me consolent :
Je vois dedans les eaux, j’entends dedans les bois
L'image de mon teint, et celle de ma voix
Toutes peintes de mort qui nagent et qui volent.
Jean Amrouche
Bienheureux qui pourrait te suivre...
Bienheureux qui pourrait te suivre
O lune!
Il prendrait passage sur ton navire,
Il s’arrêterait prés du bien-aimé,
Et partagerait son déjeuner.
Bienheureux qui pourrait te suivre,
Etoile!
Il voguerait par le clair de lune,
Il s’arrêterait prés du bien-aimé,
Et prendrait avec lui son repas du soir.
CHANTS BERBERES DE KABYLIE, Chants du berceau, IL
O lune!
Il prendrait passage sur ton navire,
Il s’arrêterait prés du bien-aimé,
Et partagerait son déjeuner.
Bienheureux qui pourrait te suivre,
Etoile!
Il voguerait par le clair de lune,
Il s’arrêterait prés du bien-aimé,
Et prendrait avec lui son repas du soir.
CHANTS BERBERES DE KABYLIE, Chants du berceau, IL
Jean de Sponde
Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts
Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis
Si j’empire du tout ou bien si je respire.
Un chagrin survenant mille chagrins m’attire
En me cuidant aider moy-mesme je me nuis,
L’infini mouvement de mes roulants ennuis
M’emporte et je le sens, mais je ne le puis dire.
Je suis cet Acteon de ces chiens deschiré !
Et l’esclat de mon ame est si bien altéré
Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë :
Deux Deesses nous ont tramé tout nostre sort
Mais pour divers sujet nous trouvons mesme mort
Moy de ne la voir point, et lui de l’avoir veuë.
Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts
Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis
Si j’empire du tout ou bien si je respire.
Un chagrin survenant mille chagrins m’attire
En me cuidant aider moy-mesme je me nuis,
L’infini mouvement de mes roulants ennuis
M’emporte et je le sens, mais je ne le puis dire.
Je suis cet Acteon de ces chiens deschiré !
Et l’esclat de mon ame est si bien altéré
Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë :
Deux Deesses nous ont tramé tout nostre sort
Mais pour divers sujet nous trouvons mesme mort
Moy de ne la voir point, et lui de l’avoir veuë.
Jean Passerat
Ode
De toute amoureuse poursuite
Quelque plaisir l’on peut tirer :
Mais ce plaisir traine à sa suite
Un penser pour nous martyrer.
Qui a ce bien de voir sa dame
Son œil y prent un doux repas :
Le baiser peut rappeler l’ame
De l’amant prochain du trespas.
Le devis l’esprit reconforte,
Tant peut un gracieus propos :
Le seul penser jamais n’apporte
Aux amoureus aucun repos.
Toujours de sa griffe pointuë
Il me serre, et me pince fort :
Toujours de mille morts me tuë,
Et je renais après ma mort.
O penser, qui si fort me grefves,
Et de souci mon ame pais :
Donne moy au moins quelques trefves,
Si tu ne veus aucunes pais.
Fils d’Amour, esbranle tes ailes,
Va penser, va pour moy parler
A la plus belle des plus belles,
Puisque mon pied n’y peut aller.
Bien propre à tel message faire,
Quand là tu seras arrivé,
Di luy, fidèle secretaire,
Tout mon secret le plus privé.
Je te supplie en recompense
De ce mal dont tu me poursuis
De faire en sorte qu’elle pense
A quelques uns de mes ennuis.
Remonstre luy la peine dure,
L’angoisse amere, et le tourment
Qu’un miserable amant endure
Loing de son cœur si longuement.
Si tost que mon visage blesme
Recouvrera sa guérison,
Di qu’après toi j’yrai moy-mesme
Chercher mon cœur en sa prison.
Quelque plaisir l’on peut tirer :
Mais ce plaisir traine à sa suite
Un penser pour nous martyrer.
Qui a ce bien de voir sa dame
Son œil y prent un doux repas :
Le baiser peut rappeler l’ame
De l’amant prochain du trespas.
Le devis l’esprit reconforte,
Tant peut un gracieus propos :
Le seul penser jamais n’apporte
Aux amoureus aucun repos.
