Poèmes de ce thème
Relations et famille
Christine de Pizan
2. la dame
Jamais je ne sus ce qu’est aimer, et je n’en veux
Pas plus apprendre, mes pensées sont ailleurs ;
Vous espéreriez en vain.
Je vous le dis : ôtez-en votre pensée,
Je n’y ai pas d’intérêt,
Un tel amour ne convient pas à une dame
Qui aime l’honneur. Que cela ne vous peine
Car ni vous ni un autre, je n’ai projet d’aimer.
Je pense bien me défendre d’un tel amour :
Grâce à Dieu, je ne serai pas prise
Dans les lacs amoureux, source pour les autres de malheur,
Communément. Je m’en suis abstenue,
Pour mon bien,
Depuis longtemps et m’en abstiens encore
Quel que soit celui qui m’en parle ou m’écrive lettre ou missive,
Car ni vous ni un autre, je n’ai projet d’aimer.
Je ne sais vous faire une autre réponse ;
Ne m’en parlez plus, je suis déjà lasse
De vous écouter, allez vous déclarer ailleurs
Car jamais ici votre requête ne sera reçue.
Qui l’ose
Fait une grande folie car un tel amour
Me déplaît ; nul n’arriverait à ses fins
Car ni vous ni un autre, je n’ai projet d’aimer.
N’y pensez plus, je vous le dis à nouveau
Car ni vous ni un autre, je n’ai projet d’aimer.
Pas plus apprendre, mes pensées sont ailleurs ;
Vous espéreriez en vain.
Je vous le dis : ôtez-en votre pensée,
Je n’y ai pas d’intérêt,
Un tel amour ne convient pas à une dame
Qui aime l’honneur. Que cela ne vous peine
Car ni vous ni un autre, je n’ai projet d’aimer.
Je pense bien me défendre d’un tel amour :
Grâce à Dieu, je ne serai pas prise
Dans les lacs amoureux, source pour les autres de malheur,
Communément. Je m’en suis abstenue,
Pour mon bien,
Depuis longtemps et m’en abstiens encore
Quel que soit celui qui m’en parle ou m’écrive lettre ou missive,
Car ni vous ni un autre, je n’ai projet d’aimer.
Je ne sais vous faire une autre réponse ;
Ne m’en parlez plus, je suis déjà lasse
De vous écouter, allez vous déclarer ailleurs
Car jamais ici votre requête ne sera reçue.
Qui l’ose
Fait une grande folie car un tel amour
Me déplaît ; nul n’arriverait à ses fins
Car ni vous ni un autre, je n’ai projet d’aimer.
N’y pensez plus, je vous le dis à nouveau
Car ni vous ni un autre, je n’ai projet d’aimer.
Christine de Pizan
28. la dame
Très doux ami que j’aime par-dessus tout et prise,
Je loue Amour qui m’a conquise
Ainsi que vous qui combattez
Pour me ravir.
Car je sens déjà que dans le doux jardin
D’Amour, par vous qui m’avez surprise,
J’aurai une grande joie, et que de l’entreprise
Du bien en résultera pour moi.
Mais j’ai longtemps agi discourtoisement
En tardant tant à vous aimer
— Je dois en être blâmée. Je loue Dieu de m’y être mise
Car sans méprise
Je peux vous aimer ; on ne me critique pas
D’être, d’un homme si vaillant, éprise.
Puisque vous êtes tel que nul ne vous méprise
Du bien en résultera pour moi.
Je suis vôtre, vous m’avez justement conquise,
Il n’est plus besoin que j’en sois requise,
Amour le veut ; vous avez trouvé le chemin
Pour prendre mon cœur
Sans mauvaise ruse, par une très loyale quête.
Je le sais en vérité, je m’en suis bien enquise,
Et puisqu’il me plaît ainsi, en toute guise,
Du bien en résultera pour moi.
Vous m’avez appris,
Doux ami, la disposition
Des tours d’Amour que tous ne connaissent pas,
Mais puisque j’ai un ami selon mon souhait
Du bien en résultera pour moi.
Je loue Amour qui m’a conquise
Ainsi que vous qui combattez
Pour me ravir.
Car je sens déjà que dans le doux jardin
D’Amour, par vous qui m’avez surprise,
J’aurai une grande joie, et que de l’entreprise
Du bien en résultera pour moi.
Mais j’ai longtemps agi discourtoisement
En tardant tant à vous aimer
— Je dois en être blâmée. Je loue Dieu de m’y être mise
Car sans méprise
Je peux vous aimer ; on ne me critique pas
D’être, d’un homme si vaillant, éprise.
Puisque vous êtes tel que nul ne vous méprise
Du bien en résultera pour moi.
Je suis vôtre, vous m’avez justement conquise,
Il n’est plus besoin que j’en sois requise,
Amour le veut ; vous avez trouvé le chemin
Pour prendre mon cœur
Sans mauvaise ruse, par une très loyale quête.
Je le sais en vérité, je m’en suis bien enquise,
Et puisqu’il me plaît ainsi, en toute guise,
Du bien en résultera pour moi.
Vous m’avez appris,
Doux ami, la disposition
Des tours d’Amour que tous ne connaissent pas,
Mais puisque j’ai un ami selon mon souhait
Du bien en résultera pour moi.
Christine de Pizan
42. la dame
Mon ami avenant et doux
Que j’aime par-dessus tout,
Hélas ! Que ferons-nous ?
Je vois bien qu’on soupçonne
Notre amour, ce qui me pèse.
Nous ne nous verrons plus
Car on veut que je m’en aille ;
Je ne sais ce que nous ferons.
Et le jaloux me tient
D’une laisse si courte que, s’il ne me voit,
Il enrage de colère.
Mais devrait-il en devenir fou,
Je vous verrai ; malgré sa querelle
Je ne renoncerai pas, nous irons nous amuser.
Mais si on voit que je vous fréquente à nouveau
Je ne sais ce que nous ferons.
Enfin même si tous les médisants
— Advienne que pourra –
L’avaient juré, je vous
Verrai souvent. Voyons,
Autant qu’il se peut, quel moyen
Bienséant nous trouverons.
Mais si ces bruits ne s’apaisent pas
Je ne sais ce que nous ferons.
Je n’en tiens aucun compte.
À la fin nous nous entr’aimerons ;
Pour le reste, je m’apaise,
Je ne sais ce que nous ferons.
Que j’aime par-dessus tout,
Hélas ! Que ferons-nous ?
Je vois bien qu’on soupçonne
Notre amour, ce qui me pèse.
Nous ne nous verrons plus
Car on veut que je m’en aille ;
Je ne sais ce que nous ferons.
