Pierre de Ronsard

Pierre de Ronsard

1524–1585 · a vécu 61 ans FR FR

n. 1524-09-11, La Possonnière Castle · m. 1585-12-27, La Riche

Ah Dieu ! que malheureux nous sommes !

Ah Dieu ! que malheureux nous sommes !
Ah Dieu ! que de maux en un temps
Offensent la race des hommes
Semblable aux fueilles du Printemps,
Qui vertes dessus l’arbre croissent,
Puis elles l’Automne suivant,
Seiches à terre n’apparoissent
Qu’un jouët remoqué du vent !

Vrayment l’esperance est meschante
D’apparence elle nous deçoit,
Et tous jours pipant elle enchante
Le pauvre sot qui la reçoit.
Mais le sage qui ne se fie
Qu’en la plus seure verité,
Sçait que le tout de nostre vie
N’est rien que pure vanité.

Tandis que la crespe jouvence
La fleur des beaux ans nous produit,
Jamais le jeune enfant ne pense
A la vieillesse qui le suit,
Ne jamais l’homme heureux n’espere
De se voir tomber en mechef,
Sinon alors que la misere
Desja luy pend dessus le chef.

Homme chetif et miserable,
Pauvre abusé, ne sçais-tu pas
Que la jeunesse est peu durable,
Et que la mort guide nos pas,
Et que nostre fangeuse masse
Si tost s’esvanouït en rien,
Qu’à grand’peine avons-nous l’espace
D’apprendre le mal et le bien ?

Le Destin et la Parque noire
En tous âges sillent nos yeux :
Jeunes et vieux ils meinent boire
Les flots du lac oblivieux.
Mesmes les Rois foudres de guerre,
Despouillez de veines et d’os,
Ainsi que vachers, sous la terre
Viendront au throne de Minos.
. . . . . .

Ah ! que maudite soit l’asnesse,
Laquelle pour trouver de l’eau,
Au serpent donna la jeunesse,
Qui tous les ans change de peau !
Jeunesse que le populaire
De Jupiter avoit receu
Pour loyer de n’avoir sceu taire
Le secret larrecin du feu.

Des ce jour devint enlaidie
Par luy la santé des humains
De vieillesse et de maladie,
Des hommes hostes inhumains,
Et des ce jour il fist entendre
Le bruit de son foudre nouveau,
Et depuis n’a cessé d’espandre
Les dons de son mauvais tonneau.
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Poèmes

51

Discours en forme d’élégie

. . . . . .
« Je suis, dis-je, Ronsard, et cela te suffise,
Qui ma belle science ay des Muses apprise,
Bien cognu d’Helicon, dont l'ardant aiguillon
Me fist danser au bal que conduit Apollon.
Alors que tout le sang me boüilloit de jeunesse,
Je fis aux bords de Loire une jeune Maistresse,
Que ma Muse en fureur sa Cassandre appelloit,
A qui mesme Venus sa beauté n’egaloit.
Je m’espris en Anjou d’une belle Marie
Que j’aimay plus que moy, que mon cœur, que ma vie :
Son païs le sçait bien, où cent mille chansons
Je composay pour elle en cent mille façons ;
Mais, ô cruel destin ! pour ma trop longue absence,
D’un autre serviteur elle a fait accointance,
Et suis demeuré veuf, sans prendre autre parti,
Des l’heure que mon cœur du sien s’est departi.
Maintenant je poursuy toute amour vagabonde :
Ores j’aime la noire, ores j’aime la blonde,
Et, sans amour certaine en mon cœur esprouver,
Je cherche ma fortune où je la puis trouver.
. . . . . . »

Du malheur de recevoir

Du malheur de recevoir
Un estranger sans avoir
De luy quelque cognoissance,
Tu as fait experiance,
Menelas, ayant receu
Pâris dont tu fus deceu.
Et moy je la viens de faire,
Qui ore ay voulu retraire
Sottement un estranger
Dans ma chambre et le loger.

Il estoit minuict : et l’Ourse
De son char tournoit la course
Entre les mains du Bouvier,
Quand le somme vint lier
D’une chaine sommeilliere
Mes yeux clos sous la paupiere.

