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Poèmes de ce thème

Âme

Henri Michaux

Henri Michaux

Portrait des Meidosems (extraits)

L’horloge qui bat les passions dans l’âme des Meidosems s’éveille. Son temps s’accélère. Le monde alentour se hâte, se précipite, allant vers un destin soudain marqué.
Le couteau qui travaille par spasmes attaque, et le bâton qui baratte le fond s’agite violemment.
∗
Ils prennent la forme de bulles pour rêver, ils prennent la forme de lianes pour s’émouvoir.
Appuyée contre un mur, un mur du reste que personne ne reverra jamais, une forme faite d’une corde longue est là. Elle s’enlace.
C’est tout. C’est une Meidosemme.
Et elle attend, légèrement affaissée, mais bien moins que n’importe quel cordage de sa dimension appuyé sur lui-même.
Elle attend.
Journées, années, venez maintenant. Elle attend.
∗
Sur ses longues jambes fines et incurvées, grande, gracieuse Meidosemme.
Rêve de courses victorieuses, âme à regrets et projets, âme pour tout dire.
Et elle s’élance, éperdue, dans un espace qui la boit sans s’y intéresser.
∗
Une gale d’étincelles démange un crâne douloureux. C’est un Meidosem. C’est une peine qui court. C’est une fuite qui roule. C’est l’estropié de l’air qui s’agite, éperdu. Ne va-t-on pas pouvoir l’aider?
Des coulées d’affection, d’infection, des coulées de l’arrière-ban des souffrances, caramel amer d’autrefois, stalagmites lentement formées, c’est avec ces coulées-lè qu’il marche, avec elles qu’il appréhende, membres spongieux venus de la tête, percés de mille petites coulées transversales, d’un sang extravasé, crevant les artérioles, mais ce n’est pas du sang, c’est le sang des souvenirs, du percement de l’âme, de la fragile chambre centrale, luttant dans l’étoupe, c’est l’eau rougie de la vaine mémoire, coulant sans dessein, mais non sans raison en ses boyaux petits qui partout fuient; infime et multiple crevaison.
Un Meidosem éclate. Mille veinules de sa foi en lui éclatent. Il tombe et retombe en de nouvelles pénombres, en de nouveaux étangs.
Qu’il est difficile de marcher ainsi…
∗
Il se mue en cascades, en fissures, en feu. C’est être Meidosem que de se muer ainsi en moires changeantes.
Au moins, ce ne sont pas des plaies. Et va le Meidosem. Plutôt reflets et jeux du soleil et de l’ombre que souffrir, que méditer. Plutôt cascades.
∗
Ici est la ville des murs. Mais les toits? Pas de toits. Mais les maisons? Pas de maisons. Ici est la ville des murs. Plans en mains, vous voyez constamment des Meidosems chercher à en sortir. Mais jamais il n’en sortent.
∗
A cause des naissances (et les morts momifiés occupent une place toujours plus grande entre les murs) à cause des naissances, toujours plus de gens. Il faut construire de nouveaux murs entre les murs déjà existants.
Il y a de longs entretiens meidosems dans les murs, sur Cela qui serait sans murs, sans limites, sans fin et même sans un commencement.
∗
Des ailes sans têtes, sans oiseaux, des ailes pures de tout corps volent vers un ciel solaire, pas encore resplendissant, mais qui lutte fort pour le resplendissement, trouant son chemin dans l’empyrée comme un obus de future félicité.
Ce que ces Meidosems ont tant désiré, enfin ils y sont arrivés. Les voilà.
O. V. de L. Milosz

O. V. de L. Milosz

Cantique de la Connaissance (2 extraits)

L’enseignement de l’heure ensoleillée des nuits du Divin.

A ceux, qui, ayant demandé, ont reçu et savent déjà.

A ceux que la prière a conduits à la méditation sur l’origine du langage.

Les autres, les voleurs de douleur et de joie, de science et d’amour, n’entendront rien à ces choses.

Pour les entendre, il est nécessaire de connaître les objets désignés par certains mots essentiels

Tels que pain, sel, sang, soleil, terre, eau, lumière, ténèbres, ainsi que par tous les noms de métaux.

Car ces noms ne sont ni les frères, ni les fils, mais bien les pères des objets sensibles.

