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Poèmes de ce thème

Société et monde

Pierre de Ronsard

Pierre de Ronsard

Hymne de l’hiver

. . . . . .
Toute Philosophie est en deux divisée,
L’une est aiguë, et vive, et prompte, et advisée,
Qui sans paresse ou peur, d’un vol audacieux,
Abandonne la terre, et se promeine aux Cieux.
Hardis furent les cœurs, qui, les premiers, monterent
Au Ciel, et, d’un grand soin, les Astres affronterent.
Là, sans avoir frayeur des cloistres enflamez
Du monde où tant de corps divers sont enfermez,
Par leur vive vertu s’ouvrirent une entrée,
Et veirent jusqu’au sein la Nature sacrée.
Ils espierent Dieu, puis ils furent apres
Si fiers que de conter aux hommes ses secrets,
Et d’un esprit ardent eurent la cognoissance
De ce qui n’est point né, de ce qui prend naissance,
Et en pillant le Ciel, comme un riche butin,
Mirent dessous leurs pieds Fortune et le Destin.
L’autre Philosophie habite sous la nue
A qui tant seulement ceste terre est cognue
Sans se pousser au Ciel ; le cœur, qui luy defaut,
Ne luy laisse entreprendre un voyage si haut.
Elle a pour son sujet les negoces civiles,
L’equité, la justice et le repos des villes,
Et, au chant de sa lyre, a fait sortir des bois
Les hommes forestiers et leur bailla des lois.
Elle sçait la vertu des herbes et des plantes,
Elle va dessous terre, aux crevasses béantes,
Tirer l’argent et l’or, et chercher de sa main
Le fer qui doit rougir en nostre sang humain.
Puis, à fin que le peuple ignorant ne mesprise
La vérité cognue, apres l’avoir apprise,
D’un voile bien subtil, comme les peintres font
Aux tableaux bien portraits, luy couvre tout le front,
Et laisse seulement, tout au travers du voile,
Paroistre ses rayons comme une belle estoile,
A fin que le vulgaire ait desir de chercher
La couverte beauté, dont il n’ose approcher.
Tel j’ay tracé cest Hymne, imitant l’exemplaire
Des fables d’Hesiode et de celles d’Homere.
. . . . . .
Pierre de Ronsard