Toujours de sa griffe pointuë
Il me serre, et me pince fort :
Toujours de mille morts me tuë,
Et je renais après ma mort.
O penser, qui si fort me grefves,
Et de souci mon ame pais :
Donne moy au moins quelques trefves,
Si tu ne veus aucunes pais.
Fils d’Amour, esbranle tes ailes,
Va penser, va pour moy parler
A la plus belle des plus belles,
Puisque mon pied n’y peut aller.
Bien propre à tel message faire,
Quand là tu seras arrivé,
Di luy, fidèle secretaire,
Tout mon secret le plus privé.
Je te supplie en recompense
De ce mal dont tu me poursuis
De faire en sorte qu’elle pense
A quelques uns de mes ennuis.
Remonstre luy la peine dure,
L’angoisse amere, et le tourment
Qu’un miserable amant endure
Loing de son cœur si longuement.
Si tost que mon visage blesme
Recouvrera sa guérison,
Di qu’après toi j’yrai moy-mesme
Chercher mon cœur en sa prison.
Marie de Clèves
Rondeau
En la forest de Longue Attente
Entrée suis en une sente
Dont oster je ne puis mon cueur,
Pour quoy je vis en grant langueur,
Par Fortune qui me tourmente.
Entrée suis en une sente
Dont oster je ne puis mon cueur,
Pour quoy je vis en grant langueur,
Par Fortune qui me tourmente.
Maurice Maeterlinck
Chasses lasses
Mon Ame est malade aujourd’hui,
Mon ame est malade d’absences,
Mon ame a le mal des silences,
Et mes yeux l’éclairent d’ennui.
J’entrevois d’immobiles chasses,
Sous les fouets bleus des souvenirs,
Et les chiens secrets des désirs,
Passent le long des pistes lasses.
A travers de tièdes forêts,
Je vois les meutes de mes songes,
Et vers les cerfs blancs des mensonges,
Les jeunes flèches des regrets.
Mon Dieu, mes désirs hors d’haleine,
Les tièdes désirs de mes yeux,
Ont voilé de souffles trop bleus
La lune dont mon Ame est pleine.
Mon ame est malade d’absences,
Mon ame a le mal des silences,
Et mes yeux l’éclairent d’ennui.
J’entrevois d’immobiles chasses,
Sous les fouets bleus des souvenirs,
Et les chiens secrets des désirs,
Passent le long des pistes lasses.
A travers de tièdes forêts,
Je vois les meutes de mes songes,
Et vers les cerfs blancs des mensonges,
Les jeunes flèches des regrets.
Mon Dieu, mes désirs hors d’haleine,
Les tièdes désirs de mes yeux,
Ont voilé de souffles trop bleus
La lune dont mon Ame est pleine.
Maurice Maeterlinck
Et sil revenait un jour
Et s’il revenait un jour
Que faut-il lui dire?
— Dites - lui qu’on l’attendit
Jusqu’a s’en mourir...
Et sil m’interroge encore
Sans me reconnaitre ?
— Parlez-lui comme une scéur,
Il souffre peut-étre...
Et s’il demande ow vous étes
Que faut-il répondre?
— Donnez-lui mon anneau d’or
Sans rien lui répondre...
Et s’il veut savoir pourquoi
La salle est déserte?
— Montrez-lui la lampe éteimte
Et la porte ouverte...
Et s’il m’interroge alors
Sur la dernière heure ?
— Dites-lui que j’ai souri
De peur qu’il ne pleure...
Que faut-il lui dire?
— Dites - lui qu’on l’attendit
Jusqu’a s’en mourir...
Et sil m’interroge encore
Sans me reconnaitre ?
— Parlez-lui comme une scéur,
Il souffre peut-étre...
Et s’il demande ow vous étes
Que faut-il répondre?
— Donnez-lui mon anneau d’or
Sans rien lui répondre...
Et s’il veut savoir pourquoi
La salle est déserte?
— Montrez-lui la lampe éteimte
Et la porte ouverte...
Et s’il m’interroge alors
Sur la dernière heure ?
— Dites-lui que j’ai souri
De peur qu’il ne pleure...