Et le jaloux me tient
D’une laisse si courte que, s’il ne me voit,
Il enrage de colère.
Mais devrait-il en devenir fou,
Je vous verrai ; malgré sa querelle
Je ne renoncerai pas, nous irons nous amuser.
Mais si on voit que je vous fréquente à nouveau
Je ne sais ce que nous ferons.
Enfin même si tous les médisants
— Advienne que pourra –
L’avaient juré, je vous
Verrai souvent. Voyons,
Autant qu’il se peut, quel moyen
Bienséant nous trouverons.
Mais si ces bruits ne s’apaisent pas
Je ne sais ce que nous ferons.
Je n’en tiens aucun compte.
À la fin nous nous entr’aimerons ;
Pour le reste, je m’apaise,
Je ne sais ce que nous ferons.
Christine de Pizan
48. la dame
Seulette, à part, pleine de tristesse,
En rudes regrets, lasse, pensive et morne,
Je serai toujours privée de joie
Tant que mon amour ne reviendra de son voyage ;
Je n’aurai nul bonheur
Puisqu’il s’en va ; un autre ne m’est rien.
C’est mon trésor, ma richesse amoncelée,
Ce que je veux et recherche par-dessus tout :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
En dehors de lui, de rien ne me soucie,
Là sont tous les travaux auxquels je me consacre,
Pour cela ma joie est bien finie
Car ce départ m’empêche de voir
Son beau maintien
Et son noble corps qu’il dit être tout mien.
Je suis de même sienne, dans ses liens,
Et je ne recherche de réconfort ailleurs :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Son départ qui durement m’accable
M’a privée de tout bien
Et s’il demeure absent longtemps, je suis condamnée.
La mort est si proche qu’elle m’a fixé le jour,
Je le sens bien,
J’en mourrai comme je l’imagine.
Avant son retour, je serai morte
Car sans le voir, lui l’unique, je ne peux vivre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Prince, voyez à quel malheur je parviens
Par l’éloignement de mon amour : je suis lasse
De vivre, car il est mon bonheur sur terre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
En rudes regrets, lasse, pensive et morne,
Je serai toujours privée de joie
Tant que mon amour ne reviendra de son voyage ;
Je n’aurai nul bonheur
Puisqu’il s’en va ; un autre ne m’est rien.
C’est mon trésor, ma richesse amoncelée,
Ce que je veux et recherche par-dessus tout :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
En dehors de lui, de rien ne me soucie,
Là sont tous les travaux auxquels je me consacre,
Pour cela ma joie est bien finie
Car ce départ m’empêche de voir
Son beau maintien
Et son noble corps qu’il dit être tout mien.
Je suis de même sienne, dans ses liens,
Et je ne recherche de réconfort ailleurs :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Son départ qui durement m’accable
M’a privée de tout bien
Et s’il demeure absent longtemps, je suis condamnée.
La mort est si proche qu’elle m’a fixé le jour,
Je le sens bien,
J’en mourrai comme je l’imagine.
Avant son retour, je serai morte
Car sans le voir, lui l’unique, je ne peux vivre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Prince, voyez à quel malheur je parviens
Par l’éloignement de mon amour : je suis lasse
De vivre, car il est mon bonheur sur terre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Christine de Pizan
94. la dame
Qui veut tuer son chien l’accuse d’avoir la rage,
Dit-on ; c’est ce que tu veux faire envers moi,
Faux déloyal, qui dis que mon cœur
Veut se retirer de toi pour en aimer un autre.
Mais tu sais bien tout le contraire en vérité
Et qu’en mon cœur il n’y a pas une once de tricherie.
Tu as beau te taire, tu es mauvais,
Trompeur, plein de mensonge.
Car jamais en moi, ni en pensée ni en langage,
Tu n’aperçus chose contraire
À loyauté, ce n’est pas mon usage.
Tu n’en doutes pas, mais pour que je me sépare
De toi, tu dis de tels propos
Pour mieux cacher ta mauvaise tromperie.
Mais je ne suis pas fausse comme toi,
Trompeur, plein de mensonge.
Ah ! Contemplez-vous, dames, dans ma souffrance,
Au nom de Dieu, ne vous laissez attirer
Par aucun homme, ils ont tous un faux plumage ;
Si c’était le cas, fuyez leurs manœuvres.
Au début, ils font les gens de bien
Mais à la fin, ce n’est que moquerie.
Tu fais cela, dieu d’Amour, pour déchirer les cœurs,
Trompeur, plein de mensonge.
Mais dis-moi, Amour, s’il peut me plaire
Que pour aimer, je doive mourir.
Tu es, je le vois bien, le modèle,
Trompeur, plein de mensonge.
Dit-on ; c’est ce que tu veux faire envers moi,
Faux déloyal, qui dis que mon cœur
Veut se retirer de toi pour en aimer un autre.
Mais tu sais bien tout le contraire en vérité
Et qu’en mon cœur il n’y a pas une once de tricherie.
Tu as beau te taire, tu es mauvais,
Trompeur, plein de mensonge.
Car jamais en moi, ni en pensée ni en langage,
Tu n’aperçus chose contraire
À loyauté, ce n’est pas mon usage.
Tu n’en doutes pas, mais pour que je me sépare
De toi, tu dis de tels propos
Pour mieux cacher ta mauvaise tromperie.
Mais je ne suis pas fausse comme toi,
Trompeur, plein de mensonge.
Ah ! Contemplez-vous, dames, dans ma souffrance,
Au nom de Dieu, ne vous laissez attirer
Par aucun homme, ils ont tous un faux plumage ;
Si c’était le cas, fuyez leurs manœuvres.
Au début, ils font les gens de bien
Mais à la fin, ce n’est que moquerie.
Tu fais cela, dieu d’Amour, pour déchirer les cœurs,
Trompeur, plein de mensonge.
Mais dis-moi, Amour, s’il peut me plaire
Que pour aimer, je doive mourir.
Tu es, je le vois bien, le modèle,
Trompeur, plein de mensonge.
Clément Marot
A une Dame...
Tant seulement ton amour je demande,
Te suppliant, que ta beauté commande
Au cueur de moy, comme à ton serviteur,
Quoy que jamais il ne desservit heur,
Qui procedast d’une grace si grande.
Croy que ce cueur de te congnoistre amande,
Et voluntiers se rendroit de ta bande,
S’il te plaisoit lui faire cest honneur
Tant seulement.
Si tu le veulx, metz le soubz ta commande :
Si tu le prens, las je te recommande
Le triste Corps : ne le laisse sans Cueur,
Mais loges y le tien, qui est vainqueur
De l’humble Serf, qui son vouloir te mande
Tant seulement.
