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Dominique Sampiero

Dominique Sampiero

Ne dites plus jamais

Ne dites plus jamais
c’est triste
pour dire c’est moche
c’est raté
c’est quoi cette merde
genre tu ferais mieux de faire autre chose
que du triste quoi

Pas étonnant que ça ne marche pas
que ça ne marche pas tout seul
que ça ne coure pas dans les rues les vitrines
sur les écrans
dans les salles combles du succès
les librairies
à la fac ou à la Fnac
dans tes cahiers
dans les bibliothèques
où tu signes cette tristesse
d’un nom de plume mensonger

Je sais pas fais-nous rire
le monde est déjà assez triste comme ça
fais-nous penser à autre chose
allume la télé dans nos têtes
ou le sapin de Noël la crèche

Ne dites plus jamais
C’est triste un poème
parce que vous ne comprenez pas
et qu’il y a le mot
mort douleur blessure
dedans
ces mots qui vous font peur
que vous avez bannis
de vos yeux de vos larmes
des fois on ne sait jamais
c’est contagieux la mort la douleur
ou la blessure
ça s’attrape non ?

Des fois on ne sait jamais
qu’ils vous prendraient par surprise
par-derrière ou par cœur

Ne dites plus jamais c’est triste
le noir et blanc en général
et puis tenez je vais vous faire une liste
tant qu’on y est
histoire de régler le problème
une bonne fois pour toute
ne dites plus jamais c’est triste
le noir et blanc en général
mourir
parler des pauvres et du chômage
écrire des lettres à sa veuve
vivre sur le bord des routes
sans rien
ne dites plus jamais c’est triste
d’être tombé si bas
d’avoir mal tourné
d’en arriver là en général
mais c’est où là ?
Ce là que vous pointez
avec une moue de dédain
et un air pincé
vous le savez, vous ?…

Ne dites plus jamais c’est triste
comme ça
comme si de rien
un coup de couteau dans le dos
dites c’est triste
les yeux pleins d’étoiles
en pensant
la vie est belle
même avec cette tristesse
collée à nos sourires
comme l’amour aux bras
d’une mère
oui, la tristesse est notre
mère à tous, se laisser bercer par elle
finit toujours par nous ouvrir les yeux
à la beauté
tombée en poussière
sous chacun de nos pas
et qu’est-ce qu’on s’en fout d’avoir raison
ou bien le dernier mot
pleurer sans raison
ça fait du bien non ?
C’est tellement bon…

Alors résumons
est-ce que c’est triste de prendre
un sac de sport rouge Adidas
pour une bombe dans un train
qui ne mène nulle part
sauf au bout d’une question
sans réponse
posée par un idiot
qui réclame le droit aux larmes
est-ce que c’est triste
d’en être arrivé là
par distraction
ou plutôt révoltant
agaçant
insupportable
exaspérant
est-ce que c’est triste d’enterrer
sa colère dans la tanière de la tristesse ?

Est-ce que c’est triste d’aimer le chagrin
comme son ombre, d’aimer aussi
quand le soleil la sèche
sous la blancheur du linge des larmes
tombé dans l’herbe

Triste d’apprendre à caresser
avec douceur
le visage des morts que nous avons aimés
De se pencher sur leur absence
comme si nous allions tomber
pour savoir si leur peau est aussi douce
aussi fine que le papier
de nos lettres d’amour

Triste de les toucher
une dernière fois
pour chercher
s’ils ont enfin compris
d’où nous venons
où ils sont arrivés
en attendant un signe dans leur silence
la chute d’un pétale de leur regard
le vol d’un papillon
dans le salon funéraire
en essayant de rester digne
devant la froideur de leur front
sur leur masque décharné

Est-ce que c’est triste
de croire que leur sommeil
et leur sourire fixés
à la colle sur leurs paupières
et sur leurs lèvres
est vrai