Max Elskamp
Cette la misére qu’on a eue
Cette la misére qu’on a eue,
C’est la peine qu’on a portée,
Ce sont des choses qu’on a tues
Parce qu’on ne pouvait parler,
C’est notre ame de réfugiés,
Frères, que nous avons vécue,
Toute de haine et de rancune,
Toute d’amour et de pitié,
Pendant des jours dont l’amertume,
Au fond du cœur nous est restée.
Frères, encor vous souvient-il,
Frères des mains, frères des pieds,
Lorsque toutes briélaient nos villes,
Et qu’on partait, et qu’on marchait,
Frères d’exode sur la route
Ou pieds saignants, yeux révulsés,
Bouche amère et clamant ses doutes,
Sous le ciel nous avons passé,
Frères, encor vous souvient-il,
Frères, de l’exode et l’exil ?
Choses du ciel et de la mer
Lointaines vers où nous marchions,
Choses dont nous avons souffert,
Pays de trafic et marchand,
Choses des hommes et du temps,
Villes d’exil, villes amères,
Frères, encor vous souvient-il,
— Nous avons eu froid si souvent —
Frères, des blancs hivers hostiles
En ce pays de tant de vent ?
Toits de toiles, vie transparente,
Dans un rond et nous alentour,
Nous avons dormi sous des tentes
Durant des nuits, durant des jours,
D’hiver et d’été longs d’attente,
Nous avons vécu sans amour,
Et yeux au loin, pensée absente,
— Frères, nos cœurs étaient si lourds —
De nos rancceurs faisant le compte,
Frères, vous souvient-il toujours ?
C’est la peine qu’on a portée,
Ce sont des choses qu’on a tues
Parce qu’on ne pouvait parler,
C’est notre ame de réfugiés,
Frères, que nous avons vécue,
Toute de haine et de rancune,
Toute d’amour et de pitié,
Pendant des jours dont l’amertume,
Au fond du cœur nous est restée.
Frères, encor vous souvient-il,
Frères des mains, frères des pieds,
Lorsque toutes briélaient nos villes,
Et qu’on partait, et qu’on marchait,
Frères d’exode sur la route
Ou pieds saignants, yeux révulsés,
Bouche amère et clamant ses doutes,
Sous le ciel nous avons passé,
Frères, encor vous souvient-il,
Frères, de l’exode et l’exil ?
Choses du ciel et de la mer
Lointaines vers où nous marchions,
Choses dont nous avons souffert,
Pays de trafic et marchand,
Choses des hommes et du temps,
Villes d’exil, villes amères,
Frères, encor vous souvient-il,
— Nous avons eu froid si souvent —
Frères, des blancs hivers hostiles
En ce pays de tant de vent ?
Toits de toiles, vie transparente,
Dans un rond et nous alentour,
Nous avons dormi sous des tentes
Durant des nuits, durant des jours,
D’hiver et d’été longs d’attente,
Nous avons vécu sans amour,
Et yeux au loin, pensée absente,
— Frères, nos cœurs étaient si lourds —
De nos rancceurs faisant le compte,
Frères, vous souvient-il toujours ?
Paul Claudel
Cantique de l’ombre
BEATA
Avant qu’une fois encore les deux moitiés de l’unit se divisent,
Et que la nuit se rompe par le milieu qui est commune aux morts et aux vivants !
Avant que la nuit de nouveau nous abandonne, pleine de ceux qui nous sont chers,
Et que cessant de remplir nos demeures, elle reflue de nouveau et nous quitte comme une terre dont l’eau s’exprime !
Et toi qui m’as quittée, adieu une fois encore !
Avant que tu reviennes de nouveau te présenter sur le miroir de mon âme,
Comme les dieux sous le diaphragme au plus profond de la bête ont placé le foie poli et brillant que les sacrificateurs interrogent !
À présent c’est le moment de la lutte entre la lumière et l’ombre et ce monde solide tressaille et semble saisi d’ivresse !
Tout remue et chancelle et se transforme et semble danser,
Et sur les plaines chatoyantes se peignent des images démesurées. Voici le monde plus rouge que la caverne des Cabires
Et le torrent des ombres descend le long de la paroi.