Ja je dormois en mon lit
Lors que j’entr’ouy le bruit
D’un qui frappoit à ma porte,
Et heurtoit de telle sorte
Que mon dormir s’en-alla.
Je demanday : Qu’est-ce là
Qui fait à mon huis sa plainte ?
« Je suis enfant, n’aye crainte »,
Ce me dit-il, et adonc
Je luy desserre le gond
De ma porte verrouillee.

« J’ay la chemise mouillée
Qui me trempe jusqu’aux oz,
Ce disoit, dessus le doz
Toute nuict : j’ay eu la pluie ;
Et pource je te supplie
De me conduire à ton feu
Pour m’aller seicher un peu. »

Lors je prins sa main humide,
Et plein de pitié le guide
En ma chambre et le fis seoir
Au feu qui restoit du soir ;
Puis allumant des chandelles,
Je vy qu’il portoit des ailes,
Dans la main un arc Turquois,
Et sous l’aisselle un carquois.
Adonc en mon cœur je pense
Qu’il avoit quelque puissance,
Et qu’il falloit m’apprester
Pour le faire banqueter.

Ce-pendant il me regarde
D’un œil, de l’autre il prend garde
Si son arc estoit seiché.
Puis me voyant empesché
A luy faire bonne chere,
Me tire une fleche amere
Droict en l’œil : le coup de là
Plus bas au cœur devala,
Et m’y fist telle ouverture,
Qu’herbe, drogue ny murmure
N’y serviroient plus de rien.
Voila, Robertet, le bien,
Mon Robertet qui embrasses
L’heur des Muses et des Graces,
Le bien qui m’est survenu
Pour loger un incognu.

Élégie

Six ans estoient coulez, et la septieme annee
Estoit presques entiere en ses pas retournee,
Quand loin d’affection, de désir et d’amour,
En pure liberté je passois tout le jour,
Et franc de tout soucy qui les ames devore,
Je dormois des le soir jusqu’au point de l’aurore.
Car seul maistre de moy j’allois plein de loisir,
Où le pied me portoit, conduit de mon désir,
Ayant tousjours es mains pour me servir de guide
Aristote ou Platon, ou le docte Euripide,
Mes bons hostes muets, qui ne faschent jamais :
Ainsi que je les prens, ainsi je les remais.
O douce compagnie et utile et honneste !
Un autre en caquetant m’estourdiroit la teste.
Puis du livre ennuyé, je regardois les fleurs,
Fueilles, tiges, rameaux, especes et couleurs,
Et l’entrecoupement de leurs formes diverses,
Peintes de cent façons, jaunes, rouges et perses,
Ne me pouvant saouler, ainsi qu’en un tableau,
D’admirer la Nature, et ce qu’elle a de beau,
Et de dire en parlant aux fleurettes escloses,
Celuy est presque Dieu qui cognoist toutes choses.
. . . . . .

Élégie contre les bûcherons de la forêt de Gâtine

Quiconque aura premier la main embesognée
À te couper, forêt, d’une dure cognée,
Qu’il puisse s’enferrer de son propre bâton,
Et sente en l’estomac la faim d’Érysichthon,
Qui coupa de Cérès le chêne vénérable,
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère égorgea,
Puis pressé de la faim, soi-même se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se dévore après par les dents de la guerre.
Qu’il puisse pour venger le sang de nos forêts,
Toujours nouveaux emprunts sur nouveaux intérêts
Devoir à l’usurier, et qu’enfin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.
Que toujours sans repos ne fasse en son cerveau
Que tramer pour néant quelque dessein nouveau,
Porté d’impatience et de fureur diverse
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.
Écoute, bûcheron (arrête un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des Nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?
Sacrilège meurtrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer des déesses ?
Forêt, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d’été ne rompra la lumière.
Plus l’amoureux pasteur sur un tronc adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous percé,
Son mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Jeannette :
Tout deviendra muet, Écho sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletants d’effroi
Ni Satyres, ni Pans ne viendront plus chez toi.
Adieu vieille forêt, le jouet de Zéphyr,
Où premier j’accordai les langues de ma lyre,
Où premier j’entendis les flèches résonner
D’Apollon, qui me vint tout le cœur étonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jeta,
Et de son propre lait Euterpe m’allaita.
Adieu vieille forêt, adieu têtes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le dédain des passants altérés,
Qui brûlés en été des rayons éthérés,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.
Adieu chênes, couronne aux vaillants citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnâtes à repaître,
Peuples vraiment ingrats, qui n’ont su reconnaître
Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos pères nourriciers.
Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin périra,
Et qu’en changeant de forme une autre vêtira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cime d’Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matière demeure, et la forme se perd.