et qu’ils ont consenti
à cette mascarade
juste
pour nous rassurer
Francis Ponge

Francis Ponge

L’Orange

Comme dans l’éponge il y a dans l’orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l’épreuve de l’expression. Mais où l’éponge réussit toujours, l’orange jamais: car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés. Tandis que l’écorce seule se rétablit mollement dans sa forme grâce à son élasticité, un liquide d’ambre s’est répandu, accompagné de rafraîchissement, de parfum suaves, certes, – mais souvent aussi de la conscience amère d’une expulsion prématurée de pépins.
Faut-il prendre parti entre ces deux manières de mal supporter l’oppression? – L’éponge n’est que muscle et se remplit de vent, d’eau propre ou d’eau sale selon: cette gymnastique est ignoble. L’orange a meilleur goût, mais elle est trop passive, – et ce sacrifice odorant… c’est faire à l’oppresseur trop bon compte vraiment.
Mais ce n’est pas assez avoir dit de l’orange que d’avoir rappelé sa façon particulière de parfumer l’air et de réjouir son bourreau. Il faut mettre l’accent sur la coloration glorieuse du liquide qui en résulte, et qui, mieux que le jus de citron, oblige le larynx à s’ouvrir largement pour la prononciation du mot comme pour l’ingestion du liquide, sans aucune moue appréhensive de l’avant-bouche dont il ne fait pas se hérisser les papilles.
Et l’on demeure au reste sans paroles pour avouer l’admiration que mérite l’enveloppe du tendre, fragile et rose ballon ovale dans cet épais tampon-buvard humide dont l’épiderme extrêmement mince mais très pigmenté, acerbement sapide, est juste assez rugueux pour accrocher dignement la lumière sur la parfaite forme du fruit.
Mais à la fin d’une trop courte étude, menée aussi rondement que possible, – il faut en venir au pépin. Ce grain, de la forme d’un minuscule citron, offre à l’extérieur la couleur du bois blanc de citronnier, à l’intérieur un vert de pois ou de germe tendre. C’est en lui que se retrouvent, après l’explosion sensationnelle de la lanterne vénitienne de saveurs, couleurs et parfums que constitue le ballon fruité lui-même, – la dureté relative et la verdeur (non d’ailleurs entièrement insipide) du bois, de la branche, de la feuille: somme toute petite quoique avec certitude la raison d’être du fruit.
François Villon

François Villon

Ballade des proverbes

Tant gratte par terre la chèvre qu’elle est mal couchée ;
Tant va le pot à l’eau qu’il se brise ;
Tant chauffe-t-on le fer qu’il rougit,
Tant le martèle-t-on qu’il se brise ;
Autant vaut l’homme qu’on l’estime,
Tant l’éloigne-t-on qu’on en perd le souvenir,
Tant est-il mauvais qu’on le méprise ;
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

Tant parle-t-on qu’on se contredit ;
Autant vaut la renommée qu’une grâce acquise ;
Tant promet-on qu’on se dédit ;
Tant prie-t-on que la chose est acquise,
Plus elle est chère, plus elle est recherchée,
Tant la recherche-t-on qu’on l’obtient,
Plus elle est commune, moins elle est désirée ;
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

Tant aime-t-on un chien qu’on le nourrit ;
Tant court une chanson qu’elle est apprise ;
Tant garde-t-on un fruit qu’il pourrit ;
Tant attaque-t-on une place qu’elle est prise ;
Tant tarde-t-on qu’échoue l’entreprise ;
Tant se hâte-t-on que du mal en arrive ;
Tant embrasse-t-on que tombe la prise ;
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

Tant raille-t-on qu’on n’en rit plus ;
Tant dépense-t-on qu’on n’a plus de chemise,
Tant est-on généreux que tout y passe ;
Autant vaut « tiens ! » que chose promise ;
Tant aime-t-on Dieu qu’on suit la leçon de l’Église ;
Tant donne-t-on qu’il convient d’emprunter ;
Tant tourne le vent qu’il se change en bise ;
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

Prince, tant vit le fou qu’il devient sage,
Tant va-t-il qu’après il revient,
Tant le corrige-t-on qu’il se ravise,
Tant crie-t-on Noël qu’il vient.
Henri Michaux

Henri Michaux

Portrait des Meidosems (extraits)