Tout se meut ! c’est la Création qui reprend contact avec elle-même et le mot d’ordre à l’infini se propage et se multiplie !
C’est l’immense procession autour de nous qui se remet en ordre avant qu’à pleins bords elle recommence à passer !
Et je vois de mes yeux autour de moi ma prison qui coule et qui s’en va ! Je suis l’hôte de ce fleuve ininterrompu. (Et dirai-je que tout s’en va ou que tout revient vers nous ?)
Et qu’il est facile en plein courant d’être détaché et de ne tenir à rien ! Avant que le temps recommence,
Avant que l’ombre de nouveau, cherchant sa place, revienne se poser sur notre corps comme la flamme sur le flambeau !
Que le soleil de ce monde triomphe, nous refusons d’être pénétrés,
Et refoulés, acculés, nous lui opposons cette invincible paroi,
Afin que, nous-mêmes d’un côté et de l’autre les flammes de la Forge,
Toutes choses dessus se peignent et l’image de ce qui nous regarde.
Jusqu’à ce que nos ténèbres et celles qui grandissent à l’Orient de nouveau
Courent au-devant l’une de l’autre et que la première vague de cette sombre marée ébranle de nouveau la barque !
Jusqu’à ce que la mer de nouveau fasse défaut sous ma quille !
Ah ! pas plus moelleusement une vieille nef au piège de quelque Célèbe n’épousera la borne occulte sous la mer
Que toute mon âme d’avance ne se prête à ce choc ténébreux !
Ah ! il est plus malaisé pour l’âme que pour le corps de mourir et de trouver sa fin !
Où finit le corps sinon où l’autre corps à lui se fait sentir ?
Où finit le son sinon à l’oreille qui lui est accordée ? où le parfum, ailleurs que dans le cœur qui l’aspire ?
Et où finit ma voix ; sinon
À ces deux voix fondues que le jour va disjoindre,
Les vôtres, mes sœurs ?
Et où finit la femme sinon dans l’âme prédestinée et ce port qui la contient de tous côtés
De l’époux qui d’être ailleurs ne lui laisse aucune liberté ?
Salut de nouveau, o toi qui m’as quittée !
Jadis au bord de ce fleuve d’Égypte, en ce temps de nos noces,
En ces jours d’un temps étrange et plus long que les dieux nous ont comptés et mesurés,
Tu me disais : « O visage dans les ténèbres ! double et funèbre iris !
Laisse-moi regarder tes yeux ! Laisse-moi lire ces choses qui se peignent sur le mur de ton âme et que toi-même ne connais pas !
Est-il vrai que je vais mourir ? dis, ne suis-je donc autre chose que cette présence précaire et misérable ? est-ce dans le temps que je t’ai épousée ?
Trois fois le papillon blanc n’aura pas palpité dans le rayon de cette lune Sarrazine
Que déjà je me suis dispersé !
Ne suis-je pas autre chose que cette main que tu veux saisir et ce poids un instant sur ta couche ?
La nuit passe, le jour revient, Beata ! »
Et je répondais : « Qu’importe le jour ? Éteins cette lumière !
Éteins promptement cette lumière qui ne me permet de voir que ton visage ! »
Avant qu’une fois encore les deux moitiés de l’unit se divisent,
Et que la nuit se rompe par le milieu qui est commune aux morts et aux vivants !
Avant que la nuit de nouveau nous abandonne, pleine de ceux qui nous sont chers,
Et que cessant de remplir nos demeures, elle reflue de nouveau et nous quitte comme une terre dont l’eau s’exprime !
Et toi qui m’as quittée, adieu une fois encore !
Avant que tu reviennes de nouveau te présenter sur le miroir de mon âme,
Comme les dieux sous le diaphragme au plus profond de la bête ont placé le foie poli et brillant que les sacrificateurs interrogent !
À présent c’est le moment de la lutte entre la lumière et l’ombre et ce monde solide tressaille et semble saisi d’ivresse !
Tout remue et chancelle et se transforme et semble danser,
Et sur les plaines chatoyantes se peignent des images démesurées. Voici le monde plus rouge que la caverne des Cabires
Et le torrent des ombres descend le long de la paroi.
