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Poèmes de ce thème

Relations et famille

Colin Muset

Colin Muset

Quand je vois le temps…

Quand je vois le temps
se refroidir et geler
et les arbres se dépouiller
et l’hiver s’installer,
alors je veux me mettre à l’aise
et me reposer
près du brasier d’un bon feu,
avec du vin clair,
dans une maison chaude,
à cause du temps mauvais.
Qu’il ne connaisse jamais de pardon,
celui qui n’aime pas son bien-être !

Je ne veux pas chevaucher
et aller mettre le feu,
car je hais faire la guerre
et lever des cris
et enlever du bétail
et faire du brigandage :
voilà une bien folle occupation
que de tout dévaster.
Les barons s’y mettent
à toute occasion ;
par suite de conseils déloyaux
ils suscitent guerres et conflits.

Il vaut bien mieux participer aux tournois
et jouter
et briser de grosses lances
et s’affronter avec art
et recommencer la fête
et tout distribuer,
et dépenser sans hésitation,
et gaspiller de l’argent.
L’argent en prison
ne vaut pas un bouton.
Plus un prud’homme a de biens,
plus les biens lui arrivent en quantité.

Quand je suis près du brasier
et que j’entends souffler le vent,
et que je vois la broche toute chargée
tourner sur le feu
et que l’on monte le bon vin
du cellier,
alors je veux boire et manger
et me reposer
près du feu de charbons.
Si j’ai un chapon bien gras,
je n’éprouve pas de démangeaison
de partir à l’assaut d’un donjon.

Il n’y a même pas un grèbe
tendu sur une motte :
je n’aurai pas de protection
par cette froide saison.

À Sailly, à Guy
qui comprend bien la raison
j’envoie ma chanson,
que je fasse bien, à vrai dire, ou non.
Conon de Béthune

Conon de Béthune

La vieille amoureuse

Jadis dans un autre pays
un chevalier aima une dame.
Tant que la dame fut à son avantage,
elle lui refusa son amour,
jusqu’au jour où elle lui dit : « Ami,
je vous ai longtemps amusé par mes paroles ;
or votre amour est connu et prouvé,
désormais, je serai toute à votre gré. »

Le chevalier la regarda bien en face,
Il la vit pâle et décolorée.
« Dame, fait-il, je n’ai pas de chance
que dès l’autre année, vous n’ayez eu cette pensée.
Votre beau visage qui ressemblait à la fleur de lis
me paraît avoir tellement changé de mal en pis
qu’il m’est avis que vous n’êtes plus la même à mes yeux.
Vous avez pris bien tard cette décision, madame. »

Quand la dame s’entendit railler de cette manière,
elle en eut honte, et elle dit étourdiment :
« Par Dieu, vassal, croyez-vous qu’on doive vous aimer
et que je parle sérieusement ?
Cela ne m’est pas venu à l’esprit.
Jamais je n’aurais daigné vous aimer
vu que vous avez souvent plus grande envie
d’embrasser un bel adolescent.

— Madame, j’ai bien ouï parler
de votre beauté, mais ce n’est pas d’aujourd’hui.
J’ai ouï conter de Troie
que cette ville fut jadis de très grande puissance,
et maintenant on en trouve à peine l’emplacement.
Pour ce, je vous conseille d’excuser
que soient accusés de tricherie
ceux qui désormais ne voudront vous aimer.

— Vassal, vous avez eu une fâcheuse idée
de me reprocher mon âge ;
si ma jeunesse est tout à fait passée,
je suis d’autre part riche et de haut parage ;
on m’aimerait avec peu de beauté.
Il n’y a pas un mois
que le marquis m’envoya son messager
et le Barrois a joûté pour l’amour de moi.

— Par Dieu, dame, cela doit bien vous ennuyer
de regarder toujours à la haute situation.
On n’aime pas une dame pour sa parenté,
mais on l’aime quand elle est belle et sage ;
vous en saurez un jour la vérité :
car il y en a bien cent qui ont joûté pour l’amour de vous,
qui, fussiez-vous la fille du roi de Carthage,
ne le voudraient plus aujourd’hui. »
Conon de Béthune

Conon de Béthune

Le pèlerin d’outre-mer

Hélas ! Amour, quelle dure séparation
il me faudra souffrir de la meilleure
qui fut jamais aimée ni servie !
Que Dieu me ramène à elle par sa bonté
aussi vraiment que je m’en éloigne avec douleur !
Las ! qu’ai-je dit ? Je ne m’en éloigne pas :
si mon corps va servir Notre Seigneur,
mon cœur tout entier reste en son pouvoir.