Épitaphe de François Rabelais

Si d’un mort qui pourri repose
Nature engendre quelque chose,
Et si la génération
Est faite de corruption,
Une vigne prendra naissance
De l’estomac et de la panse
Du bon Rabelais, qui buvait
Toujours cependant qu’il vivait,
Car d’un seul trait sa grande gueule
Eut plus bu de vin toute seule,
L’épuisant du nez en deux coups,
Qu’un porc ne hume de lait doux,
Qu’Iris de fleuves, ni qu’encore
De vagues le rivage more.
Jamais le Soleil ne l’a vu,
Tant fût-il matin, qu’il n’eût bu,
Et jamais au soir la nuit noire,
Tant fût tard, ne l’a vu sans boire.
Car, altéré, sans nul séjour,
Le galant buvait nuit et jour.
Mais quand l’ardente Canicule
Ramenait la saison qui brûle,
Demi-nus se troussait les bras,
Et se couchait tout plat à bas
Sur la jonchée entre les tasses,
Et parmi des écuelles grasses
Sans nulle honte se touillant,
Allait dans le vin barbouillant
Comme une grenouille en la fange :
Puis ivre chantait la louange
De son ami le bon Bacchus,
Comme sous lui furent vaincus
Les Thébains, et comme sa mère
Trop chaudement reçut son père,
Qui en lieu de faire cela,
Las ! toute vive la brûla.
Il chantait la grande massue,
Et la jument de Gargantue,
Le grand Panurge, et le pays
Des Papimanes ébahis,
Leurs lois, leurs façons et demeures,
Et frère Jean des Entommeures,
Et d’Épistème les combats.
Mais la Mort, qui ne buvait pas,
Tira le buveur de ce monde,
Et ores le fait boire en l’onde
Qui fuit trouble dans le giron
Du large fleuve d’Achéron.
Or toi, quiconque sois, qui passes,
Sur sa fosse répands des tasses,
Répands du bril et des flacons,
Des cervelas et des jambons :
Car si encor dessous la lame
Quelque sentiment a son âme,
Il les aime mieux que des lys,
Tant soient-ils fraîchement cueillis.

Excellence de l’esprit

. . . . . .
Comme une bonne mère, apres que son fils dort
Couché seul au berceau, hors de la chambre sort,
Et dedans un jardin s’esbat et se promeine
Jusqu’à tant que le soin de son fils la r’ameine,
Duquel elle est soigneuse, et le trouvant seulet,
Descouvre sa mammelle et luy donne du laict ;
Ainsi nostre ame sort, quand nostre corps repose,
Comme d’une prison où elle estoit enclose,
Et en se promenant et jouant par les cieux,
Son pays naturel, banquete avec les Dieux ;
Puis, ayant bien mangé de la saincte Ambrosie,
Redevalle en son corps pour le remettre en vie,
Qui pasmé sommeilloit, et qui soudain mourroit,
Si l’ame à retourner trop long temps demeuroit.
Si tost qu’elle est rentrée, elle luy communique
Ce qu’elle apprend de Dieu, luy monstre la pratique
Du mouvement du ciel, luy merque les grandeurs
Des Astres etherez, leur force et leurs splendeurs,
Des grands et des petits ; car, comme en une ville
Où chacun garde bien la police civile,
On voit les Senateurs au premier rang marchans
Tenir leur gravité, au second les marchans,
Au tiers les artizans, au quart la populace ;
Ainsi dedans le ciel les Astres ont leur place
Et leur propre degré, grands, petits et moyens,
De la maison du ciel eternels citoyens.
Elle luy dit apres s’il y a d’autres Mondes,
Si Nature reçoit les formes vagabondes,
Si le Soleil, si Mars, et si la Lune aussi
D’hommes sont habitez, comme est la terre icy
De villes, de forests, de prez et de rivieres ;
Si leurs corps sont formez de plus simples matieres
Que les nostres mortels, qui sont faits grossement
Comme habitans ce sombre et grossier Element.
Luy dit comme se fait la foudre dans les nues,
Les gresles, les frimats, et les pluyes menues,
Vents, neiges, tourbillons, et luy fait mesurer
Le ciel, la mer, la terre, à fin de l’assurer
Par mysteres si hauts, que nostre ame est divine,
Ayant prise de Dieu sa premiere origine.
. . . . . .