Avec ces objets et le prince de leur substance, ils ont été précipités du monde immobile des archétypes dans l’abîme de tourmente du temps.

L’esprit seul des choses a un nom. Leur substance est innomée.

Le pouvoir de nommer des objets sensibles absolument impénétrables à l’être spirituel

nous vient de la connaissance des archétypes qui, étant de la nature de notre esprit, sont comme lui situés dans la conscience de l’oeuf solaire.

Tout ce qui se décrit par le moyen des antiques métaphores existe en un lieu situé; de tous les lieux de l’infini le seul situé.

Ces métaphores que le langage aujourd’hui encore nous impose dès que nous interrogeons le mystère de notre esprit, sont des vestiges du langage pur des temps de fidélité et de connaissance.

Les poètes de Dieu voyaient le monde des archétypes et le décrivaient pieusement par le moyen des termes précis et lumineux du langage de la connaissance.

Le déclin de la foi se manifeste dans le monde de la science et de l’art par un obscurcissement du langage.

Les poètes de la nature chantent la beauté imparfaite du monde sensible selon l’ancien mode sacré.

Toutefois, frappés de la discordance secrète entre le mode

d’expression et le sujet,

et impuissants à s’élever jusqu’au lieu seul situé, j’entends

Pathmos, terre de la vision des archétypes,

ils ont imaginé, dans la nuit de leur ignorance, un monde

intermédiaire, flottant et stérile, le monde des symboles…
∗ ∗ ∗ ∗ ∗ ∗
… L’esprit et le corps luttent quarante ans: c’est là le fameux âge critique dont parle leur pauvre science, la femme stérile.
Le mal a-t-il ouvert une porte dans ton visage? le messager de paix, Melchisedech entrera par cette porte et elle se refermera sur lui et sur son beau manteau de larmes. Mais répète après moi: Pater noster.
Vois-tu, le Père des Anciens, de ceux qui parlaient le langage pur, a joué avec moi comme un père avec son enfant. Nous, nous seuls, qui sommes ses petits enfants nous connaissons ce jeu sacré, cette danse sainte, ce flottement heureux entre la pire obscurité et la meilleure lumière.
∗ ∗ ∗ ∗ ∗ ∗

Il faut se prosterner plein de doutes, et prier. Je me plaignais de ne le point connaître; une pierre où il était tout entier m’est descendue dans la main et j’ai reçu au même instant la couronne de lumière.

Et regarde-moi! environné d’embûches je ne redoute plus rien.

Des ténèbres de la conception à celles de la mort, un fil de catacombes court entre mes doigts dans la vie obscure.

Et pourtant, qu’étais-je! Un ver de cloaque, aveugle et gras, à queue aiguë, voilà ce que j’étais. Un homme créé par Dieu et révolté contre son créateur.

“Quelles qu’en soient l’excellence et la beauté, aucun avenir n’égalera jamais en perfection le non-être.” Telle était ma certitude unique, telle était ma pensée secrète: une pauvre, pauvre pensée de femme stérile.

Comme tous les poètes de la nature, j’étais plongé dans une profonde ignorance. Car je croyais aimer les belles fleurs, les beaux lointains et même les beaux visages pour leur seule beauté.

J’interrogeais les yeux et le visage des aveugles: comme tous

les courtisans de la sensualité, j’étais menacé de cécité physique. Ceci est encore un enseignement de l’heure ensoleillée des nuits du Divin.

Jusqu’au jour où, m’apercevant que j’étais arrêté devant un miroir, je regardai derrière moi. La source des lumières et des formes était là, le monde des profonds, sages, chastes archétypes.

Alors cette femme qui était en moi mourut. Je lui donnai pour tombeau tout son royaume, la nature. Je l’ensevelis au plus secret du jardin décevant, là où le regard de la lune, de la prometteuse éternelle se divise dans le feuillage et descend sur les endormies par les mille degrés de la suavité.

C’est ainsi que j’appris que le corps de l’homme renferme dans ses profondeurs un remède à tous les maux et que la connaissance de l’or est aussi celle de la lumière et du sang.

