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Poèmes de ce thème

Manque et absence

André Chénier

André Chénier

Néære

Mais telle qu’à sa mort pour la dernière fois
Un beau cygne soupire, et de sa douce voix,
De sa voix qui bientôt lui doit être ravie,
Chante, avant de partir, ses adieux à la vie,
Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort,
Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort :
« O vous, du Sébethus Naïades vagabondes,
Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes.
Adieu, mon Clinias ; moi, celle qui te plus,
Moi, celle qui t’aimai, que tu ne verras plus.
O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages,
Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages,
Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours
Néære, tout son bien, Néære ses amours,
Cette Néære, hélas ! qu’il nommait sa Néære,
Qui pour lui criminelle abandonna sa mère ;
Qui pour lui fugitive, errant de lieux en lieux,
Aux regards des humains n’osa lever les yeux.
O ! soit que l’astre pur des deux frères d’Hélène
Calme sous ton vaisseau la vague ionienne ;
Soit qu’aux bords de Pœstum, sous ta soigneuse main,
Les roses deux fois l’an couronnent ton jardin,
Au coucher du soleil, si ton âme attendrie
Tombe en une muette et molle rêverie,
Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi.
Je viendrai, Clinias, je volerai vers toi.
Mon âme vagabonde à travers le feuillage
Frémira. Sur les vents ou sur quelque nuage
Tu la verras descendre, ou du sein de la mer,
S’élevant comme un songe, étinceler dans l’air ;
Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive,
Caresser en fuyant ton oreille attentive. »
Paul Claudel

Paul Claudel

Cantique de l’ombre

BEATA
Avant qu’une fois encore les deux moitiés de l’unit se divisent,
Et que la nuit se rompe par le milieu qui est commune aux morts et aux vivants !
Avant que la nuit de nouveau nous abandonne, pleine de ceux qui nous sont chers,
Et que cessant de remplir nos demeures, elle reflue de nouveau et nous quitte comme une terre dont l’eau s’exprime !
Et toi qui m’as quittée, adieu une fois encore !
Avant que tu reviennes de nouveau te présenter sur le miroir de mon âme,
Comme les dieux sous le diaphragme au plus profond de la bête ont placé le foie poli et brillant que les sacrificateurs interrogent !
À présent c’est le moment de la lutte entre la lumière et l’ombre et ce monde solide tressaille et semble saisi d’ivresse !
Tout remue et chancelle et se transforme et semble danser,
Et sur les plaines chatoyantes se peignent des images démesurées. Voici le monde plus rouge que la caverne des Cabires
Et le torrent des ombres descend le long de la paroi.
Tout se meut ! c’est la Création qui reprend contact avec elle-même et le mot d’ordre à l’infini se propage et se multiplie !
C’est l’immense procession autour de nous qui se remet en ordre avant qu’à pleins bords elle recommence à passer !
Et je vois de mes yeux autour de moi ma prison qui coule et qui s’en va ! Je suis l’hôte de ce fleuve ininterrompu. (Et dirai-je que tout s’en va ou que tout revient vers nous ?)
Et qu’il est facile en plein courant d’être détaché et de ne tenir à rien ! Avant que le temps recommence,
Avant que l’ombre de nouveau, cherchant sa place, revienne se poser sur notre corps comme la flamme sur le flambeau !
Que le soleil de ce monde triomphe, nous refusons d’être pénétrés,
Et refoulés, acculés, nous lui opposons cette invincible paroi,
Afin que, nous-mêmes d’un côté et de l’autre les flammes de la Forge,
Toutes choses dessus se peignent et l’image de ce qui nous regarde.
Jusqu’à ce que nos ténèbres et celles qui grandissent à l’Orient de nouveau
Courent au-devant l’une de l’autre et que la première vague de cette sombre marée ébranle de nouveau la barque !
Jusqu’à ce que la mer de nouveau fasse défaut sous ma quille !
Ah ! pas plus moelleusement une vieille nef au piège de quelque Célèbe n’épousera la borne occulte sous la mer
Que toute mon âme d’avance ne se prête à ce choc ténébreux !
Ah ! il est plus malaisé pour l’âme que pour le corps de mourir et de trouver sa fin !
Où finit le corps sinon où l’autre corps à lui se fait sentir ?
Où finit le son sinon à l’oreille qui lui est accordée ? où le parfum, ailleurs que dans le cœur qui l’aspire ?
Et où finit ma voix ; sinon
À ces deux voix fondues que le jour va disjoindre,
Les vôtres, mes sœurs ?
Et où finit la femme sinon dans l’âme prédestinée et ce port qui la contient de tous côtés
De l’époux qui d’être ailleurs ne lui laisse aucune liberté ?
Salut de nouveau, o toi qui m’as quittée !
Jadis au bord de ce fleuve d’Égypte, en ce temps de nos noces,
En ces jours d’un temps étrange et plus long que les dieux nous ont comptés et mesurés,
Tu me disais : « O visage dans les ténèbres ! double et funèbre iris !
Laisse-moi regarder tes yeux ! Laisse-moi lire ces choses qui se peignent sur le mur de ton âme et que toi-même ne connais pas !
Est-il vrai que je vais mourir ? dis, ne suis-je donc autre chose que cette présence précaire et misérable ? est-ce dans le temps que je t’ai épousée ?
Trois fois le papillon blanc n’aura pas palpité dans le rayon de cette lune Sarrazine
Que déjà je me suis dispersé !
Ne suis-je pas autre chose que cette main que tu veux saisir et ce poids un instant sur ta couche ?
La nuit passe, le jour revient, Beata ! »
Et je répondais : « Qu’importe le jour ? Éteins cette lumière !
Éteins promptement cette lumière qui ne me permet de voir que ton visage ! »
Paul Éluard