Pierre de Ronsard

Institution pour l’adolescence du Roi très-chrétien Charles IX de ce nom

Sire, ce n’est pas tout que d’être Roi de France,
Il faut que la vertu honore votre enfance :
Un Roi sans la vertu porte le sceptre en vain,
Qui ne lui sert sinon un fardeau dans la main.
Pour ce on dit que Thétis, la femme de Pelée,
Après avoir la peau de son enfant brûlée,
Pour le rendre immortel, le prit en son giron,
Et de nuit l’emporta dans l’antre de Chiron,
Chiron noble Centaure, afin de lui apprendre
Les plus rares vertus dès sa jeunesse tendre,
Et de science et d’art son Achille honorer.
Un roi pour être grand ne doit rien ignorer :
Il ne doit seulement savoir l’art de la guerre,
De garder les cités, ou les ruer par terre,
De piquer les chevaux, ou contre son harnois
Recevoir mille coups de lances aux tournois ;…
Les Rois les plus brutaux telles choses n’ignorent,
Et par le sang versé leurs couronnes honorent ;
Tout ainsi que lions qui s’estiment alors
De tous les animaux être vus les plus forts,
Quand ils ont dévoré un cerf au grand corsage
Et ont rempli les champs de meurtre et de carnage.
Mais les princes mieux nés n’estiment leur vertu
Procéder ni de sang ni de glaive pointu,
Ni de harnois ferrés qui les peuples étonnent,
Mais par les beaux métiers que les Muses nous donnent.
Quand les Muses, qui sont filles de Jupiter,
Dont les Rois sont issus, les Rois daignent chanter,
Elles les font marcher en toute révérence,
Loin de leur Majesté bannissant l’ignorance,
Et tout remplis de grâce et de divinité,
Les font parmi le peuple ordonner équité…
Il faut premièrement apprendre à craindre Dieu,
Dont vous êtes l’image, et porter au milieu
De votre cœur son nom et sa sainte parole,
Comme le seul secours dont l’homme se console.
En après, si voulez en terre prospérer,
Vous devez votre mère humblement honorer,
La craindre et la servir, qui seulement de mère
Ne vous sert pas ici, mais de garde et de père.
Après, il faut tenir la loi de vos aïeux,
Qui furent Rois en terre et sont là-haut aux Cieux,
Et garder que le peuple imprime en sa cervelle
Le curieux discours d’une secte nouvelle.
Après, il faut apprendre à bien imaginer,
Autrement la raison ne pourrait gouverner ;
Car tout le mal qui vient à l’homme prend naissance
Quand par sus la raison le cuider a puissance…
Malheureux sont les Rois qui fondent leur appui
Sur l’aide d’un commis, qui par les yeux d’autrui
Voient l’état du peuple, et oyent par l’oreille
D’un flatteur mensonger qui leur conte merveille.
Tel Roi ne règne pas, ou bien il règne en peur,
D’autant qu’il ne sait rien, d’offenser un trompeur.
Mais, Sire, ou je me trompe en voyant votre grâce,
Ou vous tiendrez d’un Roi la légitime place :
Vous ferez votre charge, et comme un Prince doux,
Audience et faveur vous donnerez à tous.
Votre palais royal connaîtrez en présence,
Et ne commettrez point une petite offense.
Si un pilote faut tant soit peu sur la mer,
Il fera dessous l’eau le navire abîmer,
Si un monarque faut tant soi peu, la province
Se perd ; car volontiers le peuple suit le Prince.
Aussi pour être Roi vous ne devez penser
Vouloir comme un tyran vos sujets offenser.
De même notre corps votre corps est de boue ;
Des petits et des grands la Fortune se joue :
Tous les règnes mondains se font et se défont,
Et au gré de Fortune ils viennent et s’en vont,
Et ne durent non plus qu’une flamme allumée,
Qui soudain est éprise, et soudain consumée.
Or, Sire, imitez Dieu, lequel vous a donné
Le Sceptre, et vous a fait un grand Roi couronné
Faites miséricorde à celui qui supplie,
Punissez l’orgueilleux qui s’arme en sa folie,
Ne poussez par faveur un homme en dignité,
Mais choisissez celui qui l’a bien mérité ;
Ne baillez pour argent ni états ni offices,
Ne donnez aux premiers les vacants bénéfices,
Ne souffrez près de vous ni flatteurs ni vanteurs,
Fuyez ces plaisants fols qui ne sont que menteurs,
Et n’endurez jamais que les langues légères
Médisent des Seigneurs des terres étrangères.
Ne soyez point moqueur, ni trop haut à la main,
Vous souvenant toujours que vous êtes humain…
Comme le corps royal ayez l’âme royale,
Tirez le peuple à vous d’une main libérale,
Et pensez que le mal le plus pernicieux,
C’est un prince sordide et avaricieux.
Ayez autour de vous personnes vénérables,
Et les oyez parler volontiers à vos tables ;
Soyez leur auditeur, comme fut votre aïeul,
Ce grand François, qui vit encores au cercueil.
Soyez comme un bon Prince amoureux de la gloire
Et faites que de vous se remplisse une histoire
Du temps victorieux, vous faisant immortel
Comme Charles le Grand, ou bien Charles Martel.
Ne souffrez que les grands blessent le populaire ;
Ne souffrez que le peuple au grand puisse déplaire.
Gouvernez votre argent par sagesse et raison :
Le Prince qui ne peut gouverner sa maison,
Sa femme, ses enfants et son bien domestique,
Ne saurait gouverner une grand république.
Pensez longtemps devant que faire aucuns Édits ;
Mais sitôt qu’ils seront devant le peuple dits,
Qu’ils soient pour tout jamais d’invincible puissance ;
Autrement vos décrets sentiraient leur enfance.
Ne vous montrez jamais pompeusement vêtu :
L’habillement des Rois est la seule vertu.
Que votre corps reluise en vertus glorieuses,
Et non pas vos habits de perles précieuses.
D’amis plus que d’argent montrez-vous désireux ;
Les princes sans amis sont toujours malheureux.
Aimez les gens de bien, ayant toujours envie
De ressembler à ceux qui sont de bonne vie.
Punissez les malins et les séditieux ;
Ne soyez point chagrin, dépit ni furieux ;
Mais honnête et gaillard, portant sur le visage
De votre gentille âme un gentil témoignage.
Or, Sire, pour autant que nul n’a le pouvoir
De châtier les Rois qui font mal leur devoir,
Punissez-vous vous-même, afin que la justice
De Dieu, qui est plus grand, vos fautes ne punisse.
Je dis ce puissant Dieu dont l’emprise est sans bout,
Qui de son trône assis en la terre voit tout,
Et fait à un chacun ses justices égales,
Autant aux laboureux qu’aux personnes Royales ;
Lequel nous supplions vous tenir en sa Loi,
Et vous aimer autant qu’il fit David, son Roi,
Et rendre comme à lui votre Sceptre tranquille :
Sans la faveur de Dieu la force est inutile.
Pierre Emmanuel