Te suppliant, que ta beauté commande
Au cueur de moy, comme à ton serviteur,
Quoy que jamais il ne desservit heur,
Qui procedast d’une grace si grande.
Croy que ce cueur de te congnoistre amande,
Et voluntiers se rendroit de ta bande,
S’il te plaisoit lui faire cest honneur
Tant seulement.
Si tu le veulx, metz le soubz ta commande :
Si tu le prens, las je te recommande
Le triste Corps : ne le laisse sans Cueur,
Mais loges y le tien, qui est vainqueur
De l’humble Serf, qui son vouloir te mande
Tant seulement.
Clément Marot
Chanson
J’ai grand désir
D’avoir plaisir
D’amour mondaine :
Mais c’est grand peine,
Car chaque loyal amoureux
Au temps présent est malheureux
Et le plus fin
Gagne à la fin
La grâce pleine.
D’avoir plaisir
D’amour mondaine :
Mais c’est grand peine,
Car chaque loyal amoureux
Au temps présent est malheureux
Et le plus fin
Gagne à la fin
La grâce pleine.
Clément Marot
Chant de Mai et de Vertu
Volontiers en ce mois ici
La terre mue et renouvelle.
Maints amoureux en font ainsi,
Sujets à faire amour nouvelle
Par légèreté de cervelle,
Ou pour être ailleurs plus contents ;
Ma façon d’aimer n’est pas telle,
Mes amours durent en tout temps.
N’y a si belle dame aussi
De qui la beauté ne chancelle ;
Par temps, maladie ou souci,
Laideur les tire en sa nacelle ;
Mais rien ne peut enlaidir celle
Que servir sans fin je prétends ;
Et pour ce qu’elle est toujours belle
Mes amours durent en tout temps.
Celle dont je dis tout ceci,
C’est Vertu, la nymphe éternelle,
Qui au mont d’honneur éclairci
Tous les vrais amoureux appelle :
« Venez, amants, venez (dit-elle),
Venez à moi, je vous attends ;
Venez (ce dit la jouvencelle).
Mes amours durent en tout temps. »
ENVOI
Prince, fais amie immortelle,
Et à la bien aimer entends ;
Lors pourras dire sans cautelle :
« Mes amours durent en tout temps. »
La terre mue et renouvelle.
Maints amoureux en font ainsi,
Sujets à faire amour nouvelle
Par légèreté de cervelle,
Ou pour être ailleurs plus contents ;
Ma façon d’aimer n’est pas telle,
Mes amours durent en tout temps.
N’y a si belle dame aussi
De qui la beauté ne chancelle ;
Par temps, maladie ou souci,
Laideur les tire en sa nacelle ;
Mais rien ne peut enlaidir celle
Que servir sans fin je prétends ;
Et pour ce qu’elle est toujours belle
Mes amours durent en tout temps.
Celle dont je dis tout ceci,
C’est Vertu, la nymphe éternelle,
Qui au mont d’honneur éclairci
Tous les vrais amoureux appelle :
« Venez, amants, venez (dit-elle),
Venez à moi, je vous attends ;
Venez (ce dit la jouvencelle).
Mes amours durent en tout temps. »
ENVOI
Prince, fais amie immortelle,
Et à la bien aimer entends ;
Lors pourras dire sans cautelle :
« Mes amours durent en tout temps. »
Clément Marot
De celuy qui ne pense qu’en s’amye
Toutes les nuictz je ne pense qu’en celle,
Qui a le corps plus gent qu’une pucelle
De quatorze ans, sur le poinct d’enrager :
Et au dedans un cueur, pour abreger,
Autant joyeux, qu’eut onques Damoyselle.
Elle a beau tainct, un parler de bon zelle,
Et le Tetin rond comme une Groizelle :
N’ay je donc pas bien cause de songer
Toutes les nuictz ?
Touchant son cueur, je l’ay en ma cordelle,
Et son Mary n’a sinon le corps d’elle :
Mais toutesfoys, quand il voudra changer,
Prenne le cueur : et pour le soulager
J’auray pour moy le gent corps de la belle
Toutes les nuictz.
Qui a le corps plus gent qu’une pucelle
De quatorze ans, sur le poinct d’enrager :
Et au dedans un cueur, pour abreger,
Autant joyeux, qu’eut onques Damoyselle.
Elle a beau tainct, un parler de bon zelle,
Et le Tetin rond comme une Groizelle :
N’ay je donc pas bien cause de songer
Toutes les nuictz ?
Touchant son cueur, je l’ay en ma cordelle,
Et son Mary n’a sinon le corps d’elle :
Mais toutesfoys, quand il voudra changer,
Prenne le cueur : et pour le soulager
J’auray pour moy le gent corps de la belle
Toutes les nuictz.
Clément Marot
De sa grande amie
Dedans Paris, Ville jolie,
Un jour passant mélancolie
Je pris alliance nouvelle
À la plus gaie damoiselle
Qui soit d’ici en Italie.
D’honnêteté elle est saisie,
Et crois selon ma fantaisie
Qu’il n’en est guère de plus belle
Dedans Paris.
Je ne vous la nommerai mie
Sinon que c’est ma grande amie,
Car l’alliance se fit telle,
Par un doux baiser, que j’eus d’elle,
Sans penser aucune infamie
Dedans Paris.
Un jour passant mélancolie
Je pris alliance nouvelle
À la plus gaie damoiselle
Qui soit d’ici en Italie.
D’honnêteté elle est saisie,
Et crois selon ma fantaisie
Qu’il n’en est guère de plus belle
Dedans Paris.
Je ne vous la nommerai mie
Sinon que c’est ma grande amie,
Car l’alliance se fit telle,
Par un doux baiser, que j’eus d’elle,
Sans penser aucune infamie
Dedans Paris.
Clément Marot
Du portement d’Anne
Où allez-vous, Anne ? que je le sache,
Et m’enseignez avant que de partir
Comme ferai, afin que mon œil cache
Le dur regret du cœur triste et martyr.
Je sais comment ; point ne faut m’avertir :
Vous le prendrez, ce cœur, je le vous livre ;
L’emporterez pour le rendre délivre
Du deuil qu’aurait loin de vous en ce lieu ;
Et pour autant qu’on ne peut sans cœur vivre
Me laisserez le vôtre, et puis adieu.
Et m’enseignez avant que de partir
Comme ferai, afin que mon œil cache
Le dur regret du cœur triste et martyr.
Je sais comment ; point ne faut m’avertir :
Vous le prendrez, ce cœur, je le vous livre ;
L’emporterez pour le rendre délivre
Du deuil qu’aurait loin de vous en ce lieu ;
Et pour autant qu’on ne peut sans cœur vivre
Me laisserez le vôtre, et puis adieu.