L’horloge qui bat les passions dans l’âme des Meidosems s’éveille. Son temps s’accélère. Le monde alentour se hâte, se précipite, allant vers un destin soudain marqué.
Le couteau qui travaille par spasmes attaque, et le bâton qui baratte le fond s’agite violemment.
∗
Ils prennent la forme de bulles pour rêver, ils prennent la forme de lianes pour s’émouvoir.
Appuyée contre un mur, un mur du reste que personne ne reverra jamais, une forme faite d’une corde longue est là. Elle s’enlace.
C’est tout. C’est une Meidosemme.
Et elle attend, légèrement affaissée, mais bien moins que n’importe quel cordage de sa dimension appuyé sur lui-même.
Elle attend.
Journées, années, venez maintenant. Elle attend.
∗
Sur ses longues jambes fines et incurvées, grande, gracieuse Meidosemme.
Rêve de courses victorieuses, âme à regrets et projets, âme pour tout dire.
Et elle s’élance, éperdue, dans un espace qui la boit sans s’y intéresser.
∗
Une gale d’étincelles démange un crâne douloureux. C’est un Meidosem. C’est une peine qui court. C’est une fuite qui roule. C’est l’estropié de l’air qui s’agite, éperdu. Ne va-t-on pas pouvoir l’aider?
Des coulées d’affection, d’infection, des coulées de l’arrière-ban des souffrances, caramel amer d’autrefois, stalagmites lentement formées, c’est avec ces coulées-lè qu’il marche, avec elles qu’il appréhende, membres spongieux venus de la tête, percés de mille petites coulées transversales, d’un sang extravasé, crevant les artérioles, mais ce n’est pas du sang, c’est le sang des souvenirs, du percement de l’âme, de la fragile chambre centrale, luttant dans l’étoupe, c’est l’eau rougie de la vaine mémoire, coulant sans dessein, mais non sans raison en ses boyaux petits qui partout fuient; infime et multiple crevaison.
Un Meidosem éclate. Mille veinules de sa foi en lui éclatent. Il tombe et retombe en de nouvelles pénombres, en de nouveaux étangs.
Qu’il est difficile de marcher ainsi…
∗
Il se mue en cascades, en fissures, en feu. C’est être Meidosem que de se muer ainsi en moires changeantes.
Au moins, ce ne sont pas des plaies. Et va le Meidosem. Plutôt reflets et jeux du soleil et de l’ombre que souffrir, que méditer. Plutôt cascades.
∗
Ici est la ville des murs. Mais les toits? Pas de toits. Mais les maisons? Pas de maisons. Ici est la ville des murs. Plans en mains, vous voyez constamment des Meidosems chercher à en sortir. Mais jamais il n’en sortent.
∗
A cause des naissances (et les morts momifiés occupent une place toujours plus grande entre les murs) à cause des naissances, toujours plus de gens. Il faut construire de nouveaux murs entre les murs déjà existants.
Il y a de longs entretiens meidosems dans les murs, sur Cela qui serait sans murs, sans limites, sans fin et même sans un commencement.
∗
Des ailes sans têtes, sans oiseaux, des ailes pures de tout corps volent vers un ciel solaire, pas encore resplendissant, mais qui lutte fort pour le resplendissement, trouant son chemin dans l’empyrée comme un obus de future félicité.
Ce que ces Meidosems ont tant désiré, enfin ils y sont arrivés. Les voilà.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Discours a madame de la sablière