Hymne de bacchus

. . . . . .
O Dieu ! je m’esbahis de la gorge innocente
Du bouc, qui tes autels à ta feste ensanglante ;
Sans ce pere cornu, tu n’eusses point trouvé
Le vin, par qui tu as tout le monde abreuvé.
Tu avisas un jour, par l’espais d’un bocage,
Un grand bouc, qui broutoit la lambrunche sauvage,
Et tout soudain qu’il eut de la vigne brouté,
Tu le vis chancelier tout yvre d’un costé.
A l’heure tu pensas qu’une force divine
Estoit en cette plante, et bêchant sa racine,
Soigneusement tu fis ses sauvages raisins,
En l’an suivant apres, adoucir en bons vins.
Apres, ayant pitié de nostre race humaine,
Qui pour lors estanchoit sa soif en la fontaine,
Tu voulus tournoyer toute la terre, à fin
D'enseigner aux humains l’usage de ton vin.
Tu montas sur un char que deux Lynces farouches
Trainoyent d’un col felon, maschantes en leur bouches
Un frein d’Or écumeux ; leur regard estoit feu,
Pareil aux yeux de ceux, qui de nuict ont trop beu.
Un manteau Tyrien s’escouloit sur tes hanches,
Un chapelet de lis meslez de roses franches,
Et de fueille de vigne et de lierre espars,
Voltigeant, ombrageoit ton chef de toutes pars.
Devant ton char pompeux marchoyent l’Ire et la Crainte,
Les peu-sobres Propos, et la Colere, teinte
D'un vermillon flambant, le Vice et la Vertu,
Le Somme, et le Discord, d’un corselet vestu.
Son asne talonnoit le bon vieillard Silene,
Portant le van mystiq sus une lance pleine
De pampre, et publioit, d’une tremblante voix,
De son jeune enfançon les festes et les loix.
A son cri sauteloyent le troupeau des Menades,
Des Pans et des Sylvains, des Lenes et Thyades,
Et, menans un grand bruit de cors et de tabours,
Faisoyent trembler d’effroy les villes et les bours,
Par où le char pas soit. Leurs tresses secouées,
A l'abandon du vent, erroyent entre-nouées
De longs serpens privez, et leur main brandissoit
Un dard, qu’un cep de vigne à l’entour tapissoit.
Que tu prenois, Bacchus, en ton cœur de liesse
De voir sauter de nuit une hurlante presse,
Qui, couverte de peaux, sous les antres balloyent,
Quand, les trois ans passez, tes festes appelloyent !
Et quel plaisir de voir les vierges Lydiennes,
Ou celles de Phrygie, ou les Meoniennes,
Dans les prez Asians, carollant à l’entour
Du bord Meandrien, contre-imiter son tour !
Elles, en ton honneur, d’une boucle azurée,
Graffoyent sur les genoux leur cotte figurée,
Et trepignans en rond, ainsi que petits fans,
En ballant, sauteloyent ; de tous costez les vents,
Amoureux de leur sein, par soüeves remises,
S’entonnoyent doucement es plis de leurs chemises,
Tout le Ciel respondant, sous le bruit enroué
Des balleurs, qui chantoyent : Evan ! Iach ! Evoé !
. . . . . .
Pere, où me traines-tu ? que veux-tu plus de moy ?
Et quoy ! n’ay-je pas, Pere, assez chanté de toy ?
Evoé ! je forcene, ah ! je sens ma poitrine
Chaude des gros bouillons de ta fureur divine.
Ah ! Bassar, je te voy, et tes yeux rougissans,
Et flottant sur ton col tes cheveux blondissans.
J’ay perdu, Cuisse-né, mon vagabond courage,
Qui suit ton saint Orgie, emporté de ta rage ;
Je sens mon cœur trembler, tant il est agité
Des poignans aiguillons de ta divinité ;
Donne moy d’une part ces cors et ces clochettes,
Ces tabours d’autre part, de l’autre ces sonnettes.