Clément Marot
Ma dame ne m’a pas vendu
Ma dame ne m’a pas vendu,
Elle m’a seulement changé :
Mais elle a au change perdu,
Dont je me tiens pour bien vengé :
Car un loyal a estrangé
Pour un autre qui la diffame.
N’est-elle pas legere femme?
Le Noir a quicté et rendu,
Le Blanc est d’elle desrengé :
Violet luy est deffendu,
Point n’ayme Bleu, ny Orengé :
Son cueur muable s’est rengé
Vers le Changeant, couleur infame :
N’est elle pas legere femme ?
Elle m’a seulement changé :
Mais elle a au change perdu,
Dont je me tiens pour bien vengé :
Car un loyal a estrangé
Pour un autre qui la diffame.
N’est-elle pas legere femme?
Le Noir a quicté et rendu,
Le Blanc est d’elle desrengé :
Violet luy est deffendu,
Point n’ayme Bleu, ny Orengé :
Son cueur muable s’est rengé
Vers le Changeant, couleur infame :
N’est elle pas legere femme ?
Clément Marot
Pour un qui est allé loing de s’amye
Loing de tes yeulx t’amour me vient poursuivre
Autant ou plus qu’elle me souloit suivre
Aupres de toy : car tu as — pour tout seur —
Si bien gravé dedans moy ta doulceur,
Que mieulx gagner ne se pourroit en cuivre.
Le corps est loing, plus à toy ne se livre :
Touchant le cueur, ta beauté m’en delivre.
Ainsi je suis long temps a sans mon cueur,
Loing de tes yeulx.
Or l’homme est mort, qui n’a son cueur delivre :
Mais endroit moy ne s’en peult mort ensuyvre,
Car si tu as le mien plein de langueur,
J’ay avec moy le tien plein de vigueur,
Lequel autant, que le mien, me faict vivre
Loing de tes yeulx.
Autant ou plus qu’elle me souloit suivre
Aupres de toy : car tu as — pour tout seur —
Si bien gravé dedans moy ta doulceur,
Que mieulx gagner ne se pourroit en cuivre.
Le corps est loing, plus à toy ne se livre :
Touchant le cueur, ta beauté m’en delivre.
Ainsi je suis long temps a sans mon cueur,
Loing de tes yeulx.
Or l’homme est mort, qui n’a son cueur delivre :
Mais endroit moy ne s’en peult mort ensuyvre,
Car si tu as le mien plein de langueur,
J’ay avec moy le tien plein de vigueur,
Lequel autant, que le mien, me faict vivre
Loing de tes yeulx.
Colin Muset
Quand je vois le temps…
Quand je vois le temps
se refroidir et geler
et les arbres se dépouiller
et l’hiver s’installer,
alors je veux me mettre à l’aise
et me reposer
près du brasier d’un bon feu,
avec du vin clair,
dans une maison chaude,
à cause du temps mauvais.
Qu’il ne connaisse jamais de pardon,
celui qui n’aime pas son bien-être !
Je ne veux pas chevaucher
et aller mettre le feu,
car je hais faire la guerre
et lever des cris
et enlever du bétail
et faire du brigandage :
voilà une bien folle occupation
que de tout dévaster.
Les barons s’y mettent
à toute occasion ;
par suite de conseils déloyaux
ils suscitent guerres et conflits.
Il vaut bien mieux participer aux tournois
et jouter
et briser de grosses lances
et s’affronter avec art
et recommencer la fête
et tout distribuer,
et dépenser sans hésitation,
et gaspiller de l’argent.
L’argent en prison
ne vaut pas un bouton.
Plus un prud’homme a de biens,
plus les biens lui arrivent en quantité.
Quand je suis près du brasier
et que j’entends souffler le vent,
et que je vois la broche toute chargée
tourner sur le feu
et que l’on monte le bon vin
du cellier,
alors je veux boire et manger
et me reposer
près du feu de charbons.
Si j’ai un chapon bien gras,
je n’éprouve pas de démangeaison
de partir à l’assaut d’un donjon.
Il n’y a même pas un grèbe
tendu sur une motte :
je n’aurai pas de protection
par cette froide saison.
À Sailly, à Guy
qui comprend bien la raison
j’envoie ma chanson,
que je fasse bien, à vrai dire, ou non.
se refroidir et geler
et les arbres se dépouiller
et l’hiver s’installer,
alors je veux me mettre à l’aise
et me reposer
près du brasier d’un bon feu,
avec du vin clair,
dans une maison chaude,
à cause du temps mauvais.
Qu’il ne connaisse jamais de pardon,
celui qui n’aime pas son bien-être !
Je ne veux pas chevaucher
et aller mettre le feu,
car je hais faire la guerre
et lever des cris
et enlever du bétail
et faire du brigandage :
voilà une bien folle occupation
que de tout dévaster.
Les barons s’y mettent
à toute occasion ;
par suite de conseils déloyaux
ils suscitent guerres et conflits.
Il vaut bien mieux participer aux tournois
et jouter
et briser de grosses lances
et s’affronter avec art
et recommencer la fête
et tout distribuer,
et dépenser sans hésitation,
et gaspiller de l’argent.
L’argent en prison
ne vaut pas un bouton.
Plus un prud’homme a de biens,
plus les biens lui arrivent en quantité.
Quand je suis près du brasier
et que j’entends souffler le vent,
et que je vois la broche toute chargée
tourner sur le feu
et que l’on monte le bon vin
du cellier,
alors je veux boire et manger
et me reposer
près du feu de charbons.
Si j’ai un chapon bien gras,
je n’éprouve pas de démangeaison
de partir à l’assaut d’un donjon.
Il n’y a même pas un grèbe
tendu sur une motte :
je n’aurai pas de protection
par cette froide saison.
À Sailly, à Guy
qui comprend bien la raison
j’envoie ma chanson,
que je fasse bien, à vrai dire, ou non.
Colin Muset
Seigneur comte, j’ai viellé…
Seigneur comte, j’ai viellé
devant vous en votre maison,
et vous ne m’avez rien donné
ni n’avez payé mes gages :
c’est honteux !
Par ma foi en Sainte Marie,
je ne vous suivrai donc plus.
Mon aumônière est mal garnie
et ma bourse peu rebondie.
Seigneur comte, commandez-moi
ce que vous voulez.
Seigneur, si c’est votre plaisir,
faites-moi donc un beau don
par courtoisie !
Car je désire, n’en doutez pas,
retourner chez moi :
si j’y reviens la bourse dégarnie,
ma femme ne me sourit guère.