Pierre Emmanuel

Discours du trône

Je veux votre bonheur malgré vous. Je choisis
Les voies où marcheront les hommes. Et s’il faut
Le joug et le licol pour contraindre leurs yeux
A ne les précéder que d’un pas sur la route,
Ma main sera de fer sur leur nuque. Ils suivront
Les talons du bouvier : mettre un pied devant l’autre
Leur étera la peur de vivre et de penser.

Tant qu’ils attacheront leurs yeux a la poussière
‘Ils auront leur litière et leur foin préparés.
J’ai tout prévu, l’étape et le gîte, compté
Les pas de la journée, les heures que je donne
A leur sommeil, et je saurai peupler leurs nuits
Du rêve qui convient à détendre leurs muscles.

Je sais que leur plus grand malheur est d’être seuls,
Car ils s’en vont tout droit aux déserts et s’entêtent
A brouter le blé vert des mirages. Leur mort
Les gonfle comme un trèfle humide et ils ruminent
Le sens et le non-sens de ruminer sans fin,
Tant la soif d’être singuliers et nécessaires
Les ronge, — et quand ils ont nommé Néant ou Dieu
La brélure d’orgueil qui les tient aux entrailles,
Ils tirent désespoir et gloire d’en souffrir.
Ce bruit de ventre et de chaos est leur superbe,
Leur verbe a le relent d’une haleine gâtée :
Et qu’ils digèrent mal leur est signe de grande
Vocation parmi les hommes. C’est pitié!

Je veux pour les guérir d’eux-mêmes les astreindre
A marteler du front les pierres du chemin.
Le seul sublime que j’exige qu’ils adorent
La seule chaîne irréfutable de raisons
Et la seule oraison qu’il me plaise d’entendre
Est la séquence monotone des pavés
Que tout un peuple au pas dévide. Tel est l’ordre
Invariable que la règle et le compas
Leur fixent, et l’erreur qui vaguait dans les ombres
Maintenant je la tiens prisonnière d’un bec
De tire-ligne dont l’écrou m’est si docile
Qu’il réduirait le libre arbitre à un cheveu.

Quand ils seront bien clos dans les gestes utiles,
Quelle tranquillité visitera leur cœur!
Si paisible, qu’ils l’oublieront : la conscience
Du bonheur est encore un défaut de bonheur.
Que je suis bon de les aimer! Quelle exigence
De leur salut me rend inflexible et cruel!
Petits hommes, petits... Ma dure providence
Saura vous libérer du lierre de vos nerfs,
L’une après l’autre en détacher les radicelles :
Et, dussiez-vous crier pitié plus de mille ans
Sous un cautère de souffrances inouïes,
J’extirperai de vous le vice de souffrir
La croix qui ne fait qu’un avec vos membres
Pierre Emmanuel