Qu’un beguin serpentin me serre les cheveux,
Herissez de lierre et de vigne aux longs nœux,
Et que l’esprit d’Æole en soufflant les tourmante
Comme la fueille esparse es chesnes d’Erymanthe.
Il me semble en esprit que, de pieds mal-certains,
Sans mesure et sans art, matassinant des mains,
Dansent autour de moy les folles Edonides,
Par les deserts neigeux des rivages Hebrides,
Hurlant en voix aiguë, et par force joignant
Leurs chefs escervelez sous le thyrse poignant.
Et moy, vague d’esprit, soufflant à grosse haleine,
Conduit de trop de vin, je cours parmi la plaine
A jambe chancelante, allant, Chantre, devant
Ton Orgie sacré, qui mes pas va suivant,
Orgie, ton mystere aux peuples admirable,
Caché secret, au fond d’un panier venerable,
Que porte une Menade, et sur lequel en vain,
Un homme lay mettroit, pour le prendre, la main,
Avant qu’il fust lavé par sept ou neuf soirées
Es sources de Parnasse, aux neuf Muses sacrées.
Jà la terre fremist sous les pieds furieux,
Jà la nue poudreuse oste le jour aux yeux,
Tant les champs sont foulez des troupeaux des Evantes,
Qui vont jusques au Ciel les poudres devantes.
A leur fol arriver, les oiseaux parmi l’air,
D’un tel bruit estonnez, cessent de plus voler,
Se cachant par les bois, et les feres troublées
De peur se vont tapir au profond des vallées,
Et les fleuves peureux, du bruit esmerveillez,
Appellent sous les eaux leurs peuples escaillez.
La Jeunesse et l’Amour et les Graces te suivent,
Sans ta douce fureur les voluptez ne vivent.
Le jeu, la bonne chere et la danse te suit ;
Quelque part où tu sois, le desplaisir s’enfuit,
Le chagrin et l’ennuy, plus soudain que la nue
Ne fuit du vent Boré la contraire venue.
Que diray plus de toy ? d’un nœud impatient,
Tu vas hommes et Dieux sous ton thyrse liant.
Alme pere Denys, tu es beaucoup à craindre,
Qui contrains un chacun, et nul te peut contraindre.
. . . . . .
Toy, grand toy, sainct toy, Dieu, tu fléchis les rivieres,
Tu appaises les mers, quand plus elles sont fieres.
Tu fis rouler le vin de maint rocher crevé,
Et par toy le doux miel es chesnes fut trouvé.
La Musique te doit ; les peuples et les villes
Te doivent leurs rampars et leurs reigles civiles ;
La liberté te doit, qui aime mieux s’offrir
A la mort que se voir sous un Tyran souffrir ;
La vérité te doit, et te doivent encore
Toutes religions, dont les Dieux on adore.
Tu rens l’homme vaillant, tu adjoins au conseil
De celuy qui te croit, un pouvoir nompareil.
Par toy les Devineurs, troublez en leurs poitrines,
Fremissent sous le joug de tes fureurs divines.
Tu fais germer la terre, et de vives couleurs
Tu bigarres les prez orgueillis de leurs fleurs.
Tu desdaignes l’Enfer, tu restaures le monde
De ta longue jeunesse et de ta tresse blonde :
Tousjours un sans estre un, qui te fais et desfais,
Qui meurs de jour en jour, et si ne meurs jamais.
Par toy, Pere, chargez de ta douce Ambrosie,
Nous elevons au Ciel l’humaine fantaisie,
Portez dedans ton char, et d’hommes vicieux,
Purgez de ta liqueur osons monter aux Cieux,
Et du grand Jupiter nous assoir à la table.
Je te salue, ô Roy, le Lychnite admirable
Des hommes et des Dieux, je te salue encor
En faveur de Brinon, qui, d’une tasse d’or
Pleine de malvoisie, en sa maison t’appelle
Avec ton vieil Silene et ta mere Semele.