Mais elle me dit : « Maître empoté,
en quelle terre avez-vous été
pour ne rien rapporter ?
Vous avez fait la noce
à travers la ville.
Voyez comme votre malle plie !
Elle est de vent bourrée.
Honni soit qui a envie
d’être en votre compagnie ! »
Quand je viens en ma maison
et que ma femme a remarqué
derrière moi le sac gonflé,
et que je suis bien habillé
d’une robe fourrée,
sachez qu’elle a vite posé
sa quenouille, sans hésiter ;
elle me sourit de bon cœur
et me noue au cou ses deux bras.
Ma femme va déballer
ma malle sans perdre de temps ;
mon valet va abreuver
et panser mon cheval ;
ma servante, pour me fêter,
va tuer deux chapons,
saucés d’ail ;
ma fille m’apporte en personne
un peigne pour m’honorer.
Alors je suis maître chez moi
dans la joie et l’allégresse,
plus qu’on ne saurait le dire.
devant vous en votre maison,
et vous ne m’avez rien donné
ni n’avez payé mes gages :
c’est honteux !
Par ma foi en Sainte Marie,
je ne vous suivrai donc plus.
Mon aumônière est mal garnie
et ma bourse peu rebondie.
Seigneur comte, commandez-moi
ce que vous voulez.
Seigneur, si c’est votre plaisir,
faites-moi donc un beau don
par courtoisie !
Car je désire, n’en doutez pas,
retourner chez moi :
si j’y reviens la bourse dégarnie,
ma femme ne me sourit guère.
Mais elle me dit : « Maître empoté,
en quelle terre avez-vous été
pour ne rien rapporter ?
Vous avez fait la noce
à travers la ville.
Voyez comme votre malle plie !
Elle est de vent bourrée.
Honni soit qui a envie
d’être en votre compagnie ! »
Quand je viens en ma maison
et que ma femme a remarqué
derrière moi le sac gonflé,
et que je suis bien habillé
d’une robe fourrée,
sachez qu’elle a vite posé
sa quenouille, sans hésiter ;
elle me sourit de bon cœur
et me noue au cou ses deux bras.
Ma femme va déballer
ma malle sans perdre de temps ;
mon valet va abreuver
et panser mon cheval ;
ma servante, pour me fêter,
va tuer deux chapons,
saucés d’ail ;
ma fille m’apporte en personne
un peigne pour m’honorer.
Alors je suis maître chez moi
dans la joie et l’allégresse,
plus qu’on ne saurait le dire.
Madame de Vidampierre
Les baisers de la nature
Dans la douleur et dans les larmes
Je venais de passer la nuit ;
Mes fils devinent mes alarmes ;
Près de moi l’amour les conduit ;
L’aîné que l’âge rend timide
Avec respect baise ma main ;
Mon front flétri par le chagrin
De son frère plus intrépide
Reçoit un baiser enfantin ;
Et ma fille qui vient de naître
Gravissant sur mon traversin,
Au-dessous d’un voile de lin
Que sa bouche fait disparaître
Imprime un baiser sur mon sein.
Quelle scène pour une mère !
Et quel instant pour le pinceau !
Dans ses ballets de caractère,
Jamais l’ingénieux Noverre
Ne dessina pareil tableau –
Dès lors mon esprit se rassure,
Je sens un baume à ma blessure,
Et baisant mes fils à mon tour,
Je vois que dans une âme pure
Les doux baisers de la nature
Valent mieux que ceux de l’amour.
Je venais de passer la nuit ;
Mes fils devinent mes alarmes ;
Près de moi l’amour les conduit ;
L’aîné que l’âge rend timide
Avec respect baise ma main ;
Mon front flétri par le chagrin
De son frère plus intrépide
Reçoit un baiser enfantin ;
Et ma fille qui vient de naître
Gravissant sur mon traversin,
Au-dessous d’un voile de lin
Que sa bouche fait disparaître
Imprime un baiser sur mon sein.
Quelle scène pour une mère !
Et quel instant pour le pinceau !
Dans ses ballets de caractère,
Jamais l’ingénieux Noverre
Ne dessina pareil tableau –
Dès lors mon esprit se rassure,
Je sens un baume à ma blessure,
Et baisant mes fils à mon tour,
Je vois que dans une âme pure
Les doux baisers de la nature
Valent mieux que ceux de l’amour.
Conon de Béthune
La vieille amoureuse
Jadis dans un autre pays
un chevalier aima une dame.
Tant que la dame fut à son avantage,
elle lui refusa son amour,
jusqu’au jour où elle lui dit : « Ami,
je vous ai longtemps amusé par mes paroles ;
or votre amour est connu et prouvé,
désormais, je serai toute à votre gré. »
Le chevalier la regarda bien en face,
Il la vit pâle et décolorée.
« Dame, fait-il, je n’ai pas de chance
que dès l’autre année, vous n’ayez eu cette pensée.
Votre beau visage qui ressemblait à la fleur de lis
me paraît avoir tellement changé de mal en pis
qu’il m’est avis que vous n’êtes plus la même à mes yeux.
Vous avez pris bien tard cette décision, madame. »
Quand la dame s’entendit railler de cette manière,
elle en eut honte, et elle dit étourdiment :
« Par Dieu, vassal, croyez-vous qu’on doive vous aimer
et que je parle sérieusement ?
Cela ne m’est pas venu à l’esprit.
Jamais je n’aurais daigné vous aimer
vu que vous avez souvent plus grande envie
d’embrasser un bel adolescent.
— Madame, j’ai bien ouï parler
de votre beauté, mais ce n’est pas d’aujourd’hui.
J’ai ouï conter de Troie
que cette ville fut jadis de très grande puissance,
et maintenant on en trouve à peine l’emplacement.
Pour ce, je vous conseille d’excuser
que soient accusés de tricherie
ceux qui désormais ne voudront vous aimer.
— Vassal, vous avez eu une fâcheuse idée
de me reprocher mon âge ;
si ma jeunesse est tout à fait passée,
je suis d’autre part riche et de haut parage ;
on m’aimerait avec peu de beauté.
Il n’y a pas un mois
que le marquis m’envoya son messager
et le Barrois a joûté pour l’amour de moi.
— Par Dieu, dame, cela doit bien vous ennuyer
de regarder toujours à la haute situation.
On n’aime pas une dame pour sa parenté,
mais on l’aime quand elle est belle et sage ;
vous en saurez un jour la vérité :
car il y en a bien cent qui ont joûté pour l’amour de vous,
qui, fussiez-vous la fille du roi de Carthage,
ne le voudraient plus aujourd’hui. »
un chevalier aima une dame.