Pierre Emmanuel

Hymne de la liberté

O mémoire des morts exhalée de la terre
Lumière qui montais du silence du sol
Tu faiblis, et dans le passé les pas se perdent
L’homme au soir des nations est seul. Les tyrans
Ont soumis jusqu’aux monts ultimes de histoire
Et réprimé le pouls des fleuves sous leur poids :
Leurs géantes statues défient la nuit géante
A leur front luit une escarboucle de malheur
Dont la lueur séduit la misère des hommes
Car un froid noir rayonne d’elle, et dans le sang
Allume les ardeurs sans nom de la ténèbre

Tandis qu’en haut avec la liberté le Ciel se meurt.

Mais pendant que les dieux grimacent dans leur nuit
Et que le mal barbouillé de haine les visages
(Le corps a corps dans la noirceur est sans merci
Le sang a de l’enfer l’odeur inextinguible)
Tu montés au nadir du monde inverse et nu
Et voici que dans notre nuit médite encore
La musique de tes astres bienheureux,
Voici que notre sang s’*émeut de nostalgie
Comme si ta douceur lui était révélée
Au fort de son acharnement à se connaître,
Au plus cruel de sa colère contre soi :
C’est loin dans le secret bruit d’une fontaine
C’est un regret plus murmurant que les forêts
C’est la lumière issue de l’intime des choses
Si sourde, mais qui bouleversé l’univers
Et rend la nuit plus frénétique et plus absurde
En sa fureur contre le simple jour de Dieu.

Au calme de ton firmament intérieur
Tout répond, des arbres immobiles en prière
Aux maisons contemplantes et aux monts.
Cet air natal de l’oraison n’est que Chant nu
Paysage inépuisable et pacifiant de l’Ame
Accord de l’arbre au rythme clair des horizons
Et merveilleuse humilité de la vision.
Tendu dans la présence orante je suis libre
Et me tiens droit drapé dans le limon des morts,
Aimé de Dieu. L’oblation de mes mains noires
C’est le monde par moi vivant et libre encor
Ce monde que Dieu m’a donné pour que j’y vive
Ce monde sans figure et sans voix dont je suis
Le visage et le chant futurs car je suis libre
Et rien ne brise mon regard transfigurant.
Vous ne pouvez emprisonner la vision
Vous ne pouvez empêcher l’arbre d’être libre :
La face de vos victimes l’avez-vous vue
Dans la gloire tragique et crue de la souffrance
-Comme un stigmate ineffaçable au cœur de Dieu?
Leur mort même est encore la liberté de Dieu
Le cri d’éternité de la vie contre homme
L’audacieuse crucifixion aux quatre vents
Lettre de mort libérant l’homme de soi-même
Par un pardon plus écrasant que son péché.

O mes frères dans les prisons vous étes libres
Libres les yeux briélés les membres enchaînés
Le visage troué les lèvres mutilées
Vous étes ces arbres violents et torturés
Qui croissent plus puissants parce qu’on les émonde
Et sur tout le pays d’humaine destinée
Votre regard d’hommes vrais est sans limites
Votre silence est la paix terrible de ]’éther.

Par-dessus les tyrans enroués de mutisme
Il y ala nef silencieuse de vos mains
Par-dessus l’ordre dérisoire des tyrans
Il y a l’ordre des nuées et des cieux vastes
Il y a la respiration des monts très bleus
Il y a les libres lointains de la prière
Il y a les larges fronts qui ne se courbent pas
Il y a les astres dans la liberté de leur essence
Il y a les immenses moissons du devenir
Il y a dans des tyrans une angoisse fatale
Qui est la liberté effroyable de Dieu.
Pierre Mac Orlan