Iris, je vous loüerois, il n’est que trop aisé ;
Mais vous avez cent fois nostre encens refusé ;
En cela peu semblable au reste des mortelles,
Qui veulent tous les jours des loüanges nouvelles.
Pas une ne s’endort à ce bruit si flatteur.
Je ne les blâme point, je souffre cette humeur ;
Elle est commune aux Dieux, aux Monarques, aux belles.
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,
Le Nectar que l’on sert au maistre du Tonnerre,
Et dont nous enyvrons tous les Dieux de la terre,
C’est la loüange, Iris. Vous ne la goustez point ;
D’autres propos chez vous recompensent ce point,
Propos, agreables commerces,
Où le hazard fournit cent matieres diverses,
Jusque-là qu’en vostre entretien
La bagatelle a part : le monde n’en croit rien.
Laissons le monde, et sa croyance :
La bagatelle, la science,
Les chimeres, le rien, tout est bon. Je soûtiens
Qu’il faut de tout aux entretiens :
C’est un parterre, où Flore épand ses biens ;
Sur differentes fleurs l’Abeille s’y repose,
Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
Qu’en ces Fables aussi j’entremêle des traits
De certaine Philosophie
Subtile, engageante, et hardie.
On l’appelle nouvelle. En avez-vous ou non
Oüy parler ? Ils disent donc
Que la beste est une machine ;
Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
Nul sentiment, point d’ame, en elle tout est corps.
Telle est la monstre qui chemine,
A pas toûjours égaux, aveugle et sans dessein ;
Ouvrez-la, lisez dans son sein :
Mainte roüe y tient lieu de tout l’esprit du monde.
La premiere y meut la seconde,
Une troisieme suit, elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens, la beste est toute telle :
L’objet la frape en un endroit ;
Ce lieu frapé s’en va tout droit,
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle ;
Le sens de proche en proche aussi-tost la reçoit.
L’impression se fait, mais comment se fait-elle ?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté :
L’animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joye, amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces estats.
Mais ce n’est point cela ; ne vous y trompez pas.
Qu’est-ce donc ? Une monstre. Et nous ? C’est autre chose.
Voicy de la façon que Descartes l’expose ;
Descartes, ce mortel dont on eust fait un Dieu
Chez les Payens, et qui tient le milieu
Entre l’homme et l’esprit, comme entre l’huistre et l’homme
Le tient tel de nos gens, franche beste de somme.
Voici, dis-je, comment raisonne cet Auteur.
Sur tous les animaux enfans du Createur,
J’ay le don de penser, et je sçais que je pense.
Or vous sçavez, Iris, de certaine science,
Que quand la beste penseroit,
La beste ne refléchiroit
Sur l’objet, ny sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soûtient nettement
Qu’elle ne pense nullement.
Vous n’estes point embarassée
De le croire, ny moy. Cependant quand aux bois
Le bruit des cors, celuy des voix
N’a donné nul relâche à la fuyante proye,
Qu’en vain elle a mis ses efforts
A confondre, et broüiller la voye,
L’animal chargé d’ans, vieux Cerf, et de dix cors,
En suppose un plus jeune, et l’oblige par force
A presenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnemens pour conserver ses jours !
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent Stratagemes
Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort !
On le déchire après sa mort :
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.

Quand la Perdrix
Void ses petits
En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle,
Qui ne peut füir encor par les airs le trépas,
Elle fait la blessée, et va traisnant de l’aisle,
Attirant le Chasseur, et le Chien sur ses pas,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille,
Et puis quand le Chasseur croit que son Chien la pille,
Elle luy dit adieu, prend sa volée, et rit
De l’homme, qui confus des yeux en vain la suit.

Non loin du Nort il est un monde
Où l’on sçait que les habitans
Vivent ainsi qu’aux premiers temps
Dans une ignorance profonde :
Je parle des humains ; car quant aux animaux,
Ils y construisent des travaux,
Qui des torrens grossis arrestent le ravage,
Et font communiquer l’un et l’autre rivage.
L’edifice resiste, et dure en son entier ;
Apres un lit de bois, est un lit de mortier.
Chaque Castor agit ; commune en est la tâche ;
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche.
Maint maistre d’œuvre y court, et tient haut le baston.
La République de Platon
Ne seroit rien que l’apprentie
De cette famille amphibie.
Ils sçavent en hyver elever leur maison
Passent les estangs sur des ponts,
Fruit de leur art, sçavant ouvrage ;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu’à present tout leur sçavoir
Est de passer l’onde à la nage.