Tout se meut ! c’est la Création qui reprend contact avec elle-même et le mot d’ordre à l’infini se propage et se multiplie !
C’est l’immense procession autour de nous qui se remet en ordre avant qu’à pleins bords elle recommence à passer !
Et je vois de mes yeux autour de moi ma prison qui coule et qui s’en va ! Je suis l’hôte de ce fleuve ininterrompu. (Et dirai-je que tout s’en va ou que tout revient vers nous ?)
Et qu’il est facile en plein courant d’être détaché et de ne tenir à rien ! Avant que le temps recommence,
Avant que l’ombre de nouveau, cherchant sa place, revienne se poser sur notre corps comme la flamme sur le flambeau !
Que le soleil de ce monde triomphe, nous refusons d’être pénétrés,
Et refoulés, acculés, nous lui opposons cette invincible paroi,
Afin que, nous-mêmes d’un côté et de l’autre les flammes de la Forge,
Toutes choses dessus se peignent et l’image de ce qui nous regarde.
Jusqu’à ce que nos ténèbres et celles qui grandissent à l’Orient de nouveau
Courent au-devant l’une de l’autre et que la première vague de cette sombre marée ébranle de nouveau la barque !
Jusqu’à ce que la mer de nouveau fasse défaut sous ma quille !
Ah ! pas plus moelleusement une vieille nef au piège de quelque Célèbe n’épousera la borne occulte sous la mer
Que toute mon âme d’avance ne se prête à ce choc ténébreux !
Ah ! il est plus malaisé pour l’âme que pour le corps de mourir et de trouver sa fin !
Où finit le corps sinon où l’autre corps à lui se fait sentir ?
Où finit le son sinon à l’oreille qui lui est accordée ? où le parfum, ailleurs que dans le cœur qui l’aspire ?
Et où finit ma voix ; sinon
À ces deux voix fondues que le jour va disjoindre,
Les vôtres, mes sœurs ?
Et où finit la femme sinon dans l’âme prédestinée et ce port qui la contient de tous côtés
De l’époux qui d’être ailleurs ne lui laisse aucune liberté ?
Salut de nouveau, o toi qui m’as quittée !
Jadis au bord de ce fleuve d’Égypte, en ce temps de nos noces,
En ces jours d’un temps étrange et plus long que les dieux nous ont comptés et mesurés,
Tu me disais : « O visage dans les ténèbres ! double et funèbre iris !
Laisse-moi regarder tes yeux ! Laisse-moi lire ces choses qui se peignent sur le mur de ton âme et que toi-même ne connais pas !
Est-il vrai que je vais mourir ? dis, ne suis-je donc autre chose que cette présence précaire et misérable ? est-ce dans le temps que je t’ai épousée ?
Trois fois le papillon blanc n’aura pas palpité dans le rayon de cette lune Sarrazine
Que déjà je me suis dispersé !
Ne suis-je pas autre chose que cette main que tu veux saisir et ce poids un instant sur ta couche ?
La nuit passe, le jour revient, Beata ! »
Et je répondais : « Qu’importe le jour ? Éteins cette lumière !
Éteins promptement cette lumière qui ne me permet de voir que ton visage ! »
Paul Claudel
Ne dis point que le ciel est bleu.
(Souvenir de ce retour.)
Ne dis point que le ciel est bleu ! Il est quatre heures.
Point d’air, point de soleil ; le ciel est blanc et bleu.
— Ne dis point que je suis ici ! — Un enfant pleure.
Je sens l’odeur des fleurs une par une. Il pleut.
Donc, c’est cela le monde et c’est cela la vie !
C’était cela, la Mer ! Et le reste est ceci.
Passé, présent, tout est comme en photographie.
Ô le hasard, 6 l’amertume d’être ici !
Est-ce toi mon âme ? Écoute. Dis : Je suis seule.
— Et puis encor ? L’ennui ! L’ombre qui fait son tour.
— Et puis ? — La paix. Plus rien. La paix. Dis : Je suis seule.
— Amour. — Ne dis point amour. Ne dis point amour !
Amour ! Parce que je suis grandement malade !
Amour ! Dis : Je suis seule. Ne dis point amour !
Hier ! Demain ! La chose à faire ! tout est fade !