Pierre Mac Orlan

Tel était Paris avec sa grande tour où, chaque nuit, crépite la che-

Tel était Paris avec sa grande tour où, chaque nuit, crépite la che-

et ses étincelles qui laissent sur le mur de la nuit
des traces d’allumettes chimiques ;
avec ses vieux meubles en pierre de taille,
ses parapets où les suicidés bleus et roses
font des rétablissements sur les poignets
et ratent leur numéro;
avec son grand cirque où le public descend sur la piste,
où les femmes, folles de l’odeur des chevaux,
jaillissent du Moulin Rouge
comme les grains d’une grenade aux muqueuses amarante.
Et maintenant que les minutes nous échappent
en fine poussière,
maintenant que nous les serrons de toute la force de nos doigts,
Paris dresse sa tour
ainsi qu’une grande girafe inquiète,
sa tour
qui, le soir venu,
craint les fantômes
et promène dans tous les coins les jets de ses projecteurs
transformant le ciel parisien en une épure adroitement lavée.
Et l’Arc de Triomphe n’est plus qu’un petit banc
où Tamerlan en vareuse kaki
rêve de reboucler ses leggins.
Et l’étudiante attentive hésite
entre le Bouic ou la Sorbonne,
non pour le’plaisir de se faire remarquer,
mais afin de passer inaperçue,
le temps de terminer son livre.
Oh Paris!
Ici la reine Dactylo
se mêle comme l’eau tiède au vin généreux des hommes.
Les petites filles d’autrefois
qui rêvaient du Prince d’Annam,
en traversant les bois peuplés de satyres médiocres,
ne voient plus,
sur la route tendre de leur avenir en fleurs,
que le bonheur industriel
qu’elles pourront créer de leurs dix doigts
sur l’Underwood
d’où sortira la circulaire
qui arrêtera, encore une fois, le sang de nos artères
et le tic tac familier de la montre ou du cœur.
Si nous regrettons un coin paisible : c’est l’étuve
où Colin de Cayeux jargonnait le jobelin,
où Jacquot de la Mer meurtrissait les fillettes
où Jean d’Arras affirmait : « Menys vous chante. »;
c’est La Courtille où les tonnelles sentaient le raisin sur,
où les Gardes-Françaises remouchaient Petit-Louis
(dit Cartouche) baisant, le soir, en godinette
les lèvres parisiennes de Madame Bourguignon ;
c’est le dangereux passé de notre vieille Europe
déballant ses trésors charmants et surannés
sous le pied délicat des gousses patriotes
que les révolutions chassent de leurs foyers.

Ainsi c’est pour la gloire des filles cérébrales ;
celles de Berlin W.,
celles de la Cinquième Avenue,
celles qui, à peine nubiles, fréquentent Hyde-Park
pour des spasmes à cran d’arrêt ;
ainsi c’est pour la gloire des femmes de Paris
dont l’éducation paraissait si raisonnable
c’est pour la reine des abeilles sur l’Europe régnant
qu’un soir de printemps, au bord de la route de Béthune,
sous un ciel noir d’âmes de Parpaillots fanatiques,
quand les obus se répandaient comme des cruches de feu,
que nous avancions, ô Agrippa d’Aubigné! fantômes parmi les morts
à la conquête d’un vieil arbre tragique
figurant un gibet avec une âme d’enfant.
Les morts déculottés dans l’eau des fossés de la route
craignaient les mains des fossoyeurs de l’Époque Élisabeth,
La nature sans femmes gardait sa dignité.
Une fille, une seule fille égarée, morte, dans cette bagarre
et la route de Béthune n’était plus qu’une foire saccagée.

Dans ces conditions,
à d’autres de faire le militaire.
Retournons à la source de tant d’émotions…
les maisons de la rue ancienne et familière,
comme les conscrits de village,
arborent à leurs chapeaux des numéros géants.
Mais, le soir, au bord de l’eau, tous leurs feux allumés,
Les maisons lèvent l’ancre pour la grande course nocturne,
(tangage à domicile et roulis)
Madame à la passerelle, autoritaire et souriante,
rappelle ces dames à leurs postes de combat.
Et la petite veilleuse intime
qui, dans notre tête, met un peu de la lumière de l’enfer
tout doucement se ranime.
A quel havre, Seigneur, irons-nous aborder!
Pierre Jean Jouve