O Unique! ne m’ôte pas le souvenir de ces souffrances, le jour où tu me laveras de mon mal et aussi de mon bien et me feras habiller de soleil par les tiens, par les souriants. Amen
Patrice de La Tour du Pin

Patrice de La Tour du Pin

Il passe un vent...

Il passe un vent de toute beauté sur l’Enfer...

(Un banc de brume à la hauteur de nos poitrines,
Il suffit que nos deux seuls regards le dominent,
Et le ciel au-dessus est bienheureux et clair.)

Je vais savoir la fin de chacun de leurs mondes,
Le point crucial d’un jeu dont ils sont ignorants,
Leurs yeux vagues, aux intermittences profondes,
Ces beaux yeux de dormants qui guettent, grands ouverts,
Notre venue avec le vent...
Pour seulement
Une vision d’Enfer, un essor, un coup d’ailes
Que nous allons donner au milieu de leur nuit,
La splendeur de planer bien au-dessus des terres,
Une seconde, Fauln, d’extase sensuelle
En entendant monter, de mes morts endormis,
Ce long frisson vers le sillage de lumière
Que nous laissons...

eereeeerer ère ee reereasr ee eseeeere ese eeeeeeeeeeeeeeeer eee ee eee
Penche-toi plus avant si tu veux découvrir
Quel amour je contiens au fond d’une Ame close
Pour cet Enfer où je te convie cette nuit,
Ce lieu d’un univers dont je suis l’existence,
Ce champ de morts en moi qui reste sans mourir...
Ecoute : es-tu certain d’entendre quelque chose?
C’est le vent : il est prodigieux dans ces pays
De ténèbre. Ecoute encor : tu te sens toi-même
Respirer, toi-même haleter, et lentement
Prendre cette nature effrayante et suprême...
Ainsi faut-il aller vers ces autres vivants,
Mais je ne change pas la voix de mon désir,
La voix insinuante et veuve et familiére, Bt
Cherchant le plus beau mal, sans fin, pour en jouir...

Car moi, j’avais d’abord mon royaume sur la terre!

L’ENFER.
Pierre Emmanuel

Pierre Emmanuel

Le tombeau scelle

Une voix blanche comme est blanc le gris des jours
Comme un regard d’aveugle ou comme un mur de ronde
Tombe des gratte-ciels dressés autour du monde
Prisonnier de leur dos comme une arrière-cour

Il n’y a point d’ailleurs dit la voix qui plafonne
Votre ombre dans le puits est tout votre univers
Et si l’élan des murs mime l’espace ouvert
L’étain des projecteurs rend votre ciel aphone

S’il est encore des poètes parmi vous
Ce ciel bouché leur interdit les métathéses
Leur paresse obstinée à rêver de genèses
Peut simuler en mots les fureurs d’un dieu fou

Mais ce mal de langueur dont ils vivent — leur àme
N’est qu’un long bâillement face à vos lendemains
Une dérision de tout l’effort humain
Un désespoir qui les flagorne et vous diffame

Ils ne font rien de leurs dix doigts mais leur sommeil
Est la sape où se meut leur esprit somnambule
Creusant sous la raison le sombre vestibule
D’une nuit qui serait au centre du soleil

Profonds ? Trop peu musclés pour s’ouvrir une tombe
Dans le sable qui glisse et rit des fossoyeurs
Cet éboulis sans fin c’est ’homme intérieur
Ce mirage d’un trou ce sont leurs catacombes
Il n’est de profondeur que celle de l’égoût
Et d’invisible que le siège des entrailles
Le subtil ennemi de ’homme qui travaille
C’est l’Ame dont l’angoisse éveille le dégoat

C’est au faite du rigoureux échafaudage
Ou homme se rend gloire et vibre avec l’acier
Le vertige d’étre son même devancier
La peur abrupte sans échelle ni cordage

Ne cherchez point d’en haut votre ombre au pied des tours
Le futur est sans ombre et homme sans mémoire
Et chaque jour que vous étagez dans l’histoire
Le halo du néon l’efface pour toujours

Plus Babel vous écrase et plus elle est légère
C’est que vos reins sont des nuages moutonnants
— La mousse de savon d’ou l’esprit raisonnant
Souffle en bulles de suffocantes noosphéres

