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Poèmes de ce thème

Rêves et imagination

Pierre de Ronsard

Pierre de Ronsard

Du malheur de recevoir

Du malheur de recevoir
Un estranger sans avoir
De luy quelque cognoissance,
Tu as fait experiance,
Menelas, ayant receu
Pâris dont tu fus deceu.
Et moy je la viens de faire,
Qui ore ay voulu retraire
Sottement un estranger
Dans ma chambre et le loger.

Il estoit minuict : et l’Ourse
De son char tournoit la course
Entre les mains du Bouvier,
Quand le somme vint lier
D’une chaine sommeilliere
Mes yeux clos sous la paupiere.

Ja je dormois en mon lit
Lors que j’entr’ouy le bruit
D’un qui frappoit à ma porte,
Et heurtoit de telle sorte
Que mon dormir s’en-alla.
Je demanday : Qu’est-ce là
Qui fait à mon huis sa plainte ?
« Je suis enfant, n’aye crainte »,
Ce me dit-il, et adonc
Je luy desserre le gond
De ma porte verrouillee.

« J’ay la chemise mouillée
Qui me trempe jusqu’aux oz,
Ce disoit, dessus le doz
Toute nuict : j’ay eu la pluie ;
Et pource je te supplie
De me conduire à ton feu
Pour m’aller seicher un peu. »

Lors je prins sa main humide,
Et plein de pitié le guide
En ma chambre et le fis seoir
Au feu qui restoit du soir ;
Puis allumant des chandelles,
Je vy qu’il portoit des ailes,
Dans la main un arc Turquois,
Et sous l’aisselle un carquois.
Adonc en mon cœur je pense
Qu’il avoit quelque puissance,
Et qu’il falloit m’apprester
Pour le faire banqueter.

Ce-pendant il me regarde
D’un œil, de l’autre il prend garde
Si son arc estoit seiché.
Puis me voyant empesché
A luy faire bonne chere,
Me tire une fleche amere
Droict en l’œil : le coup de là
Plus bas au cœur devala,
Et m’y fist telle ouverture,
Qu’herbe, drogue ny murmure
N’y serviroient plus de rien.
Voila, Robertet, le bien,
Mon Robertet qui embrasses
L’heur des Muses et des Graces,
Le bien qui m’est survenu
Pour loger un incognu.
Robert Desnos

Robert Desnos

Car l’unique regit l’amour...

Car l’unique régit l’amour et ses douleurs.
Lui seul a possédé les Ames passionnées.
Les uns s’étant soumis à sa loi par malheur
N’ont connu qu’un bourreau pendant maintes années,
D’autres l’ont poursuivi dans ses métamorphoses :
Aprés les yeux très bleus voici les yeux très noirs
Brillant dans un visage où se flétrit la rose,
Plus profonds que le ciel et que le désespoir.

Maitre de leur sommeil et de leurs insomnies
Tl les entraîne en foule a travers les pays
Vers des mers éventrées et des épiphanies...
La marée sera haute et l’étoile a failli.

Quelqu’un m’a raconté que perdu dans les glaces
Dans un chaos de monts, loin de tout océan,
Il vit passer sans heurt et sans fumée la masse
Immense et pavoisée d’un paquebot géant.

Des marins silencieux s’accrochaient aux cordages
Et des oiseaux gueulards volaient dans les haubans
Des danseuses rêvaient au bord des bastingages
En robes de soirée et coiffées de turbans.

Les bijoux entouraient d’étincelles glaciales
Leur gorge et leurs poignets, et de grands éventails
De plumes dans leurs mains claquaient vers des escales
Ou les bals rougissaient les tours et les portails.

Les danseurs abîmés dans leur mélancolie
En songe comparaient leurs désirs a l’acier.
C’était parmi les monts, dans un soir de folie.
De grands nuages coulaient sur le flâne des glaciers.

Un autre découvrît au creux d’une clairière
Un rosier florissant entouré de sapins.
Combien a-t-il cueilli de roses sanguinaires
Avant de s’endormir sur la mousse au matin ?

Mais ses yeux ont gardé l’étrange paysage
Inscrit sur leur prunelle et son cœur incertain
A choisi pour cesser de battre sans courage
Ce calme coin planté de roses et de thym.
Au temps où nous chantions avec des voix vibrantes
Nous avons traversé ces pays singuliers
Où V’écho répondait aux questions des amantes
Par des mots dont le sens nous était familier.

Mais depuis que la nuit s’écroule sur nos têtes
Ces mots ont dans nos cœurs des accents mystérieux
Et quand un souvenir parfois nous les répété
Nous désobéissons a leur ordre impérieux.