Que ces Castors ne soient qu’un corps vuide d’esprit,
Jamais on ne pourra m’obliger à le croire ;
Mais voicy beaucoup plus : ecoutez ce recit,
Que je tiens d’un Roy plein de gloire.
Le défenseur du Nort vous sera mon garand :
Je vais citer un Prince aimé de la victoire ;
Son nom seul est un mur à l’empire Ottoman ;
C’est le Roy Polonais, jamais un Roy ne ment.
Il dit donc que sur sa frontiere
Des animaux entr’eux ont guerre de tout temps :
Le sang qui se transmet des peres aux enfans
En renouvelle la matiere.
Ces animaux, dit-il, sont germains du Renard.
Jamais la guerre avec tant d’art
Ne s’est faite parmy les hommes,
Non pas mesme au siecle où nous sommes.
Corps de garde avancé, vedettes, espions,
Embuscades, partis et mille inventions
D’une pernicieuse et maudite science,
Fille du Stix et mere des heros,
Exercent de ces animaux
Le bon sens et l’experience.
Pour chanter leur combat, l’Acheron nous devroit
Rendre Homere. Ah s’il le rendoit,
Et qu’il rendît aussi le rival d’Epicure !
Que diroit ce dernier sur ces exemples-cy ?
Ce que j’ay déja dit, qu’aux bestes la nature
Peut par les seuls ressorts operer tout cecy ;
Que la memoire est corporelle,
Et que, pour en venir aux exemples divers,
Que j’ay mis en jour dans ces vers,
L’animal n’a besoin que d’elle.
L’objet lorsqu’il revient, va dans son magazin
Chercher par le mesme chemin
L’image auparavant tracée,
Qui sur les mesmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pensée,
Causer un mesme événement.
Nous agissons tout autrement,
La volonté nous détermine
Non l’objet, ny l’instinct. Je parle, je chemine ;
Je sens en moy certain agent ;
Tout obeït dans ma machine
A ce principe intelligent.
Il est distinct : du corps, se conçoit nettement,
Se conçoit mieux que le corps même :
De tous nos mouvemens c’est l’arbître suprême.
Mais comment le corps l’entend-il ?
C’est là le point : je vois l’outil
Obeïr à la main ; mais la main, qui la guide ?
Eh ! qui guide les Cieux, et leur course rapide ?
Quelque ange est attaché peut-estre à ces grands corps.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts :
L’impression se fait. Le moyen, je l’ignore.
On ne l’apprend qu’au sein de la Divinité ;
Et s’il faut en parler avec sincérité,
Descartes l’ignoroit encore.
Nous et luy la-dessus nous sommes tous égaux.
Ce que je sçais, Iris, c’est qu’en ces animaux
Dont je viens de citer l’exemple,
Cet esprit n’agit pas, l’homme seul est son temple.
Aussi faut-il donner à l’animal un poinct :
Que la plante apres tout n’a point.
Ce pendant la plante respire :
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?

Deux rats cherchoient leur vie, ils trouvèrent un Œuf.
Le disné suffisoit à gens de cette espece :
Il n’estoit pas besoin qu’ils trouvassent un Bœuf.
Pleins d’appetit, et d’allegresse,
Ils alloient de leur œuf manger chacun sa part,
Quand un Quidam parut. C’estoit maistre Renard ;
Rencontre incommode et fascheuse.
Car comment sauver l’œuf ? Le bien empaqueter,
Puis des pieds de devant ensemble le porter,
Ou le rouler, ou le traisner,
C’estoit chose impossible autant que hazardeuse.
Necessité l’ingenieuse
Leur fournit une invention.
Comme ils pouvoient gagner leur habitation,
L’écornifleur estant à demy quart de lieuë,
L’un se mit sur le dos, prit l’œuf entre ses bras,
Puis malgré quelques heurts, et quelques mauvais pas,
L’autre le traisna par la queuë.
Qu’on m’aille soûtenir après un tel récit,
Que les bestes n’ont point d’esprit.
Pour moy, si j’en estois le maistre,
Je leur en donnerois aussi bien qu’aux enfans.
Ceux-cy pensent-ils pas dés leurs plus jeunes ans ?
Quelqu’un peut donc penser ne se pouvant connoistre.
Par un exemple tout égal,
J’attribuërois à l’animal
Non point une raison selon nostre maniere,
Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort :
Je subtiliserois un morceau de matiere,
Que l’on ne pourroit plus concevoir sans effort,
Quintessence d’atome, extrait de la lumiere,
Je ne sçais quoy plus vif et plus mobile encor
Que le feu : car enfin, si le bois fait la flâme,
La flâme en s’épurant peut-elle pas de l’ame
Nous donner quelque idée, et sort-il pas de l’or
Des entrailles du plomb ? Je rendrois mon ouvrage
Capable de sentir, juger, rien davantage,
Et juger imparfaitement,
Sans qu’un Singe jamais fist le moindre argument.
A l’égard de nous autres hommes,
Je ferois nostre lot infiniment plus fort :
Nous aurions un double trésor ;
L’un cette ame pareille en tous tant que nous sommes,
Sages, fous, enfans, idiots,
Hostes de l’univers sous le nom d’animaux ;
L’autre encore une autre ame, entre nous et les Anges
Commune en un certain degré ;
Et ce trésor à part créé
Suivroit parmy les airs les celestes phalanges,
Entreroit dans un poinct sans en être pressé,
Ne finiroit jamais quoy qu’ayant commencé,
Choses reelles quoy qu’estranges.
Tant que l’enfance dureroit,
Cette fille du Ciel en nous ne paroistroit
Qu’une tendre et foible lumiere ;
L’organe estant plus fort, la raison perceroit
Les tenebres de la matiere,
Qui toûjours enveloperoit
L’autre ame, imparfaite et grossiere.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