Le vide et non la tour tel est votre rempart
Plus l’esprit vous distend plus ce vide l’enferme
Si vos pieds brélent de quitter la terre ferme
Leur lévitation étire le brouillard

Lequel de l’autre est le fantôme — la muraille
Ou le grimpeur ? Ils se traversent tour à tour
L’homme la tête en bas croit élever la tour
La tour est l’écheveau de humaine grisaille

L’axe de l’écheveau c’est le premier venu
La paille qui livrée aux tourbillons contraires
Rêve a peine un remous la tient-il prisonniére
Qu’elle est l’arbre moteur propulsant l’inconnu

A quoi bon chicaner un songe Cette paille
Et cet homme ont raison tant qu’un remous plus fort
Ne les brise Celui-la seul a toujours tort
Qui tremble de se rompre et d’avance défaille
Gloire à l’illusion qui tient homme debout
Gloire à sa vanité fixant la verticale
Gloire à Babel qui liant tout de sa spirale
Vrille sa haine centrifuge au cœur de tout

Gloire au monde ce fruit dont la pulpe est le vide
Que homme vermineux s’épuise à dévorer
Et s’éternise Votre faim que vous forez
Est Punique aliment dont vous soyez avides

Cette fuite autophage est votre dieu vivant
Qui se mange le ciel pour creuser sa géhenne
Gloire à ce vent de feu qui vous tient dans ses rênes
Vous qui tournez en rond pour devancer le vent

EVANGELIAIRE, le Tombeau scellé. 1962.
Stéphane Mallarmé

Stéphane Mallarmé

LA NOURRICE, HÉRODIADE

HÉRODIADE
… O miroir !
Eau froide par l’ennui dans ton cadre gelée
Que de fois et pendant des heures, désolée
Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont
Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,
Je m’apparus en toi comme une ombre lointaine,
Mais, horreur ! des soirs, dans ta sévère fontaine,
J’ai de mon rêve épars connu la nudité !…

LA NOURRICE
… Triste fleur qui croît seule et n’a pas d’autre émoi
Que son ombre dans l’eau vue avec atonie…

HÉRODIADE
… Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte !
Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis
Sans fin dans de savants abîmes éblouis,
Ors ignorés, gardant votre antique lumière
Sous le sombre sommeil d’une terre première,
Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux
Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous
Métaux qui donnez à ma jeune chevelure
Une splendeur fatale et sa massive allure !
Quant à toi, femme née en des siècles malins
Pour la méchanceté des antres sibyllins,
Qui parles d’un mortel ! selon qui, des calices
De mes robes, arôme aux farouches délices,
Sortirait le frisson blanc de ma nudité,
Prophétise que si le tiède azur d’été,
Vers lui nativement la femme se dévoile,
Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,
Je meurs ! J’aime l’horreur d’être vierge et je veux
Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux
Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
Inviolé sentir en la chair inutile
Le froid scintillement de ta pâle clarté
Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,
Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle !
Et ta sœur solitaire, ô ma sœur éternelle
Mon rêve montera vers toi : telle déjà,
Rare limpidité d’un cœur qui le songea,
Je me crois seule en ma monotone patrie
Et tout, autour de moi, vit dans l’idolâtrie
D’un miroir qui reflète en son calme dormant
Hérodiade au clair regard de diamant…
O charme dernier, oui ! je le sens, je suis seule.

LA NOURRICE
Madame, allez-vous donc mourir ?

HÉRODIADE
Non, pauvre aïeule,
Sois calme et, t’éloignant, pardonne à ce cœur dur,
Mais avant, si tu veux, clos les volets, l’azur
Séraphique sourit dans les vitres profondes,
Et je déteste, moi, le bel azur ! Des ondes
Se bercent et, là-bas, sais-tu pas un pays
Où le sinistre ciel ait les regards haïs
De Vénus qui, le soir, brûle dans le feuillage :
J’y partirais. Allume encore, enfantillage
Dis-tu, ces flambeaux où la cire au feu léger
Pleure parmi l’or vain quelque pleur étranger
Et…

LA NOURRICE
Maintenant ?

HÉRODIADE
Adieu. Vous mentez, ô fleur nue
De mes lèvres. J’attends une chose inconnue
Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,
Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris
D’une enfance sentant parmi les rêveries
Se séparer enfin ses froides pierreries.