Pierre Jean Jouve

L’enorme nom du péché, apostéme

L’enorme nom du péché, apostéme
Le nierez-vous, sur quoi grandit le coeur de "homme,
Plus purulent par les mains inertes des machines
O pleurs! se précipite sur nos têtes
Et comme il est juste aprés que tous les ages
N’ont pas su conquérir l’agneau promis du ciel
L’énorme nom meuttrier et sans verbe
Tombe du ciel! ou tombe le sang du ciel lui-même.
Erreur, apparaissant sur l’automne funèbre
L’échéance des cris des fautes et des crimes
L’œuvre de l’anté-Christ
Le prix des manœuvres des fourberies d’or
Neuves férocités et lichetés anciennes.
Et notre terre prend sa face de Croisé
Pour se battre ainsi que nous l’avons voulue
Sous un ciel de septembre immobile et trés pur
Mais le ciel croule dans le hasard: sauve qui peut
Son corps, et grandit son àme, qui peut.

Tube de feu qui jettes notre entraille aux pierres
Légion! tourbillonne au milieu des drapeaux
Occupe l’air et cherche habitation profonde
Où la bête se dérobe: mais malheur
Au Démon qui ouvrit les chemins de ce sang
Sur les millions de maisons et de chambres
Où s’endormait cheveux mélangés notre amour
Malheur
A la casquette noire a l’œil ensanglanté
A la bouche d’écume
Du Satan de Berlin lui qui fut désigné
Par Dieu pour écraser la coupable innocence
Et mourir écrasé
Sous la lance de l’archange au cœur lointain.

La robe de lin frais qui est celle de France
Se gagnera dans l’horreur des journées
C’est la foule jetée muette dans les flammes
Vêtue de trompés nue de quartier en quartier
Flot des creux et des murs
Sous la chute des statues d’éternité;
Et les vierges de pierre éclatent en extase
Les grands toits rouges éloignant tout le secours
La lettre bienheureuse inscrite sur le sein
De lair incendié;
Les yeux se ferment dans un simple et seul recours à Dieu
Quand d’autres hurlent l’imprécation et la colère
Celui qui fit dix pas indemne, au onziéme pas
Disparaît sous l’effort tenace de la gloire
Et les hauts drapeaux durent encor mais l’art
A dit adieu dans les chevelures des bien-aimées.

O qui as-tu perdu? ton trésor ou tes pierres
La caverne de l’aine amoureuse ou tes chants
Ton àme ton angoisse au milieu des voitures
Quand le soleil dorait la ville, ton espérance
La faute mélangeant enfance et confiance
Ou ton amour de Dieu? Et qui as-tu perdu
Passant qui prends mesure de ta croix
Sur le trottoir ô sans connaissance étendu
O messager de modeste nouvelle
Qu’as-tu perdu? Un univers de la mémoire
Tout ton sang tout ton miroir et tout ton corps
Et la faveur pour toute l’àme de ta mort.

Mais tu n’as pas perdu. Les anges de la guerre
Les exterminateurs! ont mesuré ta face
Mourante et animale auprès du flanc des tours
Dans les rues balayées par l’éventail de pierre;
La muette acceptation de l’homme pur
Elle a rempli leur coupe
Comme ils l’avaient vidée de crachats et de bombes;
Tout le désastre issu du ciel
Il a produit l’aurore des tués
Et l’innocence inoubliable des corps couchés,
Rien n’est perdu: ni de la terre ni des ors
Ni du ciel, ni de la justice, ni des morts.
L’aurore en robe verte inspirée du poète
Qui gagne sur les ponts de la ville de gloire
Entre les tourbillons des derniers incendies
C’est ton àme trés nue vivante jusqu’au noir
Et tu sais tout; que tu traverses les furies
Que tu traverses les airs froids et la poussière
Que tu traverses — jusqu’a l’Eternel troublé!
Car Dieu dur saisit enfin son œuvre de gloire
Comme il veut, renversant des coupés plus incendiaires !
Inconnu, sois heureux
Sois heureux passager de l’horreur de la ville
Et son ciel, passager du profond de la terre
Et bientét avec l’ensanglanté prophète
Tu te tiendras sur le sable de la mer.
Ponce-Denis Écouchard-Lebrun

Ponce-Denis Écouchard-Lebrun

Ode sur le vaisseau Le Vengeur

Au sommet glacé du Rhodope,
Qu’il soumit tant de fois à ses Accords touchants,
Par de timides Sons le Fils de Calliope
Ne préludait point à ses Chants.