Tant que la dame fut à son avantage,
elle lui refusa son amour,
jusqu’au jour où elle lui dit : « Ami,
je vous ai longtemps amusé par mes paroles ;
or votre amour est connu et prouvé,
désormais, je serai toute à votre gré. »
Le chevalier la regarda bien en face,
Il la vit pâle et décolorée.
« Dame, fait-il, je n’ai pas de chance
que dès l’autre année, vous n’ayez eu cette pensée.
Votre beau visage qui ressemblait à la fleur de lis
me paraît avoir tellement changé de mal en pis
qu’il m’est avis que vous n’êtes plus la même à mes yeux.
Vous avez pris bien tard cette décision, madame. »
Quand la dame s’entendit railler de cette manière,
elle en eut honte, et elle dit étourdiment :
« Par Dieu, vassal, croyez-vous qu’on doive vous aimer
et que je parle sérieusement ?
Cela ne m’est pas venu à l’esprit.
Jamais je n’aurais daigné vous aimer
vu que vous avez souvent plus grande envie
d’embrasser un bel adolescent.
— Madame, j’ai bien ouï parler
de votre beauté, mais ce n’est pas d’aujourd’hui.
J’ai ouï conter de Troie
que cette ville fut jadis de très grande puissance,
et maintenant on en trouve à peine l’emplacement.
Pour ce, je vous conseille d’excuser
que soient accusés de tricherie
ceux qui désormais ne voudront vous aimer.
— Vassal, vous avez eu une fâcheuse idée
de me reprocher mon âge ;
si ma jeunesse est tout à fait passée,
je suis d’autre part riche et de haut parage ;
on m’aimerait avec peu de beauté.
Il n’y a pas un mois
que le marquis m’envoya son messager
et le Barrois a joûté pour l’amour de moi.
— Par Dieu, dame, cela doit bien vous ennuyer
de regarder toujours à la haute situation.
On n’aime pas une dame pour sa parenté,
mais on l’aime quand elle est belle et sage ;
vous en saurez un jour la vérité :
car il y en a bien cent qui ont joûté pour l’amour de vous,
qui, fussiez-vous la fille du roi de Carthage,
ne le voudraient plus aujourd’hui. »
Conon de Béthune
Le pèlerin d’outre-mer
Hélas ! Amour, quelle dure séparation
il me faudra souffrir de la meilleure
qui fut jamais aimée ni servie !
Que Dieu me ramène à elle par sa bonté
aussi vraiment que je m’en éloigne avec douleur !
Las ! qu’ai-je dit ? Je ne m’en éloigne pas :
si mon corps va servir Notre Seigneur,
mon cœur tout entier reste en son pouvoir.
Pour lui je m’en vais soupirant en Syrie,
car je ne dois pas faillir à mon Créateur :
qui lui fera défaut dans ce besoin d’aide,
sachez qu’il manquera dans un plus grand besoin.
Et sachent bien les grands et les petits
qu’on doit là-bas faire acte de chevalerie,
où l’on conquiert paradis et honneur
et prix et gloire et l’amour de sa mie.
Dieu ! si longtemps nous avons été preux dans l’oisiveté !
Maintenant on verra qui était vraiment preux ;
nous irons venger la honte douloureuse
dont chacun doit être irrité et honteux,
car en notre temps est perdu le saint lieu
où Dieu souffrit pour nous mort angoisseuse ;
si maintenant nous y laissons nos ennemis mortels,
à tout jamais sera notre vie honteuse.
Qui ne veut avoir ici vie ennuyeuse,
qu’il aille pour Dieu mourir content et joyeux,
car cette mort est douce et savoureuse,
dont on conquiert le royaume précieux.
Non, de mort n’en mourra pas un seul,
mais tous naîtront à une vie glorieuse :
qui reviendra sera bien heureux,
à jamais en sera l’honneur à son épouse.
Tout le clergé et tous les hommes d’âge
qui demeureront pour faire l’aumône et le bien
prendront tous part à ce pèlerinage,
ainsi que les dames qui vivront chastement,
en étant loyales envers ceux qui y vont,
et si par mauvais conseil elles font folie
ce sera avec lâches et mauvaises gens,
car tous les bons iront dans ce voyage.
Dieu est assis en son saint héritage ;
or on verra comment ceux-là le secourront
qu’il jeta hors de la sombre prison
quand il mourut sur la croix qu’ont les Turcs.
Sachez que ceux-là seront honnis qui n’iront
s’ils n’ont pauvreté, vieillesse ou maladie ;
et ceux qui sont sains, jeunes et riches
ne peuvent pas demeurer sans honte.
Las ! je m’en vais, pleurant des yeux,
là où Dieu veut amender mon cœur,
et sachez bien qu’à la meilleure femme du monde
je penserai plus que je ne fais au voyage.
il me faudra souffrir de la meilleure
qui fut jamais aimée ni servie !
Que Dieu me ramène à elle par sa bonté
aussi vraiment que je m’en éloigne avec douleur !
Las ! qu’ai-je dit ? Je ne m’en éloigne pas :
si mon corps va servir Notre Seigneur,
mon cœur tout entier reste en son pouvoir.
Pour lui je m’en vais soupirant en Syrie,
car je ne dois pas faillir à mon Créateur :
qui lui fera défaut dans ce besoin d’aide,
sachez qu’il manquera dans un plus grand besoin.
Et sachent bien les grands et les petits
qu’on doit là-bas faire acte de chevalerie,
où l’on conquiert paradis et honneur
et prix et gloire et l’amour de sa mie.
Dieu ! si longtemps nous avons été preux dans l’oisiveté !
Maintenant on verra qui était vraiment preux ;
nous irons venger la honte douloureuse
dont chacun doit être irrité et honteux,
car en notre temps est perdu le saint lieu
où Dieu souffrit pour nous mort angoisseuse ;
si maintenant nous y laissons nos ennemis mortels,
à tout jamais sera notre vie honteuse.
Qui ne veut avoir ici vie ennuyeuse,
qu’il aille pour Dieu mourir content et joyeux,
car cette mort est douce et savoureuse,
dont on conquiert le royaume précieux.
Non, de mort n’en mourra pas un seul,
mais tous naîtront à une vie glorieuse :
qui reviendra sera bien heureux,
à jamais en sera l’honneur à son épouse.
Tout le clergé et tous les hommes d’âge
qui demeureront pour faire l’aumône et le bien
prendront tous part à ce pèlerinage,
ainsi que les dames qui vivront chastement,
en étant loyales envers ceux qui y vont,
et si par mauvais conseil elles font folie
ce sera avec lâches et mauvaises gens,
car tous les bons iront dans ce voyage.