Pour lui je m’en vais soupirant en Syrie,
car je ne dois pas faillir à mon Créateur :
qui lui fera défaut dans ce besoin d’aide,
sachez qu’il manquera dans un plus grand besoin.
Et sachent bien les grands et les petits
qu’on doit là-bas faire acte de chevalerie,
où l’on conquiert paradis et honneur
et prix et gloire et l’amour de sa mie.

Dieu ! si longtemps nous avons été preux dans l’oisiveté !
Maintenant on verra qui était vraiment preux ;
nous irons venger la honte douloureuse
dont chacun doit être irrité et honteux,
car en notre temps est perdu le saint lieu
où Dieu souffrit pour nous mort angoisseuse ;
si maintenant nous y laissons nos ennemis mortels,
à tout jamais sera notre vie honteuse.

Qui ne veut avoir ici vie ennuyeuse,
qu’il aille pour Dieu mourir content et joyeux,
car cette mort est douce et savoureuse,
dont on conquiert le royaume précieux.
Non, de mort n’en mourra pas un seul,
mais tous naîtront à une vie glorieuse :
qui reviendra sera bien heureux,
à jamais en sera l’honneur à son épouse.

Tout le clergé et tous les hommes d’âge
qui demeureront pour faire l’aumône et le bien
prendront tous part à ce pèlerinage,
ainsi que les dames qui vivront chastement,
en étant loyales envers ceux qui y vont,
et si par mauvais conseil elles font folie
ce sera avec lâches et mauvaises gens,
car tous les bons iront dans ce voyage.

Dieu est assis en son saint héritage ;
or on verra comment ceux-là le secourront
qu’il jeta hors de la sombre prison
quand il mourut sur la croix qu’ont les Turcs.
Sachez que ceux-là seront honnis qui n’iront
s’ils n’ont pauvreté, vieillesse ou maladie ;
et ceux qui sont sains, jeunes et riches
ne peuvent pas demeurer sans honte.

Las ! je m’en vais, pleurant des yeux,
là où Dieu veut amender mon cœur,
et sachez bien qu’à la meilleure femme du monde
je penserai plus que je ne fais au voyage.
Élisabeth Guibert

Élisabeth Guibert

Épître à Ariste

Ne viens point troubler ma retraite,
J’ai su me faire, en ce séjour,
Une félicité parfaite.
J’ai tous les bons auteurs, des fleurs et ma musette,
Et j’y badine avec l’Amour.
Je ne me pare point des fleurs que m’offre un traître ;
Tu célébras ma fête, elle n’est plus pour toi.
J’étais fidèle, il fallait l’être,
Et je n’aurais jamais vécu que sous ta loi.
J’alarmai, dis-tu, ta tendresse
Par ma coquetterie et ma légèreté.
Aurais-je vu durer, deux lustres, ta faiblesse ;
Sans tes rivaux, mon inégalité ?
Avec tous les talents, la candeur, la jeunesse,
La beauté, même la sagesse,
On voit s’enfuir la volupté
Si l’on ne sait mêler, avec un peu d’adresse,
L’amour, la jalousie et la fidélité.
Un nœud formé par le caprice
Ne saurait subsister sans un peu d’artifice :
L’enfant ailé t’avait mis dans mes fers,
Aveugle garant de ta flamme !
Tes serments, sur son aile, ont passé dans les airs,
Et l’affreux souvenir en reste dans mon âme.
Tu n’étais point bizarre et n’étais que jaloux ;
Tu le dis… toi, jaloux ! un jaloux est sincère,
Et ta fierté m’a toujours fait mystère
De ce qui put allumer ton courroux.
Ah ! plût au ciel que souvent ta tendresse
T’eût fait faire l’aveu de ce défaut heureux !
L’Amour aurait comblé nos vœux
En éternisant notre ivresse.
Nos cœurs étaient également épris :
Nos soupçons ont troublé cette union si rare.
Quand elle a disparu, l’on en connaît le prix ;
Mais la nature en est avare.
Qui ? moi ? j’aurais rompu nos nœuds !
Ah ! tu savais trop bien me plaire !
Un vainqueur tel que toi n’est jamais malheureux
Quand il offre un amour sincère ;
Mais, être inconséquent, dissimulé, fougueux,
Il me fallait mourir ou devenir légère ;
Et le Ciel exauça mes vœux !
Tu me nommes cruelle et parles de tes larmes
Quand tu rampes sous d’autres lois !
Je dois me défier de tes perfides charmes ;
Quand on a su vaincre une fois,
On peut séduire avec les mêmes armes.
Quoi ! pour un infidèle oses-tu soupirer ?
Cœur lâche et que je désavoue ;
Peut-être à présent il te joue
Et ne voudrait que t’égarer.