Plein d’une Audace Pindarique,
Il faut que des hauteurs du sublime Hélicon,
Le premier Trait que lance un Poète lyrique
Soit une flèche d’Apollon.

L’Etna, Géant incendiaire,
Qui, d’un front embrasé, fend la Voûte des Airs,
Dédaigne ces Volcans dont la froide Colère
S’épuise en stériles Éclairs.

À peine sa Fureur commence,
C’est un vaste Incendie et des Fleuves brûlants.
Qu’il est beau de Courroux lorsque sa Bouche immense
Vomit leurs Flots étincelants !

Tel éclate un libre Génie,
Quand il lance aux Tyrans les Foudres de sa Voix ;
Telle à Flots indomptés sa brûlante Harmonie
Entraîne les Sceptres des Rois.

Toi, que je chante et que j’adore,
Dirige, ô Liberté ! mon Vaisseau dans son Cours.
Moins de Vents orageux tourmentent le Bosphore
Que la Mer terrible où je cours.

Argo, la Nef à voix humaine
Qui mérita l’Olympe et luit au front des Cieux,
Quel que fût le succès de sa Course lointaine,
Prit un Vol moins audacieux.

Vainqueur d’Éole et des Pléiades,
Je sens d’un souffle heureux mon Navire emporté ;
Il échappe aux Écueils des trompeuses Cyclades,
Et vogue à l’Immortalité.

Mais des Flots fût-il la Victime,
Ainsi que Le Vengeur il est beau de périr ;
Il est beau, quand le Sort vous plonge dans l’Abîme,
De paraître le conquérir.

Trahi par le Sort infidèle,
Comme un Lion pressé de nombreux Léopards,
Seul au milieu de tous, sa fureur étincelle ;
Il les combat de toutes parts.

L’Airain lui déclare la guerre ;
Le Fer, l’Onde, la Flamme entourent ses Héros.
Sans doute ils triomphaient ! mais leur dernier Tonnerre
Vient de s’éteindre sous les Flots.

Captifs !… La Vie est un outrage :
Ils préfèrent le Gouffre à ce bienfait honteux.
L’Anglais, en frémissant, admire leur Courage ;
Albion pâlit devant eux.

Plus fiers d’une Mort infaillible,
Sans peur, sans désespoir, calmes dans leurs combats,
De ces Républicains l’Âme n’est plus sensible
Qu’à l’ivresse d’un beau Trépas.

Près de se voir réduits en poudre,
Ils défendent leurs bords enflammés et sanglants.
Voyez-les défier et la Vague et la Foudre
Sous des Mâts rompus et brûlants.

Voyez ce Drapeau tricolore
Qu’élève, en périssant, leur Courage indompté.
Sous le Flot qui les couvre, entendez-vous encore
Ce cri : Vive la Liberté !

Ce cri !… C’est en vain qu’il expire,
Étouffé par la Mort et par les Flots jaloux.
Sans cesse il revivra répété par ma Lyre.
Siècles ! Il planera sur vous !