L’Hirondelle et les petits oiseaux

Une Hirondelle en ses voyages
Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
Peut avoir beaucoup retenu.
Celle-ci prévoyait jusqu’aux moindres orages,
Et devant qu’ils fussent éclos,
Les annonçait aux Matelots.
Il arriva qu’au temps que la chanvre se sème,
Elle vit un Manant en couvrir maints sillons.
« Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux Oisillons.
Je vous plains : car pour moi, dans ce péril extrême,
Je saurai m’éloigner, ou vivre en quelque coin.
Voyez-vous cette main qui par les airs chemine ?
Un jour viendra, qui n’est pas loin,
Que ce qu’elle répand sera votre ruine.
De là naîtront engins à vous envelopper,
Et lacets pour vous attraper ;
Enfin mainte et mainte machine
Qui causera dans la saison
Votre mort ou votre prison ;
C’est la cage ou le chaudron.
C’est pourquoi, leur dit l’Hirondelle,
Mangez ce grain, et croyez-moi. »
Les Oiseaux se moquèrent d’elle,
Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
Quand la chènevière fut verte,
L’Hirondelle leur dit : « Arrachez brin à brin
Ce qu’a produit ce maudit grain ;
Ou soyez sûrs de votre perte.
— Prophète de malheur, babillarde, dit-on,
Le bel emploi que tu nous donnes !
Il nous faudrait mille personnes
Pour éplucher tout ce canton.”
La chanvre étant tout à fait crue,
L’Hirondelle ajouta : « Ceci ne va pas bien ;
Mauvaise graine est tôt venue.
Mais puisque jusqu’ici l’on ne m’a crue en rien,
Dès que vous verrez que la terre
Sera couverte, et qu’à leurs blés
Les gens n’étant plus occupés
Feront aux oisillons la guerre ;
Quand reginglettes et réseaux
Attraperont petits oiseaux,
Ne volez plus de place en place ;
Demeurez au logis, ou changez de climat :
Imitez le Canard, la Grue et la Bécasse.
Mais vous n’êtes pas en état
De passer comme nous les déserts et les ondes,
Ni d’aller chercher d’autres mondes ;
C’est pourquoi vous n’avez qu’un parti qui soit sûr :
C’est de vous renfermer aux trous de quelque mur. »
Les Oisillons, las de l’entendre,
Se mirent à jaser aussi confusément
Que frisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvrait la bouche seulement.
Il en prit aux uns comme aux autres :
Maint Oisillon se vit esclave retenu.

Nous n’écoutons d’instincts que ceux qui sont les nôtres,
Et ne croyons le mal que quand il est venu.
Jean-Pierre Claris de Florian

Jean-Pierre Claris de Florian

La carpe et les carpillons

Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord,
Suivez le fond de la rivière ;
Craignez la ligne meurtrière,
Ou l’épervier plus dangereux encor.
C’est ainsi que parlait une carpe de Seine
A de jeunes poissons qui l’écoutaient à peine.
C’était au mois d’avril : les neiges, les glaçons,
Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes.
Le fleuve, enflé par eux, s’élève à gros bouillons,
Et déborde dans les campagnes.
Ah ! ah ! criaient les carpillons,
Qu’en dis-tu, carpe radoteuse ?
Crains-tu pour nous les hameçons ?
Nous voilà citoyens de la mer orageuse ;
Regarde : on ne voit plus que les eaux et le ciel,
Les arbres sont cachés sous l’onde,
Nous sommes les maîtres du monde,
C’est le déluge universel.
Ne croyez pas cela, répond la vieille mère ;
Pour que l’eau se retire il ne faut qu’un instant :
Ne vous éloignez point, et, de peur d’accident
Suivez, suivez toujours le fond de la rivière.
Bah ! disent les poissons, tu répètes toujours
Mêmes discours.
Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine.
Parlant ainsi, nos étourdis
Sortent tous du lit de la Seine,
Et s’en vont dans les eaux qui couvrent le pays.
Qu’arriva-t-il ? Les eaux se retirèrent,
Et les carpillons demeurèrent ;
Bientôt ils furent pris,
Et frits.
Pourquoi quittaient-ils la rivière ?
Pourquoi ? je le sais trop, hélas !
C’est qu’on se croit toujours plus sage que sa mère,
C’est qu’on veut sortir de sa sphère,
C’est que… c’est que… Je ne finirais pas.