Hymne de l’automne

Le jour que je fu né, Apollon qui preside
Aux Muses, me servit en ce monde de guide,
M'anima d’un esprit subtil et vigoureux,
Et me fist de science et d’honneur amoureux.
En lieu des gratis thresors et des richesses vaines,
Qui aveuglent les yeux des personnes humaines,
Me donna pour partage une fureur d’esprit,
Et l’art de bien coucher ma verve par escrit.
Il me haussa le cœur, haussa la fantaisie,
M’inspirant dedans l’ame un don de Poësie,
Que Dieu n’a concédé qu’à l’esprit agité
Des poignans aiguillons de sa Divinité.
Quand l’homme en est touché, il devient un Prophete,
Il predit toute chose avant qu’elle soit faite,
II cognoist la nature et les secrets des Cieux,
Et d’un esprit bouillant s’eleve entre les Dieux.
Il cognoist la vertu des herbes et des pierres,
Il enferme les vents, il charme les tonnerres :
Sciences que le peuple admire, et ne sçait pas
Que Dieu les va donnant aux hommes d’ici-bas,
Quand ils ont de l’humain les ames separées,
Et qu’à telle fureur elles sont preparées
Par oraison, par jeusne et penitence aussi,
Dont aujourd’huy le monde a bien peu de souci.
Car Dieu ne communique aux hommes ses mysteres,
S’ils ne sont vertueux, devots et solitaires,
Eslongnez des tyrans, et des peuples qui ont
La malice en la main et l’impudence au front,
Brulez d’ambition et tourmentez d’envie,
Qui leur sert de bourreau tout le temps de leur vie.
Je n’avois pas quinze ans que les monts et les bois
Et les eaux me plaisoyent, plus que la Court des Rois
Et les noires forests en fueillages voutées,
Et du bec des oiseaux les roches picotées ;
Une valée, un antre, en horreur obscurci,
Un desert effroyable estoit tout mon souci,
A fin de voir au soir les Nymphes et les Fées,
Danser dessous la Lune en cotte par les prées,
Fantastique d’esprit, et de voir les Sylvains
Estre boucs par les pieds, et hommes par les mains,
Et porter sur le front des cornes en la sorte
Qu’un petit aignelet de quatre mois les porte.
J’allois apres la danse, et craintif je pressois
Mes pas dedans le trac des Nymphes, et pensois
Que pour mettre mon pied en leur trace poudreuse
J’aurois incontinent l’ame plus genereuse.
Ainsi que l’Ascrean qui gravement sonna
Quand l’une des neuf Sœurs du Laurier luy donna.
Or je ne fu trompé de ma jeune entreprise,
Car la gentille Euterpe, ayant ma dextre prise,
Pour m’oster le mortel, par neuf fois me lava
De l’eau d’une fontaine où peu de monde va,
Me charma par neuf fois, puis, d’une bouche enflée,
Ayant dessus mon chef son haleine soufflée,
Me herissa le poil de crainte et de fureur,
Et me remplist le cœur d’ingenieuse erreur,
En me disant ainsi : « Puis que tu veux nous suivre,
Heureux apres la mort, nous te ferons revivre
Par longue renommée, et ton los ennobli,
Accablé du tombeau, n’ira point en oubli.
Tu seras du vulgaire appellé frenetique,
Insensé, furieux, farouche, fantastique,
Maussade, mal-plaisant, car le peuple médit
De celuy qui de mœurs aux siennes contredit.
Mais courage, Ronsard ! les plus doctes Poëtes,
Les Sibylles, Devins, Augures et Prophetes,
Huez, siflez, moquez des peuples ont esté,
Et toutefois, Ronsard, ils disoyent verité.
N’espere d’amasser de grans biens en ce monde :
Une forest, un pré, une montaigne, une onde,
Sera ton heritage, et seras plus heureux
Que ceux qui vont cachant tant de thresors chez eux.
Tu n’auras point de peur qu’un Roy, de sa tempeste,
Te vienne en moins d’un jour escarbouiller la teste
Ou confisquer tes biens, mais, tout paisible et coy,
Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toy. »
Ainsi disoit la Nymphe, et de là je vins estre
Disciple de Dorat, qui long temps fut mon maistre,
M'apprist la Poësie, et me monstra comment
On doit feindre et cacher les fables proprement,
Et à bien desguiser la verité des choses
D'un fabuleux manteau, dont elles sont encloses.
. . . . . .