Il me dure et de moi, et de vivre et du jour !
J’aime ! — Et puis ? — J’aime ! Et qui ? — Je n’aime rien, chut ! —
Jaime ! — Tout le monde est rentré, voici le soir.
La lampe se rallume et ce lieu est le même.
— Que la mer était triste et que le ciel est noir !
Ne dis point que le ciel est bleu ! Il est quatre heures.
Point d’air, point de soleil ; le ciel est blanc et bleu.
— Ne dis point que je suis ici ! — Un enfant pleure.
Je sens l’odeur des fleurs une par une. Il pleut.
Donc, c’est cela le monde et c’est cela la vie !
C’était cela, la Mer ! Et le reste est ceci.
Passé, présent, tout est comme en photographie.
Ô le hasard, 6 l’amertume d’être ici !
Est-ce toi mon âme ? Écoute. Dis : Je suis seule.
— Et puis encor ? L’ennui ! L’ombre qui fait son tour.
— Et puis ? — La paix. Plus rien. La paix. Dis : Je suis seule.
— Amour. — Ne dis point amour. Ne dis point amour !
Amour ! Parce que je suis grandement malade !
Amour ! Dis : Je suis seule. Ne dis point amour !
Hier ! Demain ! La chose à faire ! tout est fade !
Il me dure et de moi, et de vivre et du jour !
J’aime ! — Et puis ? — J’aime ! Et qui ? — Je n’aime rien, chut ! —
Jaime ! — Tout le monde est rentré, voici le soir.
La lampe se rallume et ce lieu est le même.
— Que la mer était triste et que le ciel est noir !
Paul Claudel
Ténèbres
Je suis ici, l’autre est ailleurs, et le silence est terrible :
Nous sommes des malheureux et Satan nous vanne dans son crible.
Je souffre, et l’autre souffre, et il n’y a point de chemin
Entre elle et moi, de l’autre à moi point de parole ni de main
Rien que la nuit qui est commune et incommunicable,
La nuit où l’on ne fait point d’œuvre et l’affreux amour impraticable.
Je prête l’oreille, et je suis seul, et la terreur m’envahit. J’entends la ressemblance de sa voix et le son d’un cri.
J’entends un faible vent et mes cheveux se lèvent sur ma tête. Sauvez-la du danger de la mort et de la gueule de la Bête !
Voici de nouveau le goût de la mort entre mes dents,
La tranchée, l’envie de vomir et le retournement.
J’ai été seul dans le pressoir, j’ai foulé le raisin dans mon délire,
Cette nuit où je marchais d’un mur à l’autre en éclatant de rire.
Celui qui a fait les yeux, sans yeux est-ce qu’il ne me verra pas ?
Celui qui a fait les oreilles, est-ce qu’il ne m’entendra pas sans oreilles ?
Je sais que là où le péché abonde, là Votre miséricorde surabonde.
Il faut prier, car c’est l’heure du Prince du monde.
Nous sommes des malheureux et Satan nous vanne dans son crible.
Je souffre, et l’autre souffre, et il n’y a point de chemin
Entre elle et moi, de l’autre à moi point de parole ni de main
Rien que la nuit qui est commune et incommunicable,
La nuit où l’on ne fait point d’œuvre et l’affreux amour impraticable.
Je prête l’oreille, et je suis seul, et la terreur m’envahit. J’entends la ressemblance de sa voix et le son d’un cri.
J’entends un faible vent et mes cheveux se lèvent sur ma tête. Sauvez-la du danger de la mort et de la gueule de la Bête !
Voici de nouveau le goût de la mort entre mes dents,
La tranchée, l’envie de vomir et le retournement.
J’ai été seul dans le pressoir, j’ai foulé le raisin dans mon délire,
Cette nuit où je marchais d’un mur à l’autre en éclatant de rire.
Celui qui a fait les yeux, sans yeux est-ce qu’il ne me verra pas ?
Celui qui a fait les oreilles, est-ce qu’il ne m’entendra pas sans oreilles ?
Je sais que là où le péché abonde, là Votre miséricorde surabonde.
Il faut prier, car c’est l’heure du Prince du monde.