Paul Éluard

Vivante et morte séparée

Vivante et morte séparée j’ai trébuché
Sur une tombe sur un corps
Qui soulève à peine la terre
Sur un corps dont j’étais construit
Sur la bouche qui me parlait
Et sur les yeux pourris de toutes les vertus
Mes mains mes pieds étaient les siens
Et mes désirs et mon poème étaient les siens
J’ai trébuché sur sa gaîté sur sa bonté
Qui maintenant ont les rigueurs de son squelette
Mon amour est de plus en plus concret il est en terre
Et non ailleurs j’imagine son odeur
Mon amour mon petit ma couronne d’odeurs
Tu n’avais rien de rien à faire avec la mort
Ton crâne n’avait pas connu la nuit des temps
Mon éphémère écoute je suis là je l’accompagne
Je te parle notre langue elle est minime et va d’un coup
Du grand soleil au grand soleil et nous mourons d’être vivants
Écoute ici c’est notre chien ici notre maison
Ici c’est notre lit ici ceux qui nous aiment
Tous les produits de notre cœur de notre sang
Et de nos sens et de nos rêves
Je n’oublie rien de ces oiseaux de grande espèce
Qui nous guident qui nous enlèvent
Et qui font des trous dans l’azur
Comme volcans en pleine terre
Ma fille mon garçon petite mère et petit père
Mon poème ce soir aurait pu te distraire
Avec les mots précis que tu es fière de comprendre
Avec les arrêts brusques des péripéties
Et les zibelines vives de la coquetterie
Et l’abasourdissante écume de la mer
Et la réminiscence et l’oubli délétère
Mon corps vivant charmant ma raison ma déraison
Ma séduction ma solitude mon plaisir et ma souffrance
Ma modestie et mon orgueil ma perversion et mon mérite
Toute petite et délabrée parfaite et pure
Pareille à un verre d’eau qui sera toujours bu
Je ne dors pas je suis tombé j’ai trébuché sur ton absence
Je suis sans feu sans force près de toi
Je suis le dessous de la bête je m’accroche
A notre chute à notre ruine
Je suis au-dessous de tes restes
J’aspire à ton néant je voudrais voir mon front
Comme un caillou loin dans la terre
Comme un bateau fondu dans l’eau
Mon petit qui pourtant m’engendras en orage
Me convertis en homme et m’aimas comme un sage
Ma voix n’a pas d’écho j’ai honte de parler
Je souffre pour toujours de ton silence ô mon amour.
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