Entendez-vous chanter des voix dans les montagnes
Et retentir le bruit des corps et des buccins ?
Pourquoi ne chantons-nous que les refrains de bagne
Au son d’un éternel et lugubre tocsin ?
Robert Desnos

Robert Desnos

Desespoir du soleil

Quel bruit étrange glissait le long de la rampe d’escalier au bas de laquelle rêvait la pomme transparente.
Les vergers étaient clos et le sphinx bien loin de là s’étirait dans le sable craquant de chaleur dans la nuit de tissu fragile.
Ce bruit devait-il durer jusqu’à l’éveil des locataires, ou s’évader dans l’ombre du crépuscule matinal? Le bruit persistait. Le sphinx aux aguets l’entendait depuis des siècles et désirait l’éprouver. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir la silhouette souple du sphinx dans les ténèbres de l’escalier. Le fauve égratignait de ses griffes les marches encaustiquées. Les sonnettes devant chaque porte marquaient de lueurs la cage de l’ascenseur et le bruit persistant sentant venir celui qu’il attendait depuis des millions de ténèbres s’attacha à la crinière et brusquement l’ombre pâlit.
C’est le poème du matin qui commence tandis que dans son lit tiède avec des cheveux dénoués rabattus sur le visage et les draps plus froissés que ses paupières la vagabonde attend l’instant où s’ouvrira sur un paysage de résine et d’agate sa porte close encore aux flots du ciel et de la nuit.
C’est le poème du jour où le sphinx se couche dans le lit de la vagabonde et malgré le bruit persistant lui jure un éternel amour digne de foi.
C’est le poème du jour qui commence dans la fumée odorante du chocolat et le monotone tac tac du cireur qui s’étonne de voir sur les marches de l’escalier les traces des griffes du voyageur de la nuit.
C’est le poème du jour qui commence avec des étincelles d’allumettes au grand effroi des pyramides surprises et tristes de ne plus voir leur majestueux compagnon couché à leurs pieds.
Mais le bruit quel était-il? Dites-le tandis que le poème du jour commence tandis que la vagabonde et le sphinx bien-aimé rêvent aux bouleversements de paysages.
Ce n’était pas le bruit de la pendule ni celui des pas ni celui du moulin à café.
Le bruit quel était-il? quel était-il?
L’escalier s’enfoncera-t-il toujours plus avant? montera-t-il toujours plus haut?
Rêvons acceptons de rêver c’est le poème du jour qui commence.
Saint-John Perse

Saint-John Perse

Neiges IV

Seul à faire le compte, du haut de cette chambre d’angle qu’environne un Océan de neiges. – Hôte précaire de l’instant, homme sans preuve ni témoin, détacherai-je mon lit bas comme une pirogue de sa crique?… Ceux qui campent chaque jour plus loin du lieu de leur naissance, ceux qui tirent chaque jour leur barque sur d’autres rives, savent mieux chaque jour le cours des choses illisibles; et remontant les fleuves vers leur source, entre les vertes apparences, ils sont gagnés soudain de cet éclat sévère où toute langue perd ses armes.
Ainsi l’homme mi-nu sur l’Océan des neiges, rompant soudain l’immense libration, poursuit un singulier dessein où les mots n’ont plus prise. Epouse du monde ma présence, épouse du monde ma prudence!… Et du côté des eaux premières me retournant avec le jour, comme le voyageur, à la néoménie, dont la conduite est incertaine et la démarche est aberrante, voici que j’ai dessein d’errer parmi les plus vieilles couches du langage, parmi les plus hautes tranches phonétiques: jusqu’à des langues très lointaines, jusqu’à des langues très entières et très parcimonieuses,
comme ces langues dravidiennes qui n’eurent pas de mots distincts pour ‘hier’ et pour ‘demain’… Venez et nous suivez, qui n’avons mots à dire: nous remontons ce pur délice sans graphie où court l’antique phrase humaine; nous nous mouvons parmi de claires élisions, des résidus d’anciens préfixes ayant perdu leur initiale, et devançant les beaux travaux de linguistique, nous nous frayons nos voies nouvelles jusqu’à ces locutions inouïes, où l’aspiration recule au delà des voyelles et la modulation du souffle se propage, au gré de telles labiales mi-sonores, en quête de pures finales vocaliques.
… Et ce fut au matin, sous le plus pur vocable, un beau pays sans haine ni lésine, un lieu de grâce et de merci pour la montée des sûrs présages de l’esprit; et comme un grand Ave de grâce sur nos pas, la grande roseraie blanche de toutes neiges à la ronde… Fraîcheur d’ombelles, de corymbes, fraîcheur d’arille sous la fève, ha! tant d’azymes encore aux lèvres de l’errant!… Quelle flore nouvelle, en lieu plus libre, nous absout de la fleur et du fruit? Quelle navette d’os aux mains des femmes de grand âge, quelle amande d’ivoire aux mains des femmes de jeune âge
nous tissera linge plus frais pour la brûlure des vivants?… Epouse du monde notre patience, épouse du monde notre attente!… Ah! tout l’hièble du songe à même notre visage! Et nous ravisse encore, ô monde! ta fraîche haleine de mensonge!… Là où les fleuves encore sont guéables, là où les neiges encore sont guéables, nous passerons ce soir une âme non guéable… Et au delà sont les grands lés du songe, et tout ce bien fongible où l’être engage sa fortune…
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Désormais cette page où plus rien ne s’inscrit.