Et vous ! Héros de Salamine,
Dont Thétis vante encor les Exploits glorieux,
Non ! vous n’égalez point cette auguste Ruine,
Ce Naufrage victorieux !
Robert Garnier

Robert Garnier

Acte II

[…]
chœur
Disons adieu, mes compagnes,
À nos chétives campagnes,
Où le Jourdain doux coulant
Va sur le sable ondelant.
Adieu terre plantureuse,
Naguère si populeuse,
Terre promise du ciel,
Toute ondoyante de miel.
Adieu Siloé, fontaine
Dont la douce eau se pourmène
Dans le canal de Cédron,
Serpentant à l’environ.
Adieu coteaux et vallées,
Adieu rives désolées,
Adieu verdureux Hébron,
Vieil territoire d’Éfron.
Sur toi montagnette sainte,
Le bon Abram fit sa plainte,
Comme il fit sur toi Béthel,
Fumer son premier autel.
Adieu Cité, renommée
Sur les cités d’Idumée,
Que jadis un Roi conquit
Du Jébuséen, qu’il vainquit.
Et vous, naguère édifice
Le plus rare en artifice,
Et en ornements divers
Qu’il fût temple en l’univers.
Las ! nous vous laissons, pauvrettes,
De ces barbares sujettes,
Qui nous traînent inhumains
En des Royaumes lointains :
Où faudra que notre vie
À leur vouloir asservie,
Languisse éternellement
En déplorable tourment.
Car comme aurions-nous courage,
Étant en un tel servage,
Le cœur serré de douleurs,
De donner trêve à nos pleurs ?
Quand nous ne pouvons tant faire,
Qu’il puisse à notre âme plaire
De chanter à l’Éternel
Un cantique solennel ?
Et qu’adeulés nous souvienne
Sur la rive assyrienne,
Des innombrables bienfaits
Que sa bonté nous a faits ?
Et crains qu’en même oubliance
Ne tombe la souvenance,
Avecques l’affection
Que nous devons à Sion.
Si est-ce que pourtant, si est-ce
Qu’il ne faut que la tristesse,
Bien que dure, ait le pouvoir
De nous tirer du devoir :
Ainsi quelque grand que puisse être
Notre malheur, reconnaître
Que nous le méritons bien,
Et que Dieu veut notre bien.
Faut invoquer sa clémence,
Avoir du mal repentance,
Et ferme propos en soi
De vivre selon sa loi.
Élever vers lui la face,
Avoir recours à sa grâce
Qui est promise à celui
Qui met son attente en lui.
Sus donc prions-le captives,
Sur ces infidèles rives,
Qu’il veuille après son courroux
Se ressouvenir de nous.
Stuart Merrill

Stuart Merrill

La Ville moribonde

C’est la Ville malade et lasse comme une mère,
Qui dort d’un lourd sommeil au bord d’un fleuve de mort.
Tant de ses fils, jadis, casqués d’ailes de chimère,
Sont partis, poings crispés à leur bannière éphémère,
Qu’elle a peur, ce soir-ci, des souvenirs du sort.

Aussi dort-elle, au son monotone de ses cloches,
Auprès du pont de pierre où nul voyageur ne va
Plus. Et tous ses chemins qui mènent, par bois et roches,
Avec des croix de fer aux bornes, vers les champs proches,
Sont déserts, car bientôt l’Effroi va passer là.

Ses petites maisons s’accroupissent sur la rue,
Pignons penchés, fenêtres closes comme des yeux,
Afin de retenir dans l’ombre soudain accrue
Leurs larmes de lumière. Et la vie est disparue
Avec le bruit des pas des vieilles et des vieux.

Ceux-ci, lents, ont gravi la pente de la colline
Pour aller à l’église où la Vierge, lourde d’or,
N’exauce plus les vœux de leur foule qui décline
La parole et le chant de la prière latine
Dont le sens leur est clos comme un ancien trésor.

Parfois l’orgue s’éveille en des sanglots que saccade
Tout le regret des temps; et jusqu’au fleuve de mort,
Et par-delà le pont de pierre et l’estacade
Tonne sa voix pleurant les pompes de la croisade
De jadis, où la Foi rendait tout homme fort.

Et les‘bateaux pourris que retiennent les amarres
Au bord du quai moussu, semblent alors tressaillir
Dans un désir d’essor vers la terre des Barbares,
Là-bas sur la mer noire où l’on ne voit plus les phares,
Loin de la Ville, enfin, qui ne sait que vieillir.