Dieu est assis en son saint héritage ;
or on verra comment ceux-là le secourront
qu’il jeta hors de la sombre prison
quand il mourut sur la croix qu’ont les Turcs.
Sachez que ceux-là seront honnis qui n’iront
s’ils n’ont pauvreté, vieillesse ou maladie ;
et ceux qui sont sains, jeunes et riches
ne peuvent pas demeurer sans honte.
Las ! je m’en vais, pleurant des yeux,
là où Dieu veut amender mon cœur,
et sachez bien qu’à la meilleure femme du monde
je penserai plus que je ne fais au voyage.
Jacques Vallée Des Barreaux
Sonnet
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières,
Ah ! beaux yeux, êtes-vous si tristes et si beaux ?
Quoi, c’était donc pour moi de funestes flambeaux
Que ces feux innocents brillant sous vos paupières ?
De Nature et d’Amour, ô miracles nouveaux,
Astres doux et bénins, vos flammes sont meurtrières ;
Vous promettez de l’heur et creusez des tombeaux,
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières.
Oui, vous êtes trompeurs, mais vous êtes si beaux
Que je vous tiens des Dieux, quoique vous soyez faux.
Hélas ! faut-il qu’au lieu de vœux et de prières
Je sois contraint de dire, à la honte des Cieux,
Aux plus beaux et plus clairs des Astres et des Dieux :
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières ?
Ah ! beaux yeux, êtes-vous si tristes et si beaux ?
Quoi, c’était donc pour moi de funestes flambeaux
Que ces feux innocents brillant sous vos paupières ?
De Nature et d’Amour, ô miracles nouveaux,
Astres doux et bénins, vos flammes sont meurtrières ;
Vous promettez de l’heur et creusez des tombeaux,
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières.
Oui, vous êtes trompeurs, mais vous êtes si beaux
Que je vous tiens des Dieux, quoique vous soyez faux.
Hélas ! faut-il qu’au lieu de vœux et de prières
Je sois contraint de dire, à la honte des Cieux,
Aux plus beaux et plus clairs des Astres et des Dieux :
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières ?
Jacques Vallée Des Barreaux
Sonnet
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières,
Ah ! beaux yeux, êtes-vous si tristes et si beaux ?
Quoi, c’était donc pour moi de funestes flambeaux
Que ces feux innocents brillant sous vos paupières ?
De Nature et d’Amour, ô miracles nouveaux,
Astres doux et bénins, vos flammes sont meurtrières ;
Vous promettez de l’heur et creusez des tombeaux,
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières.
Oui, vous êtes trompeurs, mais vous êtes si beaux
Que je vous tiens des Dieux, quoique vous soyez faux.
Hélas ! faut-il qu’au lieu de vœux et de prières
Je sois contraint de dire, à la honte des Cieux,
Aux plus beaux et plus clairs des Astres et des Dieux :
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières ?
Ah ! beaux yeux, êtes-vous si tristes et si beaux ?
Quoi, c’était donc pour moi de funestes flambeaux
Que ces feux innocents brillant sous vos paupières ?
De Nature et d’Amour, ô miracles nouveaux,
Astres doux et bénins, vos flammes sont meurtrières ;
Vous promettez de l’heur et creusez des tombeaux,
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières.
Oui, vous êtes trompeurs, mais vous êtes si beaux
Que je vous tiens des Dieux, quoique vous soyez faux.
Hélas ! faut-il qu’au lieu de vœux et de prières
Je sois contraint de dire, à la honte des Cieux,
Aux plus beaux et plus clairs des Astres et des Dieux :
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières ?
Élisabeth Guibert
Épître à Ariste
Ne viens point troubler ma retraite,
J’ai su me faire, en ce séjour,
Une félicité parfaite.
J’ai tous les bons auteurs, des fleurs et ma musette,
Et j’y badine avec l’Amour.
Je ne me pare point des fleurs que m’offre un traître ;
Tu célébras ma fête, elle n’est plus pour toi.
J’étais fidèle, il fallait l’être,
Et je n’aurais jamais vécu que sous ta loi.
J’alarmai, dis-tu, ta tendresse
Par ma coquetterie et ma légèreté.
Aurais-je vu durer, deux lustres, ta faiblesse ;
Sans tes rivaux, mon inégalité ?
Avec tous les talents, la candeur, la jeunesse,
La beauté, même la sagesse,
On voit s’enfuir la volupté
Si l’on ne sait mêler, avec un peu d’adresse,
L’amour, la jalousie et la fidélité.
Un nœud formé par le caprice
Ne saurait subsister sans un peu d’artifice :
L’enfant ailé t’avait mis dans mes fers,
Aveugle garant de ta flamme !
Tes serments, sur son aile, ont passé dans les airs,
Et l’affreux souvenir en reste dans mon âme.
Tu n’étais point bizarre et n’étais que jaloux ;
Tu le dis… toi, jaloux ! un jaloux est sincère,
Et ta fierté m’a toujours fait mystère
De ce qui put allumer ton courroux.
Ah ! plût au ciel que souvent ta tendresse
T’eût fait faire l’aveu de ce défaut heureux !
L’Amour aurait comblé nos vœux
En éternisant notre ivresse.
Nos cœurs étaient également épris :
Nos soupçons ont troublé cette union si rare.
Quand elle a disparu, l’on en connaît le prix ;
Mais la nature en est avare.
Qui ? moi ? j’aurais rompu nos nœuds !
Ah ! tu savais trop bien me plaire !
Un vainqueur tel que toi n’est jamais malheureux
Quand il offre un amour sincère ;
Mais, être inconséquent, dissimulé, fougueux,
Il me fallait mourir ou devenir légère ;
Et le Ciel exauça mes vœux !
Tu me nommes cruelle et parles de tes larmes
Quand tu rampes sous d’autres lois !
Je dois me défier de tes perfides charmes ;
Quand on a su vaincre une fois,
On peut séduire avec les mêmes armes.
Quoi ! pour un infidèle oses-tu soupirer ?
Cœur lâche et que je désavoue ;
Peut-être à présent il te joue
Et ne voudrait que t’égarer.
J’ai su me faire, en ce séjour,
Une félicité parfaite.
J’ai tous les bons auteurs, des fleurs et ma musette,
Et j’y badine avec l’Amour.
Je ne me pare point des fleurs que m’offre un traître ;
Tu célébras ma fête, elle n’est plus pour toi.
J’étais fidèle, il fallait l’être,
Et je n’aurais jamais vécu que sous ta loi.
J’alarmai, dis-tu, ta tendresse
Par ma coquetterie et ma légèreté.
Aurais-je vu durer, deux lustres, ta faiblesse ;
Sans tes rivaux, mon inégalité ?