Hymne de l’été

. . . . . .
L’amoureuse Nature estoit un jour fâchée
De se voir sans rien faire, auprès du Temps couchée :
« Il y a, ce disoit, tant de siecles passez
Que du Temps, mon mary, les membres sont cassez,
Froids, perclus, impotens, la charge de ma couche ;
. . . . . .

J’ay beau passer ma main tres-delicate et blanche
Ores dessus son ventre, ores dessus sa hanche,
J’ay beau fourcher ma jambe et chatouiller sa chair,
Il demeure immobile, aussi froid qu’un rocher,
Descharné, deshallé, sans puissance ny force,
N’ayant plus rien de vif sinon un peu d’escorce.
En lieu de me respondre il ronfle, et si ne puis
En tirer seulement un baiser en trois nuicts.
Las ! il n’estoit pas tel, quand, pour sa chere espouse,
Il me prist chez mon pere : il n’aimoit autre chouse
Que l’amoureux deduit, duquel les mariez
Se trouvent bras-à-bras à leurs femmes liez.
Tousjours il m’accoloit d’une chaude ambrassée,
Tousjours ma bouche estoit à la sienne pressée,
Et fusmes si gaillars que ce grand Univers
Fut peuplé tout soudain de nos enfans divers,
Car tout cela qui vit et qui habite au monde,
Est yssu du plaisir de nostre amour feconde.
Maintenant il est vieil et je ne le suis pas !
Je sens encor en moy les gracieux appas,
Dont Amour, mon enfant, chatouille la pensée,
Et sa flame en mon cœur n’est encor effacée.
Bref, j’ay delibéré de me donner plaisir,
Aupres de mon mary, je ne veux plus gesir,
La foy de mariage est pour les hommes faite
Grossiers, mal-advisez et de race imparfaite,
Assujettis aux lois, et non pas pour les Dieux
Qui pleins de liberté habitent dans les Cieux.
Quant-à-moy, je suis franche, et Deesse j’estime
Autant un fils bastard, comme un fils legitime. »
Ainsi disoit Nature, et de ce pas alla
Au palais du Soleil, auquel ainsi parla :
« Soleil, de ce grand Tout, l’ame, l’œil et la vie,
Je suis de tes beautez en l’ame si ravie,
Que tu me verras toute en larmes consommer,
S'il ne te plaist guarir mon mal, qui vient d’aimer.
. . . . . .

Te voyant l’autre jour chez mon pere, à la table,
Sans barbe et chevelu, de visage accointable,
Jeune, doux et courtois, tu me gaignas le cœur ;
Depuis je n’ay vescu qu’en peine et en langueur,
Souspirante pour toy et pour ton beau visage,
Qui m’a dedans l’esprit imprimé ton image ;
Je ne fais que gémir, et pense nuit et jour
Le moyen de guarir mes pleurs et mon amour.
Aux charmes, pour l’oster, j’ay mis ma fantaisie,
Mais mon ame, qui vit de trop d’amour saisie,
Refuse tout confort ; mon extreme secours
Est d’avoir, sans tarder, à ta grace recours,
Et t’embrasser tout nud, pendant que la Nuict brune
Conduira par le Ciel les chevaux de la Lune. »
. . . . . .

Hymne de l’éternité

Tourmenté d’Apollon, qui m’a l’ame eschaufée,
Je veux, plein de fureur, suivant les pas d’Orfée,
Rechercher les secrets de Nature et des Cieux,
Ouvrage d’un esprit qui n’est point ocieux.
Je veux, s’il m’est possible, attaindre à la louange
De celle qui jamais par les ans ne se change,
Mais bien qui fait changer les siecles et les temps,
Les mois et les saisons et les jours inconstans,
Sans jamais se muer, pour n’estre point sujette,
Comme Royne et maistresse, à la loy qu’elle a faite.

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