Paul Éluard
Vivante et morte séparée
Vivante et morte séparée j’ai trébuché
Sur une tombe sur un corps
Qui soulève à peine la terre
Sur un corps dont j’étais construit
Sur la bouche qui me parlait
Et sur les yeux pourris de toutes les vertus
Mes mains mes pieds étaient les siens
Et mes désirs et mon poème étaient les siens
J’ai trébuché sur sa gaîté sur sa bonté
Qui maintenant ont les rigueurs de son squelette
Mon amour est de plus en plus concret il est en terre
Et non ailleurs j’imagine son odeur
Mon amour mon petit ma couronne d’odeurs
Tu n’avais rien de rien à faire avec la mort
Ton crâne n’avait pas connu la nuit des temps
Mon éphémère écoute je suis là je l’accompagne
Je te parle notre langue elle est minime et va d’un coup
Du grand soleil au grand soleil et nous mourons d’être vivants
Écoute ici c’est notre chien ici notre maison
Ici c’est notre lit ici ceux qui nous aiment
Tous les produits de notre cœur de notre sang
Et de nos sens et de nos rêves
Je n’oublie rien de ces oiseaux de grande espèce
Qui nous guident qui nous enlèvent
Et qui font des trous dans l’azur
Comme volcans en pleine terre
Ma fille mon garçon petite mère et petit père
Mon poème ce soir aurait pu te distraire
Avec les mots précis que tu es fière de comprendre
Avec les arrêts brusques des péripéties
Et les zibelines vives de la coquetterie
Et l’abasourdissante écume de la mer
Et la réminiscence et l’oubli délétère
Mon corps vivant charmant ma raison ma déraison
Ma séduction ma solitude mon plaisir et ma souffrance
Ma modestie et mon orgueil ma perversion et mon mérite
Toute petite et délabrée parfaite et pure
Pareille à un verre d’eau qui sera toujours bu
Je ne dors pas je suis tombé j’ai trébuché sur ton absence
Je suis sans feu sans force près de toi
Je suis le dessous de la bête je m’accroche
A notre chute à notre ruine
Je suis au-dessous de tes restes
J’aspire à ton néant je voudrais voir mon front
Comme un caillou loin dans la terre
Comme un bateau fondu dans l’eau
Mon petit qui pourtant m’engendras en orage
Me convertis en homme et m’aimas comme un sage
Ma voix n’a pas d’écho j’ai honte de parler
Je souffre pour toujours de ton silence ô mon amour.
Sur une tombe sur un corps
Qui soulève à peine la terre
Sur un corps dont j’étais construit
Sur la bouche qui me parlait
Et sur les yeux pourris de toutes les vertus
Mes mains mes pieds étaient les siens
Et mes désirs et mon poème étaient les siens
J’ai trébuché sur sa gaîté sur sa bonté
Qui maintenant ont les rigueurs de son squelette
Mon amour est de plus en plus concret il est en terre
Et non ailleurs j’imagine son odeur
Mon amour mon petit ma couronne d’odeurs
Tu n’avais rien de rien à faire avec la mort
Ton crâne n’avait pas connu la nuit des temps
Mon éphémère écoute je suis là je l’accompagne
Je te parle notre langue elle est minime et va d’un coup
Du grand soleil au grand soleil et nous mourons d’être vivants
Écoute ici c’est notre chien ici notre maison
Ici c’est notre lit ici ceux qui nous aiment
Tous les produits de notre cœur de notre sang
Et de nos sens et de nos rêves
Je n’oublie rien de ces oiseaux de grande espèce
Qui nous guident qui nous enlèvent
Et qui font des trous dans l’azur
Comme volcans en pleine terre
Ma fille mon garçon petite mère et petit père
Mon poème ce soir aurait pu te distraire
Avec les mots précis que tu es fière de comprendre
Avec les arrêts brusques des péripéties
Et les zibelines vives de la coquetterie
Et l’abasourdissante écume de la mer
Et la réminiscence et l’oubli délétère
Mon corps vivant charmant ma raison ma déraison
Ma séduction ma solitude mon plaisir et ma souffrance
Ma modestie et mon orgueil ma perversion et mon mérite
Toute petite et délabrée parfaite et pure
Pareille à un verre d’eau qui sera toujours bu
Je ne dors pas je suis tombé j’ai trébuché sur ton absence
Je suis sans feu sans force près de toi
Je suis le dessous de la bête je m’accroche
A notre chute à notre ruine
Je suis au-dessous de tes restes
J’aspire à ton néant je voudrais voir mon front
Comme un caillou loin dans la terre
Comme un bateau fondu dans l’eau
Mon petit qui pourtant m’engendras en orage
Me convertis en homme et m’aimas comme un sage
Ma voix n’a pas d’écho j’ai honte de parler
Je souffre pour toujours de ton silence ô mon amour.