Avec tous les talents, la candeur, la jeunesse,
La beauté, même la sagesse,
On voit s’enfuir la volupté
Si l’on ne sait mêler, avec un peu d’adresse,
L’amour, la jalousie et la fidélité.
Un nœud formé par le caprice
Ne saurait subsister sans un peu d’artifice :
L’enfant ailé t’avait mis dans mes fers,
Aveugle garant de ta flamme !
Tes serments, sur son aile, ont passé dans les airs,
Et l’affreux souvenir en reste dans mon âme.
Tu n’étais point bizarre et n’étais que jaloux ;
Tu le dis… toi, jaloux ! un jaloux est sincère,
Et ta fierté m’a toujours fait mystère
De ce qui put allumer ton courroux.
Ah ! plût au ciel que souvent ta tendresse
T’eût fait faire l’aveu de ce défaut heureux !
L’Amour aurait comblé nos vœux
En éternisant notre ivresse.
Nos cœurs étaient également épris :
Nos soupçons ont troublé cette union si rare.
Quand elle a disparu, l’on en connaît le prix ;
Mais la nature en est avare.
Qui ? moi ? j’aurais rompu nos nœuds !
Ah ! tu savais trop bien me plaire !
Un vainqueur tel que toi n’est jamais malheureux
Quand il offre un amour sincère ;
Mais, être inconséquent, dissimulé, fougueux,
Il me fallait mourir ou devenir légère ;
Et le Ciel exauça mes vœux !
Tu me nommes cruelle et parles de tes larmes
Quand tu rampes sous d’autres lois !
Je dois me défier de tes perfides charmes ;
Quand on a su vaincre une fois,
On peut séduire avec les mêmes armes.
Quoi ! pour un infidèle oses-tu soupirer ?
Cœur lâche et que je désavoue ;
Peut-être à présent il te joue
Et ne voudrait que t’égarer.
Estienne Durand
Le feu devers le Ciel…
Le feu devers le Ciel s’élève incessamment,
Les eaux courent au sein de la mer poissonière,
Et sans fin dessus nous la Lune avec son frère
Reversent l’eau qu’ils ont tirée subtilement.
Les arbres qui de terre ont leur accroissement
Par le temps ou par feu retournent en poussière :
Et même ce grand Tout fait d’un rien seulement
Ne sera plus qu’un rien en son heure dernière.
Enfin tout ici-bas retourne d’où il vient,
Et par ce seul retour le monde s’entretient :
C’est donc avec raison, ma cruelle Uranie,
Tes yeux ayant causé mes ardeurs peu à peu,
Que mes vers provenus des ardeurs de mon feu
Retournent à tes yeux, dont ils ont pris la vie.
Les eaux courent au sein de la mer poissonière,
Et sans fin dessus nous la Lune avec son frère
Reversent l’eau qu’ils ont tirée subtilement.
Les arbres qui de terre ont leur accroissement
Par le temps ou par feu retournent en poussière :
Et même ce grand Tout fait d’un rien seulement
Ne sera plus qu’un rien en son heure dernière.
Enfin tout ici-bas retourne d’où il vient,
Et par ce seul retour le monde s’entretient :
C’est donc avec raison, ma cruelle Uranie,
Tes yeux ayant causé mes ardeurs peu à peu,
Que mes vers provenus des ardeurs de mon feu
Retournent à tes yeux, dont ils ont pris la vie.
Estienne Durand
Pourquoi pour mon malheur…
Pourquoi pour mon malheur eus-je l’œil si léger ?
Pourquoi le sens si prompt, et l’esprit si fragile ?
Que de voir, que d’aimer, et que de m’engager
À servir un bel œil d’un labeur inutile ?
Pour avoir vu je meurs, mais d’une mort subtile
Qui renaît d’elle-même, et ne fait que changer ;
Pour aimer je me vois tous les jours outrager,
Et servant je languis en ma prison servile.
L’œil, le sens et l’esprit, trop prompt, trop clair, trop vif,
M’a trompé, m’a séduit, m’a fait être captif
D’un attrait, d’un propos, d’un amoureux cordage.
Pour avoir vu, aimé et servi son bel œil,
L’ardeur, l’amour, les fers me mènent au cercueil :
Dieux ! faites pour le moins que la mort me soulage.
Pourquoi le sens si prompt, et l’esprit si fragile ?
Que de voir, que d’aimer, et que de m’engager
À servir un bel œil d’un labeur inutile ?
Pour avoir vu je meurs, mais d’une mort subtile
Qui renaît d’elle-même, et ne fait que changer ;
Pour aimer je me vois tous les jours outrager,
Et servant je languis en ma prison servile.
L’œil, le sens et l’esprit, trop prompt, trop clair, trop vif,
M’a trompé, m’a séduit, m’a fait être captif
D’un attrait, d’un propos, d’un amoureux cordage.
Pour avoir vu, aimé et servi son bel œil,
L’ardeur, l’amour, les fers me mènent au cercueil :
Dieux ! faites pour le moins que la mort me soulage.
Étienne Jodelle
Je me trouve et me pers, je m’asseure et m’effroye
Je me trouve et me pers, je m’asseure et m’effroye,
En ma mort je revi, je voy sans penser voir,
Car tu as d’éclairer et d’obscurcir pouvoir,
Mais tout orage noir de rouge éclair flamboye.
Mon front qui cache et monstre avec tristesse, joye,
Le silence parlant, l’ignorance au sçavoir,
Tesmoignent mon hautain et mon humble devoir,
Fier en ma honte et plein de frisson chaloureux,
Blasmant, louant, fuyant, cherchant l’art amoureux,
Demi-brut, demi-dieu je suis devant ta face,
Tel est tout cœur, qu’espoir et désespoir guerroye.
Quand d’un œil favorable et rigoureux, je croy,
Au retour tu me vois, moy las! qui ne suis moy :
O clair-voyant aveugle, 6 amour, flamme et glace!
En ma mort je revi, je voy sans penser voir,
Car tu as d’éclairer et d’obscurcir pouvoir,
Mais tout orage noir de rouge éclair flamboye.
Mon front qui cache et monstre avec tristesse, joye,
Le silence parlant, l’ignorance au sçavoir,
Tesmoignent mon hautain et mon humble devoir,
Fier en ma honte et plein de frisson chaloureux,
Blasmant, louant, fuyant, cherchant l’art amoureux,
Demi-brut, demi-dieu je suis devant ta face,
Tel est tout cœur, qu’espoir et désespoir guerroye.
Quand d’un œil favorable et rigoureux, je croy,
Au retour tu me vois, moy las! qui ne suis moy :
O clair-voyant aveugle, 6 amour, flamme et glace!