Paul Verlaine
Je ne sais pourquoi…
Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?
Mouette à l’essor mélancolique,
Elle suit la vague, ma pensée,
A tous les vents du ciel balancée,
Et biaisant quand la marée oblique,
Mouette à l’essor mélancolique.
Ivre de soleil
Et de liberté,
Un instinct la guide à travers cette immensité.
La brise d’été
Sur le flot vermeil
Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.
Parfois si tristement elle crie
Qu’elle alarme au lointain le pilote,
Puis au gré du vent se livre et flotte
Et plonge, et l’aile toute meurtrie
Revole, et puis si tristement crie!
Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?
Mouette à l’essor mélancolique,
Elle suit la vague, ma pensée,
A tous les vents du ciel balancée,
Et biaisant quand la marée oblique,
Mouette à l’essor mélancolique.
Ivre de soleil
Et de liberté,
Un instinct la guide à travers cette immensité.
La brise d’été
Sur le flot vermeil
Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.
Parfois si tristement elle crie
Qu’elle alarme au lointain le pilote,
Puis au gré du vent se livre et flotte
Et plonge, et l’aile toute meurtrie
Revole, et puis si tristement crie!
Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?
Paul-Jean Toulet
Nocturne
O mer, toi que je sens frémir
À travers la nuit creuse,
Comme le sein d’une amoureuse
Qui ne peut pas dormir ;
Le vent lourd frappe la falaise…
Quoi ! si le chant moqueur
D’une sirène est dans mon cœur
— O cœur, divin malaise.
Quoi, plus de larmes, ni d’avoir
Personne qui vous plaigne…
Tout bas, comme d’un flanc qui saigne,
Il s’est mis à pleuvoir.
À travers la nuit creuse,
Comme le sein d’une amoureuse
Qui ne peut pas dormir ;
Le vent lourd frappe la falaise…
Quoi ! si le chant moqueur
D’une sirène est dans mon cœur
— O cœur, divin malaise.
Quoi, plus de larmes, ni d’avoir
Personne qui vous plaigne…
Tout bas, comme d’un flanc qui saigne,
Il s’est mis à pleuvoir.
Pierre de Ronsard
Ciel, air et vents, plains et monts découverts
Ciel, air et vents, plains et monts découverts,
Tertres vineux et forêts verdoyantes,
Rivages torts et sources ondoyantes,
Taillis rasés et vous bocages verts,
Antres moussus à demi-front ouverts,
Prés, boutons, fleurs et herbes roussoyantes,
Vallons bossus et plages blondoyantes,
Et vous rochers, les hôtes de mes vers,
Puis qu’au partir, rongé de soin et d’ire,
À ce bel œil Adieu je n’ai su dire,
Qui près et loin me détient en émoi,
Je vous supplie, Ciel, air, vents, monts et plaines,
Taillis, forêts, rivages et fontaines,
Antres, prés, fleurs, dites-le-lui pour moi.
Tertres vineux et forêts verdoyantes,
Rivages torts et sources ondoyantes,
Taillis rasés et vous bocages verts,
Antres moussus à demi-front ouverts,
Prés, boutons, fleurs et herbes roussoyantes,
Vallons bossus et plages blondoyantes,
Et vous rochers, les hôtes de mes vers,
Puis qu’au partir, rongé de soin et d’ire,
À ce bel œil Adieu je n’ai su dire,
Qui près et loin me détient en émoi,
Je vous supplie, Ciel, air, vents, monts et plaines,
Taillis, forêts, rivages et fontaines,
Antres, prés, fleurs, dites-le-lui pour moi.
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